I.ES mêmes; la marquise D'ORNEUIL
Ma chère madame Détreville , vous avez bien le valet de chambre le plus poli qu'il y ait dans la capitale: nem'a-t-il pas ouvert les deux battans de la porte du salon, comme dans un jour d'assemblée ,.... à moins pourtant , j'en juge au sourire de madame Beauverlet, qu'il n'ait voulu faire une épigramme sur mon embonpoint.
M"^^ DÉTREVILLE.
Vous ne pouvez pas le supposer.
LA MARQUISE
Je suppose tout de la part de ces gens-la ; ils sont si insolens ! quand ilsne sontpas sibêtes !.... Eh bien, ma belle, vous partez donc pour Banières je vous en félicite ; les eaux, cette année , sont composées a merveille : vous }■ trou-
verez la duchesse de Hauteville, ma cousine ; la vicomtesse d'Armoise, ma nièce 5 la princesse de Walberg, ma parente... Je les ai pre'venues de votre arrive'e , et je suis certaine que vous recevrez leur visite e7i personne *.
M"'^. DÉTREVILLE.
Je crains bien de ne pouvoir la leur rendre ,' je ne verrai personne.
LA MARQUISE
La princesse , au moins . . . elle est d^une des dix familles chapitrales qui restent en Europe.
M™«. DÉTREVILLE.
Y songez-vous , marquise, moi la femme d'un maître de forges !
Dites donc d'un proprie'taire de mines : nous avons en Allemagne une foule de grands seigneurs qui exercent sans déroger cette noble industrie. Je vous aurais accompagnée ; mais j'entre de service a la cour le mois prochain , et , toute malade que je suis, vous savez qu'il y a encore tel poste où il faut savoir mourir.
* Il est d'usage aux eaux de faire des visites par cartes aux personnes qui arrivent ; les mots en personne , écrits sur ces cartes, annoncent qu'ion a llntention de se lier avecla personne qui les reçoit.
IKJ MATIN. 263
M™^ BEATTVERLET.
Heureusement madame la Marquise n'en est point a lutter entre sa santé et son devoir.
LA MARQUISE
Je suis plus malade qu'on ne le pense ; mais noblesse oblige , comme dit un de mes cousins.
M'"^. DÉTRE VILLE.
Si elle oblige a être bienfaisante, la vôtre est bien ancienne , et les services que vous rendez journellement....
LA MARQUISE
Moi, ma chère , je n'en rends qu'a moi seule ; je soulage des maux dont je suis te'moin , parce que je souffre de voir souffrir, mais il faut bien que j'en convienne : il n'y a de ma part ni bouté ni réflexion, et j'oublierais bientôt qu'il y a des malheureux au monde, si leur vue ne me forçait pas a m'en souvenir.
jjme DÉTREVILLE.
Avec un si bon cœur, quoi que vous en disiez, comment se fait-il qu'on ne parle a Paris (passez -moi le mol dont on se sert en votre absence ) que de votre cruauté pour votre fille
uni
que
26 i LES VISITES
LA MARQUISE
Parce que le public est un sot et un indiscret, qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Vous sentez bien que je ne me soucie guère de me justifier auprès de lui : avec vous, mon amie, c'est autre chose , et je veux bien vous dire la ve'rité sur cette affaire. On croit, et l'on va partout répétant que j'immole ma fille au pre'jugé de la naissance, et que je m'obstine a refuser sa main a l'homme qu'elle aime , parce que cet homme n'est pas noble ; cela est faux : je m'oppose a ce mariage, et je m'y opposerais, dut-il en coûter la vie a ma fille , que j'aime plus que moi-même, non pas seulement parce que cet homme est roturier, ce n'était là qu'une objection , mais parce que ce roturier est un sot , sans autre mérite qu'une assez jolie figure , et que ce sot a huit cent mille livres de rente.
M™^ BEAUVERLET.
Pour le coup voila uu motif de refuser un gendre qui ne se serait pas présenté a ma pensée.
C'est peut-être pour cela qu'il s'est présenté a la mienne. Madame Détreville va m'entendre. Si rhomme sans nom qui s'avise de prétendre a la main de ma fille s'en était fait un dans les
armes, dans les lettres, ou même dans les arts, par sa valeur, son esprit ou ses talens, j'aurais eu quelque peine , mais enfin j'aurais pu me de'cider a l'accepter pour gendre ^ je me serais donné a moi-même et aux autres l'excuse honorable de ce'der a la considération du mérite personnel que j'apprécie ce qu'il vaut a l'époque où nous vivons; mais que je vende a prix d'or le déshonneur de ma famille; que je devienne la belle -mère d'un riche malotru, sans avoir rien a répondre a ceux qui me reprocheront une pareille mésalliance , sinon que cet homme de rien a gagné a la bourse deux ou trois millions d'écus : ce serait une bassesse insigne a laquelle je ne descendrai jamais.
M™«. DÉTREVILLE.
Je suis loin d'approuver vos préjugés ; mais dans cette occasion je sens que je partagerais toutes vos répugnances , avec d'autant moins de scrupule que le goût de mademoiselle votre fille pour ce petit Crésus ne peut avoir de racines bien profondes....