‹ Les hermites en liberté (volume 4)Chapitre 4 sur 43 · VINGT-CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-CINQUIÈME LETTRE

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SUITE DU PRISONNIER DE NEW-YORK (l).

Les bonnes lois font les bonnes mœurs.

Saint-Lambert,

V ous m'avez souvent entretenu de ce prisonnier de New-York dont je vous ai raconte' Fhistoire pendant notre se'jour a Sainte -Pélagie. Vous n'étiez pas indifférent à sa destinée ; vous avez admiré comme moi Pinfluence des bonnes institutions sur le caractère de cet homme né avec des passions si vives. Mais je ne vous ai pas dit que depuis mon retour en France, j'avais revu Henri Fitz-Allan. Cette circonstance occupe une place assez remarquable dans mes souvenirs , et peut-être les détails qui suivent vous paraîtront dignes de quelque attention.

Dans l'année 1810, au mois de juin, j'étais a Florence, logé a l'hôtel de Schneider, sur l'une des rives de PArno. J'aime la ville de Florence ; sa physionomie triste et sévère offre un

(1) Voyez le deuxième volume des Hennîtes en prison.

3o SLITE DU PRISONNIER

contraste plein d'intérêt avec les douceurs de son climat et les sites délicieux dont elle est environnée. Ses palais ont l'aspect de forteresses 5 elles attestent les luttes de la puissance plutôt que celles de la liberté. Un calme profond règne dans cette ville qu'agitèrent si vivement autrefois les rivalités ambitieuses et le sombre génie des factions. Les habitans de Florence vivent dans le passé dont l'histoire est gravée sur leurs monumens ; idolâtres des grandes renommées qui ont brillé au milieu d'eux, ils ont réuni tous leurs morts illustres dans un seul temple. On j marche religieusement au milieu des tombeaux ; l'imagination s'exalte aux noms imposans de Michel-Ange , géant des arts , sans modèle , comme sans imitateurs j de Machiavel qui dévoila les secrets de la tyrannie en indiquant les ressources de la liberté; de Boccace, disciple de Pétrarque , et digne de son maître ; de Galilée , qui trouva la vérité daus les cieux, et la persécution sur la terre. On demande où est le marbre du Dante , et l'on vous indique un tableau qui lui est consacré. Florence, qui réclame l'héritage d'une si haute gloire poétique , a laissé mourir son poète dans l'exil.

Je me plaisais a visiter l'église de Sainte- Croix , embellie de si beaux souvenirs. Ce fut dans une de ces visites que je rencontrai mon ancien ami Fitz-Àllan , accompagné d'Hannah et de ses deux enfans. Ce fut un mouvement

DE NEW-YORK. 5l

mutuel de surprise et de joie. — « Je vous croyais , lui dis-je , au milieu des forêts du Nouveau-Monde , et je vous retrouve dans le sanctuaire du génie. Quels motifs assez forts ont pu vous arracher a la vie patriarcale, a la paix , à la liberté? Comment êtes- vous revenu dans cette Europe toujours livrée aux misères de la servitude ? — Mon excellente mère n'est plus, répondit Fitz-Allan ; pour nous distraire d'une profonde douleur , nous avons résolu de voyager quelques années; nous reviendrons ensuite auprès du tombeau de celle qui nous a tant aime's ; de ce tombeau qui doit un jour nous re'unir. Nous arrivons de votre France où tout est morne, silencieux, et calme comme l'est souvent la nature aux approches de quelque affreuse tempête. Mon cœur y a été déchiré par une funeste aventure ; nous nous reverrons , et je vous en ferai le récit. »

« Que pensez-vous de l'Italie? dis-je a mistriss Fitz-Allan. — Je lui trouve l'air d'une reine déchue, répondit Hannah, le diadème est tombé de son front, ses ornemens sont en lambeaux; mais elle conserve encore de la majesté ; et c'est ici que je voudrais vivre si je ne préférais les espérances aux souvenirs. Hannah vous a dit toute notre pensée , reprit Fitz-Allan , nous rencontrons en Europe des objets dignes d'admiration; mais ils nous reportent tous vers le passé 5 c'est l'âge de la vieillesse. L'Amérique

est jeune et s'élance vers l'avenir; nous commençons nos destinées, et nous éviterons vos erreurs. — Cela n'est peut-être pas bien sûr, répondis-je en souriant; je crains que vos passions ne soient plus fortes que vos lois. Si vous trompez l'attente des amis de l'humanité, vous serez moins excusables que nous ; nous sommes nés dans la barbarie, et votre berceau a été entouré de lumières. »

Ce fut quelques jours après cet entretien que Fitz-Aiian me raconta l'événement qui avait laissé dans son ame une si vive impression. Nous nous promenions sur les bords rians de l'Arno, qui traverse la ville de Florence, et qui lui donne quelque ressemblance avec Paris ; la chaleur du jour était tombée ; une brise légère descendait des Apennins, rafraîchissait Pair de la vallée, et nous apportait le parfum des orangers et des myrtes. Les premiers rayons de la lune se montraient sur le sommet des monts et se réfléchissaient dans les eaux limpides du fleuve. « Quel beau climat! me dit Fitz-Allan, quel ciel admirable! qu'un tel séjour serait enchanteur si la liberté n'en était exilée ! mais n'exprimons point de vains regrets. Plus je considère Pétat de la société en Europe , plus je suis convaincu que vos idées de civilisation ne peuvent vous conduire qu'à la barbarie. Vos institutions elles-mêmes sont l'auxiliaire du vice et les instrumens de la corruption. C'est ainsi

que j'en ai juge' pendant mon séjour a Paris.

» Nous étions logés dans la rue de Richelieu , près du Palais-Royal. Chaque jour je visitais les monumens les plus remarquables de cette superbe capitale, devenue le musée de PEurope. Tout ce qui tient a la perfection des arts a surpassé mes espérances. Nous entendons assez bien la langue française Hannah et moi pour avoir été charmés de votre théâtre. Le préjugé national ne nous a point empêchés de sentir la supériorité de votre scène sur celle dont l'Angleterre est si orgueilleuse. Je ne ferais pas cet aveu a Londres; je craindrais d'être lapidé. Mais je ne pense pas qu'on puisse offrir aux hommes un spectacle plus ravissant que celui de vos belles tragédies; quelle vérité dans les sentimens ! quelle expression chaste et sublime dans le langage ! c'est ce que l'imagination peut concevoir de plus parfait. On dirait que votre théâtre a été conçu dans la vue d'ennoblir la destinée de l'homme, d'inspirer des idées généreuses ^ et de ranger toutes les âmes sous l'empire de la vertu. Sans doute j'admire le puissant génie de Shakspeare ; il lance fréquemment des traits de flamme , il connaît le cœur de l'homme ; mais son naturel est trop souvent de la trivialité, et son esprit se répand en jeux de mots indignes de la scène tragique. »

— « Savez-vous, lui dis-je, que si vous parliez ainsi, même a Paris, vous passeriez pour

un homme d'un esprit étroitement symétrique. On vous reprocherait de vouloir enchaîner le génie , de ne pas sentir tout ce qu'il y a de beau dans le désordre, de mesquin dans la régularité, et de charmes dans l'indéfini; on nous a persuadés que l'accumulation des événemens,la multiplicité des caractères, la bizarrerie des pensées, la vulgarité recherchée de l'expression étaient indispensables pour constituer l'œuvre du génie. Nous entrons avec ardeur dans cette route nouvelle, et je puis vous assurer que nous irons aussi loin que nos voisins. Nous sommes presque honteux d'avouer quelque admiration pour Racine , et nous abandonnons Voltaire aux dédains de la nouvelle école. »

— « Tant pis pour vous, répliqua Fitz-Allan, j'augure mal d'un peuple qui renonce a l'héritage du génie. Je vous avouerai qu'en voyant de près l'état de votre société j'ai été privé de quelques illusions que la grandeur de votre empire, et les exploits merveilleux de vos guerriers, m'avaient inspirées dans l'éloignement. Vous êtes aujourd'hui courbés sous le sceptre de la gloire; mais ce sceptre est de fer, cette gloire est stérile et dévorante. Elle consomme les générations, sans avantage pour l'avenir. Il n'y a plus d'énergie que dans vos camps; vos fêtes sont monotones et tristes; vous vous accoutumez a la servitude, et je crains que si quelque événement extraordinaire vous ouvre de nou-

veau les voies de la liberté, vous ne sachiez ni la connaître, ni la défendre; cela signifierait que vous n'en êtes pas dignes , et qu'on aurait raison de vous traiter en esclaves : car toute nation qui supporte l'affront du despotisme peut être un objet de pitié, mais non d'estime. »

— » Vos réflexions sont sévères et affligeantes. Mais tel est le sort des peuples qui sortent avec fureur d'un long régime de servitude. Fatigués de leurs propres excès , ils finissent par se reposer dans le pouvoir absolu. C'est une nouvelle expérience dont ils ont besoin pour sentir de nouveau le prix de la liberté. Mais vous vous trompez sur le caractère des Français. Jamais ils ne supporteront patiemment l'arbitraire, et je suis convaincu qu'aucun gouvernement durable ne pourra s'établir parmi eux, à moins qu'il ne soit fondé sur la justice et sur le droit commun. Mais que pensez-vous de nos institutions civiles ? »

— » Elles me semblent encore bien éloignées de la perfection. Vous savez que dans la république américaine elles sont dirigées vers l'utilité de tous. Chez vous , elles m'ont paru calculées dans le seul intérêt du pouvoir. L'autorité met la main à tout ; vous manquez de cet esprit d'association qui réunit les volontés et les forces individuelles pour obtenir des résultats avantageux a la société tout entière. Aussi , vous n'avez rien a désirer, sous le rapport du faste

et de l'ostentation. Vos monumens publics sont superbes 5 vos académies, vos écoles n'ont point de rivales en Europe ; mais vos voies publiques sont dangereuses et remplies d'immondices ; un air infect circule dans l'intérieur de votre grande cité j vos hôpitaux qui sont, dit-on, améliorés, sollicitent de nouvelles améliorations; on s'aperçoit aux cris sauvages de vos vendeurs ambulans que vous sortez a peine de la barbarie ; l'aspect des haillons de la misère , et d'une révoltante prostitution révèle l'insuffisance de vos lois. Enfin , vos maisons de détention ne sont que des repaires dégoûtans où l'homme dépravé se corrompt davantage, où l'innocence elle-même ne peut échapper a la contagion du vice. Cette dernière observation me rappelle un fait remarquable dont j'ai été témoin , et dont je vous ai promis le récit.

» Pendant que j'étais à Paris, je voyais souvent M. Joël Barlow, le célèbre auteur de la ColoTiibiade, qui remplissait les fonctions d'ambassadeur des Etats-Unis auprès du gouvernement français (1). Il était instruit de mésaventures, et me témoignait un intérêt qui se changea bientôt en amitié. C'est lui qui m'a fait connaître Paris ; ses lumières égalent ses vertus ; peu d'hommes ont réuni au même degré la solidité de

(1) Barlow, mandé par Napoléon à l'époque de l'expédition de Russie, mourut eu Pologne, Victime des rigueurs du climat.

l'esprit aux dons brillans de l'imagination. Il m'annonça un jour qu'il était sur le point de faire une tournée dans vos provinces méridionales, et me proposa de l'accompagner; j'acceptai volontiers cette proposition amicale ; et ce fut dans une des principales villes de cette partie de la France qu'arriva l'événement dont je vais vous parler.

» Nous visitions la maison de détention de cette ville pour apprécier les changemens que ces sortes d'établissemens ont dû éprouver parmi vous , et auxquels je prends un intérêt particulier. Notre inspection finie; au moment où nous franchissions l'enceinte de cette triste demeure , des criminels qui venaient d'être jugés descendaient l'escalier du Palais, sous l'escorte de quelques gendarmes. Nous fûmes forcés de les voir défiler devant nous; quelle fut ma surprise , lorsqu'un de ces hommes s'arrêta tout a coup , en fixant sur moi des regards attentifs. Je le reconnus à l'instant même; c'était un ancien compagnon de ma jeunesse, nommé Lawrence Baxter, que j'avais laissé à Dublin lorsque je quittai cette ville. Il m'appela par mon nom et me dit : « Je viens d'être condamné a mort. Voyez mes chaînes; je n'ai plus d'espoir sur la terre ; que j'entende au moins le son d'une voix amie ! ma destinée me paraîtra moins cruelle. » — « Lawrence, lui répondis-je , votre situation m'étonne et m'afflige. Que puis-je

faire pour vous daus ce moment solennel ? » « — « Vous le saurez bientôt , répliqua-t-il. » A ces mots, le commandant des gendarmes s'approcha de nous et m'avertit qu'un plus long entretien m'était défendu. « — « Voila, lui dis-je, une carte d'adresse ; daignez la remettre a ce malheureux ; je l'ai connu dans une autre position , je n'aurais jamais pensé qu'il fût né pour 1 echafaud. » L'officier m'assura poliment qu'il se chargeait de ma commission ; et le sinistre cortège se remit en marche. On fit remonter ces criminels enchaînés dans une espèce de long tombereau couvert de tous côtés. Ils entrèrent par une porte de derrière qui fut fermée avec d'énormes verroux assujettis par de forts cadenas. Ils devaient être entassés les uns sur les autres. C'est ainsi qu'on transporte des animaux féroces ; mais Fhomme que frappe le glaive vengeur des lois appartient encore a l'humanité. Il y a quelque chose d'ignoble et de cruel dans la manière dont il est traité parmi vous; on lui doit tous les égards compatibles avec la sûreté publique. » Deux jours après, cette triste entrevue , je reçus un billet ainsi conçu : « C'est dans trois jours que je dois subir l'arrêt qui m'a condamné a mort ; je désire que vous assistiez a mon supplice, que vous soyez témoin de mes derniers momens. J'ai besoin de la vue d'un compatriote pour soutenir ma fermeté; vous serez le dépositaire de mes derniers vœux. Je vous appelle

a un funeste rendez-vous 5 mais je compte sur votre humanité.»

» J'instruisis M. Barlow des liaisons que j'avais eues, en d'autres temps, avec Lawrence Baxter ; il savait qu'il appartenait a une famille honorable du comté de Munster en Irlande; je lui communiquai le billet que je venais de recevoir, et il me conseilla d'accéder à sa demande. « Il veut peut-être , me dit-il , vous communiquer quelque secret qui intéresse sa famille. Il paraît résigné a son sort ; il ne faut pas risquer de le jeter dans le désespoir. »

» Au jour fixé, je me rendis a la place de l'exécution, avec un ordre du magistrat supérieur de la police, que notre ambassadeur m'avait fait obtenir. Le redoutable échafaud était dressé , et une afïïuence considérable de spectateurs inondait les rues adjacentes; l'instinct d'une stupide curiosité semblait gravé sur toutes ces physionomies. Je ne distinguais rien dans cette foule immense qui pût faire soupçonner un autre sentiment. A trois heures précises, j'aperçus une voiture entourée de gendarmes ; elle renfermait quatre criminels qui devaient subir le dernier supplice. Ils descendirent avec résolution, et se rangèrent autour de l'échafaud: un vénérable prêtre était a leurs côtés; et, lorsque le monde entier les abandonnait , que la société les rejetait avec horreur de son sein , la religion , divinité consolatrice, veillait auprès d'eux, s'ef-

4o SUITE DU PRISONNIER

forçant d'affaiblir les horreurs du moment suprême. Lawrence Baxter, qui devait être exécuté le premier, me cherchait des yeux; il m'aperçut, me fit signe d'approcher, et se pencha a l'oreille du prêtre qui me remit un rouleau de papiers; je le reçus avec un frémissement que je ne pus surmonter. « Adieu, dit-il; le tempsest fini pour moi. — L'éternité commence, dit le prêtre en l'interrompant; Dieu vous attend , jetez-vous dans ses bras. » Je fermai involontairement les yeux ; mais j'entendis le coup fatal, et ce son lugubre ne sortira plus de ma mémoire. J'allais me retirer lorsqu'un officier de police me demanda les papiers dont j'étais dépositaire, avec l'intention, me dit-il, de les communiquer a un magistrat. Cette formalité me parut raisonnable, et dès le lendemain ils me furent renvoyés.

Ces papiers étaient accompagnés du billet suivant : « Je n'ai pu trouver de place dans la société, et je me suis révolté contre elle. Vous lirez le récit de mes aventures , et peut-être vous m'accorderez un sentiment de commisération. Ces papiers, dont vous pouvez garder une copie, sont adressés a ma sœur qui , je crois , existe encore a Dublin. Elle apprendra par quels degrés je me suis approché de l'échafaud ; elle gémira sur mon sort, et ne m'oubliera pas dans ses prières. Ce funèbre dépôt, je le confie a votre humanité.

» Signé, Lawrence Baxter. »

DE NEW-YORK. ^ l

» Voici la copie de cette histoire tragique ; elle m'intéresse a plus d'un, titre. Supposez que le hasard m'eût amené en France au lieu de me conduire aux États-Unis; peut-être aurais-je éprouvé le sort de Baxter. La différence de nos destinées a probablement tenu a la différence des institutions sociales sous lesquelles nous avons vécu.

Histoire de Lawrence Baxter.

« Je suis né dans la ville de Munster, de parens catholiques qui prirent un soin extrême de mon éducation ; mais j'eus le malheur de les perdre lorsque j'atteignais a peine ma quinzième année. J'avais un oncle a Dublin qui m'appela auprès de lui , et qui me servit de tuteur. Ma sœur , moins âgée que moi , de trois ans , fut placée chez une vieille parente du côté maternel. Je la quittai avec regret; nous nous aimions beaucoup, et je dois a ce sentiment les plus doux souvenirs démon enfance.

» M. William Baxter, mon oncle, fanatique de sa religion et de l'indépendance de son pays, était lié avec tous les chefs de la conspiration qui avait pour but de délivrer l'Irlande de l'oppression britannique. Il ne lui fut pas difficile de m'inspirer le même sentiment. La faction des Orangistes {Orange-men) était le sujet perpétuel de nos conversations; et nous ne pensions qu'aux

moyens de nous soustraire a sa tyrannie. Lesmalheurs qui résultèrent de cette disposition des esprits sont assez connus. Le gouvernement anglais, averti par des traîtres, fit arrêter un grand nombre de catholiques; mon oncle fut renfermé dans le château de Dublin , où il est mort. Quant à moi, je parvins à échapper aux perquisitions des Orangistes. J'errai pendant quelques mois sur les côtes de l'Océan, n'ayant d'autre asile que les chaumières de quelques malheureux cultivateurs qui partageaient avec moi leur modique subsistance. De mon côté , je partageais leurs travaux; je gémissais avec eux sur le sort de notre pays; mais ils étaient tellement frappés de terreur qu'ils rejetaient toute idée d^insurrection générale, et que leur haine profonde pour les Anglais n'éclatait que par des vengeances particulières. Les maisons des fermiers protestans étaient souvent exposées a des attaques nocturnes. » Je rejetai d'abord avec fermeté les propositions qui me furent faites de m'associer a ces expéditions. Peu a peu mon esprit se familiarisa avec les idées de violence et de rapine. J'étais d'ailleurs poussé dans ces voies dangereuses par les exhortations de quelques prêtres catholiques qui m'assurèrent que, dans la situation où se trouvait l'Irlande, la vengeance était un droit légitime ; qu'il suffisait de rectifier, par l'intention , les actes de brigandage auxquels nous pouvions nous livrer, et surtout de payer avec une

religieuse exactitude la dîme du butin aux saints ministres des autels. La voix de ces fanatiques l'emportait sur celle de leurs confrères, qui, dans un langage plus digne de leur profession, recommandaient la patience dans l'adversité et la soumission aux lois du pays.

m Nos fréquentes excursions avaient répandu l'alarme dans plusieurs provinces. Nous mîmes surtout a contribution le comté d'Antrira. Notre troupe s'élevait a trente hommes vigoureux et bien armés. Un jour, nous résolûmes d'attaquer la maison de M. Butler, l'un des plus fougueux Orangistes du pays; elle est située dans une vallée solitaire a quelques milles de Londonderry. Nous y arrivâmes a onze heures du soir par un beau clair de lune. Gomme M. Butler était depuis long-temps sur ses gardes, il nous reçut avec fermeté; sa petite garnison était composée de six hommes déterminés. Ils firent feu sur nous du haut des fenêtres, et tuèrent plusieurs de nos compagnons. Cette résistance ne servit qu'a nous irriter davantage; et pendant que mes camarades répondaient au feu des Orangistes, je m'armai d'une hache et je brisai avec effort la principale porte de la maison. Nous nous y précipitâmes en foule ; mais nous eûmes un autre choc a soutenir sur l'escalier; nos adversaires se défendirent en désespérés, et ce ne fut que lorsque la plupart d'entre eux eurent été tués ou mis hors de combat que les autres se rendirent

a discrétion. M. Butler n'avait été que légèrement blessé ; j'empêchai difficilement qu'on ne lui donnât la mort ainsi qu'à sa fille aînée , qui se trouvait auprès de lui. La jeunesse , la rare beauté , les larmes de cette jeune fille ne l'auraient point sauvée si je n'eusse déclaré que je la défendrais au péril de ma vie , et que j'abandonnais pour sa rançon la portion du butin qui devait me revenir ; ce butin fut considérable. Nous étions déjà remontés a cheval et nous nous disposions a partir , lorsque nous vîmes arriver au galop un fort détachement àJyeo7na?iry 3 ou de milices du pays : quoiqu'afFaiblis par la perte de plusieurs hommes, nous soutînmes la charge de Fennemi avec résolution ; il y eut une mêlée terrible ; mais la supériorité du nombre devait l'emporter , après une lutte opiniâtre , mes forces étant épuisées , mon cheval abattu , je restai prisonnier avec six de mes compagnons. Nous apprîmes alors qu'un berger du voisinage , réveillé par les premiers coups de feu , s'était enfui , et avait donné l'alarme a la ville voisine ; quelques minutes plus tard nous étions sauvés.

» Comme je paraissais le chef de l'expédition, on me jeta tout enchaîné dans une chambre particulière de la maison dont les fenêtres étaient grillées 5 et une porte massive se ferma sur moi ; j'essayai dans l'obscurité de rompre mes liens , mais toutes mes tentatives furent vaines, et je

tombai dans un accablement complet. J'entendis un grand bruit et de joyeuses acclamations. Nos vainqueurs célébraient leur victoire, et attendaient le point du jour pour nous conduire en triomphe a Londonderry.

» Le moment critique arriva. A peine le jour paraissait, que la porte de la chambre, où je gisais en proie a de cruelles réflexions , s'ouvrit avec fracas. Trois hommes me saisirent , et je fus placé sur un chariot découvert avec mes camarades d'infortune. J'avais attendu quelques marques d'intérêt de la part de M. Butler, et de miss Jane , sa fille. Mais l'esprit implacable de parti dominait dans le cœur du père. Il ne voyait dans les catholiques irlandais que des esclaves en révolte , indignes de ménagement et de pitié. Miss Jane ne se présenta point a nos yeux , et j'augurai qu'elle partageait l'intolérance et le fanatisme de M. Butler.

» Une affluence considérable de peuple nous attendait aux portes de Londonderry , où la nouvelle de notre capture était arrivée. Nous défilâmes entre deux baies de spectateurs qui nous accablaient d'injures ; nous arrivâmes ainsi aux prisons de la ville ; où l'on nous déposa dans des cachots séparés. Notre sort était connu d'avance : il n'y avait point d'incertitude. J'étais fatigué de la vie, et je ne craignais pas de mourir.

» Il fut décidé que nous serions conduits à

Dublin. Nos bandes étaient devenues si redoutables qu'on voulait nous offrir en spectacle aux habitans de cette ville, et donner a notre supplice une solennité capable d'effrayer les autres révoltés de l'Irlande. La veille de notre départ, a une heure du matin , la porte de mon cachot s'ouvrit ; et une main inconnue me remit un billet ainsi conçu. « Ne de'sespe'rez pas de votre destine'e, la reconnaissance veille sur vous. » Cet incident me surprit. Je me livrai a mille conjectures; enfin, je m'arrêtai a l'idée que M. Butler s'employait en ma faveur ; et que , si j'obtenais la liberté , je devrais ce bienfait a sa gratitude. La nuit suivante, précisément à la même heure , je vis entrer dans ma prison cette jeune fille dont j'avais sauvé l'honneur et la vie. « Nous n'avons point de temps a perdre , me dit miss Jane, suivez-moi. » A ces mots elle détache ellemême les liens qui m'enchaînaient. « Conduiseznous >> , dit-elle a un homme qui l'accompagnait, et que je reconnus pour l'un de nos gardiens. Celui-ci nous fit entrer dans une allée sombre et tortueuse , qui aboutissait a une porte secrète dont la clef lui était confiée. Nous sortîmes par cette issue, et après plusieurs détours nous nous trouvâmes hors de la ville. Deux chevaux nous attendaient. « Je viens de remplir un devoir sacré, me dit ma libératrice , mais j'exige de vous un profond secret. La moindre indiscrétion me livrerait a l'indignation de mon père. » J'étais

interdit ; jamais un son de voix aussi doux n'avait frappe' mon oreille ; j'éprouvais une vive émotion. « Rendez- vous tous les deux a Belfast, ajouta-t-elle , vous remettrez cette lettre a son adresse ; je ne serai tranquille que lorsque je saurai que vous êtes éloignés de notre malheureux pays. « Je lui baisai la main ; je crois même qu'une larme coula de mes yeux sur cette main chérie. « J'emporterai , lui dis-je 9 une image qui ne sortira plus de ma pense'e. — Allez, me re'pondit-elle, et soyez heureux. » Comme elle prononçait ces mots, nous entendîmes du bruit, et nous aperçûmes a quelque distance deux hommes qui accouraient vers nous. Heureusement ils étaient à pied ; nous montâmes en toute hâte sur nos chevaux , et nous fûmes bientôt hors de leur portée.

» Mon compagnon connaissait très-bien le pays. Nous prîmes des chemins de traverse qui nous conduisirent dans une épaisse forêt. « Nous allons laisser reposer nos chevaux , me dit mon compagnon de fuite. Il est temps de prendre quelque nourriture. Nous sommes en lieu de sûreté , et nous n'avons point à craindre les importuns. — Comment se fait- il , lui dis-je , que vous ayez exposé votre vie pour sauver lamienne ? A qui dois-je un service si éminent ? — Je me nomme Patrick Fergus , répondit mon guide , je suis né dans le comté d'Armagh ; mes parens étaient catholiques; malheureusement ils mou-

rurent avant de m'avoir établi dans le monde ; je me trouvai , jeune encore sans protecteurs et sans fortune. J'essayai de plusieurs professions ; j'ai été tour a tour matelot, soldat, contrebandier , maquignon , et sous ces divers e'tats je n'ai éprouvé que des revers. J'étais parvenu a me glisser comme gardien dans la prison de Londonderry ; mais ces tristes fonctions ne plaisaient ni a mes goûts, ni a mon caractère. Aussi, lorsque miss Jane s'est adressée a moi en m'offrant une grosse somme d'argent pour vous sauver, elle a eu peu de peine à vaincre mes scrupules. Il faut qu'elle ait lu sur ma physionomie que je n'étais pas fait pour être enchaîné aux verroux d'une prison.

» À ces mots je considérai attentivement cette heureuse physionomie, et je fus surpris de mes découvertes. Patrick Fergus avait de petits yeux étincelans, enfoncés dans la tête, et couverts d'épais sourcils qui, a la naissance du nez, se confondaient l'un avec l'autre. Ce nez , d'une longueur peu commune , était privé d'une narine qui s'était probablement perdue dans les divers accidens où les professions de son maître l'avaient exposée. Ses lèvres , naturellement écartées l'une de l'autre , laissaient voir une rangée de dents qui ressembaient assez bien a celles d'un dogue de basse cour. Son menton , garni d'une crinière rouge, se relevait sur sa base; enfin , une taille ramassée , de larges épaules, des bras robustes ,

DE KEW-YORK. 4û

complétaient son signalement. « Mon ami, lui dis-je, votre physionomie est en effet très-remarquable; mais apprenez-moi quelles sont vos intentions en m'accompagnant a Belfast. — Je vais d'abord, me répondit-il, remplir la promesse que j'ai faite a miss Jane ; ensuite je m'attacherai a vous, si cela vous convient; je vous suivrai dans quelque partie du monde que vous alliez ; j'ai entendu parler de vos exploits, et je vous ai pris en amitié. D'ailleurs , nous sommes du même pays , de la même religion ; je suis aussi bon qu'un autre pour un coup de main; voila bien des raisons de ne pas nous séparer. » » Je crus qu'il était prudent d'accepter sa proposition , et il parut ravi de ma condescendance. Notre repas fini, nous remontâmes achevai, et, en continuant de dérober nos traces, nous parvînmes a gagner Belfast. Nous y entrâmes pendant une nuit assez obscure ; mais la ville était bien connue de mon guide. Il me conduisit a la maison désignée par la lettre de miss Jane. Je m'aperçus qu'on nous attendait. Nous fûmes introduits par une jeune fille qui fit un mouvement involontaire de surprise ou d'effroi en envisageant mon fidèle compagnon. On nous mit dans une chambre où deux lits étaient préparés. Je me jetai tout habillé sur l'un de ces lits ; et quelle que fût l'agitation de mon esprit, comme j'étais épuisé de fatigue, je ne tardai pas a tomber dans un profond sommeil.

» Le lendemain , un homme remarquable par la gravité de ses manières et la sérénité de ses traits vint nous visiter : c'était M. Palmer , le maître de la maison. Je le pris pour un prêtre catholique déguisé , et mes conjectures se trouvèrent fondées. « Mes enfans,nous dit-il, je croyais que vous partiriez aujourd'hui ; mais le vaisseau qui doit vous transporter en France ne pourra mettre a la voile que dans huit jours. Il faut vous résignera passer ce temps dans la solitude. On aura soin que rien ne vous manque. Cette prison vaut un peu mieux , ajoutat il en souriant, que celle d'où vous êtes sortis. On vous cherche de toutes parts avec activité ; mais ici vous n'avez a craindre que Pennui de la retraite. »

» Je remerciai cet homme obligeant, et j'allais lui faire mille questions, lorsqu'il se retira sans proférer une autre parole; et, après nous avoir soigneusement renfermés, il emporta la clef de la chambre. Il fallut céder a la nécessité ; les journées me paraissaient d'une longueur démesurée, et mes réflexions ne contribuaient pas a rendre les heures plus légères. Rejeté comme un proscrit, sans ressources, sans appui, parle vice des institutions de mon pays , quallais-je devenir dans une contrée étrangère dont la langue a la vérité, m'était familière , mais dont j'ignorais les usages et les mœurs ? Je m'éloignais de miss Jane dont le souvenir ne

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cessait de me poursuivre. J'éprouvais je ne sais quel sinistre pressentiment d'une effrayante destinée, et la vue de Patrick Fergus était peu propre a calmer mon imagination.

Celui-ci, insensible a sa position , s'amusait a compter les deux cents livres sterling qu'il avait reçues de ma libératrice. Ses idées n'allaient pas au delà du moment présent. Ses appétits satisfaits , il s'endormait comme les animaux d'une autre espèce, sans souci de l'avenir. Cependant, il ne manquait ni de courage, ni d'activité, ni même d'un certain esprit; mais il fallait qu'un intérêt présent réveillât en lui ces qualités.

» Enfin, le moment de notre départ arriva. Nous devions nous embarquer sur un vaisseau destiné a la contrebande, et qui n'attendait plus que nous pour mettre en mer. Au moment où nous prenions congé de notre hôte, nous vîmes arriver avec étonnement miss Jane Butler. Un frémissement de plaisir courut dans mes veines. » Quoi ! c'est vous, lui dis-je; quel bonheur que je n'osais espérer ! — Je n'attends plus rien que de vous, me répondit-elle, et je me confie à votre générosité. Les hommes qui vous poursuivaient ont tout découvert; ils m'ont ramenée au magistrat qui, n'ayant point de preuves légales contre moi, m'a rendu la liberté. Mais mon père, furieux de voir échapper un catholique rebelle , a qui cependant il devait la vie, m'a donné sa malédiction , et m'a chassée de

sa présence. J'ai pris sur-le-champ mon parti ; je ne sais si je me suis trompée, mais j'ai cru sentir qu'il existait entre nous deux des liens de sympathie, et que nous devions être heureux ou malheureux ensemble. »

» — Quel que soit le sort qui m'est destine' , lui dis- je, je ne le changerai pas avec vous pour l'avenir d'un monarque. Que rien ne vous arrête j disposez de moi; ma vie vous est consacrée. Et vous , le plus généreux des hommes ! ajoutai-je, en me tournant vers notre hôte, soyez témoin de mes sermens ! — Allez , mes enfans , répliqua M. Palmer, en nous joignant les mains, j'exerce les pouvoirs que je tiens du ciel, et je bénis votre union. Soyez fermes dans votre foi ; et si l'adversité vous poursuit sur la terre, le bonheur ne peut vous manquer dans le ciel. )>

» J'appris alors que miss Jane , dont la mère appartenait a une famille catholique , professait secrètement les mêmes doctrines , ce qui l'avait liée avec M. Palmer, l'un des missionnaires les plus actifs de la propagande de Rome.

» Il me serait impossible d'exprimer les délicieuses émotions dont j'étais pénétré dans ce moment solennel. J'enlevais a l'Irlande un de ses plus beaux ornemens. Ma fuite était un triomphe ; et je me félicitais d'une proscription qui me valait un si rare trésor. « Que vous serez aimée, lui dis-je , en la conduisant vers le na-

vire qui nous attendait. — Je l'avais soupçonne', re'pondit-elle , en s'appuyant sur mon bras; le ciel nous destinait l'un a l'autre : c'est lui, sans doute, qui a tout conduit. »

» Nous arrivions, comme elle finissait ces paroles dans un lieu e'carté, sur le bord de la mer. Nous passâmes difficilement entre deux rochers par une issue qui semblait impénétrable. Lorsque nous eûmes atteint le rivage, M. Palmer fit un signal, et une barque s'approcha de nous. Nous embrassâmes notre vénérable guide, qui ne voulut s'éloigner qu'après nous avoir vus en sûreté et nous avoir donné sa bénédiction.

» Patrick Fergus avait jusqu'alors gardé le silence ; il le rompit pour nous dire : Je vois que nous avons affaire à un Smuggler (vaisseau contrebandier), je serais bien surpris si je ne trouvais a bord quelque vieux loup marin de ma connaissance. » En effet, il se trouva que le contre- maître du vaisseau avait été engagé avec notre honnête compagnon dans plusieurs entreprises contre les intérêts de la douane. Il y eut entre eux une reconnaissance tout-a-fait dramatique. « C'est toi, Patrick, lui dit le contre-maître, en le voyant monter a bord, par ma foi je te croyais pendu. Tu as donc fraudé les droits de la justice ? c'est fort bien, ce sera pour une autre occasion; car tu ne prétends pas lui échapper. — Tom est un badin, me dit Patrick; il a toujours le mot pour rire, mais au fond il est

5l suite du prisonnier

bon et solide comme un câble neuf. Nous avons fait ensemble plus d'une caravane , et je vous le garantis un ve'ri table requin. »

» Je laissai ces deux hommes discourir ainsi gracieusement ensemble , pendant qu'on déployait les voiles, et je demandai le capitaine Whitlock, qui nous reçut avec obligeance , et voulut nous céder sa chambre ; mais le temps était serein , la nuit étoilée, les rayons de la lune éclairaient les vastes eaux de la mer et les sommets irréguliers des rochers escarpés qui fuyaient devant nous. Ce spectacle attira notre attention. Nous nous assîmes sur le tillac , ma douce compagne et moi. « Je ne reverrai plus ces rivages, dit-elle avec un soupir. Ne trouvez-vous pas qu'il en coûte beaucoup de quitter sa patrie ?

— Sans doute, lui répondis- je, l'amour de la patrie est un sentiment naturel et puissant; mais si cette patrie n'est qu'une marâtre impitoyable, la raison nous conseille de chercher ailleurs une terre amie et des cieux hospitaliers. C'est en nous seuls que nous devons trouver le bonheur.

— Le bonheur ! s'écria-t-elle , que je crains que notre union ne soit une communauté d'infortune! — Espérons mieux de la destinée, lui répondisse; je ne changerais pas pour tous les biens du monde la tendre émotion que j'éprouve en ce moment auprès de vous. »

» Le capitaine Whitlock vint interrompre notre conversation. C'était un homme d'une cin-

quantaine d'années, a la voix mâle , au teint brûlé par les vents de mer et le feu des orages ; il paraissait au-dessus de sa profession. Ses manières distinguées , la politesse de son langage , annonçaient une bonne éducation. Il nous avoua que son révérend ami, M. Palmer, lui avait appris nos aventures. Il se félicitait de pouvoir nous être utile. « Tel que vous me voyez , ditil, j'ai brillé dans des cercles choisis; j'ai connu les vanités du monde ; mais j'ai été trompé de toutes les manières. Je croyais a l'amitié, un ami me trahit et m'enleva ma maîtresse; j'avais des richesses, mais des banqueroutes frauduleuses , des procès injustes les ont englouties; j'ai rejeté la terre avec indignation , j'ai demandé a l'Océan un asile et des ressources. Je suis en état de guerre contre l'autorité ; ce genre de vie me plaît , et je n'ai plus de sympathie que pour le malheur. »

« Nous voguions heureusement , et en peu de jours nous atteignîmes les côtes de la Normandie. Notre capitaine en connaissait tous les points et nous débarqua près d'un petit village a quelque distance de Dieppe. Tout avait été prévu; on nous avait préparé des passe-ports , et nous arrivâmes sans obstacle a Paris.

d Je pris un logement dans un hôtel garni de la rue Vivienne. Il suffisait pour nous et pour Patrick Fergus qui s'était lié a notre destinée. Jane était plus tranquille; elle n'avait emporté

5b SUITE DU PRISONNIER

du toit paternel que les pierreries que sa mère lui avait laissées a son lit de mort; mais ces pierreries étaient d'une valeur considérable. Un lapidaire nous en donna quatre mille livres sterling. Mon intention e'tait de faire valoir cette somme, de vivre modestement, de travailler au bonheur d'une femme che'rie et d'achever en paix une carrière commencée sous de si funestes auspices. Le sort en de'cida autrement.

» M. Palmer .m'avait remis une lettre pour M. Dickson , Irlandais d'origine, et depuis longtemps établi en France, où il jouissait d'un grand crédit. Il me reçut a bras ouverts , s'informa de l'état de mes affaires , et me promit ses bons offices. Ce fut Ta la source de tous mes malheurs. Depuis quelque temps, M. Dickson s'était lancé dans les jeux de l'agiotage et avait éprouvé des pertes immenses. On ne soupçonnait pas sa détresse ; il tenait un état de maison magnifique ; on citait le luxe de ses fêtes , la beauté de ses équipages et la somptuosité de son mobilier. Je ne crus mieux faire que de placer mes fonds entre ses mains.

» Cette opération terminée , je me livrai au genre de vie que j'avais choisi. Jane avait les goûts simples ; une promenade aux Tuileries , une excursion a la campagne, une partie de spectacle , la rendaient hetoreuse. Partout elle était admirée ; mais elle fuyait les regards, et concentrait dans un chaste amour toutes ses félicités.

Six mois se passèrent ainsi dans l'union la plus intime. Cependant des bruits sinistres commençaient a circuler. J'appris avec terreur que M. Dickson était sur le point de déclarer sa faillite. Je courus a son logis , je le trouvai seul dans son cabinet, et je lui exprimai mes craintes « Tranquillisez-vous , me dit-il , voila des valeurs qui répondent de votre créance ; mais j'ai besoin d'être seul. Vous voyez que je ne vous ai pas oublié. » Je pris le portefeuille qu'il me présentait, j'examinai les effets qui me parurent solides et je me retirai avec la joie d'un homme qui vient d'échapper au naufrage.

» On sut deux mois après que M. Dickson avait disparu, il manquait pour plusieurs millions; on l'accusait de manœuvres frauduleuses- mais je n'avais point de raisons de lui adresser des reproches, et je me renfermai à son égard dans un silence absolu.

» Quelques jours après cette catastrophe, je présentai a l'escompte une des lettres de change que j'avais reçues de M. Dickson. La somme me fut remise et je revins tranquillement auprès de Jane qui avait partagé mes alarmes, et qui jouissait de ma sécurité.

» Le lendemain, a cinq heures du matin je fus réveillé par Patrick Fergus , qui m'annonça qu'on frappait à la porte de notre appartement. Je lui ordonnai d'ouvrir. Plusieurs hommes se précipitèrent dans ma chambre; ils

étaient conduits par un commissaire de police qui me signifia Tordre de mon arrestation. Je me levai sur-le-champ et m'habillai. On me représenta la lettre de change que j'avais mise, la veille, en circulation , et que je reconnus ; elle portait de fausses signatures. Je voulus entrer en explication. « Vous vous justifierez devant l'autorité compétente, me répondit froidement le chef de cette escouade; je ne suis chargé que de vous mettre en lieu de sûreté. Préparezvous a me suivie. » Pendant ce colloque, Jane s'était évanouie. Je la pris dans mes bras; je voulus lui donner des secours; je l'appelai des noms les plus tendres. « Finissons ces vaines lamentations, me dit insolemment l'agent de police, il faut venir en prison. » Un sentiment de fureur s'empara de moi. « Misérables, leur dis-je, est-ce ainsi que vous respectez l'humanité?— Tombons sur cette maudite canaille , me dit Patrick Fergus, en anglais, et faisonsleur voir ce que valent deux braves enfans d'Erin. » A ces mots, sans attendre ma réponse, il saisit de son bras nerveux et terrassa un de ces hommes de proie. Il n'était plus possible de reculer, et, faisant usage des forces que me donnait le désespoir, nous repoussâmes facilement cette cohue épouvantée. Patrick Fergus jeta même sur l'escalier le commissaire de police qui roula jusqu'au bas des degrés. Nous rentrâmes dans l'appartement; je fermai la por-

te; et je courus vers Jane. Elle ouvrit les yeux et poussa un cri de joie en me revoyant. Je lui fis part de la situation où j'étais, des périls dont nous e'tions menacés, je l'exhortai a la fermeté'. « Je suis victime d'une erreur, lui dis-je; il est impossible qu'on ne me rende pas justice. Si nous sommes privés de notre fortune, j'ai des bras et du courage, je travaillerai pour toi; je travaillerai avac délices; je te consacrerai tous les instans de ma vie ; et les cœurs ouverts aux douces affections d'une tendresse mutuelle envieront encore notre bonheur. »

» Pendant ce temps , la force armée était accourue. On enfonçait les portes « Toute résistance est inutile , » dis-je a Patrick Fergus , qui frémissait encore de fureur. Je me présentai a un officier qui, en jetant les yeux sur Jane, fit un mouvement d'admiration. « Je conçois , me dit-il , votre répugnance a quitter une femme aussi charmante. J'ai ordre d'employer la force pour vous arrêter; mais un officier français connaît les égards qui sont dus au malheur et a la beauté : donnez-moi votre parole d'honneur de ne faire aucune tentative d'évasion, ainsi que ce sauvage qui vous accompagne, et j'aurai pour vous tous les ménagemens compatibles avec mon devoir. » Je consentis a tout; je m'arrachai avec effort des bras de Jane, et nous fûmes conduits a la prison de la Force. On nous mit au secret.

» Ce ne sont pas des hommes, ce sont des

6o SUITE DU PRISONNIER

démons qui ont inventé les secrets des cachots. Qu'on se figure un malheureux captif, dans une enceinte e'troite et souterraine , n'ayant , pour se reposer, qu'un peu de paille humide , privé d'air et de lumière, séparé du monde entier. Pour peu qu'il ait d'activité dans l'imagination , de faiblesse dans l'esprit, son cachot se peuple de fantômes efTrayans ; des idées sinistres l'obsèdent sans cesse ; son sommeil est assiégé de terreurs. Traité en criminel , son innocence ne peut le rassurer. La cruauté des hommes lui défend d'espérer leur justice. Que les heures s'écoulent lentement dans ce lieu de ténèbres et d'horreur ! La course du temps semble arrêtée : une journée dans ces cachots est un siècle de douleur.

» Voilà ce qu'il est bon d'apprendre a ces hommes qui vantent leurs institutions sociales; qui s'applaudissent de ce qu'ils nomment leur civilisation, et qui sont encore tout couverts des flétrissures de la barbarie.

» Je passai deux mois au secret sans qu'on m'en expliquât les motifs. Pendant deux mois j'interrogeai vainement l'homme inflexible qui m'apportait toutes les vingt-quatre heures un vase d'eau bourbeuse et un morceau de pain grossier ; je n'en pus arracher une parole. L'image de Jane en proie a la misère , peut-être au désespoir, était devenue chez moi une idée fixe. Je la contemplais, comme si elle eût été

DE NEW- YORK. 6l

près de moi, baignée dans ses larmes, implorant sans fruit le secours du ciel et la pitié des hommes. Quelquefois , je la voyais mourante , et m 'appelant a elle pour lui fermer les yeux. Une sueur froide coulait de mes membres engourdis. Je ne pouvais ni pleurer, ni gémir ; un bras d'airain semblait enchaîner toutes mes facultés. Je ne sortais de ces visions terribles que pour me livrer à de vains accès de fureur ; je maudissais la vie, je maudissais l'espèce humaine et son incroyable férocité.

» Enfin, je parus devant un juge dont les traits immobiles annonçaient un froid mépris pour les peines de ses semblables. J'exposai nettement les détails de mes affaires avec M. Dickson; je fis connaître le piège qu'il m'avait tendu et dans lequel j'étais tombé. On venait de découvrir sa retraite et de le saisir. Son témoignage me fut favorable ; on nous rendit la liberté.

» Patrick Fergus était sombre et rêveur. « Suis-moi, lui dis-je , nous ne nous quitterons plus. » J'aperçus au même instant une jeune femme vêtue de noir qui s'avançait en silence vers la porte de la prison. Un voile couvrait ses traits ; elle s'assit sur une pierre et reposa sa tête sur ses mains. Je fus saisi d'une vive émotion. « C'est elle I m'écriai-je. » A ces mots, elle lève la tête, écarte son voile précipitamment, et tombe dans mes bras. C'était Jane que,

dans un autre temps, j'aurais a peine reconnue. Elle e'tait d'une pâleur mortelle ; des torrens de larmes avaient creusé ses joues, et je crus voir dans ses yeux quelques signes d'une raison égarée. « Est-ce bien vous? me dit-elle, depuis long-temps je vous attendais. Que faisiez-vous loin de moi? Je voulais entrer, on m'a repoussée de cette porte que je venais chaque jour arroser de mes larmes. Voyez-en les traces? — Nos malheurs sont finis, ma chère Jane, lui répondis-je ; ne songeons qu'au plaisir de nous revoir. — Le plaisir! Que voulez-vous dire? reprit-elle... Le plaisir !... je ne vous comprends pas. » Je lui tenais la main , et je m'aperçus avec effroi qu'elle était atteinte d'une fièvre brûlante. Je fis appeler une voiture, et nous nous rendîmes a notre appartement dont le loyer avait été payé d'avance pour une année. » J'envoyai sur-le-champ chercher un médecin qui confirma mes craintes. Jane était sérieusement malade; nous lui prodiguâmes les soins les plus actifs \ mais j'étais sur le point de manquer de ressources. Patrick Fergus s'approche de moi, et me dit : « Voilà deux cents livres sterling que je dois a la générosité de madame Baxter ; en vous les rendant , c'est une dette que j'acquitte. Vous m'avez dit que nous ne nous quitterions plus ; ainsi, c'est entre nous a la vie et a la mort. » Je fus touché de ce dé- Vouement, et, le croiriez-vous ? il ouvrit une

source de pleurs que je croyais tarie, « J'accepte ton offre, lui dis-je, elle rétablit entre nous l'égalité : tu seras désormais mon ami. » Il y avait une ame d'homme sous cette figure repoussante ; combien d'ames de tigres animent des formes gracieuses, et qui ont reçu le poli de la civilisation !

« La fièvre de Jane s'affaiblit ; elle rentra dans le plein exercice de sa raison ; mais elle avait essuyé un choc si violent, qu'elle tomba dans un état de langueur. Je ne la quittai pas, je veillais sans cesse auprès d'elle, je me nourrissais d'espérances trompeuses. Elle connaissait mieux que moi sa situation. « J'ai eu le cœur brisé, me disait-elle, la douleur a flétri mon existence. Je regrette de vous quitter , je voudrais vivre pour vous 5 mais ma destinée était d'être malheureuse, et je ne puis lui échapper. » Je m'efforçais de lui donner du courage, je crus même un jour que je conserverais un si précieux trésor; elle semblait avoir repris des forces, ses joues s'étaient colorées , ses yeux brillaient d'un vif éclat, mais c'était une flamme expirante. Mon imagination se refuse a décrire ce dernier travail de la mort qui nous sépare du monde visible. « Nous nous reverrons un jour. » Telles furent ses dernières paroles ; elle mourut daus mes bras. Il me sembla que tous les liens qui m'attachaient a la société étaient rompus ; il n'y a point de langage pour exprimer de telles douleurs.

» Patrick Fergus ne m'abandonna point. Un instinct d'humanité lui apprit a ne point me troubler dans mes sombres méditations; mais il prévenait tous mes besoins, il me suivait dans mes courses solitaires, et je le trouvais toujours près de moi quand l'occasion l'exigeait. Je passai un mois dans cet état d'abattement. Un jour , mon fidèle compagnon se plaça devant moi ; j'aperçus aisément qu'il avait envie de m'adresser la parole; je l'invitai a rompre le silence , et il me dit :

« J'ai de fâcheuses nouvelles a vous apprendre. Nous allons manquer d'argent , et je ne sais ce que nous deviendrons dans ce maudit pays où il faut payer jusqu'à un verre d'eau ; j'aimerais mieux vivre chez les Indiens. »

» L'effet de ces paroles fut de me réveiller comme d'un profond sommeil; j'envisageai d'un coup d'oeil toutes les difficultés de notre position ; mais Fergus ni moi nous n'avions d'industrie. Je sentis qu'ayant épuisé les ressources de ce fidèle serviteur, mon devoir était de le faire vivre. Je lui dis que je réfléchirais aux mo}rens de pourvoir a notre subsistance. » Le temps presse, ajouta-t-il, voila notre dernière guinée. »

» Pendant deux jours je cherchai avec attention ce que je pouvais faire pour sortir de l'abîme où j'étais plongé ; je ne trouvais rien de satisfaisant. Cependant les besoins pressaient , et

rions étions sur le point de manquer de pain. Que faire dans une telle extrémité? Mille partis violens s'offraient a ma pensée, je les rejetais avec horreur 5 implorer la pitié des hommes , je savais ce que valait cette pitié ; mourir, c'était tromper un homme qui avait compté sur mon appui; je ne pouvais disposer de moi-même sans son aveu.

» Je lui communiquai ces réflexions. « Par saint Patrick , me dit-il , je serais moins embarrassé que vous ; j'ai rencontré hier un ancien smuggler des Pyrénées, que j'ai connu dans mes voyages, et qui m'a proposé de prendre parti avec lui. On fait de bonnes affaires sur les. frontières d'Espagne; il faut mettre quelquefois le sabre a la main ; mais ce n'est pas la ce qui peut nous effrayer. »

» Mes principes de morale n'étaient point assez purs pour que je visse dans ces expéditions de contrebande autre chose que le transport d'une marchandise d'un lieu a un autre ; j'avais besoin de mouvement; l'idée de respirer l'air des montagnes , d'exercer librement mes facultés d'homme souriait a mon imagination ; la perspective même des dangers était une séduction. « Es-tu sûr de ton homme? » dis-je à Patrick. « Comme de moi-même , répondit-il , c'est le plus honnête smuggler que j'aie vu de ma vie. Sa réputation est faite depuis long-temps, il vous flaire un douanier comme un chien couchant

une perdrix, et il va au feu comme une frégate double'e en cuivre. » « Eh bien , lui dis-je , puisque nous sommes hors de la socie'té , ne dépendons que de nous-mêmes. Engageons -nous ensemble ! »

» Fergus , a ces paroles , fut transporté de joie. « Je n'aurais pas voulu vous quitter , me dit-il; mais me voila dans mon élément. Dans vingt-quatre heures il faudra partir. Un dépôt de marchandises d'Angleterre nous attend a quelques milles de Gavarnie. Nous les ferons entrer en dépit de tous les chiens de garde de la frontière. »

» Je vis notre nouveau compagnon. C'était un Basque nommé Michel , qui me parut trèsrobuste , et qui était d'une agilité surprenante ; il fut ravi de notre résolution. Comme il faisait la contrebande pour le compte de quelques maisons de Paris , il avait touché des fonds, et nous mit en état de faire nos préparatifs*

» Notre voyage se fit sans accident. Je me trouvai plus a l'aise sur les flancs de ces Pyrénées qui représentent la nature dans un état de convulsion. J'aimais a y passer les nuits ; a voir les nuages s'élever comme un rideau humide , et découvrir aux premiers rayons du soleil les grandes scènes des montagnes. Je marchais sans crainte sur le bord des précipices ; j'escaladais les roches brisées; et, parvenu au sommet de quelque pic isolé, je levais les yeux au ciel

comme si j'avais eu l'espérance d'y voir une e'pouse che'rie ; car l'image de ma pauvre Jane e'tait toujours présente a ma pensée, et je répétais souvent ses derniers mots : « Nous nous rev errons un jour. »

» Nous évitâmes heureusement les villages français , et nous eûmes bientôt atteint le territoire espagnol. Le dépôt de marchandises que nous devions faire pénétrer en France était caché dans uu village où nous fûmes reçus avec mystère. J'appris que la contrebande par mer était devenue si difficile qu'on avait été forcé de l'organiser sur terre. Nous attendîmes deux jours l'instant favorable pour commencer notre opération. Tout était préparé ; nous étions au nombre de quinze pleins de résolution et bien armés. Michel commandait la troupe. Les marchandises furent placées sur des mulets et nous nous mîmes en marche. Le silence le plus profond régnait parmi nous. Nous entrâmes par la brèche de Roland; et, après avoir tourné le village de Gavarnie, nous prîmes la direction des hauteurs de Marboré. Le jour commençait a poindre lorsque Michel nous commande de faire halte. «J'ai entendu quelque bruit, nous dit-il, je crains que le secret de notre expédition ne soit connu. >» Comme il achevait ces mots, je distinguai une douzaine d'hommes armés qui s'avançaient vers nous. « Nous les repousserons , nous dit Michel ; que chacun fasse son devoir ; après le premier

coup de feu , tombons sur eux le sabre a la main ! » Le champ de bataille e'tait terrible ; nous avions à droite et a gauche des pre'cipices où tombaient de bruyantes cascades , où mugissaient de rapides torrens. Nous étions entre le glaive et l'abîme. Cette situation nouvelle pour moi ne m'ôta rien de ma fermeté'. Qu'avais-jea regretter dans la vie ?

;> L'ennemi commença le feu et nous reçut avec intrépidité'. Nous eûmes cependant l'avantage. Plusieurs de ses hommes étaient tués ou hors de combat; il commençait a reculer lorsque de grands cris nous avertirent que nous étions coupés. Un détachement de grenadiers vient nous mettre entre deux feux. Nous ne pensâmes plus qu'a vendre chèrement notre vie. Patrick Fergus , qui ne m'avait pas quitté un seul instant, et dont j'avais admiré le sang-froid et la bravoure, renversé, et plus heureux que moi roula au fond de ces abîmes dont l'œil n'osait mesurer la profondeur. J'avais été blessé et je m'efforçais de suivre le seul ami que j'eusse connu sur la terre ; mais je fus saisi par un soldat et je ne pus mourir.

)> Voilà l'esquisse rapide des événemens de ma vie. Je connais le sort qui m'est réservé ; il est cruel , et je sens quelquefois que je n'étais pas né pour le subir. Je n'ai pu vaincre la fatalité qui s'est attachée a mes pas. Partout la société a offert des obstacles inconcevables au

développement de mes facultés. Je ne saurais dire pourquoi ; mais il me semble que, si j'avais rencontré de sages conseils et l'intérêt dû au malheur , j'aurais pu tenir un rang honorable dans le monde. Mais, c'en est fait, plongé au fond d'un cachot , je ne reverrai la lumière que pour subir une mort ignominieuse. Puisse-t-elle racheter mes fautes! puisse-t-elle apprendre aux hommes a mettre l'humanité dans leurs lois , la pitié dans leurs institutions ! »

Lorsque nous eûmes achevé cette lecture , Fitz-Allan me dit. « Pauvre Baxter! il vivrait encore , il vivrait en paix , si le hasard , au lieu de le retenir dans la fange européenne , l'eût conduit aux États-Unis. Ces conseils , cette pitié dont il parle lui auraient été prodigués ; il aurait acquis des idées plus justes sur les devoirs de l'homme 5 la bienfaisance aurait soudé les plaies de son cœur. Le droit de condammer sa mémoire m'est interdit 5 j'ai été agité comme lui de passions violentes, et, si j'étais tombé dans les mêmes mains, j'aurais sans doute fini comme lui. J'ai voulu revoir l'Europe, je commence a m'en repentir , je n'aperçois sous de brillans dehors que bassesse et corruption. Vous êtes des barbares ; il n'y a de civilisation que dans le Nouveau- Monde que vous dédaignez , et qui sera un jour votre guide et votre modèle.

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N°. xxiii. — 12 juin 1824.

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