VINGT-TROISIÈME LETTRE
l'école de droit.- — l'école de médecine.
Faciès non omnibus una ,
Nec diversa tamen.
Ovide. Metam , lib. 11 , i3.
Ils ont quelque ressemblance quoiqu'ils u'aieut pas la même figure.
8 /école de droit et celle de médecine fournissent une partie notable de la population du faubourg Saint-Germain. Ces deux institutions ont entre elles quelques traits de ressemblance , quoique chacune ait sa physionomie particulière. Elles sont toutes les deux composées de professeurs nommés par le gouvernement, et d'élèves qui leur viennent de toutes les parties du royaume. Ces jeunes gens, que des espérances ambitieuses n'ont pas encore pervertis , qui restent purs au milieu de la corruption générale , se font presque tous distinguer par l'indépendance des opinions, le mépris du charlatanisme , et un attachement sincère aux bonnes doctrines. Ils puisent avec ardeur aux sources de l'instruction , se nourrisent de sentimens gêné-
l'école DE MÉDECINE. Il
reux, cultivent leur raison , et ne restent point étrangers aux destinées de leur patrie. Us applaudissent aux actes du gouvernement , ou ils les censurent, suivant qu'ils sont conformes a l'esprit de nos lois fondamentales ou qu'ils s'en éloignent. Le ministère n'a point de surveillans plus actifs et plus désintéressés j la France n'a point de citoyens plus zélés pour sa gloire , et qui fassent des vœux plus ardens pour son bonheur.
Une telle disposition des esprits ne pouvait convenir a quelques hommes qui s'alarment des progrès de la raison humaine, et qui voudraient arrêter le mouvement naturel de la société'. Us ont donc voulu régénérer a leur manière l'instruction publique ; on a soumis l'école de droit a des règlemens sévères ; l'école de médecine a perdu ses meilleurs professeurs , ce qui a fait dire assez plaisamment « qu'elle avait été purgée outre mesure » Mais cette sévérité, ces épurations n'ont produit aucun effet sur le moral des écoles ; les élèves sont restés ce qu'ils étaient, et n'ont perdu aucun droit a l'estime en se résignant aux capricieuses volontés de l'administration.
Sans doute les réformateurs étaient convaincus de l'utilité de leurs mesures , c'est de bonne foi qu'ils ont voulu soumettre les écoles de droit et de médecine a leur nouveau ou plutôt à leur ancien régime. Mais comment n'ont- ils pas senti
\1 l'école de droit.
que ces mesures étaient inefficaces; qu'il e'tait impossible de séparer de la société les jeunes gens destinés a en être un jour l'ornement et le soutien; et que l'opinion générale serait toujours l'opinion dominante des écoles. Le monde est un professeur plus habile que les docteurs réunis de toutes les facultés ; ceux-ci endorment souvent leurs auditeurs; les leçons de l'autre ne sont jamais perdues.
J'ai indiqué quelques traits de ressemblance entre les deux écoles ; les différences sont plus nombreuses et plus frappantes.
L'instruction purement scientifique est solide a l'école de médecine; elle est nulle a l'école de droit. Les professeurs de l'art de guérir ont plus de savoir et une meilleure méthode que leurs confrères; ils ne se bornent point à un vain parlage qui frappe l'oreille , sans laisser de traces dans la mémoire ; l'application suit les doctrines , l'expérience vient a l'appui de la théorie. L'élève conduit dans les hôpitaux interroge le malade sous les yeux du maître, et s'accoutume a le comprendre. Il assiste a l'origine des diverses infirmités qui affligent l'espèce humaine ; il en observe les progrès et apprend a prévoir l'heureuse ou la mauvaise issue des crises définitives. Il compare les leçons qu'il a reçues a l'école et celles qu'il reçoit au lit du malade ; son œil s'exerce , son jugement se forme , ses idées se fixent ; il sera peut - être un jour
l'école de médecine. l3
l'heureux émule des Portai ou des Dubois.
Il n'en est point ainsi a l'école de droit. La, les doctrines sont vagues , et les explications plus vagues encore. Les e'ièves sont condamnés à se pourvoir délivres spéciaux qu'on leur vend a un prix très-élevé ; car c'est une branche productive de revenu , et ces livres, sauf quelques exceptions , ne sont guère que de sèches et indigestes compilations. Aussi, les élèves se rendent a l'école pour y faire acte de présence , plutôt que pour y recevoir des lumières. Ils s'agitent pendant les leçons parce qu'ils éprouvent un mortel ennui ; rien ne les attache a une instruction si insuffisante et si aride; leur attention incessamment distraite se porte sur le premier objet qui se présente, et donne lieu souvent à des scènes tumultueuses, telle fut l'aventure de la toque rouge de M. Cotelle suspendue a un drapeau blanc, et qui fera époque dans les annales de l'école de droit. Peu s'en fallut qu'on n'y vît une conspiration contre l'état.
M. Cotelle , homme d'ailleurs très-éclairé , professe le droit naturel, et si quelqu'un pouvait vaincre le désavantage de la méthode d'enseignement telle qu'elle est adoptée , ce serait lui sans doute ; car il parle sur une matière intéressante , et il a toutes les connaissances pour la traiter d'uue manière distinguée ; mais il subit , comme les autres, les inconvéniens d'un système routinier qui sera tôt ou tard réformé.
Ce professeur dissertait donc un jour sur le droit naturel devant un auditoire inattentif. Pendant qu'il invoquait Puffendorf et s'appuyait sur Burlamaqui , voila qu'un chien , couduit par sa mauvaise destinée, s'introduit dans l'e'cole et répond, par un aboiement inattendu,, aux savantes argumentations du professeur. Que fallait-il de plus pour mettre en verve cette jeunesse rassemblée ? Le pauvre animal , devenu le jouet des élèves, se perdait dans la foule et s'efforçait vainement de trouver une issue. Les cris , les éclats de rire de nos étourdis , et les aboiemens réitérés du chien , effrayé de sa situation, ne pouvaient manquer de contrarier M. Cotelle. Il veut d'abord calmer ce désordre; mais, ne pouvant y parvenir, il se regarde comme personnellement offensé , se lève de sa chaire, ordonne a un huissier de faire ouvrir les rangs et se retire plein de courroux. Malheureusement il avait oublié sa toque rouge.
L'attention de l'auditoire abandonne tout autre objet et se porte sur cet ornement du doctorat. Ou saisit la toque; on la fait imprudemment voler d'un bout de l'école a Fautre avec de joyeuses acclamations; enfin , soit par l'effet du hasard ou de l'adresse, elle tombe et se fixe sur la pique du drapeau blanc que l'école de droit conserve , avec un soin religieux,, comme un monument du courage et de la fidélité des volontaires royaux partis de son sein, en i8i5,
L ECOLE DE MEDECINE. l5
pour arrêter la marche triomphante de l'usurpateur.
Cependant le bonnet doctoral est réclamé ; cette réclamation était conforme au droit naturel ; mais les élèves, qu'on ne peut justifier dans cette occasion , opposèrent la propriété de fait a la propriété de droit, et refusèrent de laisser enlever la toque rouge dont l'aspect excitait l'hilarité générale. Imprévoyante jeunesse , elle ignorait qu'on faisait circuler au dehors des bruits étranges : « Toute l'école était en insurrection , elle avait arboré le bonnet rouge, le péril était imminent. »
Ces bruits arrivèrent a l'oreille de M. Delvincourt, suprême dictateur de cette turbulente république. M. le doyen se présente , suivi de loin par la fidèle Marguerite , qui se partage entre l'office et la tribune aux écoutes , et qui veille assidûment sur son vénérable maître. L'arrivée de M. Delvincourt calma la fermentation. Ce respectable professeur prononça un discours composé , ou plutôt improvisé , selon toutes les règles oratoires ; heureux mélange de douceur et de sévérité , de fermeté et de bienveillance , ainsi que le recommandent Cicéron et Quintilien. Les élèves ne purent résister aux séductions de cette éloquence; ils abandonnèrent leur trophée. Ce fut ainsi que la tranquillité fut rendue a Fécole , et la toque rouge à M. Cotelle.
Cet événement , d'un caractère si peu grave en lui-même, fit beaucoup de bruit daus le temps ; il servit de texte a de violentes déclamations contre la tendance révolutionnaire de la jeunesse, et l'esprit de révolte dont elle était animée. On parlait de suspendre les cours , de déplacer l'école de droit. Ces déclamations étaient calomnieuses , ces menaces ridicules ; en général, la jeunesse française n'est nullement portée aux révolutions ; mais d'un autre côté elle est opposée au pouvoir absolu : elle connaît ses droits et voudrait en jouir paisiblement; elle a trop de lumières pour supporter le despotisme , ou se livrer aux dangers de l'anarchie. Quelques efforts qu'on puisse tenter pour la corrompre, elle restera fidèle aux principes de justice et d'humanité; elle est même a l'épreuve des jésuites.
On distingue facilement , au premier coup d'ceil , les élèves de l'école de droit et ceux de l'école de médecine. Les premiers sont, en général, plus favorisés de la fortune ; ils se montrent plus volontiers dans le monde , et mènent une vie moins laborieuse que les autres; ils observent plus attentivement les fluctuations de la mode, qu'ils vont étudier aux Tuileries ou a Tivoli, tandis que les élèves en médecine font leurs délices du Luxembourg et de la Grande- Chaumière. Ceux-ci ont moins d'élégance dans leurs vêtemens, moins de politesse dans leurs
l'école de médecine. 17
manières; mais peut-être ont-ils plus d'abandon et de franchise; leurs plaisirs , pour être plus modestes, n'en sont pas moins vifs; ils vivent plus entre eux que les élèves de récole de droit.
Les élèves des deux écoles, qui ont de riches parens , trouvent le se'jour de la capitale fort agréable, mais plusieurs d'entre eux n'ont que le strict nécessaire ; il en est même qui luttent gaiement avec l'indigence , soutenus par l'espoir d'un meilleur avenir. Ce sont ceux qui font le plus d'efforts, qui obtiennent le plus de succès; de cette classe sont sortis des hommes qui honorent aujourd'hui le barreau français, la faculté de médecine, qui sont arrivés a l'opulence par le travail , a la considération par de grands talens.
C'est un spectacle bien digne d'intérêt que celui de ces jeunes gens qui ne reçoivent de leurs familles que de modiques secours, et qui parviennent cependant , par les habitudes d'une sévère économie, au terme d'une longue carrière d'enseignement. On ne sait pas combien ils sont ingénieux dans l'emploi de leurs petites ressources. Ils arrangent leur budget avec un esprit d'ordre qu'on aimerait a trouver dans la haute administration des finances. Point d'article pour les dépenses imprévues qui sont toutes calculées et peut-être absorbées d'avance : point de sinécure, point de profusion; la part du
pauvre seule est déterminée ; car ces jeunes gens sont hienfaisans et n'entendent point sansémotion le gémissement de la misère.
Ce sont eux qui peuplent en hiver les cabinets de lecture; ils abandonnent a leurs opulens camarades les cafés, les spectacles et les fêtes publiques. Ils vivent souvent en commun , et je vais vous faire la description de leurs repas. Vous verrez que les anciens philosophes n'étaient pas plus sobres.
Venez avec moi dans la rue Saint-Jacques. Nous voici au fond d'une cour étroite , longue et peu éclairée. Voyez-vous ce petit escalier obscur, il faut monter jusqu'au troisième étage. Après ce trajet, nous entrons dans une salle de douze pieds de longueur sur six de largeur. Observez ces deux longues tables couvertes d'une toile cirée et placées le long du mur des deux côtés de ce modeste réfectoire. Vis-à-vis la porte d'entrée , on en trouve une autre qui conduit à la cuisine. C'est la que se tient la maîtresse du logis, excellente femme , propre, active et toujours prête a entrer en conversation. Elle a pour ministre de ses volontés une jeune fille fraîche et réjouie : cette dernière est chargée du service. Dans ce réduit hospitalier, les portions sont fortes; les mets ne sont pas apprêtés suivant les règles de l'art, mais sont propres et de bonne qualité. C'est la que vous pouvez dîner pour quinze sous ,* on vous y servira un potage suc-
l'école de médecine. 19
culent pour six sous ; un morceau de bœuf, de veau ou de mouton pour la même somme , et du pain a discre'tion pour trois sous. Il faudra vous priver de vin et retrancher le luxe du dessert ; vous vous en porterez mieux; vos idées seront plus claires, et votre sommeil ne sera point interrompu par le cauchemar.
Nos joyeux convives sont arrivés; ils mangent avec appétit et causent avec abandon de cœur. On y parle de littérature , de science et de politique. On y juge les ouvrages nouveaux dont les cabinets de lecture font les frais; on y classe les écrivains d'après leur mérite réel , et non d'après les arrêts des coteries , ou les jugemens de l'esprit de parti. Les professeurs y sont passés en revue , et appréciés avec une rare impartialité. C'est la qu'on discute aussi les projets de loi, qu'on parle librement des ministres, et qu'on se moque quelquefois de leurs excellences. Le sujet de la réduction des rentes a été traité dans ces réunions avec autant d'étendue qu'a la chambre des députés ; et comme aucun de ces élèves n'était intéressé dans la discussion, ils l'avaient rejetée unanimement; et la chambre des pairs n'a fait que confirmer leur décision.
Quant aux élèves de l'école de droit , ils garnissent les bancs des restaurateurs du faubourg Saint-Germain , et se plaisent surtout au Petit Rocher de Cancale. C'est de Ta qu'ils partent,
20 LECOLE DE DROIT.
soit pour aller au cale Procope, soit pour se rendre au the'âtre de POdéon dont ils font les destinées. On doit attacher du prix a leurs suffrages ; ils ont applaudi aux Vêpres Siciliennes et au Paria,
Ces élèves se réunissent aussi dans des conférences où se traitent des points de droit avec les formes ordinaires du barreau. On y voit des juges , un ministère public , des avocats et un auditoire. Ils s'exercent à l'improvisation. C'est une espèce de gymnase où ils se préparent a des luttes plus sérieuses. On est souvent surpris de la rectitude de leurs idées, de la facilité de leur langage et de l'équité de leurs jugemens. C'est la qu'ils font véritablement leurs cours de droit; c'est la méthode de l'enseignement mutuel perfectionnée.
Heureux temps de la vie où les passions n'exercent point encore leur tyrannie, où la morale des intérêts n'a pas encore flétri les cœurs. Des jours moins sereins succéderont bientôt ; les soins d'un établissement, les désirs de fortune, les pensées ambitieuses, viendront bientôt dominer ces jeunes imaginations. Puissent les élèves de Tune et l'autre école résister aux séductions qui les attendent , conserver les principes dont la justice leur est démontrée, et ne jamais oublier que leur plus beau titre est celui de citoyens français !
N°. xxiv. — îi5 juin. 1 824.
l'il » IV'-MtVl'lVVI «/VlWlWk«/Vt.%/V«'W<%/klY/Vl«/lV«/Vt«A \W W\\ l\ V l.\ v W