LES SCIEURS
fession. « Jadis, dit M. De Busschere, les calligraphes rubricateurs, les dessinateurs à la plume et les enlumineurs d’images avaient exercé en pleine indépendance, libres de tout lien de métier, leur état spécial, leur talent semi-artistique quelquefois remarquable; mais lorsque dans leur travail le pinceau, qu’ils n’employaient primitivement qu’aux rehauts de .leur tracé et dessin à la plume, se substitua presque entièrement à celle-ci, les réclamations des peintres et des miniaturistes surgirent contre cette pratique. Le magistrat communal, faisant droit à leurs doléances, mit un terme à cet empiètement illicite. Aussi les enlumineurs de Gand furent-ils astreints, dès lors, à l’achat de la maîtrise en 1463 (1). »
C’était pour se mettre à l’abri des réclamations des peintres que neuf ans plus tôt les enlumineurs et les libraires de Bruges s’étaient organisés en gilde sous le vocable de saint Jean l’Evangéliste. On sait que cette corporation ne tarda pas à prospérer, attirant par des privilèges des artistes étrangers à la ville. En i486, Alexandre Bening s’y fit recevoir; il ne s’affilia donc pas à la gilde de Saint-Luc, ainsi que M. De Busschere l’avance, mais à celle de Saint-Jean l’Evangéliste. Les registres de cette corporation fournissent d’ailleurs des renseignements sur ce point. En i486, 1487 et i5oo, il paya la contribution annuelle. Il décéda à Gand en i5ig.
L’œuvre d’Alexandre Bening ou de maître Sanders était resté, jusque dans ces derniers temps, tout à fait inconnu. C’est à M. Paul Durrieu, conservateur au musée du Louvre, que l’on est redevable de renseignements précieux sur le maître gantois (2). Il résulte, en effet, des recherches de notre savant confrère, qu’ Alexandre est l’auteur des miniatures de la traduction flamande du Traité de la Consolation de Boèce. Ce travail constitue une véritable œuvre d’art, laquelle, après avoir été la propriété de Louis de la Gruuthuyse, était devenue un des joyaux de la librairie de Louis XII, roi de France.
(1) Biographie nationale.
(2) Voir Alexandre Bening et les peintres du Bréviaire Grimant. (Extrait de la Galette des Beaux- Arts, 1891.)
Un des feuillets enluminés du Boèce porte, d’une façon ostensible, l’inscription : « Alexander 29 (secundus). » Cette signature typique est, selon toute vraisemblance, celle de l’auteur de la miniature. Or, à Gand et à Bruges, aucun artiste, hormis Alexandre Bening, ne pouvait la revendiquer comme lui appartenant, car seul, parmi ses confrères, il s’appelait Alexandre. M. Durrieu, armé de cette donnée, a cru pouvoir reconnaître, dans l’ancienne bibliothèque de Louis de Bruges une notable partie de l’œuvre de ce maître doué d’un tempérament de chercheur. Il ne sera pas hors de propos de signaler ici les pages les plus remarquables qui lui ont été, jusqu’à présent, restituées.
« L’illustration du Boèce, nous apprend M. Durrieu, se réduit à cinq compositions allégoriques, où figurent chaque fois comme personnages principaux, le philosophe Boèce, vêtu comme l’étaient les gens d’études à la fin du XVe siècle, et la Philosophie elle-même, personnifiée par une délicieuse jeune fille à la longue robe très simple laissant le cou bien dégagé, une couronne d’or sur la tête et ses blonds cheveux flottant sur ses épaules. »
« Il est peu de miniatures, a très bien dit M. Paulin Pâris, qu’on puisse, en effet, leur comparer, et peut-être n’en existe-t-il pas qu’on puisse leur préférer pour la beauté des expressions, la pureté si rare du dessin et la richesse des accessoires. « Ce qui est principalement frappant en elles, c’est la grâce et l’extraordinaire délicatesse de l’exécution rehaussée par un coloris clair, blond, limpide, d’une harmonie exquise, dont on ne saurait mieux donner l’idée qu’en invoquant le souvenir des premières œuvres datées de Quentin Metzys et, parmi elles, d’une manière plus spéciale, du grand triptyque de la légende de Sainte Anne, appartenant au Musée de Bruxelles. Les visages, modelés en pleine lumière, ont leurs plans marqués par des dégradations de tons presque insaisissables et qui, cependant, arrivent à l’effet le plus juste. Dans les têtes de jeunes femmes surtout, aux carnations transparentes, qui respirent à la fois la douceur et l’intelligence, la finesse est portée au plus haut degré. Tout semble fait de rien, en quelques
Pl. VII.