CHAPITRE II
I. Custine. — II. — Le plan de Laclos. — Les projets de Custine et de Biron. — Marche sur Spire. — Combat du 30 septembre. — III. Pillage et répression. — Générosité française. — Les prisonniers à Strasbourg. — Lettre de Beauharnais. — IV. Schwardin à Philippsbourg. — Neuvinger à Wortns. — Contributions. — V. Reculade inattendue de Custine, — Proclamations.
I. Adam-Philippe de Custine de Sarreck était né le 4 février 1740 à Metz '. A sept ans il obtenait une lieutenance au régiment de Saint-Chamond et, en 1748, il assistait au siège de Maestricht. Il fut réformé Tannée suivante; mais après avoir terminé ses études, il entra comme lieutenant en second au régiment du Roi et fit toutes les campagnes de la guerre de Sept-Ans. Succès— sivement enseigne, lieutenant en premier, capitaine au
» Le château de Custine, à deux lieues de Charlemont, était uu fief du pays de Liège. Mais depuis longtemps la famille > antique et opulente » (d'AUonville, Mém. secrets, III, 98) habitait la Lorraine allemande. Le père de notre Custine était seigneur de Guermange et de Sarreck et grand-fauconnier du roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar. Le grand-père était mort de blessures reçues à Malplaquet. Custine lui-même avait sa demeure à Niderviller, dans le district de Sarrebourg, ancien département de la Meurthe, CUSTINE. 3
régiment des dragons de Schomberg, il servait, en 1762, sous les ordres du prince de Monlbarey, à Tavant-garde commandée par le comte de Stainville. Nommé après la paix mestre de camp commandant d'un régiment de dragons, qui s'appela désormais Custine-dragons*, il se rangea parmi les grands faiseurs, parmi ceux qui voulaient introduire dans l'armée française la discipline el la tactique de la Prusse. Il devait, avec MM. de Toulongeon, de Lambesc, de Mirabeau, de Vitry, de Damas, de La Ferté, assister, en 1786, aux manœuvres de Potsdam et de Côr- JDelitz ^ Mais bien avant ce voyage, il était entiché du système prussien ; il envoya son fils à l'Académie militaire des Nobles; il énerva, fatigua son régiment par de ridicules exercices et acquit la réputation d'un chef tracassier, brutal et despotique; un capitaine qu'il avait malmené se brûla la cervelle de désespoir, et les officiers ne firent plus à Gustine que des visites officielles. On prétend qu'il reçut pour cette raison six réprimandes du ministre en moins d'un an. Néanmoins les bureaux le regardaient comme un « fort bon colonel « et comme un homme « de grande volonté, sensible et honnête dans sa façon de penser ». Ghoiseul, son compatriote, était son protecteur; il fit assurer à M""= de Gustine, si elle sur-
1 II fut nommé sous-lieutenant le 1G juin 174", lieutenant en second le 6 juin 17b8, enseigne le 7 janvier \l^*è, lieutenant en premier le 22 mai 1739, capitaine le 7 mars 1761, mestre de camp commandant de Cusline-dragons le 5 juin 1763. Ce régiment, créé en 1673, avait pris successivement le nom de ses colonels : Fimarcon, Barbesières (1678). Estrades (1692), Belle-Isle (1705), Bounelles (1709), Armenonville (1727), Surgères (1742), Aubigné (1745) et Choiseul- La-Baume (1761) ; il passa le 13 avril 1780 sous les ordres du marquis de Lescure et devint en 1784 Montmorencj'-dragons jusqu'à Tordonuauce du 9 mars 1788 qui en fil le 2" régiment de chasseurs (chasseurs des Évôchés).
2 Finot, Une mission 'militaire en Prusse, 1881, p. 67 et 157.
vivait à son mari, une pension de 4,000 livres à titre de douaire (6 avril 1767). Lorsqu'éelala la guerre de l'Indépendance américaine, Custine pria le ministre avec les plus vives instances de lui donner une occasion d'avancement; il consentait, disait-il au prince de Montbarej^ à s'expatrier pour longtemps, s'il était « chargé d'expédition soit en second, soit en chef », ou attaché comme maréchal-général des logis à une grande armée, « dans quelque pays que ce fût et quelque éloigné qu'il pût être ». On le nomma brigadier (8 mars 1780) etmestre de camp commandant du régiment d'infanterie de Saintonge, le futur 82«. 11 partit pour l'Amérique avec son nouveau régiment et se distingua pendant le siège de Yorktown où, comme brigadier, il monta la tranchée de deux jours l'un. Aussi fut-il cité comme « un officier du meilleur exemple », et il reçut, le 5 décembre 1781, le brevet de maréchal de camp et, le 19 avril 1782, le gouvernement de Toulon vacant par la mort du prince de Marsan.
Il était, à la veille de la Révolution, inspecteur divisionnaire des troupes à cheval en Flandre (l^'' avril 1788). La noblesse du bailliage de Metz l'envoya aux États- Généraux. Il n'appartint pas au Comité militaire de la Constituante, mais il se déclara très vivement pour les idées nouvelles; il demanda la suppression de toutes les justices seigneuriales et la liberté absolue du commerce des grains; il proposa de supprimer la gabelle et de remplacer le produit de cet impôt par des assignats sur le clergé, de faire restituer au trésor public tous les dons constatés dans le Livre rongea Après la fuite du roi, l'Assemblée le chargea, ainsi que Chassey et Régnier, de
» Mon., 8, 28-31 août 1789 ; 24 et 27 février 1790; 16 février 1791.
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recevoir le serment des troupes du Bas-Rhin, du Haut- Rhin et des Vosges.
Promu lieutenant-général le 6 octobre 1791 et envoyé, sur sa demande, en Alsace, il comptait obtenir un grand commandement. Le dur et impitoyable colonel était devenu le plus indulgent des généraux ; il n'avait pas cessé de rabrouer et de rudoj-er les officiers, parfois avec une extrême grossièreté; mais il flattait et cajolait le soldat'. Sa moustache épaisse, énorme, qui l'avait fait surnommer le général Moustache, sa mine martiale, ses airs de franchise, ses façons brusques et familières le rendirent bientôt populaire dans l'armée. Il parlait d'abondance, facilement, rapidement, sur un ton assuré, d'une voix forte et sonore. Aux revues, il recevait lui-même chaque bataillon qui se présentait, le faisait fjrraer en carré, de manière que tous pussent l'entendre, le haranguait sans préparation, et rarement il répétait à l'un ce qu'il avait dit à l'autre*.
Bien qu'il se plaignît quelquefois de la goutte et qu'il eût assuré que la campagne de 1792 « avancerait la dest.ructipn de sa santé ^ », il était robuste, actif, infatigable; aux jours de combat on le voj-ait partout, et il assurait sérieusement que, « même dans les instants de la plus grande dissipation », il avait consacré chaque jour cinq
' On le vit même, dans la campagne de 1793, après Téchec de Hochheim, louer la bravoure des troupes qui s'étaient très faiblement comportées.
* Note de Marco, reproduite par Legrand {A. G.) ; 'Entretien, de Custine avec Mandar, 1793, p. 9; Couturier, SiippUmeat au rapport de Couturier et de Dentzel, 3 juin 1793, p. 128; Lavallette, Me'm., 1831, p. 122-123 ; Saint-Cyr, Mm., I, 7, 16, 28. (Il juge toutefois que Custine avait une tournure militaire « un peu grotesque ».)
3 Custine à Servan, 15 sept. 1792 (A. G.).
ou six heures au travail*. Il se levait très tôt et, après avoir expédié toutes ses lettres et fait vers neuf heures un déjeuner composé de viandes froides, il montait à cheval pour visiter les postes; il courait toujours ventre à terre et son escorte avait peine à le suivre. A cinq ou six heures du soir, il rentrait pour diner et, après le repas, donnait les ordres qui devaient partir dans la nuit ou le lendemain de grand matin. Sa table était recherchée et son vin exquis : il aimait la bonne chère et buvait sec. Aussi, sans jamais s'enivrer et sans que sa raison en fût aucunement altérée, se montrait-il après le souper plus animé, plus bruyant, plus expansif qu"à l'ordinaire. Il n'écrivait jamais, sinon pour signer son nom, ce qu'il faisait, nous dit un officier, plus avec le bras qu'avec les doigts, comme un homme qui n'a jamais tenu une plume. Mais de son chef, sans aide ni collaboration d'aucune sorte, il dictait ses missives et ses rapports; il dictait même deux, trois lettres à la fois, sans cesser d'écouter ce qui se disait dans un coin de la salle, et de prendre part à la conversation-.
Il se regardait, en effet, comme bon à tout et comme une sorte de César. Financier, orateur, diplomate, général, il était, suivant lui, capable d'une foule d'emplois et presque universel. Il prétendait qu'à l'Assemblée constituante il avait attaqué îsecker « au faite de la gloire » et démontré savamment l'ignorance du contrôleur-général en opérations de finances ^ Loquace, pérorant volontiers, maniant avec aisance le jargon du jour, parlant un peu a ton et a travers, s'étourdissant de son
' Custine a Pache. 20 déc. 1 '92 (A. G.]. * Note de Lei.Tand (A.. G.].
' Custiae à Birou, 14 nov. 1792 (A. G.]. Voir soa article sur la création de nouveaux assignats, ilfon., 24 déc. 1791.
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propre verbiage, il se croyait éloquent et s'imaginait que ses discours eiitraînaient les troupes et suffisaient à remonter leur moral. Comme Dumouriez, il se vantait d'avoir étudié son Europe et tàté des affaires étrangères, d'être politique autant que soldat, de mêler la diplomatie à la guerre, de mener une intrigue tout en faisant son métier de général et, au milieu des combats, de rédiger des mémoires sur les alliances de la France et de donner des avis au ministre des relations extérieures. N'assurait-il pas à la Convention qu'il avait des correspondants qui, par l'adresse et l'intrigue, savaient « se procurer le secret des cours «? En réalité, de même que Dumouriez, Biron, Favier et ceux qui, sous l'ancien régime, avaient pratiqué le tripot de Berlin, il n'avait d'autre idée que d'abaisser l'Autriche; comme tous les partisans du système prussien, il crut, après la retraite de Champagne, que Frédéric -Guillaume demanderait l'alliance de la République, se prononcerait contre l'empereur et envahirait la Bohême en la prenant à revers. « Pour être libres, disait-il, il faut détruire la puissance de la maison d'Autriche ; sans cette destruction, les souverains coalisés nous entoureront d'intrigues, nous détruiront par des agitations intérieures et, lorsqu'ils nous verront au moment de notre dissolution, ils viendront nous partager *. »
Ses connaissances en administration militaire étaient fort étendues, et il savait pourvoir aux besoins de son armée. Il se glorifiait d'avoir trouvé des moyens à la fois économiques et sains pour vêtir et chausser le soldat.
1 Custiue à Pache, 12 oct. (A, G.) et à la Convention, 16 oct. 1792 {Mon. du 21j; Plan pour la campagne de 1790 (Â. G.]. Alfred Rambaud {Les Français sur le Bkm, p. 178), le nomme très justement « une sorte de Dumouriez inférieur ».
« Nul objet, disait-il, quelque minutieux qu'il ait pu paraître, n'a été négligé dans mes recherches, et il n'est pas un détail militaire sur lequel je n'aie porté un esprit d'inquisiteur. » Il proposait un nouveau modèle de souliers et de guêtres, une forme plus commode de culotte, d'habit et de chapeau, un sac qui dégageait l'homme de toute entrave, une marmite carrée en forme de bidon. Il voulait que chaque soldat eût une couverture et affirmait que les couvertures diminueraient « plus de la moitié des maladies ». Dans sa sollicitude pour le bien-être de ses troupes, il proférait contre les fournisseurs et les commissaires de violentes menaces, et un jour qu'il demandait au ministre une autre espèce de chevaux de peloton, « ces chevaux, s'écriait il, laissent nos soldats sans lentes, et le plus grand crime qui ail été commis, est celui de l'homme qui les a fournis et celui de l'homme qui les a reçus : de l'arrivée des tentes dépend la santé du soldat, et celui qui fournit des chevaux incapables de les porter est l'assassin de tous ceux qui succombent à l'intempérie; je déclare que je livrerai à l'opinion publique et à ses terribles effets l'homme infâme qui fera des spéculations sur cet objet; fournisseurs et contrôleurs seront annoncés dans les papiers publics* ! »
Il était brave et se piquait d'une froide intrépidité. « Je suis né assez heureusement, écrivait-il, pour n'avoir jamais ressenti l'impression de la terreur, et même n'avoir jamais connu la sensation de la palpitation; je dois ces dons à la nature, à une enfance nourrie au milieu des combats et des hasards de la guerre*. » Il se disait bon officier de cavalerie; « rien de si rare, ajou-
» Custine à Pache, 6 nov. et 20 déc. 1792 (A. G.). * Custine à Pache, 31 oct. 1792 (A. G.].
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tait-il , et ma réputation en cette arme est faite dans l'Europe' ». Que de fois il rappela qu'il avait reçu les félicitations du grand Frédéric et guerroyé dans les deux mondes, sous Maurice de Saxe et sous Washington ! Que de fois il répéta devant les troupes qu'il était un des plus vieux soldats de l'armée française et par les années de services et par le nombre des campagnes ! Il parlait complaisamment de sa pratique du métier et de ses longues réflexions sur les opérations militaires; il connaissait, assurait-il, le duc de Brunswick et le maréchal Lacv, et par suite devinait les plans que les alliés forgeaient contre la France*. On doit reconnaître quil fit de grands efforts pour établir parmi les troupes républicaines une bonne discipline. Plus hardi que Biron et que Dumouriez, il fusilla les mutins et les pillards. Il racontait volontiers que Laudon avait, de sa propre main, cassé la tête à deux de ses soldats, et par celte exécution sommaire, forcé l'armée autrichienne à changer de chapeau '\
Toutefois il était médiocre général. Kon seulement il n'avait vu que des affaires de poste exécutées par de faibles détachements, et ne possédait pas l'expérience nécessaire au chef d'armée qui combine et entreprend de vastes opérations. ]S'on seulement il n'avait pas le coup d'œil ni l'instinct de la grande stratégie, quoiqu'il prétendît « avoir l'habitude de juger des terrains et aasez de goût naturel pour voir de près ». Mais il manquait de sang-froid et, selon le mot de Biron, sa tèle s'échauffait
1 Cusline à Pache, 11 février 1793 (A. G.;.
" Plaa pour ia campairne de 1793 (A. G.) ; cl. au chapitre vu ses idées sur le Directoire des achats et sou mémoire sur les subsistances de l'armée.
» AIon.,29 août 1791.
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dans l'exécution. Il avait gardé l'emportement de la jeunesse, et le danger où le jetait sou irréilexion achevait de lui ravir sa liberté d'esprit. « Il a trop d'ardeur », disait-on de lui au ministère, et l'appréciation était juste : sans Coquebert de Moutbret, son aide-de-camp favori, et surtout sans Houcliard, il eût agi bien des fois étourdiment et à l'aveugle; ce furent eux qui, dans les deux premières campagnes de l'armée du Rhin, le continrent et réprimèrent sa fougue imprudente '.
Son plus vilain défaut était la vanité; elle perçait dans tous ses actes et s'étalait naïvement dans ses discours et ses lettres ; furieuse, féroce, implacable, elle ne connaissait pour se satisfaire aucun égard, aucun ménagement. Sans scrupule, sans nul remords, sans le moindre souci de la vérité, Custine dénigrait ses supérieurs et ses égaux, rejetait sur ses inférieurs les fautes qu'il avait commises et les revers qu'il avait causés, embouchait la trompette pour ses propres succès, fussent-ils les plus insignifiants du monde, s'attribuait tout l'honneur des événements, et lâchait dans ses bulletins de telles gasconnades, que ses officiers le qualifiaient entre eux de fanfaron et de charlatan-. Il ne soufi'rait personne audessus de lui et voulait commander seul et en chef. Impé-
• Cusline à Biron, 4 oct. 1792; Biron à Servau, 'J sept. (A. G ) ; Saint-Cyr, I, 3T ; Eickemeyer, Denkvj.^ 186 t keiu Feldhennlalent •.
^ Cf. rapport de Laferrière sur Hociiheim, G janv. 1793 ; Deprez- Crassier a Buucholt':;, 9 mai 1793. t Cusline chante de petits succès et laisse ignorer de grandes pertes • : mot de Clémencet, rapporté par Legrand, « le succès l'enivrait et la vauilé letoulFait • ; uole inédite d'Eickemeyèr % il n'était pas scrupuleux pour remplir ses rapports de faussetés . (cf. Denhw., 1S6-187; ; mémoire de Fr. Wiiupllen .;;A. G.) ; -voir aussi Belageruny der SloJt Mainz., 1793, p. 71-72. . Vous ne louez pas aisément vus conirères ■, lui écrivait Beurnonvii^e le 12 janvier 1793.
rieux, trauch.ant, persuadé qu'il ne pouvait se tromper, il se cabrait à la moindre contradiction, et la plus légère critique le mettait hors des gonds. « Rien n'était sacré pour lui, rapporte un officier, lorsqu'on s'avisait de contrarier ses ordres ou de lui faire voir ce qu'il n'avait pas prévu. » Aussi tous ceux qui l'entouraient, connaissant son faible et craignant sa colère, lui prodiguaient les compliments et ks éloges; ils lui formaient une cour qui ne cessait de vanter ses mérites, de louer toutes ses démarches et de le proclamer un grand homme : la chose allait très loin et l'on eût dit parfois que les flatteurs s'étaient donné le mot pour se moquer du général et le mystifier.
Tel était Cusline en 1792. Son orgueil, ses hâbleries, ses emportements, la jalousie qu'il portait à ses camarades, les querelles d'amour-propre qu'il leur suscitait à tout instant, son malheureux penchant de déprécier autrui et de se surfaire soi-même, avaient indisposé contre lui les bureaux et l'opinion. On hésitait à le nommer général d'armée. « C'est. un brouillon, écrivaient les jacobins de Strasbourg, il n'a jamais su obéir, et son ambition démesurée, sa conduite sous l'ancien régime, son despotisme habituel sont de puissants motifs de suspicion. ■>■>
Néanmoins, dès le commencement de la guerre, il fut chargé d'une expédition. Il y avait alors dans le pays de Porrentruy un détachement autrichien que le princeévèque de Bàle, membre du corps germanique, avait obtenu de l'empereur pour le protéger contre les partisans de la Révolution. Mais, d'après un traité signé dans l'année 1780, le prince-évêque s'était engagé solennellement à ne jamais permettre aux ennemis de la France l'entrée de son territoire. Les patriotes du Haut-Rhin et
du Doubs réclamèrent l'exécution du traité, et Rengguer, syndic des Etats de Porrentruy, vint à la barre de l'Assemblée législative dénoncer à la fois la tyrannie du prince-évèque et la présence des Impériaux. Custine occupa les gorges de Porrentruy sans trouver de résistance. Mais Ferrier et les jacobins de Belfort et de Huningue lui reprochèrent de n'avoir pas enlevé ni poursuivi la petite troupe autrichienne ; « c'est par sa lenteur, disaient les clubisles de Strasbourg, que 300 Autrichiens ont pu sortir de Porrentruy où il était le maître de les cerner et même de les prendre ». Custine se justifia ; il avait mission de ne pas agir hostilement contre des troupes qu'on pouvait regarder comme impériales, puisqu'elles étaient placées à Porrentruy en vertu d'un ordre de l'Empire ; il ne devait donc, qu' « occuper le matériel du pays sans y porter la guerre. » D'ailleurs n'avait-il pas établi le camp inattaquaile de Hésingue qui seul, affirmait-il plus tard, « a contenu les Bernois, les Soleuriens et les Bàlois » ? N'avait-il pas fait pour la défense de cette frontière un très bon plan que Victor de Broglie, prétendait-il par la suite, avait supprimé et soustrait aux papiers de l'élat-major ' ?
Mais ce qu'il voulait, c'était une armée, et pour avoir celle armée, il obséda le ministère, durc^nt toute l'année 1792, de projets, de plaintes, de dénonciations. On lui préféra successivement La Morlière, Biron, Dumouriez, Kellermann. Chacune de ces nominations excitait son dépit et sa colère. Il devait seconder le vieux La Morlière et jouer près de lui le rôle que Luckner jouait près de
* Luckner à Custine, 3 mai M'Sl ; les jacobins de Strasbourg au ministre, 11 juin (A. G.) ; Mon., 16 juin 1792; Rec. Aulard, II, 94 ; procès de Custine [Mon., 20 et 23 auût 17931: plan pour la campagne de 1793 (A. G.).
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Rochambeau à l'armée du Nord. Il se plaignit bientôt de la faiblesse de La Morlière et de l'importance que s'attribuait Victor de Broglie; à l'entendre, il n'avait pas assez d'autorité ; seul il jugeait sainement la situation ; seul il savait quel parti prendre ; seul il apaisait les troupes par les (( discours les plus pathétiques » ; et, si l'on restait sourd à ses avis, il fallait s'attendre à tout. La Morlière, incapable de soutenir le fardeau du commandement, demanda Custine pour successeur; Custine, disait-il» remplissait ses devoirs avec la plus grande distinction, et l'armée ne pouvait être confiée à de meilleures mains. La nomination de Custine fut signée, puis aussitôt annulée. Custine se fâcha ; le ministre répondit, pour s'excuser, qu'il avait eu la main forcée et qu'on doit quelquefois céder aux circonstances plutôt qu'a la raison '.
Ce fut Biron qui remplaça La Morlière. Sur-le-champ Custine écrivit qu'on le nourrissait de couleuvres, qu'on lui donnait de « cruels oégoûts », que Biron n'avait ni ses longs services ni sou expérience et s'était fait battre honteusement sous les murs de Mons dans la journée du 29 avril : « Washington et Rochambeau ont jugé en Amérique que Biron devait être à mes ordres, et on vient de proposer le contraire ! Je puis assurer que je ne compterai jamais dans ma carrière militaire de journée de Mons ! »
On lui donna le commandement de Landau a la place de Martignac qu'on accusait de connivence avec les émigrés. 11 avait à peine gagné son poste qu'il se proclamait le sauveur de Landau. « Depuis cinq nuits je ne
* La Morlière au ministre, G juillel ; Cu&tiue à Servan et à Lajard, 28 mai, 9 juin, 14 et 16 juillel 1702 (A. G.].
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dormais pas et j'étais excédé de fatigue ; jugez quel a été mon étonnement quand, me présentant devant cette ville, je l'ai trouvée démantelée au point que j'y suis entré à cheval par une des brèches des murailles ! » Tl assurait qu'on n'avait ni fermé les poternes, ni palissade les chemins couverts, ni indiqué le lieu de ralliement, ni rien prévu ; mais sans prendre aucun repos, lui, Custiue, avait fait murer les poternes, indiquer les lieux de rassemblement, assigner sa place à chacun, poser les pièces d'artillerie ; puis il s'était couché, las et accablé ; à sou réveil, les ennemis se trouvaient à quinze cents toises; il sortit à leur rencontre, les chargea rudement, les mit en fuite • !
Il ne cessait en même temps d'afficher son civisme. Un émigré, le baron de Fumel, son ancien ami, lui proposa de livrer la forteresse : « vous resterez lieutenant-général, employé, décoré, et. si vous avez besoin de rétablir vos aflfaires, vous en aurez les moyens ». Gustine fit imprimer la lettre de Fumel en français et en allemand, et la distribua parmi les troupes et dans tout le département du Bas-Rhin -.
Quelques jours plus tard, on le chargeait de diriger le camp de Soissons. Il se récria. Lui, l'oflicier-général le plus expérimenté de l'armée, aller a Soissons, dans ce camp inactif, à longue distance de la frontière ! Abandonner le théâtre des combats pour rentrer dans l'intérieur ! S'éloigner des dangers! Fuir l'ennemi <y dont l'as-
> Mon. du 18 août 1792.
* Mon., 18 août, t Vous avez, lui écrivait Clavière le 13 août, donné à vos concitoyens un grand exemple et à la patrie un sûr garant de voire dévouement pour la liberté. » Le Vasseur de la Meurlhe communiqua la lettre à la Législative qui Papolaudit avec transports et décréta la mention honorable (Le Vasseur à Custine, 18 août 1792,
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pect ne l'élonna jamais ! » La municipalité et le club de Landau appuyaient sa requête : Custine avait l'affection des citoyens et de la troupe ; Landau voulait le garder ; « notre cœur ne palpite que pour notre mère la France, et nous verserons avec plaisir notre sang pour la sauver sous le commandement de notre loyal général Custine qui est la terreur des ennemis de la liberté ' I »
C'était le 9 août que Landau affirmait ainsi son patriotisme français et sa confiance en Custine. La monarchie s'écroulait le lendemain. Un des premiers actes du Conseil exécutif provisoire fut de laisser à Landau un défenseur que « le vœu général semblait y fixer » , et lorsque les commissaires de IMssemblée législative reçurent le serment de Custine, ils le nommèrent 1' c incorruptible » *. Du coup, il s'imagina qu'il succéderait à Lafayette fugitif. Dumouriez fut nommé. « Je suis loin, écrivit Custine au ministre, de ne pas croire aux talents de Dumouriez. Mais en ai-je moins montré que lui? N'êtes-vous pas convaincu que sans les dispositions que j'ai préparées, l'Alsace eût été envahie? Ai-je moins prouvé de patriotisme, moins d'attachement à la chose publique, et, tout étant égal, une grande ancienneté, une grande expérience, une grande habitude du commandement ne donnent-elles pas des droits' ? »
' Custine, la municipalité, le club de Laudau au ministre, 9 août 1792 (A. G.).
* Clavière à Luckner, 11 août, et à Custine, 13 août 1792 [\. G.] ; Mon. du 26 août (lettre des commissaires) ; le 17 septembre Custine offrait à la Législative sa décoration de Saint-Louis et celle de Cincinnalus, « ce joujou que Washinj^ton n'avait jamais porté et que la France seule connaissait • ; l'unique décoration qu'il ambitionnait, ajoutait-il, c'était le médaillon de la vétérance. (Custine à Servan, 17 sept. A. G.)
3 Custine à Servan, 24 août 1792 [A. G.).
Huit jours après, Kellermann remplaçait Luckner à l'armée du Centre. Cusline, ulcéré, exhala de nouvelles plaintes, protesta contre 1' « arbitraire injuste » qu'on exerçait sur lui. a Je le déclare nettement, la nomination de Biron, celle de Dumouriez étaient de grands désagréments ; mais celle de Kellermann est le coup de pied de l'àne, et, pour le recevoir, il faut vouloir, comme je le veux en effet, le succès entier de la Révolution », et il ajoutait : o Quelle folie fera Dumouriez ? Brave sans doute, mais incapable de former ou de suivre un projet; pas plus d'habitude que Kellermann à manier des troupes. Et Kellermann ! Un homme de cette incapacité ! Quel plan peut-^l sortir de sa tête ? Je le vois déjà en Bourgogne, si les ennemis font une marche sur lui ' ! »
L'aimable Biron s'efforça de l'apaiser et de lui faire rendre justice. Il assura le ministre de la guerre que son lieutenant méritait une satisfaction ; sans doute Gustiue avait la bile très vive ; mais, après tout, il ne s'affligeait pas sans raison, puisqu'il se voyait préférer dans l'espace de deux mois trois lieutenanls-généraux, ses cadets ; on devait donc, pour le consoler et le radoucir, lui donner le commandement des troupes qui campaient à AYissembourg et à Lauterbourg et qui formeraient dorénavant une armée dite armée des Vosges : « Ménagez-le bien, disait Biron, car il est précieux à conserver, et ce serait une perte irréparable. » Le 19 septembre, Custine était nommé général de l'armée des Vosges, à condition de se conformer aux ordres et instructions de Biron ^
< Cusline à Servan, 2 sept., et à Biron, 7 et 11 sept. 1792 (A. G.).
* Biron à Servan, 25 août et 16 sept. ; Servan à Biron, 7 sept. 1792 (A.. G.). Il faut dire ici quelques mots des « 3Ié?noires posthumes de Custine, rédij^és par un de fes aides-de-camp « (Hambourjç et Francfort, 1794], Us sont évidemment l'œuvre d'un émigré, et non, comme
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IT. Biron avait de l'esprit, des connaissances militaires, une bravoure à toute épreuve ; mais il joignait à tant de qualités beaucoup d'irrésolution et de noncha'ance. Accoutumé aux succès de boudoir^ amolli par sa vie de galantes aventures et d'équipées romanesques, il était en outre dégoûté de la guerre depuis l'affaire du 29 avril et hanté par la crainte de hasarder la sûreté de l'Alsace. Il se contenta d'observer le corps autrichien qu'Esterhazy commandait dans le Brisgau et de surveiller inquiètement les cantons suisses. Custine, au contraire, voulait se signaler par une action d'éclat et montrer au grand jour les talents qu'il croyait avoir. « C'est à nous, disait-il, à disposer des faibles moyens qui nous restent, de manière à prouver que nous étions dignes d'être chargés du salut de l'empire '. » Il résolut de tenter la fortune sur le flanc ou sur les derrières de
on l'a dit, de Baraguey d'Hilliers, de Coquebert ou de Luchi. L'auteur reproduit dans son livre, pour le grossir, trois lettres qu'un émigré aurait écrites à Custine; cet émigré, c est lui-même ; il se trahit dans ses trois lettres qui ressemblent par le style et le ton au reste de l'ouvrage. Il avait sans doute connu Custine avant la Révolution et appris sur lui quelques détails ; il a trouvé dans le Moniteur les lettres et proclamations qu'il publie ; il savait l'allemand et il a consulté quelques brochures de l'époque, entre autres la justilication de Gymnich ; il a su se procurer la copie d'un mémoire de Coquebert sur Mannheim (p. "6-81j ; il insiste sur ce qu'il était facile de connaître et passe légèrement sur les opérations militaires qu'il n'a pu voir de près. Cet émigré a d'ailleurs quelque esprit — l'esprit d'un pamphlétaire — et son style ne manque pas d'aisance ; mais les erreurs qu'il commet, notamment sur le nombre et les mouvements des troupes, prouvent asssz qu'il n'a pas suivi Custine, même, comme dit Legrand, en qualité de valet de pied. Son livre est à lire, mais non à citer.
1 Custine à Biron, 30 août 1792 (A. G.). H a sur Biron un mot méchant et assez vrai : « bon citoyen que son malheur de Mons a rendu circonspect, mais qui est capable d'un grand travail de cabinet i.
SPIRB 49
la grande armée austro-prussienne qui marchait sur Paris.
Laclos qui régentait à Châlons le maréclial Luckner, méditait alors une diversion semblable et proposait au minisire une campagne dans l'Est. Ou tirerait du Doubs, du Jura, de la Haute-Saône, des Vosges 12 000 hommes qui tiendraient garnison dans les forteresses d'Alsace. Dès lors l'armée de Biron et de Custine, comprenant 20,000 soldats de ligne et volontaires nationaux, pourrait se jeter sur les Autrichiens qui se trouvaient à Germersheim ; elle les culbuterait, se saisirait de Philippsbourg où elle laisserait des forces suffisantes et remettrait en état les anciennes fortifications, puis se porterait directement sur Trêves, descendrait la Moselle jusqu'à Coblenz, en brûlant les magasins et établissements militaires, reviendrait sur la rive droite du Rhin par Mayence, attaquerait le fort de Kehl sur ses derrières, et de là marcherait droit sur la Franconie pour y tout désarmer et ne reculer que devant les forces autrichiennes du Brisgau.
Biron et Custine jugèrent le plan de Laclos trop vaste et trop dangereux : c'était, disaient-ils, courir les aventures, s'exposer à d'incalculables périls, abandonner l'Alsace à des volontaires qui ne seraient ni organisés, ni armés, ni vêtus. Il valait mieux, à leur avis, au lieu d'engager cette grosse partie, se diriger aussitôt vers la Sarre, sur Trêves, sur Thionville, couper les communications de l'armée prussienne, détruire ses moyens de subsistance et la forcer à rebrousser chemin. Custine serait chargé de l'expédition ; il aurait un corps de
l.j,000 hommes « aussi bon et aussi bien outillé que notre misère le permettait » ; il attaquerait les troupes qui lui faisaient face ou simulerait une irruption dans
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le Palatinat, puis se rejetterait vers la Moselle pour débloquer Thionville et prendre les Prussiens à revers : « le succès de ce détachement pouvait délivrer la France ». Le ministre Servan approuva le plan de Biron et de Custine. « Une armée, écrivait-il, commandée par un chef intelligent, pourrait, en se plaçant sur le flanc des ennemis et en les privant de leurs vivres, leur causer de grands embarras et les obliger à rétrograder avec promptitude. » Telle était aussi l'idée de Dumouriez qui, vers cette époque, amusait et usait les Prussiens dans leur camp de la Lune. Il priait Biron de détacher de l'armée du Rhin un corps de 15,000 hommes qui marcherait avec la plus grande diligence sur Metz et de là sur Toul et Bar-le-Duc pour intercepter aux Prussiens le chemin de Verdun : « Nous tenons les ennemis, disait-il, et sous quinze jours nous pourrons ruiner leur armée et terminer la guerre '. »
Après réflexion, Custine et Biron changèrent d'avis. L'un jugeait l'entreprise trop difficile ; l'autre prétendait qu'il n'aurait plus à sa disposition que huit bataillons de volontaires et qu'il resterait entièrement à découvert contre l'attaque d'un corps autrichien venu du Palatinat ou du Brisgau*. Mais Spire n'est qu'à six lieues de Landau et les magasins considérables des Autrichiens n'avaient depuis le 10 septembre d'autre garde que les
' Lettre de Luckner à Servan, l.j sept, et notes de Biron ; Custine à Servan, lo et 17 sept. ; Servan à Custine, 20 sept. ; Dumouriez à Biron, 25 sept. 1792 ;A. G.); cf. Retraite de B ninsioick , 123.
* Biron à Dumouriez et à Servan, 1" cet. 1792 (A. G.). Il avoue qu'il n'a qu'un mérite dans l'expédition de Custine : t ma constance inébranlable à ne pas changer sa destination, malgré les pressantes invitations de Dumouriez qui voulait que je fasse marcher Custine directement sur Metz .. Ct. sa lettre du 27 sept, à Dumouriez (coll. Deslys, Bibl. Nat. mss,).
2,000 hommes qui formaient le régiment ma^-ençais et 1,000 soldats du balaillon autrichien de Gj-ulai. Le poste, avoue Esterhazy, « était en l'air », et vainement la bourgeoisie de Spire, justement alarmée, avait prié les Impériaux de déplacer les magasins et de les faire transporter à Ketsch, sur la rive droite du Rhin ' .
Custine crut l'occasion favorable. « Les ennemis, marquait-il à Biron, ont totalement disparu et tous mes émissaires me rapportent qu'il ne reste que quelques centaines de Croates. » Il fallait donc marcher sur Spire, s'emparer des magasins, détruire les fours des Autrichiens et imposer à la ville, c'est-à-dire au Magistrat et au clergé, une contribution. Biron applaudit à ce projet : oui, Custine ferait sur Spire une course plus sûre ; l'expédition, menée entre le Rhin d'un côté, et Landau de l'autre, assurait la tranquillité de la frontière et n'ofîrait aucun risque; mais il ne fallait pas la prolonger;, elle ne serait qu'un coup de main rapidement entrepris ;. on devait brûler les magasins, puis se retirer sur Landau sans perdre de temps ; Custine imposerait une contribution à l'évêque et au clergé de Spire qui avaient ('. fait tant de mal » à la France ; mais il « porterait jusqu'à la coquetterie les ménagements pour le peuple » et il « prêcherait d'avance » les soldats, les exhorterait à tenir la meilleure conduite '.
* Vivenol, Quelleii, II, 24G ; Remling, I, o4-53.
* Custine à Biron, et note de Biron, 16 sept. ; Biron à Custine, 17 sept, et à Laclos, 2! sept. 1792 (A. G.). On remarquera ce que pensait Biron de la contribution. « Je crois que l'assemblée en sera fort contente ; mais je ne serais pas non plus très étonné qu'elle la désapprouvât. N'y aurait-il pas un moyen de tout concilier ? Ce serait de ne pas disposer des fonds qui en résulteraient et de se tenir eu état de les rendre si l'assemblée jugeait que cela eût quelque avantage politique — ce qui serait un procédé généreux et pas cher. »
52 L EXPEDITION DE CUSTIXE
L'expédition, approuvée par Ssrvan qui conseillait à Gustine de « faire sa pointe avec chaleur ' », était fixée au 22 septembre. 14,300 hommes devaient y prendre part, et l'adjoint Marco avait les ordres de marche tout prêts dans son bureau et sous clef. Mais la pluie, cette même pluie froide et insalubre qui faisait de l'Argonne un cloaque et transperçait dans leurs bivouacs fangeux les Prussiens grelottants, suspendit le départ de Gustine. « Le temps, disait-il, est affreux, abominable ; il a inondé le camp et mouillé horriblement les soldais ; on croirait que les cataractes des cieux sont ouvertes et qu'ils se fondent en eau ; les plaines et les vallons sont tout submergés ; le Rhin est débordé et présente un spectacle effrayant. Se porter en avant, ce serait vouloir remplir nos hôpitaux et rester dans les boues. »
Il ne quitta Landau que le 29 septembre à dix heures du soir. Avant de partir, il avait fait lire à ses troupes une proclamation longue, emphatique, mais chaleureuse, sonore, et qui devait leur donner courage et confiance. Il se présentait comme un guerrier blanchi sous le harnais et assagi par l'expérience, comme un patriote, un défenseur de la liberté et de l'égalité, qui ne reconnaissait d'autre loi que celle de l'assemblée nationale aux (i sublimes lumières », Il jurait de détruire les despotes. Il recommandait la discipline, l'obéissance, la sobriété Les soldats, ses camarades, ses amis, ses frères d'armes, ne devaient ni se livrer à la mollesse, ni se borner à des libations en l'honneur de la liberté ; ils apprendraient à vivre de privations et s'accoutumeraient à la rigueur des saisons ; ils respecteraient les personnes et les propriétés ; ils ne combattraient que les tyrans et leurs
» Servan à Cusliue, 21 sept. 1792 (.\. G.).
SPIRE o3
satellites : « le Français offre d'uae main le symbole de la paix et de l'autre plonge ses armes dans le sein de l'oppresseur ! a
Lps troupes suivirent le même chemin jusqu'à l'abbaye de Heimbacb. Là, elles se divisèrent en trois colonnes. Celle de droite, conduite par Munnier et flanquée par l'avant-garde du colonel Houchard, marcha vers le village de Berghausen. Le centre, commandé par le général de Blou, s'engagea sur la chaussée qui mène droit à Spire. La colonne de gauche, dirigée par ^'euviuger, devait traverser des bois et se porter par le Rinkenberger llof au nord de Spire pour fermer aux ennemis la route de Worms '.
Les 3,000 soldats qui gardaient Spire et les magasins, avaient pour chef le colonel maj-ençais Winckelmann. C'était un homme d'esprit aventureux et d'imagination exallée qui ne rêvait que combats et conquêtes. Il prétendait que les hommes ne devaient être gouvernés que par le fer et le feu, que le pur despotisme était le meilleur des régimes, et, lorsqu'il entendait les mots de liberté et de droits de l'homme, il tombait dans des accès de rage.
1 Ordre de bataille des troupes marchant sur Spire. Colonne de gauche^ commandée par Neuvinarer. Avant-garde (Lafarelle] : 7= chasseurs à cheval, 4« bat. des Vosges, 9" et 19" rég. de cavalerie ; ■/" brigade (d'Arlandes) : deux pièces de 8 à la tête ; 13= rég., 4« Jura, 46« rég., 1" Vosges (suivis de six pièces de 8, de quatre obusiers de bataille et de leurs approvisionnements] ; 2° brigade (Isambert) : 93« rég., 3» Rhône-et-Loire, 36' rég., 2« Haut-Rhin. — Colonne du centre, commandée par de Blou ; 5' brigade : ^' bat. de grenadiers, 3' rég. inf'., 82* rég., 57° rég., 3" Vosges (ces troupes munies de leurs canons de bataille et d'un caisson pour deux pièces, outre deux obusiers de 6 pouces et quatre canons de 8). — Colo^me de droite, commandée par Munnier : avant-garde (HoucharJ) : 2° chasseurs à cheval, l'"' bat. de grenadiers volontaires, 2» cavalerie ; détachement (colonel Beaujeul, 2= Jura, 2" de l'Ain, 2" caval. ; 4« brigade : un bat. de grenadiers, 32° rég., 2« Haute-Saône, 82= rég., 3° Jura.
54 l'kxpédition' de custjne
Il demandait qu'on établit dans tous les états des tribunaux militaires d'inquisition qui auraient pouvoir d'arrêter et de pendre les patriotes sans autre forme de procès. Il avait fait un plan pour brûler Paris sans qu'il fût possible aux jacobins de s'échapper. Ce fanatisme ne déplaisait pas à la cour de Mayence et avait valu son commandement à Winckelmaun '.
Depuis quelques jours le colonel prévoj-ait l'attaque de Custine; mais, dans sa folle présomption, et sans même songer aux moyens d'assurer sa retraite, sans donner d'instructions à ses officiers, il déclara qu'il attendrait les ennemis, quel que fût leur nombre, et qu'il se moquait de la canaille française. Le 29 septembre, au soir, un paysan de Berghausen l'avertit de l'approche des ennemis : Custine avait si mal gardé le secret que le matin même les femmes de Landau, en plein marché, s'entretenaient de l'expédition. Winckelmann avait encore le temps de se retirer par le Rehbach sur Worms et Mannheim ou de se jeter dans Mayence. Il aima mieux se défendre. Le lendemain, à neuf heures du matin, lorsque la colonne du centre, commandée par le général de Blou, déboucha près de la chapelle de la Vierge, elle trouva les Austro-Mayençais rangés en ordre de bataille, la droite appuyée à l'escarpement qui domine la porte de Worms, la gauche se prolongeant vers des jardms entourés de fortes haies. Les grenadiers qui formaient l'avant-garde de cette colonne, reculèrent, non sans désordre ; mais les officiers, entre autres l'intrépide Yidalot-Dusirat, coururent en avant et rappelèrent les soldats qui se déployèrent aussitôt en tirailleurs.
Bientôt arriva la colonne de droite conduite par Mun-
* Eickemever, Dcnkw 112.
nier. Le colonel Ilouchard refoula la cavalerie autrichienne dans la ville ; puis, lorsqu'elle sortit de Spire par une porte opposée, il la cerna et ia força de se rendre.
Enfin, la colonne de gauche, que menait Neuvinger, parut à son tour. Elle avait fait un grand circuit et perdu trois heures en poussant des reconnaissances contre quelques piquets de uhlans qui se retiraient sur Worms. Gustine se trouvait à cette colonne qui ne devait jouer d'abord qu'un rôle d'observation. Mais de Blou, chargé de la principale attaque, avait commis sottises sur sottises depuis son départ de Landau. Le général en chef changea sa destination personnelle et résolut de prendre à l'action une part décisive. Pour mieux faire rejaillir sur lui tout l'éclat de la journée et enlever le succès par la puissance de son artillerie, il appela près de lui, durant la marche, tous les canons de la colonne du centre.
A peine arrivé, Gustine mit ses pièces en batterie. Mais les artilleurs manquaient d'expérience; ils calculèrent mal leur dislance, tâtonnèrent longtemps avant de trouver un emplacement convenable, et lorsqu'ils furent à portée de l'adversaire, environ à 800 mètres, ils avaient épuisé presque toutes leurs cartouches. Enfin, Gustine fit occuper un pli de terrain qui découvrait et dominait toute la ligne austro-mayençaise. Dès les premiers boulets qui tombèrent au milieu de ses troupes, Winckelmann ordonna la retraite et rentra précipitamment dans la ville.
Gustine voulait enfoncer les portes par le canon. Mais, comptant sur l'ardeur française, il n'hésita pas à commander l'assaut. Les soldats brisèrent les portes à coups de hache. Un aide-de-camp de Biron, André de Rutan,
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entra le premier dans Spire. Des Autrichiens l'entourèrent en criant: prisonnier! prisonnier! Rulan piqua des deux: « Comment! un aide-de-camp français prisonnier I » ; il leva son sabre, fendit le crâne à un officier, renversa trois soldats qui tentaient de l'arrêter et regagna sa troupe sous une grêle de balles. On devait le surnommer le héros de Spire, et Biron lui fil don d'une dragonne tricolore pour lui marquer son estime '.
Cependant un vif combat s'engageait dans les rues de Spire, Les Autrichiens s'arrêtaient au milieu de la ville et tiraient par les fenêtres des maisons. Les Français, épouvantés % prenaient la fuite. Mais Custine place en tête de la colonne d'attaque deux pièces de huit et des obusiers. Il exhorte les soldats, les accable de reproches et d'injures, les frappe du plat de son épée et parvient, non sans une peine extrême, à les arrêter et à les rallier derrière f artillerie. Winckelmann quitta Spire avec tous ses canons et ses caissons de munitions et se dirigea vers le Rhin par la plaine de Rheinhausen. Il croyait trouver des barques qui le porteraient à l'autre bord. Mais dès le commencement de l'action les bateliers avaient pris le large, et ni prières ni promesses ne purent les décider à regagner la rive gauche. Les Austro-Mayençais longèrent tristement la berge. Le Rhin avait dé-
» Mon. du 22 oct. 1792, Cf. sur André de Rutan M« Elliot, Méni.^ 1861, p. 124 et sur sa sœur Charlotte fart, de D. Mathieu [Annales de l Est, 1889, n» 2). Rutan, disait Biron : « est leste, intellif^eut, bieu monté, et parle bien allemand •,
^ t Un peu étonnés >, dit Custine dans la relation officielle, mais dans sa lettre du 4 octobre à Biron, il avoue que ses hommes ne sont pas toujours faciles à diriger et qu'il a dû • redresser un moment de terreur >. Cl', le < mémoire sur Custine par un témoin oculaire > [Journal de la Montagne^ 8 juillet 1793, • une troupe nouvellement levée s'effraie et fuit >),
bordé ; ils s'enfoncèrent jusqu'aux genoux dans des marais ; une quarantaine qui tentèrent de passer le tleuve à la nage se noyèrent. Pressés comme dans un cul-de-sac, entre le Rhin infranchissable et l'ennemi qui venait de tous côtés, ils mirent bas les armes à huit heures du soir. Ce fut Clarke, le futur ministre de l'Empire, alors chef d'escadron au 2« régiment de cavalerie, qui porta la sommation. Les Français ne purent s'emparer des canons que Winckelmann avait embourbés ou jetés dans le Rhin ; mais ils prirent cinq drapeaux qui furent offerts à la Convention. L'assemblée fit suspendre ces trophées aux voûtes de la salle de ses séances *.
III. La prise de Spire était un succès brillant et, selon l'expression de Dumouriez, digne du bon temps des armées françaises. Custine avait mené l'opération avec vigueur et, pour emprunter un de ses mots favoris, avec nerf. Il se donna le ridicule d'écrire à Paris qu'à la lin de la journée il mourait de lassitude parce qu'il était resté vingt-deux heures à cheval sans mettre pied à terre. Mais il prodigua sa personne et montra le courage d'un simple grenadier ; comme dit Gay de Vernon, à celle époque et à la lêle de troupes novices et soupçonneuses, un général devait donner l'exemple presque aussi souvent que la direction \
* Cf. sur le combat de Spire, Mon., 5 et 7 oct, 1792 ; Remling, I, 62-68 ; Oest. milit. Zeitschrift, 1813, p. 105-107, et surtout Custine à Biron, 2 et 4 oct. (A. GO-
* Dumouriez à Biron, G oct. 1792 (Ternaux, Terreur, IV, 560) ; Gay de Vernon, Cuitine et Soîichard, p. cio. Un témoin oculaire reproche toutefois, et avec justesse, à Custine de ne pas s'être eirparé à temps de la Porte-Blanche et d'avoir mis quelque mollesse dans la poursuite des ennemis [Journal de la Montagne, 8 juillet 1793).
Il devait même, à l'occasion, user d'une effrayante sévérité. Gustine se vantait d'avoir apaisé la fureur des soldats: « dans une ville emportée de vive force, il ne s'est pas commis une seule action dont ils aient à rougir », et Condorcet célébrait après lui cette armée républicaine « assez maîtresse de son courage, assez supérieure à ses ressentiments pour épargner les soldats et les habitants, respectant les personnes et les propriétés, et ne souillant la victoire d'aucun crime ni d'aucune injustice* ».
Il fallut bientôt en rabattre et chanter la palinodie. Gustine avait, après le combat, laissé toute l'armée entrer et s'entasser dans Spire. Les rues furent encombrées, obstruées, et, au milieu de cette confusion extrême, le service des distributions devint impossible. Les soldats, en quête de vivres, couraient de tous côtés. Geux-ci forçaient les portes des boulangeries, des boucheries, des auberges ; ceux-là pénétraient dans les caves où le vin coulait à flots et leur montait jusqu'à la cheville ; d'autres emportaient de grosses bottes de paille pour bivouaquer sur le pavé. Les cavaliers et les chasseurs laissaient leurs chevaux à qui voulait les prendre. Les prisonniers restaient abandonnés sur la place, puis à minuit étaient enfermés pêle-mêle dans la cathédrale. Des patrouilles allaient, venaient et s'efforçaient vainement de rétablir l'ordre. Il semblait qu'on n'eût pas prévu la victoire ou du moins qu'on eût oublié les précautions qui devaient la suivre-.
' Chronirpie de Paris, 5 octobre 179-2.
* Belag., 19-20 ; Kemling, I, G9 ; déposition d'un chirurgien au procès de Cusline [Mon., 29 août 1793) ; Journal de la Montagne, 8 juillet 1793; notes de Legrand (A. G.) : < Une partie de l'armée, car il faut dire le mot, et non quelques iudividus, s'est livrée au plus abominable pillage. >
Le l" octobre, au matin, des mauvais sujets mirent à sac les maisons des chanoines. Gustine fit battre la générale et l'armée alla camper sur la route de Worms. Trois bataillons demeuraient à Spire pour former la garnison de la ville ; ils recommencèrent le pillage dans la soirée ; à force d'exhortations et de prières, Gustine les arrêta. Mais dans la matinée du lendemain, une compagnie de grenadiers volontaires', conduite par son capitaine et deux sergents, envahit les boutiques des horlogers, les églises et les couvents ; elle brisa les vases sacrés; elle emporta l'argenterie, les habits, le linge. Gustine, enflammé de colère, rassembla la garnison, la mena dans une petite plaine près de la porte du Bas- Rhin, et là, formant le carré, il somma les soldats de dénoncer les instigateurs du pillage. On désigna le capitaine et les deux sergents. Ces trois hommes furent arrêtés, on les fouilla, on trouva sur eux des pièces d'argenterie qui prouvaient leur délit. La loi ordonnait de les traduire devant une cour martiale ; Gustine les fit sur-le-champ fusiller par leur propre bataillon; « il n'y avait pas d'autre moyen, écrivait-il, d'arrêter le désordre et de sauver l'honneur du nom français » . Ge terrible exemple produisit une bonne impression. L'armée entière l'approuva, et durant quelques jours les soldats de Gustine campèrent au milieu des vignes et des vergers sans cueillir les fruits qu'ils voyaient à portée de leurs mains \
1 Dièche, le futur général, alors capitaine au 3° régiment d'infanterie, dit que celle compagnie appartenait au 2" bataillon du Haut- Rhin [Journal de la Montagne, 18 juillet 1793).
2 Ci. Forster, VIII, 231. Fouquier-Tinville reprocha plus lard à Custinc celte fusillade de Spire (Mon., 18 août 1793) ; Laveaux ne cesse de la rappeler dans son Journal de la Montagne ; Coulurier
60 l'expédition de custine
Les habitants de Spire, se souvenant de l'embrasement du Palatinat, avaient d'abord gardé le silence sur le passage des vainqueurs qui leur criaient inutilement Vite la nation ; « L'histoire de 1689, disait l'un d'eux quatre mois auparavant, nous apprend comment les Français en ont usé avec Spire et malgré toutes les belles promesses, il faut attendre un semblable traitement des gardes nationales et des bandes de brigands qui se sont signalées à Avignon et dans leur patrie même par le meurtre, l'incendie et la dévastation. » Ils reconnurent que la discipline française était quelquefois aussi ferme que la discipline autrichienne. Partout, dans ces premiers jours de l'invasion française, les populations faisaient l'éloge de nos soldats. Les paysans qui transportaient le fourrage, étaient payés exactement, « avec la plus grande magnificence », et prônaient la loyauté de Custine. a On ne croit plus, écrivait-on à Paris, que les Français soient si cannibales. Nous traitons les habitants avec égard ; nous ne prenons rien qu'en payant et nous donnons une belle idée de nos émigrés qui ont fait ici des banqueroutes et nous ont calomniés ; nous caressons le peuple, nous y trouvons des frères que nous chérissons, nous n'en voulons qu'aux princes et aux prêtres '. »
On s'efforça de gagner non seulement les habitants,
et Dentzel disent dans \e,\XT Rapport [du 3 juin 1793, p. 128 et 131; que le général tenait peu de cas de'la vie des hommes et quil les faisait fusiller arbitrairement • comme des lièvres », Custine se justifia. [Mon., 19 et 24 août 1793.)
* Mon., 19 oct. 1792 (lettres de Worms et de Carlsruhe', ; Patriote français, 11 oct. ; Mon.., 10 oct. (lettre de Berthelmy à Brivai) ; Klein, 36-37 ; Belag., 20-21 ; Remling, I, 34 ; note de Legrand (< dans les commencements surtout on payait bien et en numéraire >) ; Biron à Custine, l*^' oct. (A. G.).
mais les prisonniers qu'on venait de faire. Officiers, cadets, chirurgiens, furent renvoyés sous promesse de ne plus servir dans la guerre présente. Le général de Blou les accompagna jusqu'au bac de Rheinhausen. Tous, de retour dans leurs fo^œrs, vantèrent la bienveillance de leurs adversaires et, en prenant congé de Custine, "VVinckelmann et le baron de Diettrich, colonel du bataillon de Gjulai, l'assurèrent de la reconnaissance que leur inspiraient cette « générosité », cette c noblesse », cette « grandeur d'âme digne de vrais héros ' ».
Les sous-officiers et les soldats * furent dirigés sur Landau, et de là sur Langres et Besançon. Ils arrivèrent à Strasbourg le 4 octobre. Les Mayençais, jevmes pour la plupart, avaient bonne mine et bonne tenue ; ce sont, disait BiroQ, c. des hommes superbes qui montrent la meilleure volonté, les plus beaux que j'ai vus de ma vie, bien disciplinés, bien dressés, et presque tous disposés à entrer au service de la République ». Les Autrichiens, Hongrois et Croates, mal vêtus, tristes, ne comprenant ni l'allemand ni le français, craignaient d'être pendus et, à Landau, avaient refusé les rafraîchissements qu'on leur offrait. Les Slrasbourgeois leur firent un accueil inespéré. Les musiques des régiments allèrent à leur rencontre pour leur souhaiter la bienvenue. Les dames de la ville donnèrent des vêtements aux femmes qui les
' Winckelmann et Diettrich à Custine, 2 oct. 1792 [A. G.]. Mais Prudhomme [Révol. de Paris, n" 170, p. 112) fit un crime à Custine d'avoir renvoyé les officiers, et Don les soldats : i Nous ne voyons dans cette mesure qu'une grande aristocratie et une prédilection pour les gentillàtres. Quelle lâcheté dans un républicain d'aimer les nobles et de croire à leur parole ! Custine, Custine, tu as la tache originelle ! . . . »
» Au nombre de 2,346 : 1,451 Mayençais, 782 hommes de Gyu- -ai, 90 cavaliers, 55 canonniers et 168 soldats de divers régiments.
62 L EXPEDITION DE CUSTIXE
accompagnaie-nt. Puis, après une petite promenade dans les rues, ils furent conduits à la Finckmatt où ils trouvèrent des tentes pour les abriter ; les marmites étaient sur le feu ; ils mangèrent la soupe chaude, et, tout émus de cette réception cordiale, ils criaient Vive la nation! On leur donna des souliers et du tabac ; on leur fournit des plumes, du papier, de la cire pour écrire à leurs familles, et leurs lettres, déposées en leur présence dans deux bidons, furent portées à la poste par des gardes nationaux de Strasbourg et des sergents de la troupe mayençaise. « Jugez, mandait-on à Paris, si ces attentions feront bon effet '. »
Vingt-cinq Ma^-ençais, pères de famille, avaient été relâchés à la prière de leur compatriote Dorsch, vicaire épiscopal. On les combla de prévenances. Dorsch leur dit la messe. Les jacobins les invitèrent à la séance allemande de leur société, firent une collecte en leur faveur, leur donnèrent le souper et le lit. « Leurs concitoyens, disait Biron, n'apprendront pns, sans en être profondément émus, de quelle manière la République française sait traiter ses ennemis. » Mais lorsque ces braves gens, dûment endoctrinés et munis de brochures patriotiques,
1 Biron au ministre, 5 et 6 oct. 1792 (A. G.) ; Mon., 12 el 16 oct. (lettres de Strasbourg). On fit aux prisonniers le même accueil à Colmar [Mon,., 21 oct.) et à Haguenau [Ari/os, 9 oct., p. 231-232). t Si l'électeur de Maj'ence, disait Euloge Schneider, avait vu comment l'auteur de VArijits auquel il voudrait tant crever les yeux, s'appliquait à héberger les deux tiers prisonniers de son armée archiépiscopale, il aurait regretté d'avoir autrefois interdit ses écrits et t'ait la chasse à sa personne. Ainsi changent les temps. » (Cf. Bouvier, Les Vosges pendant la n/vol., 18So, p. 162.) A la même époque le Mayençais Aaron Homberg, arrêté à Paris et accusé de complicité avec les voleurs du Garde-Meuble, était déclaré innocent. Roland le renvoya à Mayence avec une indemnité de 400 livres ; « un homme ne devait pas quitter la terre des hommes libres, ayant à se plaindre de vexations de la part de leur gouvernement > [Mon., 23 oct.).
rentrèrent à Mayence, lorsqu'ils parlèrent des bons procédés des Français, lorsqu'ils contèrent qu'on les avait V portés sur les mains » et accueillis en frères, le gouverneur les envoya tenir garnison à Koenigstein : a on aurait mieux fait, s'écriait-il, de vous donner des coups de bâton. » Les officiers délivrés par Custine eurent ordre de se taire sur les événements. Le chancelier Albini auquel on rapportait la conduite humaine des patriotes et leur discipline exemplaire, répondait avec colère : a J'aimerais mieux apprendre qu'ils pillent et ravagent tout le pays ' ! »
Pour mieux faire connaître à l'Allemagne la générosité française, Beauharnais rédigea au nom des prisonniers une lettre qui fut imprimée et tirée à plusieurs milliers d'exemplaires. Il l'avait intitulée : « Les prisonniers autrichiens et mayençais à leurs compatriotes », mais le public la nomma par abréviation l'Adresse aux Germains. On y lisait les phrases suivantes : c Nous comptions trouver en France des brigands, des hommes furieux, avides de nos dépouilles et altérés de notre sang. Nous avons trouvé un accueil obligeant, des sentiments tendres qui substituaient à l'inquiétude la confiance et la sécurité. Dans cette ville heureuse de Strasbourg où l'on vante tant la liberté, à force de bienfaits l'on nous a empêchés de la regretter. Ici, tous sont égaux et libres; la loi établit des distinctions passagères, seulement pour l'exercice momentané des fonctions publiques auxquelles tous ont un droit égal de prétendre. Ce sont les principes de la nature qu'ils professent. 0 vous, compatriotes, revenez comme nous de votre erreur; apprenez
» Forster, VI, 389, et YllI, 23! ; Biron au ministre, 7 oct. (A. G.) ; Courrier des départ, et Mon., 13 et 16 oct. 1792; Eickemeyer, Derihio., Ii4- 125.
64 l'expédition de custine
que celte guerre est la querelle des rois contre les peuples ' ! »
IV. Maître de Spire, Custine poussa sur Philippsbourg et sur Worms. Le 5 octobre, le chef des chasseurs de Saône-et-Loire, Schwardin , détaché en partisan, traversa le Rhin, entra dans Philippsbourg sans trouver de résistance et s'empara des magasins autrichiens. C'était cet héroïque Schwardin qui devait périr le 19 septembre 1793 à Torfou pour sauver l'armée. Il avait la tournure aimable, les façons gracieuses et presque timides, mais, nous raconte Kléber, avec cet air de jeune fille, c'était un lion dès le premier coup de feu. c. Prends, lui dit Kléber, une compagnie de grenadiers, arrête l'ennemi et fais-toi tuer. » — « Oui, mon général », répondit simplement Schwardin. Il remit sa montre et son porteléuille à son domestique, arrêta l'ennemi et se fit tuer*.
Pendant que Schwardin se saisissait de Philippsbourg, le maréchal de camp Ts^euvinger s'établissait à Worms. C'était, avec Houcliard, le lieutenant préféré de Custine; il a, écrivait ce dernier, « exécuté, dans la journée de Spire, les dispositions de Tinfanterie avec ce sang-froid et cette tranquillité d'âme qui assurent les plus grands succès ». Neuvinger avait ordre de tirer 400.000 livres du prince-évêque, 200,000 du grand-chapilre, 600,000 de la ville, en tout 1,200,000 livres. « La
1 Mon. et Courrier des départ., 19 oct. 1792.
* Journal de Varmée, 5 oct. 1792 [A. G.]. Cf. sur Philippsbourg à cette époque Vivenot, Herzog Allrecht von Sachsen-Teschen, 1866, II, p. 9 et, sur Schwardin, les Souvenirs du comte de Contades, 1885, xxxii-xxxiii ; Gay de Vernon, 59 ; Beauchamp, Hist. des guerres de la Vendée, 1807, I, 331. Le 24 novembre 1792, Schwardin arrêtait sur la Moselle, près de Trarbach, un bateau chargé de Prussiens [Mainzer Zeitung, 26 et 29 uov. 1792). Il assista l'année suivante au siège de Mayence.
nrotection trop marquée , disait Custine , dont cet évèque, ce chapitre, celte ville out honoré les émigrés, ne laissait aucun doute sur leurs sentiments envers la France », et 11 ordonnait a Neuviuger d' « employer le fer et le feu » et de •< détruire les propriétés » pour obtenir la contribution. Neuvinger entra dans Worms sans aucune difficulté. Il y trouva des tentrs en grand nombre et un magasin considérable de blé, de seigle et d'avoine. Il exigea des habitants la contribution fixée par Custine. « Je ne leur laisse, mandait-il, que vingt-quatre heures. On cherche à perdre du temps; je presse, je menace «»n pleure, ou gémit; je reste inexornble. » Mais on lui remontra qu'il serait injuste et impolitique de demander 600 000 livres au Magistrat de la ville. Ce Magistrat, disait Rûhl à la Convention, « à trois ou quatre petits marchands déiailieurs près, se compose d'honuèles tailleurs et cordonniers qui. lorsqu'ils n'ont pas de quoi Oi'cuper le tranchel et l'aiguille, manient la bêche et le boyau, et n ont que de très chétives propné'és ». Sur un nouvel ordre de Custine, le Magi-trat ou Conseil des Treize dut payer sur ses propres deniers 300,000 livres En revanche, les quatre «ollégiales furent taxées a 30,000 livres, le couvent de Marieumûuster à 400.0 0, et les autres couvents de Worms. à I0O.O0O '.
Dans le même temps, Custine imposait le clergé de Spire: le prince-évêque devait payer dans les vingtquatre heures 100,000 thalers ; le chapitre de la cathédrale 50,0! 0 thalers; les deux couvents de religieuses, 2,100 Qorins-.
' Custine à Neuvinger, 3 et îî oct,, fit à Biron, 0 oct. ; Neuvingfir à Custine 4 et 5 oct (A. G.) ; Berlhelmy à Brival, 5 oct. ''i7;'2 [Mon. du 10) , Belay., 25 ; Klein, 43 ; R-mlin-, I, 80-82 ; Rûhl à la Convention, 29 oct, 1792 (A. N. c. 24i;.
* Remliiig 1, 72-73.
Ob L EXPEDITION DE CUSTINE
V. Custine pouvait marclier droit sur Mayence. La ville aurait ouvert ses portes sans résistance: habitants et soldats étaient atterrés; les remparts n'avaient pas encore leurs canons ; la garnison ne se composait que d'invalides, de conscrits et de troupes envoyées par des petits princes de l'Empire. Il n'y pensa pas. Déjà, le 6 octobre, sur le bruit qu'on avait vu des Croates, son armée recevait l'ordre de coucher tout habillée et de se tenir prête à marcher. On apprenait le jour suivant que ces Croates n'avaient été aperçus que par des visionnaires K Mais le surlendemain, Custine se disposait à regagner la frontière française.
Il croyait que le comte d'Erbach arrivait à marches forcées au secours de l'archevèque-électeur de Mayence. « M. d'Erbach, écrivait-il à Biron, a reçu l'ordre de venir couvrir Worms et Mayence avec un corps de ^2,000 hommes. » Il craignait que le Palatin ne rompit soudainement la neutralité promise. Enfin, il était persuadé que le landgrave de Hesse-Darmsladt réunissait des troupes pour venir à sa rencontre.
Il se trompait. Le comte d'Erbach n'avait pas quitté la région de la Moselle.
L'électeur palatin, sur une sommation des ministres de Prusse et d'Autriche, avait enjoint à l'envoyé français de quitter ses états dans le plus court délai. Mais il avait en même temps informé M. d'Assigny qu'il souhaitait de rester le bon voisin et l'ami de la France. Il défendait aux émigrés, quels qu'ils fussent, de séjourner dans le Palatinat. Ses fonctionnaires ne cessaient de susciter des difficultés aux patrouilles mayençaises ; les hussards de
> Journal de l'armée (A. G.) ; Eickemeyer, De>ik/'j., 144; Custine à Biron et à Neuvinger, 5 oct. 1792 (A. G.).
1 archevêque-électeur ne pouvaient aller en reconnaissance à travers le territoire palatin sans une réquisition préalable, et lorsqu'un détachement, chargé par Winckelmann d'escorter au-delà du Rhin la caisse militaire, les ambulances et les bagages, se présenta dans la nuit du 'i octobre aux portes de Mannheim, le commandant de la ville refusa de le recevoir et ne lui permit de passer le Neckar que le lendemain, à sept heures du matin, sous condition de payer le péage •.
Quant au landgrave de Hesse-Darmstadt, Louis X, ancien colonel du 94e régiment d'infanterie, ci-devant Royal Ilesse-Darmstadt, il avait montré la haine la plus violente contre la France révolutionnaire et supplié la diète de Ralisbonne de lui faire rendre ses biens et privilèges en Alsace ; mais l'irruption soudaine de Gustine avait radouci son langage et comprimé ses mauvaises intentions -.
Le général Moustache pouvait donc aller de l'avant. Mais une grave nouvelle mit le comble à ses frayeurs. Les Prussiens arrivaient ! En réalité, ils étaient bien loin, et ceux qui s'approchaient n'existaient que dans l'imagination d'un maréchal-des-logis, du nom de Riel, qui recrutait dans le pays pour le compte de la Prusse. Ce Riel s'était mis en campagne avec un domestique du baron de Slein ; il avait couru les villages, de Guntersblum et d'Osthofen jusqu'à Worms, et commandé partout
1 D'Assigny à Le Brun, 18, 22, 27 sept, et 18 oct. 1792 (A. E.) ; Belag.^ 16-17; Gymnich, Beschreibiaig der Festimg Mamz, 65; Klein, 52-53; Remling, I, 81.
2 Le landgrave possédait en Alsace le comté de Hanau-Lichtenberg, c'esl-à-dire les bailliages de Bouxwiller, Ingwiller, Pfalfenhoilen, Brumath, Wolûsheim, Westliot'en. Worth, Hatten, Offendorf et Kutzenhauseu (cf. Beschreibung des Blsasses, 1782, p. 237-249, et Spach, Œuvres choisies, 1867, tome III, p. 339-377).
68 l'expédition de CL'STIXE
les vivres et le logis pour 25,000 Prussiens*. Custine accepta bonnemeni cette fausse uouveile,et,sur-ie-champ, sans même tourner la tète veis Mayeuce, sans même pen^er que a ville fût prenable, il rebroussa chemin. Le 8 octobre, il faisait reconnaître un camp a Edesheim, entre Neustadt et Landau, à égale distance de ces deux villes ; le 9, il donnait l'ordre de partir ; le 10. son armée s'éloignait en trois colonnes; le M, elle campait à Edesheim.
Le départ des Français fut aussi brusque que l'avait été leur apparition. On ne prit pas le temps de lever entièrement la contribution de Worms. Onze otages, dont quatre magistrats, le syndic de la cathédrale, les prieurs des Dominicains el des Carmélites, deux religieuses, furent emmenés a Landau*. Neuvinger brûla les magasins de Spire qu'on n'avait pu vider encore, et Schwardin, les bateaux du Rhin qu'on avait rassemblés à Philippsbourg.
En quittant le théâtre de ses faciles exploits, Custine adressa deux proclamations aux citoyens de Spire et de "Worms. Il disait aux habitants de VVorms qu'il leur avait imposé une contribution pour « faire retomber les dépenses de la guerre sur les hommes qui s'étaient déclaré» ouvertement en faveur des émigrés » ; « la lutte actuelle, ajoutait-il, est dirigée contre ces usurpateurs de pouvoirs, et non contre les peuples; vos magistrats doivent seuls porter la contribution. » Il assurait les habitants de Spire qu'il n'était venu que pour chasser les satellites des despotes; aussi voulait-il, en partant,
' Cf. tous les ouvrages du temps, Belng., 26; Barstellunj dor Révolution in Mainz, 29 ; Eickeuie^'er. Denktc., etc.
* Mon., 19 cet. 17y2; Kiein, 46, Kemlinff, 1, 83; Journal Je Varmée (A. G.) ; ces otages furent relâchés le 22 novembre suivant.
indemniser la ville des dommages quelle avait éprouvés 0 dans le désordre inséparable de la confusion et de la chaleur dune armée nombreuse qui vient d'emporter une ville de vive force ». Il remettait donc entre les mains du trésorier de l'armée, à Landau, une somme de 5,000 florins qui serait distribuée aux citoi^ens indigents. « J'ai cru, mandait il au président de la Convention, seconder le vœu de la nation entière en ne lais>ant aucun infortuné gémir de nos avantages ; mon objet a été de voir bénir le nom français par tous les peuples dont notre constitution doit acbever le bnnlieur *. »
Il emportait de cette expédiiion 800,000 livres en numéraire-, 362 tonn» aux de farine, 12,726 sai-s de seigle, d'espiote et d'avoine, 1.927 bottes de foin, 1,500 tentes ou eiTets de cam()ement, 12 tonnes, ballots ou caisses renfermant des chemises, des pantalons et des souliers.
» Mon.,\^ oct. 1792.
» Évêque de Spire 300.000 I.
Clergé de Spire 150.000
Dominicains 5.236
Carmes 5 . 23C
Auirusiins o 236
Grand chapitre de Saiiil-Gfrmain 12.000