‹ Les hirondellesChapitre 22 sur 32 · A M. EMILE DESCHAMPS · texte numérisé non relu

A M. EMILE DESCHAMPS

— Donnez , pour que le ciel vous garde la lumière, Donnez pour être riche , au bout de vos vieux ans. Pour qu'un bel étranger frappe à votre chaumière, Pour que vous puissiez voir l'hirondelle premièr*^ Revenir avec le printemps. —

Disait un pauvre aveugle assis sous un grand chêne, Il avait pour appui la borne du chemin j Son chien l'avait conduit vers l'église prochaine , Et des hivers glacés le vent qui se déchaîne Rougissait sa tremblante main .

Une vierge passa; de sa noire mantille Sa main laissa glisser une pièce d'argent ; Il dit :Dieu vous conserve un père, jeune fille ! La vierge répondit : Je n'ai pas de famille î — Et baissa la tête, en songeant.

Alors , la nuit posa son pied sur la colline; La dame qui sortait de l'église à tâton , Pria le bon vieillard d'entrer sous sa chaumine, Et lui , prenant le bras de la belle orpheline , Marchait , courbé sur un bâton.

Au milieu du foyer l'étincelle scintille ; Une lampe rougit la barbe du vieillard ; Son hôte près du lit détache sa mantille , Et verse , en souriant^ un vin blanc qui pétille Au fond d'une coupe sans art.

Un grand fauteuil roula; sous un rideau de moire Des convives pieux le cercle s'élargit j Le vin du bon vieillard réveille la mémoire , Et joyeux il demande à conter son histoire Près du grand chêne qui rougit.

— Le ciel me punit bien en m'ôtant la lumière ; Mais je l'ai mérité. Dans ce monde, égaré, Si je désire tant entr' ouvrir la paupière, Ce serait pour revoir une fille première Dont un crime m'a séparé î —

La vierge répondit : Vous pleurez ; je vous aime I Loin d'un père inconnu comme vous je gémis, Et penser à lui seul est mon bonheur suprême I Mais pour vous consoler , dans ce veuvage extrême. Vieillard, n'avez-vous point d'amis?

— Pas encor. Mais le ciel , sous un toit charitable , M'a conduit. Et ce soir je le prîrai pour vous , Pour que vous retrouviez un père vénérable , Pour que beau comme vous et comme vous aimable. S'offre à vos yeux un jeune époux î

— Grand merci, bon vieillard! Parlons de votre fiJie ; Quel âge, dites-moi, croyez- vous qu'elle aurait?

— Dix-huit ans. — Elle aussi méconnaît sa famille? — Jelecrois.— Et son nom?— On l'appelait Camille:

Je le gravai dans la forêt.

— N'a viez-vous point sur elle attaché quelque signe?

— De son cou blanchissant pendait une croix d'or. Camille, sous ses doigts, prend la croix qu'il désigne^ LebonvieiQardlatouche^ et, dans sa joie insigne,

Baise long-temps ce doux trésor.

Lors sa fille s'élance en s' écriant : Mon père! Le vieillard tendrement la presse dans ses bras; Dans ses yeux éteints tremble une larme prospère j Il dit : J'ai retrouvé le soleil que j'espère, Ma fille guidera mes pas.

De nouveau dans ses yeux un faible regard brille , Ses deux genoux, sous lui, faillissent en ployant; Puis il dit , bénissant son unique famiUe : J'ai vécu cinquante ans pour retrouver ma fille , Las! et je meurs en la voyant!

Octobre i833.

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