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LES RESS. DE LA PRISON

I auce : voilà le père Blin , qui a subi uu mois de prison à Sainte-Pélagie pour avoir voulu danser le mardi-gras.

M". VIII. — l'j cwril 1823.

HUITIÈME COxNSOLATlQN.

11 n'est point de misères altaclu'es a la condition liuniaine qui ne soient accom|iagnees Ue ces cousulatious qui, en les adoucissant , en proiiTunt la nécessité- liicoLE.

O slavery! slaveryl disguise thysaij as ihou willy ihou a biller thing.

Sterne.

(Servitude, servitude, déguise -toi comme tu voudras, tu es une chose amère. )

Quand je pense que la plus grande mollié du monde est plongée dans un affreux esclavage, qu'en Europe seulement deux ou trois cent mille hommes, au moment où j'écris, achèvent de mourir au fond des ca-

chots,je me crois libre à Sainte-Pélagie , et les réflexions où mon esprit s'abandonne ne naissent point d'un pénible retour sur moimême.

Hier soir , assis près de ma fenêtre , qu'avec un peu plus de mauvaise humeur j'appellerais mon soupirail , je voyais s'éteindre les dernières clartés du jour, et je regardais à travers mes barreaux ce ciel dont je ne découvre plus qu'une si petite partie. Les juges ont beau faire , on n'enchaîne point la pensée; la mienne avait pris son essor , et parcourant, comme dit Milton, la conccwité de ce dôme aérien , en un moment ramena près de moi des hommes de tous les pays et de toutes les couleurs, qu'elle rapetissa, comme les diables de Milton , pour les faire entrer dans mon étroit Pandemonium.

A mesure qu'ils se présentaient , je rangeais le long de mes quatre murailles , sans égard à la couleur de leur épiderme, des

Caffres, des Italiens, des Tartares , des Turcs , des Brésiliens , des Grecs , des Patagons, des Persans; et passant ensuite la revue du genre humain dans la personne de ses représentans, je fis à chacun la même question : Etes-vous libre ?

— Très -libre, me répondit l'Italien, pourvu que je me rende chaque jour alla Madona ; que je ne fasse œuvre de mes dix doigts, pour nourrir ma famille , les dimanches et les jours de fêtes, c'est-à-dire un grand tiers de l'année; et que je n'entre point chez moi quand je trouve à la porte les sandales du père Carrerelto.

— Je suis bien plus libre, me dit un homme coiffé d'un turban , car je puis insulter un Franc ou tuer un Grec lorsque la fantaisie m'en prend, et choisir entre le cordon et le cimeterre quand Sa Hautesse a besoin de ma tête pour orner les murs du sérail.

— Il n'y a de liberté , interrompit un ha-

1^6 LA LIBEPiTÉ.

bitant du Tliiljet, qu'aux lieux où règne le Daïly-Lama; jamais de révolution dans mon pays, jamais de guerre de succession, attendu que, par la grâce de Bouda, nous avons un roi qui ne meurt jamais, et dont les bonzes exercent la puissance de la manière du monde la plus paternelle ; pourvu que nous versions exactement les quatre cinquièmes de notre revenu dans la caisse du couvent ministériel; que nous enrôlions tous nos eufans mâles parvenus à l'âge de seize ans , dans l'armée permanente que les bonzes régnans entretiennent sur les frontières du Mogol et de la Cliine; pourvu que nous recevions avec un profond respect, et que nous jurions de mourir pour conserver la décoration du sacliet lorsque le grand Lama veut bien nous en décorer; pourvu que nous travaillions trois jours par semaine au profit de l'immortel , cVst-à-dire des cinq cents ministres à longue barbe qui le représentent; pourvu que nous ne mangions la

chair d'aucun animal ruminant, et que nous nous rendions trois fois par jour à la grande pagode, nous sommes libres comme l'air, et nous sommes sûrs, après notre mort, de passer dans le corps d'une vache, ou tout au moins dans celui d'une chèvre.

— Quelle liberté! s'écria un habitant du nord de l'Europe; parlez-moi de celle dont nous jouissons sur les bords de la Sprée. Revêtus de l'uniforme en sortant du maillot, aucun peuple ne peut se vanter de faire aussi bien l'exercice. Dans ces derniers temps notre jeunesse , un peu trop fortement imbue des préjugés de l'école , s'est avisée de croire qu'il y avait une autre industrie que celle de manier le mousquet, une autre liberté que celle de tuer ou de se faire tuer pour transformer un marquisat en royaume , et qu'après tout l'honnne pouvait bien avoir une autre destination sur la terre que celle de marcher au pas et d'exécuter la charge en douze temps ; mais cette

révolte Imberbe n'a pas eu de suite, et nous sommes toujours le peuple le plus libre , c'est-à-dire le mieux discipliné de l'Europe.

— Si par liberté vous entendez l'obéissance passive , interrompit un Chinois , nous sommes en droit , je pense , de nous proclamer le peuple le plus libre de la terre. Confucius a dit qu'il n'y avait pas de liberté là oii il n'y avait pas de lois ; or , nous avons plus de lois que toutes les nations ensemble ; nous avons des mandarins sans nombre pour les faire exécuter : donc il y a plus de liberté chez nous que partout ailleurs.

L'excès de la population pouvait devenir un embarras pour notre gouvernement paternel, nous sommes libres d'exposer nos enfans sur les bords du fleuve Jaune.

Nos femmes ont les passions vives , et s'accommoderaient assez mal de la vie sédentaire à laquelle nos lois et le soin de no-

tre honneur les contraignent; nous sommes libres de lier les pieds de nos filles , dans leur enfance , de manière à leur en ôter l'usage à l'âge oîi elles pourraient en faire abus.

Notre grand roi Fo-Hi a défini la liberté l'ordre joint à la politesse , et c'est par-là que se distingue la nation chinoise. Quel étranger n'est pas frappé d'admiration en traversant les rues et les marchés de Kanton et de Pékin, au milieu d'une foule immense distribuée sur deux files qui marchent gravement en sens contraire , sans qu'aucun bruit , aucun embarras signalent leur passage. Si par hasard quelque étourdi dérange un si bel ordre , le mandarin de police , escorté de ses quatre bourreaux, est toujours là pour faire justice. Amené devant le juge ambulant qui s'accroupit dans la rue , sur un coussin qu'on porte derrière lui , le délinquant est dépouillé jusqu'à la ceinture et reçoit sur les épaules autant de dizaines de

ToM. I. Les ffenniles , 5=. édit. H

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coups de chambouc que le magistrat lève de doigts pendant rexécwtion. IjC patient se rhabille, salue le porte-chambouc, baise la main du mandarin de police, et se retire. Tout cela se passe , de part et d'autre, avec une politesse , un calme qu'on ne saurait trop admirer.

— Tais-toi , vil esclave, s'écria un Maratte en brandissant sa sagaie; c'est bien à toi , peuple conquis par quelques hordes de Tartares , qui ne sais te défendre qu'en élevant des murailles , et que l'en gouverne avec le bâton , qu'il convient d'élever la voix quand il est question de liberté ! Les hommes libres sont ceux qui choisissent leurs chefs , qui font trembler leurs voisins , qui ne connaissent de lois que celles de la nature , la force et le courage ; les hommes libres ce sont les plus hardis pirates et les meilleurs cavaliers du monde ; ce sont les JMarattes : il est vrai que notre Pesha a le droit de vie et de mort sur la

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nation entière ; mais cet excellent prince n'en use jamais , et s'est contenté jusqu'ici tle louer une partie de ses sujets , sur le pied d'une roupie par tête, à nos amis les Anglais qui ont la prétention d'être encore plus libres que nous.

— Puisque cette espèce d'hommes, interrompit dédaigneusement l'insulaire européen , a eu l'insolence de parler du peuple anglais , à propos de nos stipendiai res du golfe Persique , je veux bien prendre la peine de prouver ici non-seulement qu'il n'y a de liberté que dans les trois royaumes , mais qu'il ne peut y en avoir ailleurs , car tel est notre bon plaisir. Personne ne niera, j'pspère , que la liberté moderne n'ait pris naissance dans notre île, et que le titre de majesté, donné au peuple anglais par lord Chatam ne soit la conséquence de sa souveraineté proclamée d'un bout du monde à l'autre par la victoire. Si nous avons conservé à notre chef le nom de roi , qui dé-

plaisait tant aux Romains , nous avons su limiter sa puissance par des lois dont il est le premier sujet : nous vivons sous l'empire d'un gouvernement représentatif dont la force résulte d'ime sage balance des trois pouvoirs qui le constituent, et nous jouissons avec un trop juste orgueil de la liberté que nous avons conquise , pour permettre qu'aucune autre nation entre en partage d'un pareil bienfait.

On m'objectera peut-être des faits qui démentent chaque jour des droits dont nous sommes si fiers ; on me demandera ce que c'est que la liberté dans un pays où deux ou trois familles se sont rendues maîtresses du« gouvernement , où se sont réfugiés tous les préjugés, tous les abus de l'aristocratie, où la souveraineté du peuple se borne aux saturnales des hustings^ où le citoyen qui se promène au bord de la Tamise peut être pressé par quelques matelots ivres , et , sur l'ordre d'un agent subalterne de l'amirauté ,

embarqué sur un vaisseau qui le transporte à l'autre extrémité du monde au cri de Rule Britannia.

On me demandera ce que c'est que la liberté dans un pays où la loi à'habecis corpus n'empt'cbe pas qu'on ne soit jeté en prison pour une dette de cinq scbellings , à la première demande d'un créancier auquel vous serez libre en sortant de prouver qu'il ne lui en est dû que trois. On me fera peut-être une foule de questions de ceXXe nature. Au lieu d'y répondre , je dirai que nous sommes libres, nous autres Anglais, d'assommer un candidat ministériel, de boxer dans la rue avec un pair d'Angleterre, de vendre nos femmes au niarcbé, et de casser les glaces de la voiture du roi allant au parlement.

Je ne crus pas pouvoir me dispenser de prendre la parole après ce représentant de sa majesté bretonne. N'en déplaise au gentleman , dis-je en élevant la voix , s'il est

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vrai que la liberté soit le fruit de la plus haute civilisation, des plus anciens souvenirs , et Je la gloire la plus élevée à laquelle aucun peuple ait jamais atteint , la France doit en être la terre classique.

C'est la liberté qui présidait il y a trois mille ans à la fédération des républiques gauloises, et qui consacrait la yv^m-e du serment autour de laquelle se réunissaient leurs députés ; c'est elle qui présidait aux assemblées du champ de mai , et qui élevait le pavois où le plus brave était porté, consensu populi. Quelques siècles du régime féodal l'avaient exilée du sol français : mais la philosophie et la victoire ont ramené la liberté dans sa patrie ; elle y règne sous l'empire d'une charte constitutionnelle où les devoirs du prince sont dictés, où ses droits et ceux du peuple sont garantis : parmi nous les hommes sont parfaitement égaux devant la loi, les impôts sont également répartis, les ministres sont responsa-

hles , le pouvoir judiciaire est intlé{Deudant, les juges sont inamovibles, et tout citoyen qui aime son pays, qui contribue à sa prospérité par quelcjuc industrie ou quelque talent, qui l'honore par quelque vertu , vit heureux , libre et considéré sous la protection des lois.... A ces mots un grand éclat de rire partit de tous les coins de ma chambre; mes hôtes disparurent tous , et leurs voix réunies répétaient, en se perdant dans les airs : il est a sainte-pélagtk !

N°. IX. — 28 avril i%iZ.

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