SODOME
Sodôme
La voyez-vous courir la ville échevelée
Avec ses yeux hagards , sa poitrine essoufflée ,
Sa robe de fête en lambeaux , Sa ceinture aux longs plis sur ses flancs déliée, Et sa couronne d'or en tombant oubliée
Qui ne brille plus aux flambeaux ?
Son amant, dans la nuit, Ta surprise infidèle; Depuis, pour la punir, il a détourné d'elle
Son cœur une fois soulevé :
Mais elle , le cherchant dans les places publiques , Roulant des pleurs de rage et des regards obliques ,
En vain fatigue le pavé.
Ses ongles ont meurtri sa poitrine d'ivoire ; Ses cheveux ont blanchi ; sa guirlande de gloire
S'effeuille sous les pieds humains ; Elle est folle , et pareille à l'antique bacchante Qui , le front couronné d'ache vert et d'acanthe ,
Jouait avec du sang aux mains;
Elle frappe les murs de sa tête ; sans trêve Sur la fange en hurlant se roule; se relève
Avec des rires inconnus ; Puis, ouvrant ses deuxbras, découvrantson sein tiède, Entraîne malgré lui le passant qu'elle obsède . Et le couche sur ses flancs nus.
Les baisers ont froissé sa bouche violette ,
Des bras lascifs, jouant sur son corps qui halète ;,
Le meurtrissent d'embrassemens ; Le regard dans ses yeux s'éclipse ; ses mamelles Pendent en se gonflant sous ses désirs femelles,
Et sortent de ses vêtemens.
La voyez- vous surgir la grande concubine, Tout un peuple étreignant sur sa large poitrine
Avec un sourire vainqueur.
Mais , emplissant d'enfans ses entrailles fécondes , Elle ne peut, au sein de ses plaisirs immondes^
Combler le vide de son cœur.
Cette ville en chaleur c'est Sodôme ou Lutèce Qui , de l'impureté la reine et la déesse ,
Sèche sous des désirs de feu :
Ce maître qu'elle cherche en parcourant la terre , Cet époux qui rejette une femme adultère,
Cet amant outragé... c'est Dieu.
Avril i833.