OBSERVATION V
Le 28 octobre 1885, entre dans mon service de l'hôpital de la Conception, le nommé B.. Etienne, journalier, âgé de 19 ans,
né à Côme (Italie). Ce jeune homme habite Marseille depuis un
an environ ; il n’a jamais été dans les pays chauds ni en Afrique, n’a jamais eu de dysenterie ni de diarrhée ; pas d’impaludisme ; malgré sa jeunesse, il a des habitudes alcooliques avérées, mais aucun autre antécédent appréciable. L’état de malpropreté remarquable dans lequel il se trouve nous oblige à lui prescrire un bain tiède le jour de son entrée.
La maladie remonte à une quinzaine de jours : il fut pris progressivement de malaise général avec céphalalgie et fièvre. Cependant il a pu venir à pied à l’hôpital. Au moment où nous l’observons, les symptômes sont les suivants : stupeur modérée, fièvre forte, continue, avec exacerbations vespérales, pas de frissons ; sécheresse de la peau. La langue est saburrale, un peu rouge sur les bords. Le ventre est ballonné uniformément, mais de préférence au niveau dû creux épigastrique ; léger gargouillement de la fosse iliaque droite ; quelques selles diarrhéiques à la suite d’un purgatif administré en ville ; constipation le reste du temps. Au milieu de ja couche de crasse qui recouvre son abdomen, nous croyons apercevoir quelques taches rosées lenticulaires. La rate paraît développée, mais ce qui frappe surtout, c’est l'augmentation de la matité hépatique avec rémittence spéciale à la palpation de l’épigastre. Le foie ne déborde pas les fausses côtes, mais la base de la poitrine paraît élargie du côté droit, les côtes un peu portées en dehors, et leur obliquité diminuée. La matité hépatique remonte en haut, presque jusqu’au mamelon. Il n’y a pas de traces de fluctuation, pas de douleur spontanée et la pression au niveau du foie est à peine sensible. Il n’y a jamais eu d’ictère. L’auscultation fait percevoir des râles de congestion dans les deux poumons, en arrière et aux bases, un peu plus marqués du côté droit.
En présence de pareils symptômes, mon diagnostic fut d’abord hésitant. L’exploration du foie ne démontrait pas l’existence d’une augmentation de volume manifeste de lorgane.
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Mais, en raison du peu de sensibilité à la pression, de la daté relativement récente de la maladie, de la marche de la fièvre continue, sans frissons ni sueurs, des symptômes généraux, de l’âge du malade et surtout de l’absence de cause appréciable d’altération aiguë du foie, de diarrhée, de dysenterie nofamment, je ne me crus pas en droit d'affirmer l’existence d’une Hépatite suppurée. Je m’arrêtai donc au diagnostic de Fièvre Typhoïde avec énorme congestion du foie.
Le traitement institué fut le suivant : purgatif salin, ventouses sur la région hépatique, diète lactée.
Le 4 novembre au matin, 6 jours après son entrée, notre malade accuse une vive douleur à la base de la poitrine, du côté droit, accompagnée de dyspnée très vive, avec.exacerbation de la fièvre. À l’auscultation, matité en-arrière et à droite,. jusqu'à l’épine de l’omoplate, disparition qu murmure vésiculaire, pas de souffle ni de râles, vibrations diminuées, mais perceptibles dans une assez grande étendue de la matité. Diagnostic: pleurésie avec épanchement. Traitement :, vésicatoire, alcool, carbonate d’ammoniaque, ete.
Dans la nuit du 4 au 5 novembre, délire violent et mort à 8 h. du matin. Ù :
Autopsie : abcès du foie.
Comme nous venons de le voir, cette hépatite simulait fort une Fièvre Typhoide. Cependant la ressemblance n’est jamais complète. Il manque toujours quelque chose au tableau clinique d’une parfaite Fièvre Typhoïde et,le clinicien n’est pas satisfait de son diagnostic. Examinons en détail chacun de ces signes trompeurs :
Parmi les signes généraux, voyons d’abord la température : le tracé schématique de Winderlich et surtout le stade amphibole n’existent pas dans l’Amibiase. La température est élevée dans les deux maladies, mais de grandes oscillations sont en faveur de l’'Hépatite, surtout à la phase de suppuration. Si la température persiste élevée, c’est un symptôme de premier ordre en
EVANS LS Î faveur de la Fièvre Typhoïde, mais il est évident que si nous n’intervenons pas dans l’Hépatite Amibienne par l’émétine, la température se maintient à 39°. Comme le dit Trabaud, « on soigne le malade et on est tout étonné, à la fin du deuxième septénaire, de voir le plateau se poursuivre sans que se dessine le stade amphibole. »
Le pouis est relativement lent par rapport à la température dans la Fièvre Typhoïde, mais cette dissociation ne peut être retenue en faveur de cette dernière maladie, car elle existe dans les observations 1, IX et XX.
L'état général ne départage pas plus les deux affections. On sait l’état d’adynamie, d’obnubilation profonde dans lequel la Fièvre Typhoïde met le malade ; l’'Hépatite, elle aussi, peut réaliser le même tableau : les malades des observations I et XI présentaient un véritable tuphos. L’amaigrissement paraît cependant plus précoce dans l’'Hépatite que dans la Fièvre Typhoiïde (Fiessinger) ; on aurait pu en tenir compte pour les malades des observations XVIII et XXV.
Pour ce qui est des signes physiques, la tache rosée lenticulaire, si caractéristique de la Fièvre Typhoïde, peut même se retrouver dans certains cas d’Hépatite (observations V et IX) ; elle ne traduit en somme qu’une certaine fragilité vasculaire d'ordre hémogénique, un cértain degré d'insuffisance hépatique. La splénomégalie est aussi un bon signe de Fièvre Typhoïde ; mais la plupart des amibiens sont de vieux coloniaux, et la grosse rate peut aussi bien être imputée à une ancienne impaludation ; d’ailleurs, dans l’Amibiase, elle peut très bien représenter une action de défense de l’organisme contre Entamæba khistolytica, destructrice d’hématies. Quant à l’hépatomégalie, elle peut s’interpréter de deux façons : soit Amibiase Hépatique, soit localisa-
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tion hépato-vésiculaire de la Fièvre Typhoïde, et lon conçoit la difficulté qu'il y aurait à vouloir trouver le départ des deux hypothèses sur ce seul signe.
Les signes fonctionnels, eux aussi, prêtent à confusion : nous avons trouvé des observations dans lesquelles le maläde présentait du gargouillement de la fosse iliaque droite (observations V, IX, X et XIID), de la diarrhée, une langue saburrale, signes que l’on rencontre si fréquemment dans toutes les affections intestinales.
Les examens de laboratoire, par coutre, sont affirmatifs. L’hémoculture, le séro-diagnostic de Widal sont positifs dans la Fièvre Typhoïde, négatifs dans l'Hépatite. L'examen du sang d’un typhoïdien montre une leucopénie avec mononucléose tandis que, nous le savons, la leucocytose avec polynucléose est la règle dans l’'Hépatite suppurée.
En somme, lorsque l’Hépatite simule une Fièvre Typhoïde, nous voyons combien il est difficile de dire si un symptôme relève plus de l’une que de Pautre ; c'est donc surtout par les examens de laboratoire que nous pourrons les différencier.