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LE PALAIS DE LA BOURSE

Si les Tartares inondaient aujourd'hui l'Europe , il faudrait bien des affaires pour leur faire entendre ce que c'est qu'un financier parmi nous.

MoNTESQUiED, Esprit des Lois j liv. XXX, chap. XIV.

J'ai pensé que le caractère des institutions, des mœurs, des opinions nationales, était empreint sur les monumens publics de

ToM. II. Les ffiTiuttes en liberté. I

chaque époque, et qu'il suffirait d'étudier ces derniers avec attention pour arriver à la connaissance des autres. Dites-moi si cette idée ne vous a pas frappé en contemplant le nouvel édifice de la Bourse , magnifique palais qu'on pourrait justement nommer le temple de la Fortune.

J'admirais , il y a quelques jours , ces grandes lignes d'architecture monumentale, ces superhes colonnades qui se développant avec une majestueuse simplicité , annoncent à la fois les progrès de l'art et la perfection du goût: i< Voilà, me disais-je, un monument qui représente l'époque toute entière ; l'histoire en sera gravée sur le bronze et le marbre qui doivent le décorer ; quelque jour, il suffira d'y jeter les yeux pour savoir quels ont été nos préjugés , nos habitudes et la nature même de notre gouvernement.

Obsédé par cette idée je me livre sans réserve à la puissance magique de l'imagina-

tion , elle me transporte dans l'avenir ; une longue série de siècles est écoulée. Paris , cette grande capitale de l'Europe civilisée , a subi les vicissitudes du temps et de la fortune ; le mouvement naturel des choses humaines a porté ailleurs le sceptre du génie et des arts. J'ignore si cet événement sera produit par une nouvelle irruption de barbares , ou par quelque terrible catastrophe de la nature ; on ne saurait dans l'immensité des siècles assigner l'époque précise d'une telle révolution ; mais que signifient quelques milliers d'années de plus ou de moins? Rien ne peut changer l'arrêt du sort; il est écrit sur les cadavres de Memphis , d'Athènes et de Rome ; le temps en sera l'exécuteur.

La révolution est donc consommée ; Paris n'existe plus ; la Seine coule dans un désert; de vastes ruines s'étendent au loin sur ses bords. Tout est immobile , tout est

caime dans ces lieux jadis si animés , qu'ir.nondaient les flots d'une bruyante et active multitude ; le silence général n'est interrompu que par le faible murmure des eaux du fleuve. Ce qui excite aujourd'hui l'ardeur de nos désirs, ce qui flatte notre orgueil est oublié. Les temples , les palais , tous ces grands édifices, achevés avec tant d'efforts, sont détruits; je me trompe, un seul reste debout, c'est celui de la Bourse ; c'est ce monument du siècle que le génie des arts élève au génie de la finance.

Il reste encore, j'aime à le croire, ce qui ne devrait jamais périr; je veux parler des chefs-d'œuvre de la pensée. La langue française a survécu à ce vaste naufrage ; ce n'est plus, il est vrai, qu'une langue savante; mais elle est cultivée avec assiduité; on l'étudié partout où la civilisation aura établi son empire. Mais quels sont les hommes qui représenteront la gloire littéraire

de leur patrie? Viendra-t-il une époque de génie plus digne de mémoire que celle qui comprend les deux derniers siècles? les grands poètes, les illustres écrivains que nous admirons à si juste titre, seront-ils surpassés? N'assignons point de terme aux progrès du génie; c'est en vain que nous voudrions emprisonner l'avenir dans l'étroite sphère de nos opinions.

Dans cet avenir, dont la pensée la plus pénétrante ne saurait déterminer l'époque , la cité française est encore l'objet d'une avide curiosité. De nombreux voyageurs, attirés par son antique renommée, viennent successivement interroger ses ruines. Les uns dessinent les débris de quelques marbres , ou mesurent les proportions de quelques colonnes ; d'autres s'efforcent de déchiffrer diverses inscriptions, et s'étonnent de n'en pas trouver une seule dans la langue du pays. L'un de ces voyageurs, nouveau

Volney, s'appuie sur un vieux tombeau dans le champ des sépultures , et contemple la nouvelle Palmyre. Ses regards sont fixés sur le seul édifice que le temps ait, en grande partie, respecté; il cherche à en deviner la destination. Est-ce un temple, un palais, un théâtre? Bientôt il erre sous les portiques silencieux. Des caractères s'offrent à sa vue ; il apprend qu'il se trouve au lieu même où se réunissaient jadis les publicains de l'époque. Il ordonne des fouilles et préside aux découvertes. Au lieu de vases précieux , de statues , d'antiques médailles , on ne retire du sein de la terre que d'informes lambeaux de papiers ; enfin un petit livre, d'une assez belle conservation , est rendu à la lumière. Notre savant , transporté de joie , s'en saisit avec ardeur ; il est au comble de ses vœux; ce trésor, c'est le carnet d'un aèrent de change.

Toutes les pages du précieux livret soi-

gneusement consultées , voici ce que le voyageur inscrit sur ses tablettes pour l'instruction de ses contemporains.

« Au milieu des grandes ruines de l'antique Lutèce,plus connue aujourd'hui sous le nom de Paris, s'élève encore un superbe palais où sont étalées toutes les merveilles de l'architecture. Nous n'avons rien parmi nous de plus parfait , de plus majestueux. Il serait important pour la science d'assi- , gner l'époque précise de sa construction; mais cette tâche est difficile à remplir. Comme les pages confuses et interrompues de l'histoire ancienne ne nous apprennent rien à cet égard, l'esprit philosophique peut seul y suppléer. C'est ce que je vais essayer de faire avec toute l'attention que mérite un sujet si intéressant.

» Je me suis assuré d'abord que ce somptueux édifice recevait journellement, à l'époque que nous cherchons à reconnaître,

tous les hommes de finance; qu'on y établissait le cours des changes, des effets publics , et la valeur des monnaies. Ce fait une fois constaté , a été un trait de lumière qui a éclairé toutes mes conjectures. Il est évident que la pensée d'une telle construction n'a pu appartenir aux siècles dits de chevalerie ; alors l'industrie, le commerce étaient languissans , et tout l'art du financier consistait à lever des contributions sur les passans, le glaive à la main : elles n'appartiennent pas non plus à ces longues années de guerres civiles et religieuses qui succédèrent aux temps douteux que les vieilles chroniques nomment le moyen âge. A cette époque la profession de la finance était une profession obscure et sans considération ; le commerce lui-même, le commerce si utile aux sociétés, si honorable, était en butte au mépris. Nous savons qu'alors le travail était abject, et l'oisiveté un

litre de noblesse. Ces opinions nous paraissent extravagantes ; mais il est positif qu'elles ont existe. Comment, à une telle époque d'absurdité et de fol orgueil, auraiton pensé à consacrer un temple au Plutus plébéien ?

Ç II paraît maintenant hors de doute , d'après les profondes recherches et les rapprochemen:, lumineux de nos plus illustres érudits , qu'un siècle ou deux après la dernière époque que je viens de citer, il se fit en ce pays une étonnante révolution politique. Les anciennes institutions s'écroulèrent ; de nouvelles doctrines , de nouveaux besoins amenèrent un nouvel ordre social. On n'entend plus parler , depuis cette grande commotion, de chevaliers bannerets, de seigneurs châtelains , de grands vassaux , d'abbés opulcns comme dos princes. Dans le nivellement des conditions et l'accroissement des lumières . l'industrie et le com-

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merce , qui enrichissent les individus en faisant prospérer les empires , durent sortir de leur antique dégradation; on soupçonne même que des droits publics furent attachés à la propriété délivrée d'entraves. Ainsi chacun put s'élever par son travail ; et la richesse créa les distinctions : c'est , suivant toutes les probabilités historiques , à cette époque que fut construit le palais de la finance.

w Mais un tel état de choses a ses inconvéniens : s'il anime d'abord l'industrie , s'il favorise les arts , il allume aussi la soif de l'or, réveille toutes les cupidités, et la finance devient la première des professions. Ses adorateurs lui élèvent un temple et lui rendent un culte qui tient de l'idolâtrie. Quand le désir immodéré des richesses saisit une nation, la probité n'est plus qu'une vertu importune, les sentimens généreux s'affaiblissent, tout est soumis au calcul.

» Je ne sais si je me trompe , mais je suis porté à croire qu'à l'époque qui nous occupe, l'honnête devait souvent être sacrifié à l'utile. Je soupçonne même, en contemplant cet admirable édifice, que le pouvoir public de cette même époque, loin de résister à la tendance générale, en était complice ; qu'il cherchait à la favoriser de ses moyens d'influence, et croyait peut-être se fortifier en affaiblissant le moral du peuple. C'est une erreur que la philosophie a eu beaucoup de peine à déraciner.

» Enfin , la passion financière portée à son plus haut degré d'exaltation a dû nuire aux entreprises utiles, aux travaux de l'industrie , aux grandes spéculations du commerce, aux progrès de l'agriculture, comme aux mœurs publiques. Tous les capitaux réels ou passifs affluaient sans doute, et s'agitaient sur un seul point : l'embonpoint était au centre, et la maigreur à la circon-

férence. Une société ainsi organisée est toujours à la veille de quelque catastrophe. Un antiquaire de mes amis , en feuilletant de vieux livres vermoulus , a découvert que les Gaulois de ce temps-là avaient un nom singulier pour désigner les jeux de la finance , ils les appelaient agiotage. Je voudrais bien savoir l'étymologie de cette burlesque expression.

» L'aspect de l'édifice dont il s'agit m'a suggéré ces remarques générales , et la lecture laborieuse du petit livre que j'ai trouvé dans mes fouilles ne m'a plus laissé de doute sur leur exactitude : il a dû appartenir à l'un des prêtres de ce temple fastueux. Il est vrai que , malgré tous mes efforts, je n'ai pu comprendre les premières pages; elles sont écrites d'un style qui n'a aucun rapport avec la langue de Fénélon et de Voltaire. On y lit ces mots : « Prime — /în courant — dont un — re-

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pori,net autres expressions singulières, qui arrêtent et fatiguent sans fruit l'intelligence. Mais d'autres pages sont moins obscures : il me paraît prouvé que le possesseur y marquait d'avance le cours de ses occupations. Voici quelques-unes de ces phrases : « Demain , déjeuner avec son excellence ; — voir l'abbé Moltocurante. — Apres demain , visite a la comtesse et reniement. N. B. Le prince et le duc dînent chez moi vendredi. — Samedi , Polichinelle Vampire^ Aglaé ou Victoire ; loge grillée. — Lundi, grande hausse; c'est convenu. - — Mardi , Jeter T emprunt en dehors. Bonne affaire. Courriers à Londres, à Vienne, a Francfort , à Madrid. Penser à mon grand bal. Commander mes armoiries et mes décorations. »

» Je ne comprends pas nettement toutes ces phrases ; mais le peu que je conçois me prouve une vérité importante , c'est que la

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classe la plus élevée de la société se mêlait avec ardeur de finance. Elle avait donc perdu cette antique délicatesse , ce dédain du calcul qui, dit-on, caractérisait ses ancêtres ; elle courait les chances du mouvement des effets publics : signe infaillible de la grande révolution qui doit avoir sillonné , vers ce temps , l'état social du pays. » Puisque la richesse était la divinité de l'époque, la morale publique devait être peu sévère , et la saine littérature sur le déclin. Ce Polichinelle Vampire^ dont il est question dans mon précieux manuscrit, était sans doute quelque Atellane vulgaire, | quelque production grotesque qui attirait alors la foule. S'il y a quelque fondement dans cette conjecture, la scène nationale devait être négligée ; nouveau symptôme d'une naissante barbarie. Aglaé ou Victoire ; j'ai long-temps rélléchi sur la particule disjoncfive qui se trouve dans cette

phrase , et il est résulté de ces méditations que le prêtre de la finance était d'une humeur un peu libertine.

)) Je me suis arrêté sur ces mots , son excellence ^ — l'abbé Moltocurante ; mais mon esprit n'a rien produit de satisfaisant. Je soumettrai ce passage à notre Académie des sciences ; il y aura là matière à dissertation pour plus d'un volume ; c'est un véritable trésor académique.

» V emprunt , la grande hausse , ne m'ont point surpris. Les emprunts publics devaient être un des moyens du gouvernement, et fournir des enjeux aux spéculateurs ; mais je serais curieux de savoir comment on convenait d'une grande hausse ; le temps nous a dérobé ce secret : il faut consentir à ignorer quelque chose. »

La relation de mon voyageur s'arrêtait à ces mots ; tout à coup mon imagination refroidie cessa d'exalter ma pensée, elle re-

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