‹ Les hirondellesChapitre 10 sur 32 · NI PLAISIR NI PEINE · texte numérisé non relu

NI PLAISIR NI PEINE

ISo sai en quai guiza m* fuinalz sui alegres niiratz.

Guillaume Troubadour.

Ni plaisir ni peine.

A la brise du soir quand les feuilles frémissent j Quand le soleil rougit dans un beau ciel d'été , Quand les nuages d'or à l'horizon se plissent , Quand le silence vient , et quand les bois s'emplissent De mystère et d'obscurité ,

C'est l'heure inspiratrice où la mélancolie Erre sur les bosquets , s'assied près des ruisseaux , Étend son aile d'or sur l'ame recueillie, Puis écoute, pensive, ou l'onde qu'on oublie, Ou le dernier chant des oiseaux.

Sur un banc de gazon elle attend le poète , Couronne de pavots son front pâle et terni , Le mène par la main sur la rive muette , Et montre l'eau, qui va dans la mer inquiète, Comme le temps dans l'infini.

Alors on sent en soi passer mille pensées , Comme un nuage au ciel, comme un cigne sur l'eau, On retrouve en son cœur des peines effacées ; On se souvient , on pleure ; et les choses passées Nous font rêver au noir tombeau.

Moi , j'ai vu sur mon front faner tant de chimères , Tant de projets hélas I ici-bas m'ont menti , J'ai pris si peu de fleurs qui ne soient éphémères, Que j e me dis : Pourquoi, quand les nuits sont amères Survivre au rêve anéanti ?

J'ai passé comme un fleuve aux ondes ignorées ; Jamais les gondoliers n'ont erré sur le bord • Ni les vierges , pieds nus , aux lèvres adorées^ N'ont plongé dans les flots de mes rives dorées Leur sein qui rougit tout d'abord.

J'ai poursuivi long-temps , comme un enfant avide^, Un Sylphe aux ailes d'or, un léger papillon ; La muse m'avait dit : Prends garde , il est perfide ; Mais en effet il n'a laissé dans ma main vide Qu'une poudre de vermillon.

La gloire m'a trahi; tout me fut infidèle; Je n'ai que la nature en qui j'espère enfin; Tout le reste ici-bas me fuit à tire d'aile ; Et qui s'affligera sur la terre cruelle , Si je n'ai pas de lendemain î

Cyprès, de vos rameaux couronnez mon front pâle ; Soleil , pour m'éclairer, rallume ton flambeau; O terre I pare-moi de ta fleur virginale. Je veux faire avec vous l'alliance fatale De la nature et du tombeau I

Des yeni d'un inconnu si quelque larme tombe En recueillant ces vers que je livre au zéphyr, Si pour moi l'oiseau chante et gémit la colombe , Oh î ne m'enviez pas le repos de la tombe, Amis , et laissez-moi mourir.

Pourtant, sous ces bosquets ,1a brise est si plaintive ; L'air est si parfumé de la vapeur des bois y Un concert si divin à mon oreille arrive j Que je voudrais bien voir le soleil^ sur la rive , Se coucher encore une fois !

Et qui sait si mes fleurs sont toutes surannées ; De mes chants inspirés si la source a tari, Si je ne verrai pas, ô mes jeunes années, Reverdir sur mon front vos guirlandes fanées; Si je suis un arbre flétri?

C'est ainsi que l'on boit au calice perfide Que verse l'espérance en descendant du ciel; L'homme maudit la vie ; et quand la coupe est vide, Il voudrait bien encor, près de sa lèvre avide , Sentir une goutte de fiel I

Avril i833.

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