CHAPITRE r
D'OYRÉ
I. La politique prussienne. — Amour et plaisirs. —Préparatifs du siège,
— Kalkreuth et Schonfeld. — Emplacements des différents corps. — II. D'Oyré. — Meusnier. — Dubayet. — Les membres du Conseil de guerre. — Reubell et Merlin. — Les futurs généraux. — La garnison.
— Les approvisionnements. — La place. — Les ouvrages avancés *.
I. On a blâmé les Prussiens qui, dès les premières semaines de décembre 1792, observaient Kastel, de n'avoir commencé le blocus de Mayence qu'au mois d'avril et le véritable siège qu'au mois de juin. Mais Frédéric-
• Cf. sur le siè^e de Mayence, Darst., Belag., Nau, Klein, Schaab (Gesch. der Bundesfestung Mainis], le Tagebuch de Schaber, Maint nack der Wiedereinnahme durch die verbûndeten Deutschen (1793), le 3» volume de Laukhard (1796), les Briefe eines preussischen Augen^ teugen, IV (1795), Ber Feldtug der Preussen de Dohna, II et III. (1798), les Hessen de Ditfurth, les souvenirs de Strantz, de Gaudy, de l'officier saxon, cité par Czettritz-Neuhauss [Zeitschrift fur Xumt, Gesch., u. Wiss. des Krieges, 1831, IV, 211-249 ; 1841, II et III, 135- 164 et 271-288; 1844, I, II, III. 62-90, 159-183, 242-270), ceux de Miautoli et de Gœthe, ceux de l'officier autrichien, reproduits par Bleibtreu dans ses Denkw, aus den Kriegsbeg. bei Netiwied (1834, p. 161-185), le journal de Duncker (Saint-Cyr, Mém. sur les camp, des armées du Rhin, 1829, I, 233-299), la Shisczirte Beachreibung, le mémoire imprimé de d'Oyré, ses observations manuscrites, son Jour-
Guillaume et ses ministres n'élaienl pas pressés. Il leur importait peu d'écraser la Révolution. Ils désiraient, avant tout, un « arrondissement » en Pologne et, comme l'Autriche s'opposait jalousement à celte acquisition, ils ne secondaient leur alliée qu'avec mollesse. Le roi de Prusse pouvait, après avoir rejeté Gustine sur Landau, s'unir à Wurmser et pénétrer en Alsace. Il se contenta de former un cordon d'observation de Kreuznach à Deux-Pouls et d'investir Mayence doucement, posément, sans se hâter, sans se soucier des plaintes de Thugut et de Wurmser, sans écouter les récriminations des émigrés qui parlaient amèrement d'un nouveau siège de Troie. Quand les affaires de la Pologne seraient définitivement réglées, il mettrait plus de vigueur dans ses opérations; en attendant, sa gloire était suffisamment flattée de disputer et d'enlever à force de temps Mayence aux républicains'.
Aussi le camp prussien était-il comme un camp de plaisance. Les généraux et les états- majors s'installaient tranquillement et à leur aise, les uns dans des maisons, les autres sous des tentes à la fois commodes et pittoresques, pourvues de toutes choses, artislement ornées de branches de sapin, entourées de petits jardins et de bosquets. Ils jouissaient des frais ombrages et du piquant contraste qu'offraient, parmi des scènes de destruction et de mort, les beaux jours de l'été. Ils se rendaient fréquemment à Darmstadt où le landgrave
nal du siège, les mémoires de Beaupuy, de Damas, de Decaen, de Gaudin, de Rougemaître, de l'officier du génie Vériae, du général X.***, les papiers de Merlin de Thionville (Archives de la guerre. Archives nationales, mss. de la Bibliothèque nationale et delà Bibliothèque de Caeu) , etc.
> Cf. Sor«l, 111, 440-443i
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célébrait par des fêtes magnifiques lea fiançailles de la princesse Louise de Mecklenbourg avec le prince royal de Prusse, et la future reine venait un jour visiter le camp avec sa sœur : o célestes apparitions, s'écriait Gœlhe, au milieu du tumulte de la guerre ' ! »
Le roi lui-même songeait moins aux combats qu'aux plaisirs, et ne partageait plus, comme en Champagne, les fatigues de son armée. Depuis qu'il avait vu la fille d'un banquier francfortois, Mademoiselle Bethmann, il ne rêvait et ne parlait plus que d'elle; il l'aimait, ditDampmarlin, jusqu'à l'idolâtrie et lui proposait le marioge. La jeune personne hésitait; elle craignait l'inconstance de Frédéric-Guillaume; mais, ajoute Dampmartin, « ses rigueurs parurent adoucies par tant de prévenances et de soins que près de celte intéressante, mais sévère beauté, le roi goûta quelques instants de bonheur * ».
D'ailleurs, un siège ne s'improvise pas, et à cette époque où la guerre se faisait avec tant de lenteur et de circonspection, une semblable entreprise ne s'exécutait pas sans tâtonnements ni retards infinis. Les Prussiens n'avaient pas encore, au mois d'avril, de grosse artillerie, et dans les commencements du blocus, on leur criait des avant-postes français : « Sots que vous êtes, beaucoup de retranchements et peu de canons * !» Ils durent faire venir à grands frais des bouches à feu de Franc-
« Goethe, 239 ; cf. Mon., 12 mai 1793.
* DampmarliD, Quelques traits de la vie privée de Frédéric- Gtiillaume II. 1811, p. 150-151 et 164; Mon., 24 mai 1793. (Lettre de Fraocfort < il n'oublie pas Tamour des plaisirs et vieat souvent ici au spectacle •.]
* Preuss. Augenzeuge, 238 (* Dumm Preuss' viel Schanz und wenig Kauon 1 »). Le mot se trouve aussi dans les souvenirs de Tofficier saxon qu'a reproduits Czettritz, 88 < Ihr seid grosse Goujons, habt viel Scbanzen, weuig Canons | •
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fort, de Berlin, de Magdebourg, de Wesel, obtenir de l'évêque de Wùrzbourg ses douze pièces de 24, a véritables colosses » qu'où nomma les douze apôtres ', négocier avec les Provinces-Unies la location de quelques chaloupes canonnières, et l'on vit un train de siège autrichien passer aux environs de Mayence et prendre le chemin de la Belgique, tandis que Frédéric-Guillaume demandait aux États- Généraux de l'artillerie, comme si l'on ne pouvait battre Mayence par le canon impérial et les forteresses de Flandre par du canon hollandais' 1 Ils durent couper des bois entiers pour faire des chevaux de frise et construire leurs redoutes et ouvrages de contrevallation*. Ils durent appeler de tous côtés des ingénieurs et des officiers des armes spéciales, préparer jour et nuit à Hanau les munitions nécessaires, fondre les boulets, les bombes, les grenades dans un laboratoire à Flôrsheim *. Ils durent , pour faciliter les communications, jeter un pont sur le Mein à Rûsselheim et sur le Rhin un autre pont, de 76 pontons, qui relia Laubenheim à Ginsheim par l'île des Nonnes ou Nonnenau. Ils durent enfin déterminer le nombre des troupes d'investissement. L'armée de 33,000 hommes qu'il fallait mettre devant Mayence, d'après la convention de Francfort, était-elle assez considérable pour défier 23,000 Français et pour cerner une place de cette étendue? Il était indispensable de la renforcer de i 0,000 hommes. Mais le prince de Cobourg qui s'engageait à fournir 15,000 Impériaux, n'en put détacher que 5.000. On voulut recourir à Wurmser; il ré-
• Strantz, 222.
» Gaudy, 136.
> Mon., 1" juillet 1793.
♦ Minuloli, Erinn., 226 et su»**
d'otré m
pondit qu'il n'aurait plus assez de inonde pour tenir la campagne. Après avoir perdu plusieurs semaines, on prit quelques milliers d'hommes au corps autrichien du BrJsgau. Les landgraves de Hesse-Gassel et de Hesse- Darmstadt, l'Électeur de Saxe, l'Électeur palatin donnèrent le reste. Ce dernier ne rompit sa chère neutralité qu'avec peine et sur les menaces de l'Autriche. Mais le 22 avril, la diète de Ratisbonne avait interdit à tous les membres de l'Empire la neutralité envers la France*. Encore les Palatins et Bavarois, dit un témoin oculaire, « regardaient-ils comme une sottise de se faire tuer, et désertaient sagement; c'a été la fièvre habituelle de toutes les troupes d'Empire accoutumées aux parades d'église et non aux exercices de l'héroïsme ; quinze à vingt hommes s'échappèrent en une seule fois de leur compagnie*. »
A ces causes de retards se joignaient les dissentiments entre les deux généraux qui dirigeaient les opérations du siège : Schônfeld, sur la rive droite, et Kalkreulh, sur la rive gauche du Rhin. Ennemis personnels, ils agirent isolément et sans, jamais se concerter. Les troupes épousèrent la querelle de leurs chefs, et quoique Schônfeld fût le subordonné de Kalkreuth, les deux armées ne se soutenaient dans aucune occasion et se plaignaient sans cesse l'une de l'autre. Schônfeld avait commandé les insurgés brabançons et joué dans la révolution belge un rôle équivoque. Les officiers autrichiens ne servirent sous ses ordres qu'avec répugnance. L'entourage de Kalkreuth prétendit un jour qu'il avait passé du côté des Français; la nouvelle se répandit
» Mon., 26 avril, 5 et 11 mai 1793.
* Preuss. Avgenzeiige, 308.
comme une traînée de poudre; les soldais se crurent trahis et Schôufeld n'eut d'autre ressource que de se montrer dans le camp; il se mit en selle et se promena silencieusement à travers les tentes'.
L'investissement de Mayence s'acheva le 14 avril. Les 24,000 hommes dont Kalkreuth avait le commandement *, s'établirent sur la rive gauche : les Prussiens et le contingent de Hesse-Darmstadt entre Marienborn et Finthen; les Palatins, à Bodeuheim et à Mombach ; les Impériaux, à Laubenheim et àHechtsheim. Le quartiergénéral était au presbytère de Marienborn. Le jeune prince Louis-Ferdinand qui se signalait par sa folle bravoure et que ses contemporains nommaient le futur Condé de la monarchie prussienne, occupait dans le même village la maison de la Chaussée.
Mais, dès le début, Kalkreuth avait commis une faute grave. Il aurait dû s'avancer à l'extrémité de son aile droite et, avec un peu de hardiesse, se rendre maître du bourg de Weisenau qui s'étendait sur les bords du Rhin jusqu'à huit cents pus de la forteresse. Il pouvait ainsi masquer ses mouvements, assaillir la gauche du fort Saint-Charles, diriger contre le corps de place des attaques combinées par terre et par eau. Dès qu'il possédait Weisenau, il possédait les îles de l'embouchure du Mein; du haut de Weisenau, son artillerie balayait à la fois Kostheim, sur la rive droite du Rhin, et le pont de bateaux qui reliait Mayence à Kastel '.
' Kalkreuth et Schônfeld étaient tous deux généraux de cavalerie. Gaudy, 147 ; Stranlz, 238 ; Czettritz, 84 et 165; Goethe, 237-239; cf. sur Schônfeld, Jemappes, 30 -40,
» A la fin du sièf^e, Kalkreuth avait sous ses ordres 28,075 hommes, et Schônfeld, 15,385 (Gaudy, 149).
» Gaudy, 283-284.
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Les douze mille hommes de Schôafeld étaient de l'autre côté du fleuve : les Prussiens, à droite de la chaussée de Mayence, à 3,000 pas de Kastel; le contingent saxon, au Hasenbach ; les soldats de Hesse-Cassel, entre la tour d'Erbenheim et le ruisseau de Salzbach; un dclacbemenl de chasseurs prussiens, à Biebrich ; des chevau-légers de Hesse-Darmsladt, à Mosbach. Trois redoutes s'élevaient entre Mosbach et Biebrich. Neuf batteries, rangées en demi-cercle sur les hauteurs de Hochheim, menaçaient Kastel. Un simple poste occupait Kostheim, entre Kastel et Hochheim, à 2,000 pas de Kastel et à 1,500 pas de Hochheim. Ce village de Kostheim devait être, pendant le siège, le théâtre d'engagements meurtriers, et les alliés auraient bien fait de s'y installer solidement. Mais, dit un officier, on se contenta toujours de demi-mesures pour le défendre*.
Un détachement de cinq bataillons commandé par le colonel Riichel, devait s'établir à la fin du mois d'avril sur la pointe entre Rhin et Mein, dans la Guslavsbourg ou fort Gustave construit par le roi de Suède, en 1633. Mais les Prussiens eurent, comme les Français, le tort impardonnnble ' de ne pas se loger dans les îles ou Auen du confluent. Ces îles étaient au nombre de trois : 1° l'ile Kopf ou des Trois-Meuniers [Drei Muller Wartchen) que les Prussiens appelèrent l'ile Speck, et les Français, l'île du Rhin ou lie Meusnier ; 2" la Bùrgerau que les Français baptisèrent île Carmagnole ou ile du Mein; 3° la Bleiau que les Français nommèrent île Longue, parce qu'elle a au moins 500 toises de longueur.