‹ Les héros de la YellowstoneChapitre 3 sur 3 · XV11L · texte numérisé non relu

XV11L

Chacal et Couguar

Chacal et Couguar

Mahawk et Médora se faisaient peu à peu à leur existence nouvelle et semblaient prendre goût à la civilisation. Leur costume n'étonnait pas les passants, dans cette ville de Butte City qui était le rendez-vous de toutes les races et de toutes les couleurs, depuis les Irlandais jusqu'aux Chinois. On y rencontrait beaucoup d'Indiens qui faisaient le trafic des peaux de bêtes.

Ils pouvaient se promener librement et s'initier peu à peu à la vie des blancs. Médora se plaisait à flâner dans Main Street, à regarder les magasins, dont les devantures l' éblouissaient, et où Mme E vert s lui avait acheté des étoffes et des parures qui la rendaient fière et coquette. Elle aimait à orner de fleurs son corsage ; elle avait appris à porter des chaussures

et à s'asseoir sur une chaise. Son goût pour Fonteneille n'avait pas diminué, mais n'avait pas été gêné par l'intimité de plus en plus étroite qui unissait le jeune homme à la jolie Elsy. Dans sa candeur de sauvagesse, elle n'eût jamais pensé à voir une rivale dans cette jeune fille qui lui paraissait tellement supérieure, qu'elle ne songeait pas à se comparer. Elle subissait l'écrasement de sa race, et Elsy avait hérité de son dévouement à son nouvel ami. Elle les réunissait tous deux dans son respect irraisonné. Par un instinctif besoin de protection, elle s'était rapprochée de Mahawk, devenu son vrai et son seul soutien. Comme des compatriotes à l'étranger se sentent plus étroitement attirés l'un vers l'autre, les deux Indiens formaient une tacite coalition en face des envahisseurs, dont ils attendaient leur seul salut, car ils se rendaient compte que les dernières tribus libres ne résisteraient pas longtemps aux forces écrasantes de l'invasion blanche. Leur avenir était dans la soumission. Elle leur éviterait le massacre, la ruine, la déportation dans ces réserves indiennes, où les vaincus s'abâtardissaient après les derniers efforts d'une vaine résistance. On leur avait promis de les établir et de leur assurer une existence libre, préférable à la servitude déprimante des « réservations ». Ils se marieraient et iraient tenir quelque commerce dans les riches Cités de l'Est, où on leur assurait qu'un Indian Store réussirait. Ils savaient orner de perles des pièces de cuir, fabriquer des armes, assembler des plumes en ornements exotiques ; ils connais-

saient les tribus qui leur procureraient pour les revendre des fourrures et des peaux. Ils vivraient agréablement en monnayant en faveur des touristes, des curieux et des passants, le souvenir des habitants primitifs de l'Amérique. Eux-mêmes en étaient les types pittoresques et, dans une ville comme Niagara Falls, où défilent les visiteurs des Deux-Mondes, ils pourraient faire souche d'Indiens modernisés. Ils en rencontreraient d'autres qui s'étaient établis là-bas et qui vivaient en communauté, comme les Chinois à Butte. Ils gagnaient leur vie avec leurs travaux de cuir perlé, et les dimanches ils reprenaient le costume national, le diadème de plumes continué par la longue échine hérissée, pour parcourir les rues de la ville en processions originales, qui étaient pour beaucoup dans l'attrait et la richesse des villes visitées par les touristes.

Ils se promenaient souvent hors de la ville en faisant ainsi leurs projets de fiancés.

Yers la fin d'une belle journée, ils flânaient tous deux hors des faubourgs en regardant au loin les hautes montagnes, qui avaient été une si faible barrière aux incursions des blancs. Une grande mélancolie gonflait leurs pauvres cœurs opprimés. Ils s'étonnaient de cette loi du plus fort sous laquelle leur race pliait. Leur pensée se reportait vers les aïeux, qui occupaient librement et fièrement ces régions à présent couvertes de cités et d'intrus. Quelle misérable injustice les supplantait et les supprimait au nom d'une chimérique civilisation?

Quel mal faisaient-ils? N'avaient-ils pas droit au soleil et à la terre autant que leurs vainqueurs? Mais, surtout, par quelle iniquité les races d'Europe avaient-elles prospéré, pourquoi avaient-elles élargi et armé leur intelligence de façon à conquérir les progrès et les moyens de domination refusés à leur pauvre race rouge d'arriérés ? Quelle puissance avait édicté cette partiale répartition de ses bienfaits, choyant les uns et déshéritant les autres? Pourquoi les blancs savaient-ils se servir de canons et d'armes perfectionnées, fouiller le sol et en extraire des richesses, commander aux éléments, domestiquer la nature et tirer tout à eux, au détriment d'êtres inoffensifs qui vivaient heureux et ne les appelaient pas? La terre était-elle donc si petite que le trop-plein dût chasser de leur foyer et de leurs huttes les fils de générations sans nombre? Pourquoi leur race était-elle mise au ban de l'humanité?

Comme ils cheminaient tristement, ils virent un Indien qui venait à leur rencontre. C'était Folsom, l'âme damnée de Pearl, qui rôdait pour rapporter à son maître des renseignements sur la situation des E verts.

Mahawk l'avait connu jadis, quand il n'avait pas encore quitté la tribu des Assiniboines pour aller vivre dans l'Est. Sa vue réveilla en lui une vieille rancune. Un jour de chasse, Folsom avait dérobé des martres que Mahawk avait déposées au pied d'un

arbre pour les reprendre plus tard ; il les avait vendues, puis avait disparu, ayant suivi Pearl.

En apercevant Mahawk, il rebroussa chemin, il fit mine d'éviter une fâcheuse rencontre. D'un bond, l'autre fut près de lui ; il paraissait de fort méchante humeur. Il demanda sévèrement :

— Pourquoi fuis-tu? Ta fuite est un aveu. Folsom protestait, très gêné. Médora connaissait

toutes les embûches qu'il avait préparées contre les Everts. Elle dit :

— L'heure de la justice vient à pas lents, mais elle vient.

— Je devrais t'abattre comme un couguar, Folsom, car tu déshonores notre race par ta fourberie à l'égard de tous. Défends-toi, Médora jugera qui a le plus de courage.

La jeune fille, habituée à ces rixes, s'assit sur un tronc d'arbre, comme pour le spectacle, et elle chantait à demi-voix le chant de guerre des Nez-Percés :

« — Mon ami est allé au combat et la bravoure » illuminait son clair regard.

» Souple comme le renard, habile comme le » castor et fier comme le loup, il a marché droit au » danger, le danger a eu peur de ses yeux, et le » danger a reculé.

» Mon ami a pensé à son amie en combattant et » son bras a été invincible, car la lâcheté éloigne le » cœur des femmes.

» Tl a frappé l'ennemi au cœur et le sang a rougi

» son bras, pareil à l'eau mystérieuse qui coule des » montagnes où habitent les (iénies.

» Et il m'a rapporté les armes des vaincus pour » que je les suspende aux roseaux de ma case.

» Et ma case est devenue la sienne, parce que je » l'ai aimé pour son courage, qui fait le combattant » beau comme un fils des dieux.

» La lune a souri à sa victoire et elle a caressé la » chevelure noire du guerrier avec ses rayons » d'argent.

» La force qui fait mouvoir les astres a passé dans » le bras de mon ami... »

Mahawk et Folsom luttaient sur la poussière de la prairie ; leurs mains étaient armées du long couteau à manche de corne que les indiens tiennent passé dans la sangle de leurs sandales, le long de la jambe. Eolsom, plus rusé que fort, avait saisi son revolver, dont son adversaire l'empêchait de faire usage en lui tenant le poignet dans sa main gauche nerveusement serrée. Les combattants haletaient, dans un corps à corps frémissant. Soudain Folsom lâcha prise et tomba, la poitrine trouée d'un coup de couteau. Impassible, son vainqueur le laissa, tandis que Médora sans émotion retirait le poignard, l'essuyait sur la terre et le rendait à son ami, avec un sourire qui valait un compliment.

— Je n'aime pas qu'on me vole mes martres quand je les ai tuées, dit simplement Mahawk.

Ils reprirent paisiblement le chemin de Butte,

et le cadavre se roidit solitaire sur la rigidité du sol que le soir tombant faisait plus froid.

— Comme tu es beau et fort, disait Médora en l'admirant.

Ils étaient arrivés dans les faubourgs, entre les huttes de bois parsemées sur les terrains vagues. Les gens les regardaient, non pas tant parce qu'ils étaient indiens que pour le désordre de la tenue ensanglantée de Maliawk. Des mineurs accouraient, ayant découvert le corps de Folsom. Le meurtrier entouré, interrogé, ne fit nulle difficulté de convenir qu'il était l'auteur de cette mort. Il n'imaginait pas qu'il fût défendu de tirer soi-même sa vengeance, et il comprenait mal l'émotion qu'il constatait autour de lui. Des voix sympathiques le conseillaient :

— Il fallait te sauver!

— Tu aurais dxi le cacher!

— Tu as bien fait, c'en est un de moins!

Un détective arrivait. C'était Harris, le gros sournois qui avait si indélicatement fait arrêter Fonteneille et Portneuf.

— À la bonne heure, fit-il avec un méchant sourire, ils y passeront tous.

Et il mena Mahawk à la maison de police, au milieu des manifestations diverses de la foule, les uns approuvant que chacun se fît justice, les autres excités par l'espoir d'un alléchant lynchage.

— Quel dommage qu'il n'ait tué qu'un Indien! si ç'eût été un Blanc, on l'aurait fait griller.

— Etait-ce bien un Indien?

Makawk fut incarcéré, pendant que Médora stupéfaite courait se plaindre à Mme Everts pour cette arbitraire sévérité.

Annie partagea son indignation. Elle la faisait répéter :

— Il a fait cela? Il a tué Folsorn? Il a bien fait; il a puni un traître. Nous serons peut-être tranquilles

à présent.

Tranquilles? M. Everts admirait l'ironie de cet espoir au moment où trois des leurs étaient sous les verrous.

— Mais, papa, disait Annie, ce n'est rien. Il faut payer caution pour Portneuf et son ami. Quant à Maliawk, nous n'avons pas besoin de lui.

— Voilà qui est injuste, répondit Mme Everts, car tu sais quelle peine nous ferions à Médora si nous laissions son ami ici.

Conseil fut tenu dans le salon commun aux appartements de la mission. Tous furent d'avis qu'il convenait de délivrer leurs compagnons avant le départ. Mais le moyen? Aucun des prisonniers n'était officiellement des leurs, et on ne pouvait obtenir de Washington l'immunité pour un Indien, un Français et un fiancé. Faire le blocus de la prison ne pouvait être qu'une fantaisie d'imagination. Hayden et Norris se creusaient l'esprit. Le seul moyen était de payer caution : encore ne servirait-il qu'à élargir les prisonniers sans leur laisser la latitude de s'éloigner.

— Mais, c'est inextricable, s'écriait Annie.

— Dame, disait Norris, il faudrait au moins une intervention de la Providence.

A ce moment, on frappa à la porte.

— C'est la Providence qui frappe, dit Elsy.

Un nègre apporta une carte de visite pour M. Everts, annonçant qu'un monsieur était dans le hall de l'hôtel, demandant à être introduit.

— Qu'est-ce, demandèrent les dames?

M. Everts lut :

— Dr. Pearl.

Tous sursautèrent. On attendait la Providence et c'est le démon qui arrivait.

— Que faire?

— Que faire? dit Everts. Mais il n'y a pas à hésiter. Je vais le recevoir.

— Prends garde, père, recommandait Annie tremblante.

— Prendre garde à quoi? Il n'y a plus de lasso ici. Il ne faut pas se dérober devant un adversaire.

— Je prévois de nouveaux ennuis, dit tristement Mme Everts.

— Il vient, sans doute, réclamer pour la mort de Folsom, opinait Norris.

— Il n'y a qu'un moyen de savoir ce qu'il veut, conclut Everts, c'est de le lui demander.

Et se tournant vers le nègre :

— Faites monter, dit-il.

Il ajouta, en s'adressant aux siens et à ses amis :

— Laissez-moi avec lui.

— Il vient peut-être faire un mauvais coup, père, dit Elsy.

— Oli ! ici, nous ne sommes plus en pays inhabité, et il y a une justice pour les citoyens de la libre Amérique. Vous n'avez rien à craindre.

— Le ciel le veuille, ajouta Mme Everts; nous resterons dans la pièce voisine, tu nous appelleras, s'il le faut.

— C'est juré! Faites monter ce monsieur!

Les Chercheurs d'or

Les Chercheurs d'or

Dès qu'il eut reçu télégraphiquenient les instructions du colonel Wasliburn, le constable de Livingston fit mander Archibald Pearl pour lui notifier sa mise en liberté.

Pearl se présenta au commissariat où il était convoqué. Le fonctionnaire était occupé à interroger un nègre qui se plaignait d'avoir été frappé violemment par son patron avec une casserole.

— Voyons ton crâne, dit le commissaire. Tu mens ! il n'y a pas la moindre bosse.

— Oh ! dit le nègre, ce n'est pas mon crâne, c'est la casserole qu'il faudrait regarder !

Le commissaire interrompit son interrogatoire pour recevoir Pearl et lui annoncer qu'il pouvait aller librement où il voulait.

Pearl se prépara à rentrer aussitôt à Philadelphie, mais il voulut d'abord explorer la région qui confine à l'Idaho, et qu'il ne connaissait pas. Il la savait intéressante par ses mines d'or, auxquelles il fit une visite.

La folie de l'or, — le mot est vrai, — a bouleversé la région voisine de la Californie. C'est là qu'il faut aller pour revivre un instant le siècle des Galions et des Caravelles emportant vers l'Eldorado la nuée frémissante des Conquistadors. Pearl se promenait parmi une population d'énervés, de fiévreux, d'êtres secoués par les émotions de la cupidité en quête. Il n'était question que de nuggets, de diggers, de jumping, de placers, de Claim, de rush. Comme au temps de la Quête de la Toison d'Or, les légendes essaimaient et voletaient autour de ces cervelles en ébullition, troublées par l'appât d'un gain facile et colossal. On racontait qu'un orpailleur avait acheté en échange de son méchant cheval la mine de Livingston qui valait plusieurs millions. Pearl avait l'impression de marcher à travers un peuple de névrosés, de détraqués, — victimes secouées fébrilement par cette sorte de fièvre jaune. — Il y avait du fantastique dans tous les regards trop vifs, dans tous ces visages blêmes, que l'or semblait avoir teint de son ocre.

Pearl alla au cercle. On jouait gros jeu. On risquait de l'or, mais de l'or qu'on n'avait pas pris le temps de monnayer, de l'or en poudre, pesé sur de

petits trébuchets. Il entendait les conversations qui étaient celles d'une salle de déments. Enfoncés dans les larges fauteuils de cuir, les pieds très hauts, posés sur des barres, ces hardis chercheurs d'or, aux regards étranges, aux lèvres frémissantes, échangeaient leurs impressions, leurs souvenirs, leurs histoires, pour faire honneur à l'étranger. Nulle conversation n'était plus extraordinaire.

Celui-ci avait longtemps erré dans la montagne, le pic sur l'épaule. Pendant des semaines, il chercha en vain, interrogeant le roc et le sable. Il se perdit, épuisa ses provisions, et miné de fièvre sous l'ardent soleil, il s'étendit pour mourir. Un suprême ressaut de volonté lui fit tenter un effort désespéré; il se traîna, rampa, donna un dernier coup de pioche : l'or était là, il brillait devant ses yeux : le moribond se relevait roi.

D'autres évoquaient le temps, qui n'était pas si loin, où l'on risquait sa vie à déterrer de l'or. L'orpailleur était guetté à son retour par les Indiens et par les blancs qui l'assassinaient, pour le voler, au fond des forêts ; et ses meurtriers se partageaient ses sacs remplis de poudre d'or. Fallait-il traverser la Snake river, les entrepreneurs de bac mettaient à l'eau des bateaux pourris qui crevaient au milieu de la rivière; les chercheurs d'or étaient assommés, noyés, et leur butin demeurait aux mains de ces brigands. Ceux-ci avaient organisé des bandes de détrousseurs. Il fallait voyager dans de perpétuelles alertes, revolver au poing. Comme des requins dans

le sillage d'un navire, les bandits suivaient de loin les chercheurs.

Et maintenant même, il était dangereux de voyager sans escorte. Chacun rapportait ses alarmes, les dangers courus.

— Et la mine fantôme ! ajouta un vieil homme à longue barbe blanche, lèvre rasée. Vous me croirez si vous voulez, mais c'est ainsi. On arrive, on s'écarte dans la montagne, on pioche : le métal soudain avive et fait miroiter ses paillettes. C'est un filon ! Vous marquez la place, vous mettez des points de repère, pour revenir avec une brouette, un tamis, ce qu'il faut pour recueillir cet or. Vous voilà de retour à la place où la mine vous est apparue; vous avez suivi les marques qui ont orienté votre route, vous êtes bien au même endroit que vous avez noté ; voici vos jalons. — Eh bien ! — L'or, la mine ont disparu. Vous n'avez pas été le jouet d'une illusion, puisque vous avez détaché une pépite, la veille. C'est la fée méchante qui vous a volé votre mine et qui a mis de la roche à la place.

Le fantastique se mêlait ainsi au réel dans les propos de ces hommes troublés par des secousses violentes de joie et de déception.

Pearl visita une mine, accompagné par le directeur, capitaine Clark. Il s'enfonça dans cette galerie terreuse où les perforatrices font leur bourdonnement. Le long des rails des wagonnets, des caisses de cartouches de dynamite éventrées laissaient

librement couler sur le sol leur périlleux contenu. TJn faux pas, un heurt, eût fait croûler la voûte et coûté plusieurs vies humaines. Pearl vit les filons, les paillettes miroitant dans la roche, les cailloux d'or jetés dans les bennes; puis les machines à concasser, à laver, à cribler, jusqu'à ce que le précieux métal formât un pain jaune, aussitôt enfermé dans une caisse de tôle cadenassée. Il vit le vestiaire où Ton fouille et où Ton inspecte les hommes au sortir des caves.

Il parcourut les galeries où plonge le puits de descente, le long duquel va et vient la benne pendue à un câble, et il vit les mineurs détacher les blocs scintillants d'or. Il s'intéressa au lavage, aux bassins étagés, secoués par un mécanisme à vapeur, qui fait plonger le métal précieux au-dessous des couches de sable ; aux moulins qui broient la poudre de plus en plus fine, à cette boue fauve qui coule sur les rouleaux de feutre dans une irrigation continuelle et un ruissellement d'eau; aux fours qui éliminent le soufre, aux cornues qui fondent les parcelles de fer, aux cuillers de fonte à double étage d'écoulement, l'un pour les scories, l'autre pour l'or, qui paraît enfin sous forme de mate encore allié à l'argent ou au cuivre. Il longea les rangées de fours en terre blanche, de minerais en tas, parcourut la chambre des machines, dans le ronflement aigu des câbles de transmission et des pilons, et il admira les installations ingénieuses pour dégager l'or pur de tous les éléments sous lesquels la nature

l'enveloppe et semble vouloir le dérober à la cupidité des hommes. Et peu à peu il se sentit gagné par cette fièvre de conquérir si aisément la fortune, et d'arracher à la nature avare son trésor.

Que fallait-il? de l'audace, de la résistance. Le directeur qui le guidait était un robuste gaillard aux larges épaules, les mains solides, le regard ferme. Il était arrivé ici dans le plus extrême dénûment : à présent il était riche, parce qu'il avait eu la foi et la volonté. C'était le type du lutteur impavide, grand, cheveux en brosse, le menton souligné d'un collier de barbe. Il connaissait la région et il savait d'autres coins fertiles. Il jeta les yeux sur Pearl pour lui confier l'étude minéralogique de quelques placers qu'il soupçonnait plus loin, vers Helena et Anaconda. C'était une grosse entreprise, et un savant illustre comme Pearl eût été utile à la tête de l'affaire, tant par son nom que par sa science. Il tâcha de se le concilier, en faisant valoir quel avenir, quelle colossale fortune il pouvait ramasser en se baissant. Il causa longuement, sachant qu'un entretien prolongé lie et engage deux partenaires. Il le retint à dîner. Pearl subissait l'ascendant inconscient d'une volonté rare, et il admirait ces hommes d'action qui résistent à tout, émotions ou malheurs, pour marcher droit au but sans un doute et sans un recul. Il se croyait fort, et il s'aperçut qu'auprès de ces héros de volonté, il aurait à gagner encore, à gagner tout : hardiesse et richesse.

En fumant, après le repas, sur la terrasse de sa villa où les nègres avaient apporté près des rocking chairs des tables d'osier, chargées de liqueurs, le capitaine Clark disait sa vie, le passé d'un chercheur d'or, et à l'entendre, Pearl comprenait tout ce qu'il y avait de ténacité, de raison, de bravoure dans ces intrépides chasseurs de pépites, qui vivent le revolver au poing, que les périls entourent et que le vol sournois guette, tandis que le fantastique de leur joie et de leur avènement menace l'équilibre de leur esprit trop brutalement secoué.

Pearl observait ce type étrange, dont le langage et les idées étaient un mélange de poésie, de folie, de superstition et d'énergie.

Il envisagea la perspective de séjourner dans ce milieu trépidant, d'accepter la direction scientifique d'une nouvelle affaire, et d'ajouter ce complément à ses recherches et à ses études.

Il fit réflexion que sa tentative de dérober à Everts le profit moral et la gloire de la mission de la Yellowstone, et surtout la présidence de la Qeological Academy, avait échoué. Il restait l'espoir de plaire à la belle Annie : il n'était pas si sot de penser que ses agissements ne l'avaient pas fort compromis, surtout depuis qu'il savait Portneuf revenu. Pourtant, il avait conscience d'avoir fait acte de vrai citoyen américain, obstiné, courageux, inlassable, et il n'était pas encore découragé, car Annie était peut-être elle aussi une vraie Américaine, pour qui l'audace et la ténacité valaient plus

que les brillants dehors d'un étranger. La mode n'était pas encore répandue parmi les misses de rêver des unions avec les jeunes nobles du vieux continent. Pearl du moins serait éclairé sur ce point, et il poserait la question définitive, avant de prendre un parti.

Après quelques jours de réflexion, il alla à Butte City et se fit annoncer chez son rival.

Il entra chez Everts sans aucune gêne, comme s'il l'eût quitté la veille au cercle, et lui dit :

— Ah! bonjour! comment êtes-vous?

Avec flegme, et sans s'étonner, Everts répondit :

— Merci, je suis mieux que quand vous m'avez quitté !

En gens pressés et qui savent la valeur du temps, ils en vinrent tout de suite à la question : Pearl dit :

— J'ai d'abord une chose importante à vous demander.

— Dites.

— Mademoiselle Annie aime M. de Portneuf?

— Oui.

— Elle veut l'épouser?

— Oui.

— Il n'y a pas d'espoir pour quelque autre?

— Non.

— Merci, je suis fixé sur ce point. J'avais songé à elle, car elle est charmante, et cette union eût

été, à cause de vous, une chose heureuse pour ma carrière. Elle ne peut m'en vouloir d'avoir lutté énergiquement contre vous. Elle est une Américaine. Elle comprend les beautés et les exigences de l'émulation. Ce que j'ai fait contre vous, j'ai dû le faire pour être sans mollesse et digne du caractère de la libre Amérique.

— Vous avez dû. Mais avez- vous réussi?

— Non, Mlle Annie était l'un des prix que je me proposais. Le hasard a été contre moi et a ramené M. de Portneuf. Quand on a perdu, il faut le dire et penser à autre chose. Folsom est mort : c'était un espion commode. Je n'ai pu vous empêcher de voir le pays qui était le champ de votre étude. Vos rapports auront la note officielle et primeront les miens. Aux yeux des gens sérieux, il n'y a pas d'or dans le Wonderland : on n'y fera que du dilettantisme et de l'art. J'ai découvert ici une province du pays de l'or. Mon intérêt et mon profit sont de m'y attacher et d'édifier ma gloire à côté de la vôtre, et autrement. J'ai voulu vous voir pour vous le dire. Je soutenais le match et j'ai été battu. Je n'ai pas le temps de m'arrêter à une demi-défaite. Je vous laisse le Wyoming. Je prendrai l'Idaho.

— Prenez !

— Alors, topez là. Pour dédommagement des ennuis que j'ai été obligé de vous faire, je vous donne mes dossiers de notes : ils compléteront les vôtres. Vous me nommerez seulement là où je vous

aurai apporté des choses inconnues de vous. Yous acceptez?

— C'est bien. J'accepte.

— Je puis plus encore, et je n'ai pas d'intérêt à ne pas faire, donc je ferai, car cela est égal pour moi. Votre Indien a tué le mien. J e dirai que cette disparition est bonne, car les Indiens sont des êtres gênants : je ne réclamerai pas pour mon domestique, et votre Indien sera laissé en liberté, puisque personne ne se plaint, ni le maître, ni l'Etat. Chacun est content.

— Il est ainsi.

— L'arrestation aussi de M. de Portneuf vous gêne et vous retarde. Si je pouvais espérer Mlle Annie, mon intérêt serait de le voir longtemps en prison. Mais je dois quitter cette pensée. Alors il m'est égal qu'il soit libre. Comme je reste ici avec une grosse fortune qui s'ébauche, je le ferai délivrer et je serai sa caution,

— - Vous êtes brave.

— Non, je n'ai aucun intérêt à ne pas agir ainsi; il n'y a donc pas de mérite et encore moins de sacrifice. Il ne faut jamais se sacrifier. Mais on peut faire ce qui vous est égal. Celui qui se sacrifie est un imbécile.

— Je pense.

— Sans rancune !

— Je n'ai jamais eu de rancune à votre égard. Est-ce tout?

— C'est tout.

— Bien. Bonne chance !

— Merci. Vous de même!

Après le shake hand, Pearl sortit, et le passé n'existait déjà plus ni pour l'un ni pour l'autre.

Pearl alla vers les mines d'or.

Everts alla vers son Academy.

Et cela était pour tous deux conforme à la destinée et à l'idéal de chacun.

Le Retour

Le Retour

Pendant la traversée des Etats-Unis, de Butte City à Philadelphie, les incidènts du voyage furent rares et n'influèrent en rien sur les destinées, désormais fixées, de la mission. Annie occupa ses loisirs à écrire, au parlor, ses impressions sur son cahier bleu. Je me contenterai d'en détacher quelques fragments.

« Melrose. — Pendant l'arrêt, je me suis promenée avec Gaston. Je l'aime de plus en plus. Il est bon, courageux, décidé ; on reconnaît qu'il a du sang français dans les veines, à ce qu'il a de chevaleresque et de désintéressé. Il est très différent des jeunes gens de mon pays. Je ne puis définir le sentiment dont il me donne l'intuition, et qui est

inconnu ici, de l'idéal. Agir pour agir, non pour gagner de l'argent, est chose qui nous étonne. Ces hommes du vieux monde ont un besoin nouveau pour moi, d'exercer leurs facultés sans but, pour l'équilibre de leur nature. Ils ont une chimère, un rêve, qu'ils réalisent dans une femme aimée. Je suis la réalité de ses espoirs, je le sens, et cette conviction me rend joyeuse, comme si quelque chose se fondait dans mon cœur. J'aimerai être et aller seule avec lui, où il voudra. J'attends de lui une vue nouvelle des choses, de la société, de l'univers. Il y a dans son âme je ne sais quoi de plus léger que chez nos jeunes gens, une envolée, un essor, un élan dont je subis l'entraînement.

» Fonteneille est de même, et beaucoup plus encore. Il aurait trop de légèreté pour moi. Je suis plus Américaine que ma sœur. Il lui conviendra tout à fait. Elsy est une bonne fille, plus coquette que pondérée, plus frivole qu'élevée. Ici, les affinités se sont naturellement attirées. Fonteneille se plaira à ce perpétuel enjouement. Ils iront au théâtre, au restaurant, dans le monde, aux fêtes sportives, et l'on dira : « Comme ils sont charmants tous les deux ! » Un grand changement s'est produit chez ma sœur depuis un mois. Ses beaux yeux noirs sont plus vifs, plus éloquents. C'est qu'avant, ils n'avaient rien à dire. Sa magnifique chevelure noire n'a jamais été si lustrée. C'est qu'elle en prend soin davantage. Je crois que

l'amour embellit les femmes. Suis- je plus belle? Je le mérite.

» Comme papa est heureux ! Il ne pense plus du tout aux terribles dangers qu'il a courus. Il ne songe qu'au triomphe de demain. Cela le rajeunit. Un homme est plus vieux quand il n'a pas un but pour le lendemain. Attendre quelque chose de l'avenir, c'est le propre de la jeunesse : un homme mûr qui espère remonte les années et ressemble à un homme jeune. M. Hayden, M. Norris me font l'effet de ces chasseurs qui reviennent la gibecière pleine. Ils vont écrire toutes les belles choses qu'ils ont vues, et le dimanche, derrière les rideaux tirés, les jeunes filles des deux mondes liront le récit de ces merveilles dans leurs magazines. Il y sera question de moi. Me voilà célèbre.

» J'admire maman et Mme Hayden. Voilà de vraies Américaines. Elles n'ont jamais eu une plainte sur elles-mêmes. Elles exultent du succès de leurs maris ; il en rejaillira quelque chose sur elles. Est-ce admirable ! Il me semblerait si simple de suivre Gaston jusqu'au fond de l'Alaska. Quelle sainte chose qu'un ménage : avoir en commun les pensées, les espoirs, les peines ; être un en deux êtres. Je suis heureuse d'épouser Gaston.

» Comme il fait beau ce soir ! Sur le quai de la gare, la lune estompe au loin des silhouettes de montagnes sur le ciel étoilé, pareil à un grand voile de velours bleu piqué de clous d'or.

» Fonteneille et Norris m'amusent. Ils sont sans cesse en contradiction. Ils représentent deux mondes. L'un a le sens et l'orgueil du passé, l'autre est moins gêné dans ses raisonnements par la routine, les habitudes prises. Ils ont un trait commun, ils sont joueurs tous deux. C'est par l'amour du jeu et du hasard que les Français seraient dignes d'être des Américains.

» Ce matin à déjeuner, ils ont parié.

» Fonteneille a dit :

» — Le Texas est trois fois plus grand que l'Espagne.

» Norris a contredit.

» — Oh ! non.

» — Je parie. Combien de fois plus grand, croyez- vous?

» — Je ne sais pas. Je parte seulement le contraire de ce que vous avancez.

» J'aime cette sorte de fidélité à sa propre pensée. Il faut tenir à ce qu'on croit, sinon on ne tiendrait à rien.

» Notre locomotive est ornée à l'avant d'une large ramure d'elque. Cette relique me fait plaisir à présent. Elle me rappelle notre séjour si pénible dans les montagnes peuplées d'elques et de mouflons. Aujourd'hui, je me réjouis que nous ayons rencontré tant de difficultés, puisque nous en sommes sortis. D'un voyage terne, on rapporte des souvenirs qui le sont plus encore.

» Kansas City. — Mahawk et Médora sont arrêtés mélancoliquement devant un magasin de tabac. L'enseigne est une statue de bois peint, grandeur nature. Elle représente un sachem Peau- Rouge qui fume le calumet. Bientôt, tous les Indiens seront ainsi, des effigies de bois.

» Gaston a bon cœur. Pour consoler Mahawk, il lui a acheté une plaque de tabac mélangé de réglisse, pour mâcher. Mahawk est consolé.

» A Washington, j'ai failli me fâcher avec mon futur beau-frère. Il a des étonnements qui m'étonnent et que je ne puis partager. Pourquoi rit-il si des nègres en habit et en cravate blanche prêchent et chantent des cantiques sous les arbres des avenues? Leur harmonium est sur une voiture traînée par un âne, et chargée aussi de quelques musiciens qui soufflent dans des cuivres à la gloire du Seigneur. Ce Parisien n'a donc jamais rien vu, pour ne pas savoir que c'est la Central Union Mission? Leur bannière est pourtant assez visible : With Christ in the World ! Pour le faire enrager, j'ai pris un des papiers qu'on distribuait et j'ai chanté aussi avec la foule. Il n'y a rien de beau comme ces chants en plein air, accompagnés par le grondement souterrain des câbles du tramway. Quelle simplicité et quelle grandeur dans cet hommage au Créateur !

» A de certains moments, je sens et je note de profondes différences entre Gaston et moi, des

différences de race. Il est Latin, je suis Saxonne. Nous pensons différemment sur certaines choses. Cela sera bien. Il est fade et monotone de penser toujours de même. La contradiction est l'âme des conversations. Nous aurons de quoi discuter sur beaucoup de points. Il remarque des détails qui ne me semblent pas remarquables, tant ils sont naturels. A la Maison-Blanche, qui est la résidence de notre Président, il cherchait où étaient les sentinelles en faction. Cela est bon pour l'Europe. Ici, notre Président est gardé par son peuple. Il ne faut pas plus de soldats qu'il ne faut de grilles autour des propriétés privées. Chacun se garde.

» Je suis heureuse que notre Guerre de l'Indépendance ait créé des liens communs entre les Français et nous. Nous avons pareillement le goût de l'indépendance, de l'affranchissement, la haine de l'oppression. Nous avons souvent salué ensemble les statues de Lafayette. Ici, je l'ai vu frémir d'enthousiasme devant la statue de Jackson, fondue avec les canons qu'il a pris; ceux qui n'ont pas servi à la fonte entourent le piédestal. Je ne suis pas de son avis quand il trouve ridicule d'avoir planté un paratonnerre dans la tête de la haute statue de Washington. Une précaution n'est jamais ridicule. Je ne vois pas ce qu'il y a là d'inesthétique. Mais en art, nous différons fort. Du Capitole, il n'admire que la façade et la coupole. Je suis surprise de ses sévérités injustes pour la décoration

intérieure, les mosaïques, les moulures, les dorures, les tableaux qu'il a osé trouver médiocres, quand ce sont des représentations des faits glorieux de notre histoire, la bataille du lac Erié, le rappel de Christophe Colomb, ou de nos beautés naturelles, des paysages du Colorado. Il trouve tout mauvais. Il appelle ingratitude la parcimonie des hommages à Améric Yespuce, qui n'a ici qu'un petit portrait. Un portrait au Capitole ! N'est-ce donc rien ! Il sourit devant des choses respectables, comme la salle du Sénat, qui lui apparut écrasée, ou admirables comme le plus long Corridor du Monde, ou bien encore le Hall de l'Echo, où l'on perçoit à un bout ce qui se dit à voix basse à l'autre extrémité. N'est-ce point un chef-d'œuvre de difficulté architecturale? Il s'est mis à un pilier, moi j'étais devant le pilier opposé, loin de lui, et il a parlé. J'ai entendu tout ce qu'il m'a dit. C'étaient des choses délicieuses et tendres que j'eus grand plaisir à écouter. Il m'a demandé de répondre. J'ai répondu à voix basse : Moi aussi ! Et nous avons été réconciliés. N'est-ce point un écho merveilleux? André et Elsy en ont aussi fait l'épreuve, et Elsy a bien ri de ce que son partenaire lui a dit. Ils ont paru aussi très enchantés. C'est un charmant écho, et Gaston ne doit pas en rire, ni le trouver déplacé dans la Salle du Congrès. Il n'y a pas de cadre trop imposant pour ces graves aveux des cœurs.

» Dans quelques heures je serai rentrée à la maison après un an d'absence. J'éprouve un sentiment confus mêlé de joie et de regret. Oui, de regret pour cette vie large et belle des montagnes sauvages, parmi les splendeurs de la nature et les périls que dressent les hommes et les choses. Comme on est loin, et comme on est bien dans ces régions retirées qui ne connaissent ni les mesquineries, ni les hypocrisies de la vie sociale ! A présent que nous sommes en sécurité, je n'ai plus qu'un souvenir attendri pour ces aventures qui décuplent les forces et la valeur de l'âme. Et c'est fini ! Combien de fois je les revivrai par le rêve ! Aurai- je dans mon existence des joies comparables à celles de ces quelques mois? Mon existence ! elle se présente pourtant à moi sous les plus riantes couleurs pour l'avenir : mon père honoré, une mère heureuse, ma sœur mariée à un homme charmant, et ma destinée unie à Gaston que j'ai appris à apprécier davantage, loin du monde, pour sa droiture, son courage, son savoir, sa bonté. Je crois que nous ferons un ménage délicieux, car j'estimerai mon mari, et il faut estimer ceux qu'on aime. Voilà mes joies ; le reste ne m'importe guère. Mes amies? pourquoi suis- je si peu empressée à les revoir? Est-ce qu'elles représentent pour moi la vie factice à laquelle je tiens si peu, les bals, le théâtre, ces réunions où on cherche surtout à employer des loisirs trop lourds et à rencontrer des

amitiés nouvelles? Je n'aurai plus de loisirs ni de temps à perdre, puisque j'aimerai mon mari, et je n'aurai que faire de l'amitié, puisque j'aurai l'amour. Peut-être plus tard... non pour le présent, c'est une nouvelle vie à prendre, des habitudes nouvelles à accepter, il me semble que je quitte ma vraie patrie pour rentrer dans un lieu neuf et moins attrayant, où je serai longtemps dépaysée. Où retrouverai- je ces émotions violentes, ces sensations rares, ces admirations vibrantes devant des splendeurs qui les méritent? La société n'aura rien de tel à m'offrir. Puisse le mariage m'en accorder l'équivalent... »

Le Parc National

Le Parc National

Ce fut une séance solennelle, celle où la Geological Academy de Philadelphie fêta le retour du Dr. Everts et de ses compagnons.

Comme Tannée d'avant, toutes les fenêtres du building à dix-sept étages étaient éclairées, pareilles aux hublots d'un steamer dans la nuit. La même foule houleuse faisait le même excitement, avec une curiosité qu'avaient déchaînée les articles sensationnels et les photographies des journaux et des magazines. On allait donc voir un homme qui avait visité et décrit les merveilles du pays féerique!

Dans le hall, les six ascenseurs n'arrêtaient pas et montaient des sténographes, des académiciens, des télégraphistes, des habitués; les mêmes nègres balançaient au bout de leurs bras leurs petits balais

en vetyver ; les négrillons en court dolman à boutons de cuivre passaient des plateaux de cigarettes et de sodas ; les ventilateurs ronflaient dans les angles des voussures. Le roof garden était vide. Tout le monde était déjà dans la Salle des Séances, on entourait Everts et Hayden et Norris, pressés de questions.

Le gong annonça l'ouverture et, au milieu d'un silence impressionnant, le président Harrisson prononça un discours par lequel il saluait les héros qui avaient enrichi d'un trésor inconnu la science et la libre Amérique.

Il fut accueilli par des hourras frénétiques dont la fièvre gagna la foule massée au dehors, comme si des effluves eussent traversé les murs et galvanisé l'air.

Quand le silence fut rétabli, Everts monta à la tribune et, dans une brillante exposition, conta le résumé de son voyage. L'émotion, l'orgueil, la joie fière étreignaient tous ces hommes à ce récit qui dotait leur patrie d'une Merveille unie in the W orldl

L'enthousiasme fut du délire. On avait ajourné à cette séance l'élection pour le renouvellement du président, et Everts fut acclamé.

Il fut décidé qu'une importante délégation l'accompagnerait auprès du président de la République des Etats-Unis, et devant le Congrès qui allait se réunir expressément pour voter un bill dont la teneur fut lue par Hayden, auteur du projet.

— Lisez ! criaient les mille voix.

Hayden monta à la tribune pour faire ressortir.

non plus l'intérêt de l'expédition, mais ses conséquences les plus immédiates. Il montra le danger de laisser les particuliers s'emparer de cette vaste et précieuse province. N'allait-on pas voir, dès le printemps, des légions d'industriels s'abattre sur les rives de la Yellowstone pour ramasser tout ce trésor de rares spécimens minéralogiques, pour étiqueter les sites, mettre un tourniquet et une cloison devant chaque geyser et faire payer un droit à la porte de chaque scénerie? Certes, pour des managers, il y avait là des fortunes à faire. Que n'eût-on pas payé pour assister à une éruption de La Géante ou à celle de YEœcelsior, qui part toutes les six semaines et éventre le pays?

Pouvait-on admettre que des marchands viendraient briser et emporter pour les vendre, à tout le monde savant, les spécimens incroyables des dépôts, des constructions, des stratifications qui ont coûté des milliers d'années à la nature?

Laisserait-on souiller ce décor vierge et imposant par l'établissement de cabanes, de guinguettes, qui attireraient des vandales, capables de dépouiller les bois et d'exterminer le gibier?

La conclusion du rapport était originale. Elle demandait que cette région fût réservée et déclarée propriété nationale; ce serait un morceau d'Amérique telle qu'elle était avant l'arrivée de Christophe Colomb, une province inutile et de luxe, un musée de la nature, une terre inexploitée, livrée à la jouissance du peuple américain, un parc national de dix

mille kilomètres carrés. Il serait défendu d'y habiter, d'y acheter du terrain, d'y chasser, d'y bâtir, d'emporter des souvenirs, de modifier en quoi que ce fût la disposition naturelle des lieux, de déranger les arbres tombés, de toucher aux formations et aux dépôts ; on ne pourrait entrer armé sur ce territoire qui serait nettoyé des quelques Indiens et protégé par une ceinture de forts. Ce serait la sauvagerie garantie et patentée par l'Etat, la barbarie officiellement protégée, ce serait l'entretien de l'inculte et le culte de la nature inaliénable et inexploitable.

Des protestations se produisirent. Imaginait-on en Amérique, dans ce pays utilitaire et pratique, d'aller perdre, par pur amour de l'art, le bénéfice de dix mille kilomètres carrés d'un terrain qui valait son pesant d'or? La vente de ces précieuses et inestimables formations ne produirait-elle d'appréciables bénéfices et allait-on laisser dormir, par pur dilettantisme, une si riche affaire?

Everts et Hayden répondirent au nom de la science et de la patrie. Quel profit beaucoup plus considérable résulterait pour l'Amérique de la possession unique au monde — ce mot magique est là-bas un talisman — de ce musée naturel et incomparable ! De tous les points de la terre, les touristes allaient affluer, apportant leur or au commerce national, aux chemins de fer, aux hôteliers, aux boutiquiers. Quelle gloire de pouvoir montrer ce qu'aucun autre continent ne saurait offrir! quel honneur qu'un tel record!

— Et les mines d'or? criait-on.

— Elles sont, assura E verts, en dehors des limites du territoire que nous demandons, vers Anaconda, Bozeman, Butte : vous ne les perdrez point.

— Ajoutez, compléta Hayden, que la région dont nous réclamons la « réservation » est impropre à Félevage, les prairies étant rongées par la lèpre de la geysèrite, impropre à la culture par son caractère intimement volcanique ; vous n'en tirerez profit qu'en vendant les spécimens minéralogiques, les forêts d'agate, les formations siliceuses, travail naturel que des siècles ont amené à ce point de perfection : quand vous aurez tout vendu, vous aurez tué la poule aux œufs d'or.

Avec une ténacité de savants amoureux de leur thèse, Everts et Hayden firent prévaloir leur avis, et YAcademy vota un projet de loi à soumettre au Congrès. Le bill fut ainsi libellé :

« La portion des territoires du Montana et du Wyoming située près des sources de la rivière Yellowstone et décrite ci-après est réservée et ne pourra être colonisée, occupée ou vendue par l'Etat à des particuliers. Cette région est limitée par une ligne commençant à la jonction des rivières Gardiner et Tellowstone, se prolongeant à l'Est jusqu'au méridien passant à dix milles à l'Est du point le plus oriental du lac Yellowstone, se dirigeant ensuite vers le Sud en longeant ledit méridien jusqu'au parallèle de latitude passant à dix milles au Sud du point

le plus méridional du lac Yellowstone ; longeant ensuite à l'Ouest ledit parallèle jusqu'au méridien passant à quinze milles à l'Ouest du point le plus occidental du lac Madison ; longeant ensuite au Nord ledit méridien jusqu'à la latitude de la jonction des rivières Yellowstone et Gardiner, se dirigeant enfin à l'Est jusqu'au point de départ.

» Ce territoire est érigé en Parc public, en jardin d'agrément pour l'avantage et la jouissance du peuple. Quiconque s'y établira ou occupera une partie du territoire ainsi érigé en Parc public, sauf dans les cas prévus ci-après, sera considéré comme contrevenant et sera expulsé.

» Ce Parc public sera placé sous les contrôles exclusifs du Secrétaire de l'Intérieur qui devra, aussitôt que les circonstances le permettront, rédiger et publier les règlements qu'il pourra juger nécessaires pour la direction et l'entretien du Parc.

» Ces règlements auront pour but de préserver de tous dommages ou spoliations et de conserver dans leur état naturel les forêts, les dépôts minéraux, les curiosités naturelles et les merveilles que renferme le Parc.

» Le Secrétaire pourra louer à bail des parcelles de terrain dans les endroits où la construction d'hôtelleries pourra être utile aux visiteurs. Le produit de ces baux et tous les autres revenus éventuels seront affectés sous sa direction à l'administration et à l'entretien du Parc et à la construction de quelques routes pour en faciliter la visite.

» Il prendra des mesures contre la destruction du poisson et du gibier. Il fera expulser tout contrevenant et aura recours, si besoin est, à la force armée pour assurer l'exécution et la sanction de cet acte. »

Le projet fut acclamé. Sa rédaction marque bien le caractère de cette affaire, avec le vague de ses expressions dans la définition des limites, comme s'il s'agissait des sources du Nil qui n'étaient, en effet, pas moins inconnues; avec aussi cette humoristique désignation de Parc ou Jardin s'appliquant à un territoire de dix mille kilomètres carrés. Cette exubérance plaît aux Américains, qui aiment à appliquer des proportions colossales à des termes dont l'usage est ordinairement réservé à des objets moindres. Ils voient tout en grand.

UAcademy décida qu'un des meilleurs peintres irait faire au Grand Canon de la Yellowstone un vaste tableau, qui reproduirait cette merveille de coloris naturel, et qui serait offert au Capitole de Washington pour enrichir sa galerie des belles œuvres nationales. On y voit, en effet, cette toile aujourd'hui.

Comme tout ce qui rappelle quelque chose prend une valeur pour un peuple jeune dont la mémoire et les mémoires ne remontent pas très haut, on déposa au musée le verre de montre avec lequel Everts abandonné put allumer du bois sec, la cou-

verture qui fut retrouvée sur son cheval échappé et un biscaïen des mitrailleuses du fort Ellis.

Une nuée de journalistes assaillit les portes des voyageurs, et l'Amérique se délecta longtemps de leurs interviews. Annie et Elsy fuient les héroïnes du jour et le récit du siège qu'elles soutinrent en fit des célébrités. Les magazines ne tarissaient pas d'informations touchantes sur la façon dont elles avaient rencontré et ramené des fiancés dans leur exploration hardie au point le plus périlleux des Rocky Mountains. Les portraits de toute la mission parurent aux devantures les plus diverses, et les noms des courageux pionniers baptisèrent des savons, des cigares, des machines, des pianos. Les Nez-Percés et les Pieds-Noirs furent à la mode, et défrayèrent pendant six mois les livrets de toutes les pantomimes et représentations des music halls.

Le hïll a été voté par le Congrès en 1872. Des expéditions militaires ont déblayé les terrains et exterminé les tribus indiennes, dont les débris ont été repoussés sur un pauvre territoire, au Sud du Kansas. C'est là qu'habitent aujourd'hui les fils des Nez-Percés et des Pieds-Noirs, vêtus de toile, logés dans des maisonnettes de plâtras et de bois ; un instituteur s'ingénie à leur apprendre l'alphabet, auquel ces enfants bronzés ne comprennent rien,

Pendant les premières années, des spéculateurs peu scrupuleux ont envahi et dépouillé le Parc National de quelques-unes de ses richesses, profitant de la surveillance encore rudimentaiie. De gros

arbres pétrifiés ont été enlevés, travaillés, polis et ornent à présent les halls de riches maisons de la 5e Avenue. Mais le Parc est si riche que ces premiers larcins ne s'aperçoivent pas. Le gros gibier a été décimé en même temps que les Indiens. Il y a trente ans, les trains étaient arrêtés par des troupeaux de buffles. A présent les buffles et les bisons sont si rares que la loi les protège, les numérote et interdit de les tuer.

Les singes et les écureuils se partagent les arbres avec de jolis petits ours bruns ; des elques, des élans, des moufflons élèvent au-dessus des buissons leurs belles ramures.

Si le Parc National a été créé pour le peuple, ce sont surtout les classes aisées qui en peuvent profiter, car le voyage est long et assez coûteux. Il y a deux moyens usités pour cette visite. Le premier est banal : chemin de fer, puis char-à-bancs, Concord Coach, pour une fournée de touristes groupés que l'entrepreneur voiture d'un hôtel à l'autre, avec des arrêts déterminés devant chaque curiosité, en six jours. On quitte un hôtel le matin pour en trouver un autre le soir : entre les deux, on ne rencontre âme qui vive. Dans le hall de l'hôtel est affichée la liste des curiosités avoisinantes et les heures d'éruption des principaux geysers, qui mettent dans leur exactitude une politesse royale.

Un autre mode de voyage est plus pittoresque et très en vogue ; c'est le Camping. On trouve à Livingston, en quittant le train, des roulottes qui contien-

nent tout l'attirail nécessaire pour le campement dé plusieurs personnes : tentes, lits pliants, accessoires de cuisine.

On croise ainsi, dans les solitudes du Park, des Américains qui jouent aux sauvages et qui passent trois ou quatre semaines à la belle étoile, traînant d'une place à l'autre leur carapace de chemineaux. On dirait des Bohémiens, des rétameurs, arrêtés au coin de la clairière. Ce sont des gentlemen et leur famille qui font une cure de sauvagerie et d'air pur, dans les effluves assainis des feuillages et des sources thermales.

La cuisine se fait en plein air et avec tant de négligence que l'administration a dû faire placarder des écriteaux : « Eteignez vos feux avant de partir. » Ces cuisiniers ambulants incendiaient les forêts.

C'est une impression étrange d'errer au milieu des sites les plus rares, les plus lointains, les plus horribles, les moins accessibles, les plus solitaires et d'y retrouver partout les marques d'une administration exigente et attentive, dans les multiples écriteaux qui vous avertissent que le terrain est mou, que le bassin est bouillant, qu'il ne faut pas marcher sur les formations, que tel geyser porte tel nom et éructe à telle heure, qu'il convient d'éteindre ses allumettes en les jetant, bref, toutes les recommandations que pourrait rédiger et afficher le directeur du Musée du Louvre ou celui du British Muséum. Si on ne vous force pas, à l'entrée, de déposer vos cannes et parapluies, du moins vous prend-t-on,

pour les garder au vestiaire, vos revolvers et fusils, afin de ménager le gibier qui reste.

Le colossal Park a été aménagé pour de commodes visites. Les geysers sont étiquetés avec leur nom et la durée de l'intervalle entre les éruptions : 65-70 minutes — Several tiw.es a week — 8-12 days

— rather un-certain — every 8 hours — very fréquent — daily — irregular.

Des piquets hérissent la plaine et portent des pancartes de fer avec les noms : Hurricane — Monarch — Minute Man — Emerald Pool — Turquoise Spring — Prismatic — Clepsydra — Old Faithful — Bee Hive — Giantess — Lion — Cubs

— Surprise — Turban — Artémisia — Grotto — Oblong — Castle — Economie — Daisy — Spong — Morning Glory — noms pittoresques faits d'admiration et d'humour, de sympathie et de malice, poétiques, comme ceux qui évoquent les jolies teintes des pierres précieuses ou la gloire du matin, familiers comme l'appellation amie : Le « Vieux Fidèle », narquois comme le sobriquet « d'Economique », donné à ce petit geyser qui se soulève toutes les six minutes à cinquante centimètres seulement du niveau de son bassin.

Les explorations qui suivirent le voyage de la mission Everts furent armées et irrésistibles. En deux ans, le pays était abordable ; dans la suite, il fut organisé dans l'esprit indiqué par le bill.

Langford, Doane, Dunraven, Holmès, le Belge Jules Leclercq, le Français de Lapparent, ont

apporté depuis de précieuses contributions aux études et rapports de Hayden, Everts et Norris : c'est un vaste champ d'études géographiques, géologiques, astronomiques, minéralogiques, botaniques, zoologiques qui est loin d'être épuisé. La carte porte encore bien des rivières en pointillé. L'enquête reste ouverte sur quelques points.

Everts fut entouré d'honneurs ; Hayden et Norris retournèrent là-bas pour guider les premières colonnes d'organisation. Norris fut nommé conservateur du Park et fit dessiner les premières routes. Il éprouva de graves difficultés pour entamer le roc d'obsidienne et y tracer un chemin convenable. C'est lui qui imagina le moyen qui prévalut : il fit allumer de grands feux qui chauffèrent à blanc ces matières vitrifiées, puis il dirigea des jets d'eau froide sur ces murailles chaudes qui éclatèrent. Il égalisa les brisures et la route actuelle — une route de verre — est sillonnée par les concord coach. Hayden écrivit d'excellents mémoires devenus classiques sur la question.

Les mariages de Gaston et d'Annie, d'André et d'Elsy furent une occasion nouvelle de belles manifestations dans la Cité de Penn. Quant à Mahawk et à Médora ils sont mariés aussi : vous les verrez, si vous allez à Niagara Palis ; ils tiennent, au centre de la ville, un Indian Store très achalandé où tous les touristes se fournissent de souvenirs, minéraux, cornes de mouf fions et de buffles, fourrures d'ours grizzly, cuirs ornés de verroterie. Ils ont deux enfants

qui suivent les cours de l'école primaire installée près de là, dans la Réserve Indienne, où les Indiens en veston râpé (ils n'arborent l'échiné de plumes que le dimanche quand leur fanfare joue en costume pawnie sur la grande place, car Chaetas a appris à souffler dans le petit bugle!) font des travaux de cordonnerie et de cuirs décorés de perles.

J'ai vu ces deux petits Nez-Percés : on ne leur a pas mis l'anneau au nez; ils étaient vêtus à l'européenne ; ils avaient quinze ans et ânonnaient péniblement leur alphabet dans la grande classe toute claire de verrières. L'instituteur, un gros garçon de Newark, voulut les faire briller et leur dit que j'étais de Paris.

— Paris ! vous savez ! je vous ai appris. Qu'est-ce que Paris?

Les élèves abrutis, ignorants ou indifférents ne répondaient pas, leurs gros yeux interrogèrent curieusement le ciel.

— C'est la capitale de? continuait d'interroger le maître.

Même silence.

— La France! vous savez la France! Où est-ce? Ils n'en avaient aucune idée.

— Ils sont intimidés, s'excusa le professeur. Il les renvoya à leur place, qu'ils regagnèrent avec l'air de la plus parfaite indifférence pour ce qui se passait autour d'eux.

Et je demeurai un peu triste, en pensant que la civilisation avait de ces effets et faisait dévier les

destinées, et que si le peuple des Nez-Pereés eût eu moins d'infortune, ces deux jeunes gens seraient à présent chefs de tribus, avec une hutte dans l'île des Pélicans et une armée campée sur les rives fumantes de la rivière Yellowstone.

Seule Médora paraît heureuse de son sort, elle a des chapeaux chargés de grosses fleurs, pique des œillets à son corsage, reçoit avec une amabilité sans apprêt les touristes de passage et leur sourit joliment de ses belles dents blanches. Les femmes ont plus que Thomme le don de s'assimiler les manières et les élégances des milieux où le sort les conduit.

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