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CHAPITRE PREMIER

LE PROBLÈME TÉLÉPATHIQUE i

S'il est un problème qui préoccupe l'humanité au plus haut degré, c'est assurément ce problème dont nous ignorons tout : la mort. L'homme primitif comme le contemporain du xx^ siècle a été hypnotisé par cet arrêt brusque de la vitalité organique, par l'anéantissement d'un cerveau dans lequel gémissaient tant de rêves, sommeillaient tant de désirs et surtout la conscience d'une existence éternelle. La psychologie de ce contempo-

1. M. G. Flammarion reproche, dans son volume sur « l'Inconnu » (p. 123) à M. Marillier d'avoir dénaturé le sens du titre de l'ouvrage anglais « Phantasms of the Living », en le traduisant par l'expression de « Hallucinations télépathiques ». Ce mot me semble pourtant loien choisi ; je l'emploie précisément parce qu'il suggère suffisamment la valeur scientiiique et psychologique impliquée dans ces phénomènes psychiques.

rain des époques lointaines, présociales, telle qu'on peut l'évoquer d'après des inductions plus ou moins précises,, plaide péremptoirement dans le sens de ce besoin d^éternité, vraie obsession aussi pour nous autres hommes civilisés, qui nous enivrons si facilement des paroles les plus frustes suggérant une persistance dans notre « moi » au-delà de cette terrible frontière la mort.

Notre vie est telle que la persistance dans notre être, comme disait Spinoza, est un besoin psychophysiologique et psycho-social, représentant l'essence même de notre nature et étant le seul mobile qui guide et formule notre but, c'est une vague obsession douloureusement projetée à chaque étape vers un plus lointain, toujours plus lointain avenir, chimère insaisissable. Mais malgré toutes les déceptions, toutes les douleurs subies par tant de générations, malgré la démonstration péremptoire qu'on ne fait que rêver, s'amuser avec des raisonnements plus ou moins subtils, se griser d'une illusion pour pleurer une autre, malgré l'expérience des milliers de générations, nous continuons à rêver obstinément, et sans répit nous frappons à cette porte merveilleuse de l'inconnu, qui jusqu'à présent n'a fait que répercuter dans un écho lointain nos vœuxpar des légendes, des chimères et des croyances qui ont intoxiqué notre vie mentale et systématisé notre pensée.

La fin du xix® siècle marquera dans l'histoire de la science une date importante dans cet ordre d'idées. C'est en effet à cette époque que pour la

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première fois ces vagues suppositions, légers et fins tissus de faux jugements, de légendes, d'émotions, de rêves et de croyances, ont été soumises à une expérience systématique et scientifiquement méthodique par des hommes du métier. Les « on-dit », plus ou moins fantastiques, dont la portée varie selon le tempérament qui l'accepte et le transmet , doivent maintenant être soumis à l'expérience et à l'observation. Car, il ne faut pas passer sous silence ce besoin d'éternité, ce désir de survie, qui, outre la nécessité logique intellectuelle de se rendre compte de soi-même, a été toujours et de plus en plus nourri par des faits, par des miracles que le premier venu constate et que tout le monde est d'accord à reconnaître. Et les faits sont devenus tellement nombreux dans la constatation de cet immense public humain, qu'ils sont passés dans le domaine de la banalité courante des faits qu'on ne discute même pas.

A ce stock de rumeurs vulgaires, s'est jointe l'opinion autorisée de bon nombre de penseurs, maîtres de la science expérimentale, qui n'ont cessé un instant d'accorder crédit à ces croyances, si proches du merveilleux. Il doit y avoir par conséquent quelque chose, ne fût-ce qu'une hallucination systématisée, inconsciente ou non, qui s'impose généralement, comme une obsession pathologique à tout être pensant.

Mais quel est en somme ce problème ? Le formuler est difficile sinon impossible ; c'est pourtant nécessaire si l'on désire traiter la question

d'une manière scientifique, « more geoinetrico » comme disait Spinoza. La tentative est logique et les méthodes scientifiques Timpliquent nécessairement.

Dans l'esprit public, dans lag?onception banale, générale, le problème a deux aspects. Le premier concerne la possibilité de franchir l'espace en tant que pensée et d'entrer en relation avec un autre esprit vivant, qui respire, palpite ou souffre sous l'atmosphère chaude des Indes, dans les campagnes souriantes de la Lombardie, sur les bords du Danube ou ailleurs. Les milles qui éloignent deux cerveaux ne comptent plus pour rien et la sensation, miracle inexpliquable, traverse l'espace avec une prodigieuse vitesse, pour évoquer dans le cerveau récepteur l'image adéquate à l'excitation primitive. Le second concerne l'apparition des esprits ou des images des morts, après cette douloureuse étape : la mort, et cette séquestration horrible dans la pesante terre. La mort n'est pour rien et l'image, l'esprit, l'âme, — on ne sait au juste quoi — s'échappe de cette enveloppe de matière brute, pour prendre l'impalpable vêtement d'un fantôme diaphane qui glisse sur les rayons de lune, se promène dans l'azur étoile et, de temps à autre, apparaît aux personnes bien aimées, pour leur rappeler les souvenirs d'antan, la vie du temps où ils étaient, comme eux, vivants, rêveurs, mannequins d'osier. Et, miracle encore plus stupéfiant on a cru pouvoir photographier ces fantômes ; leur impalpabilité était par conséquent dénature

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éthérique puisque leur être — une imag-e — pouvait impressionner une plaque photographique.

Ces éternels problèmes clans des cerveaux de savants ont changé de données, tout en gardant cette forte empreinte métaphysique, cette enveloppe diaphane du rêve et du surnaturel. Il y a une excuse à cela et bien grande. C'est que le problème n'a pas de données immédiates et se présente bien vague. Néanmoins pourquoi ne pas essayer à classer les faits recueillis, à mettre un peu d'ordre dans ce monde d'hallucinations, car qui sait ? il y a peut-être là une grande vérité, quelque chose qui nous échappe. Le diamant, comme les minerais des métaux précieux, ont besoin de réactifs spéciaux pour briller dans tout leur suggestif éclat !

Et que savons-nous de la vie? Où est la mesure de nos connaissances? l'avenir peut nous apporter tant de surprises 1 A ce sujet nous ne pouvons pas ne pas reproduire ce passage de la belle préface que M. Charles Richet a écrite à la traduction française de Phantasms oftheLiving.

« En comparant ce que nous savons aujourd'hui à ce que savaient nos ancêtres de 1490, nous admirerons la marche conquérante que l'homme a faite en quatre siècles. Quatre siècles ont suffi pour créer des sciences qui n'existaient pas, même de nom, depuis l'astronomie et la mécanique jusqu'à la chimie et la physiologie. Mais qu'est-ce que quatre siècles, au prix de l'avenir qui s'ouvre à l'homme ? Est-il permis de supposer que nous ayons, en si peu de temps.

épuisé tout ce que nous pouvons apprendre ? Est-ce que dans quatre siècles,, en 2.290, nos arrière-petits-neveux ne seront pas stupéfaits encure de notre ignorance d'aujourd'hui? Et plus stupéfaits encore de notre présomption à nier sans examen ce que nous ne comprenons pas?

« Oui 1 Notre science est trop jeune pour avoir le droit d'être absolue dans les négations ; il est absurde de dire : « Nous n'irons pas plus loin. Voici des faits que l'homme n'expliquera jamais. Voici des phénomènes qui sont absurdes et qu'il ne faut pas même chercher à comprendre, car ils dépassent les bornes de notre connaissance ». Parler ainsi, c'est se limiter au petit nombre des lois déjà établies et des faits déjà connus ; c'est se condamner à l'inaction, c'est nier le progrès, c'est se refuser d'avance à une de ces découvertes fondamentales qui, ouvrant une voie inconnue, créent un monde nouveau ; c'est faire succéder la routine au progrès.

« En Asie, un très grand peuple est resté stationnaire depuis trente siècles pour avoir raisonné ainsi. Il y a en Chine des mandarins très doctes, très érudits, qui passent des examens prodigieusement difficiles et compliqués, où ils doivent faire preuve d'une connaissance approfondie des vérités enseignées par Gonfucius et ses disciples, mais ils ne songent pas à aller au-delà ou en avant. Ils ne sortent pas de Gonfucius. G'est leur horizon tout entier, et ils sont à ce point abêtis, qu'ils ne comprennent pas qu'il en existe d'autres.

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(( Eh bien, dans nos civilisations, plus aimées du progrès, il règne une sorte d'esprit analogue; nous sommes tous, plus ou moins semblables aux mandarins ; nous voudrions enfermer dans nos livres classiques le cycle de nos connaissances, avec défense d'en sortir. On révère la science, on lui rend, non sans raison, les plus grands honneurs ; mais on ne lui permet guère de s'écarter de la voie battue, de l'ornière tracée par les maîtres, de sorte qu'une vérité nouvelle court grand risque d'être traitée d'antiscientiiique.

« Et cependant il y a des vérités nouvelles, et, quelque étranges qu'elles paraissent à notre routine, elles seront un jour scientifiquement démontrées. Cela n'est pas douteux. Il est mille fois certain que nous passons, sans les voir, à côté de phénomènes qui sont éclatants et que nous ne savons ni observer ni provoquer. Les hallucinations véridiques, qui sont le principal objet de ce livre rentrent problablement dans ces phénomènes ; difficiles à voir, parce que notre attention ne s'y est pas sufOsamment portée, et difficiles à admettre, parce que nous avons peur de ce qui est nouveau, parce que la néophobie gouverne les civilisations anciennes et brillantes ; parce que nous ne voulons pas être dérangés, dans notre paresseuse quiétude, par une révolution scientifique qui troublerait les idées banales et les données officielles » ^

1. Les hallucinations télégraphiques par Gurney, Myers, Pod- MORE traduction abrégée du PJiantasms ofthe Livhig par L. Maril- LiER. Bibl. de Phii. contemporaine 1899, 3 éd. 1 vol. 397 p. ; p. V.

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Cette belle page de M. Charles Richet ne peut qu'inspirer au chercheur impartial une conception nouvelle sur la pauvreté de nos connaissances; elle fait miroiter devant les yeux un autre idéal que celui du fameux ignorabimus de Dubois-Raymond ; ignoramus oui, mais non ignorabimus, car pourquoi et à quel titre trancher si catég"oriquement l'état et la puissance des connaissances à venir, imaginables par notre pauvre cerveau du xx® siècle ? Ce que nous savons, précieux et admirable trésor, ne nous permet pas de formuler un veto contre notre jugement et notre investigation. Tous ces cerveaux qui cherchent et qui travaillent dans toutes les parties du monde et qui deviendront dans chaque siècle à venir plus pénétrants, armés de méthodes plus délicates et plus ingénieuses, analyseront, c'est fort probable, jusqu'à la nature in time d'une sensation et pourront suivre l'évolution de la pensée dans l'espace et dans le temps. Le miracle d'un siècle devient la banalité d'un autre siècle et rien n'est impossible en principe.

Tout est probable et le meilleur esprit scientifique conseille d'avouer notre ignorance des faits, avant de les nier. Il commande surtout de ne les exclure — ou plutôt de n'en abandonner l'étude — que lorsqu'ils sont tout à fait incompatibles avec le matériel des connaissances solidement acquises.

Nous n'examinerons dans cette étude que le problème concernant la transmission de la pensée en tant que les individualités existent encore.

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Nous rappellerons brièvement les recherches faites, l'état des questions, avant d'exposer les résultats de nos propres observations. Tout en laissant la plus large part à toute probabilité et à la réalisation des hypothèses en apparence les plus fantastiques, nous chercherons surtout à voir si une observation cadre et a quelque appui, si faible soit-il, dans le critérium scientifique courant, si elle résiste à la logique réclamée par toute recherche ou observation. La nature nous enseigne chaque jour cette puissante vérité qu'il n'y a pas d'effet sans cause et qu'il y a des règles générales, toujours les mêmes qui régnent dans toute manifestation mécanique, psychique, organique ou autre.

Que faut-il donc penser de la transmission des pensées à distance? Une première série d'études a été faite par le conseil de la Société des Sciences PsycJiiques de Londres, dont l'âme fut feu GuRNEY, un psychologue anglais de grande valeur. L'enquête poursuivie alors par Gurney, Myers et PoDMORE, est des plus remarquables.

On sait que la Society for Psychical Researcli, fondée en 1882, a pour but de « s'attacher à l'étude des questions nouvelles sans préjugés, ni préventions d'aucune espèce, dans le même esprit d'exacte et impartiale recherche qui a permis à la science de résoudre tant de questions tout aussi obscures, tout aussi chaudement débattues ». Son programme l'indique suffisamment : le bulletin qui paraît régulièrement depuis, constitue les archives dans lesquelles de

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nombreuses et minutieuses observations de télépathie, théosophie, apparitions après la mort, etc. et tant d'autres phénomènes plus ou moins à la limite de nos connaissances scientifiques et de notre connaissable actuel, sont cataloguées avec un labeur et une persévérance digne de tout honneur.

L'enquête entreprise en Angleterre, en France et aux États-Unis avait eu pour but : « 1° de recueillir des documents relatifs à la télépathie ; 2"" de déterminer la proportion des hallucinations qui coïncident avec un événement réel au nombre total des hallucinations des sujets normaux; 3° de déterminer la proportion des personnes qui ont éprouvé une ou plusieurs hallucinations au chiffre de la population ».

Un questionnaire a été dressé à cet effet et les conseils suivants, que nous reproduisons d'après Pavant-propos de L. Marillier, ont été transmis aux personnes désireuses de communiquer des faits de télépathie K « l'' 11 est extrêmement désirable d'obtenir de la personne même qui a éprouvé l'hallucination une relation détaillée des faits. Ces récits devront être signés ( les noms des personnes ne seront publiés en aucun cas, sans une autorisation expresse, donnée par écrit); 2° la date de l'événement, que l'on donne comme ayant coïncidé avec l'hallucination, doit être autant que possible établie par des témoignages indépendants de celui du sujet ; 3° il est

\. Op. cit., p. XV.

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