ACADÉMIE DE BEAUX-ARTS
— Oui, oui, vous êtes autour de moi comme quatre anges... autour d'un caporal.
— Ne ris pas, Maurice ; je vois que tu te forces et je ne le veux pas. Envisageons la situation sous son vrai jour et examinons les décisions à prendre. »
Ils passèrent la plus grande partie de la nuit à cet examen. Finalement on résolut de ne pas vendre l'hôtel, mais de le louer tout meublé. Combien? Ah ! dame, pas grand chose ! 11 est bien petit et Ton est si pressé ! Voyons? Quatre mille cinq cents francs ? Ce sera tout le bout du monde. Bien entendu, on vendra le cheval ; quoi ? un millier de francs tout au plus. Puis la voiture, bien. Les bijoux? ces dames en ont si peu, en dehors des souvenirs.
« Enfin, on verra, dit Suzanne, parce que les bijoux ne tiennent pas de place comme une voiture et ne mangent pas comme un cheval. On peut les laisser dans un tiroir ; une ressource en cas de besoin.
— Eh bien, tous calculs faits, toutes dettes \ payées, répondit Gandrons, il doit rester...
Et le matériel de Giraud que j'oubliais ! Nous en avons la moitié.
— Va-t-il vendre? interrogea sa femme.
— Non, Giraud ne vendra pas. 11 offre de faire rembourser la part du matériel avec une perte de vingt-cinq pour cent, par annuités, en dix ans... C'est à voir... ou bien continuer les affaires, mais avec la certitude de n'avoir aucun bénéfice pendant trois ou quatre ans.
Seulement, après, les affaires reprendront...
— Pour retomber à plat comme aujourd'hui!
Va, mon ami, il vaut mieux le remboursement.
— Oui, et, si l'on compte l'intérêt à quatre, cela fait dans les trois mille. Les valeurs qui sont là, dans le secrétaire, donnent quinze cents environ; la location de l'hôtel... mais il y a les impôts, les réparations, et puis on n'est pas sûr de louer toujours... Mettons trois mille net. Tout cela fait... trois... quatre mille cinq... sept mille cinq. Et les dettes, combien ?
— Jamais beaucoup, à cause de l'ordre extrême qui règne dans la maison. M^Hélier, la chère amie, tient les comptes et s'entend
comme personne à diriger la barque. Voyons les dettes? couturière, modiste, la nourriture, l'avoine, le fourrage, tout au plus sept ou huit mille francs.
— Allons, ma pauvre chérie, il nous restera bien juste sept mille francs de revenu. Ce n'est guère pour quatre.
— Pour cinq, mon ami.
— Oh ! crois-tu que nous puissions penser queM 1,e Hélier...
— Elle offrira de rester, et, comme elle est seule au monde , nous accepterons. Songe donc, voilà quinze ans qu'elle est avec nous; elle est venue à la maison quand Jeanne avait à peine trois ans.
— Et nous ne lui donnions pas grand'chose.
— Elle venait de passer ses examens, et depuis elle ne nous a jamais quittés.
— Oui, mais elle n'a que... quel âge a-t-elle au juste ?
— Trente-cinq ans.
— Elle est jolie, instruite et bonne ; elle peut se marier.
— Tu sais bien qu'elle a toujours refusé; Gaston de Champois, par exemple.
— Dans le temps, oui; mais maintenant?
Enfin, nous verrons. Mettons sept mille francs pour cinq. Tu trouves que?...
— Je trouve que c'est énorme d'avoir cela.
Il fut un temps où nous aurions été bien contents d'être riches à ce point. »
Et la conversation continua sur ce ton jusqu'au jour.
Pendant ce temps, les deux sœurs, Amélie et Jeanne, causaient aussi dans leur chambre. En y entrant elles avaient commencé par tomber dans les bras l'une de l'autre et par verser une quantité raisonnable de larmes.
Défaillance, chagrin, quoi? Pas du tout. Détente nerveuse, simplement. Chacune avait bientôt essuyé les yeux de l'autre et elles s'étaient assises sur un sopha :
« Dis, Jeanne, qu'est-ce que nous allons faire?
— Je ne sais, mignonne. Papa décidera.
— Pour les grandes affaires, bon. Mais
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DE GRANVELLE
nous? 11 faut chercher, nous remuer; nous devons avoir quelque chose à faire; je ne sais pas quoi, mais...
— Ah! d'abord, oui, il faut vite écrire à M lle Thion et à M me Grand pour décommander les robes et les chapeaux choisis ce matin.
— Tu vois bien. Et après?
— Après... après... c'est tout.
— Oh ! que non î Combien as-tu d'argent?
— Tiens, c'est vrai; mais au moins cinq cents francs; et toi?
— La même chose. Nous donnerons cela à M ile Hélier pour payer les gages des domestiques.
— Oh î chérie !
— Et après?
— Après?... Nous vendrons nos bijoux, nos bibelots, tout.
— C'est ça ! Comme tu as de bonnes idées ! »
Et alors commencèrent à défiler les plans
les plus spiendides, tous irréalisables, d'ailleurs, mais empreints de la plus tendre affection pour le père, la mère et M lle Hélier.
A trois heures du matin, il était décidé qu'on proposerait à papa d'aller habiter les environs de Versailles « où la vie est bien moins chère, tu sais, Jeanne ». On aurait une maison avec jardin, des poules, des lapins.
« Et nous pourrions même emmener tante Raphaële et son monde, n'est-ce pas, Amélie? »
En somme, après plusieurs heures de projets bizarres, les jeunes filles étaient arrivées à une solution assez raisonnable, ce dont elles n'étaient pas peu fières.
Elles dormirent comme si rien n'était advenu.
M ,le Hélier, qui n'avait pas voulu suivre Jeanne et Amélie chez elles, était, de son côté, rentrée dans sa chambre et s'était, tout de suite, mise à écrire une lettre :
« Bien chère Madame, r '
« Depuis de longues années vous m'avez dit maintes fois que je pourrais avoir recours h vous en cas de besoin. Je frappe à votre
porte. Le malheur vient de tomber chez mes excellents amis Gandrons, qui se trouvent presque tout à fait ruinés.
« Je ne puis, ni ne veux rester à leur charge. Voici mon projet : je désire, soit seule, soit avec mes élèves Jeanne et Amélie, fonder un cours, une sorte d'académie des Beaux-Arts : peinture, littérature, musique, au choix. Vous savez que Jeanne a un joli talent d'aquarelliste et qu'Amélie chante comme un rossignol. Elles ont, en outre, toutes deux, ce qu'il faut pour bien professer : la patience, la bonté et le courage. Voulez- vous m'aider? Je sais que vous me répondrez : oui; et, sans attendre, je vais vous dire ce que vous pourrez faire pour moi.
« Mais vous avez déjà deviné qu'il s'agit de nous mettre à la mode parmi vos nombreuses relations de Passy et des Champs- Elysées. C'est cela même et je suis si sûre de votre bonté que je considère notre succès comme assuré. Merci d'avance, chère bonne Madame et amie.
« Permettez-moi de baiser vos belles mains comme lorsque j'étais enfant et laissez-moi me dire votre toujours tendre, respectueuse, reconnaissante et dévouée,
j « Marthe Hélier. »
! « P. -S. — Par le temps qui court, on joue beaucoup la comédie, un peu partout... et ailleurs. Nous pourrions avoir des séances de diction, ce qui ne serait pas mal, et nous charger de faire répéter les rôles à nos élèves, jeunes filles ou jeunes femmes, ce qui serait mieux. Ayez la bonté de me dire ce que vous pensez de mon idée. »
Et puis, l'adresse : « Madame la générale Renoulx, 223, avenue du Bois de Boulogne. »
Ah î il y eut de grandes batailles, les jours suivants, chez les Gandrons! et des joutes oratoires, et des conciliabules, auxquels prit part, avec voix délibérative, comme elle disait, la bonne M rao Renoulx que tout le monde, parmi ses amis, appelait « la Maréchale ». Ce fut un assaut de générosité, de
délicatesse ; et tous ces gens qui avaient reçu sans broncher le choc pénible du 2 janvier, se laissaient aller à pleurer dans les petits coins, devant les preuves de dévouement et d'abnégation que chacun donnait aux autres.
Enfin la générale fait triompher, de haute lutte, le projet de Marthe Hélier, avec les conditions stipulées par Gandrons et les sousconditions ajoutées par elle-même.
« Résumons -nous, dit-elle, de sa voix claire. Le rez-de-chaussée de l'hôtel sera transformé en salles de cours, ateliers, etc., pour l'académie que fonde M Ile Hélier avec M Ue * Jeanne et Amélie Gandrons comme sousdirectrices, professeurs et associées. M. et M me Gandrons prendront la chambre... Non, au fait, on s'arrangera comme on pourra.
M Ue Hélier et ses associées payeront à M. Gandrons un loyer de trois mille francs... pas d'observations, s'il vous plaît... c'est convenu, archi-convenu... par semestre et d'avance, garanti par M me Renoulx, ici présente, saine de corps et d'esprit... oui, monsieur! vous avez beau rire... saine d'esprit autant que de corps. M 1,e Hélier sera logée, nourrie, chauffée, etc., et, par-dessus le marché, aimée, choyée comme devant, par la famille Gandrons. C'est cela, embrassez-la, elle le mérite cent fois. Et moi aussi? Eh bien, embrassez-moi et laissez-moi finir...
M. Gandrons acceptera de M me Renoulx, qui se fait vieille, bien qu'elle n'en ait pas l'air...
dame ! mes chères petites, je cours sur mes soixante-cinq ans... acceptera une indemnité annuelle de cinq mille francs... comment?
j'avais dit trois mille? Pas du tout, vous aviez mal entendu; les trois mille c'était le semestre de loyer... de cinq mille... Ah! si vous me coupez encore la parole, tout est rompu et ce sera six!... On me vole pour plus de douze mille francs par an, mes bons amis ! alors... de cinq mille... quoi, quatre? J'ai dit cinq et je n'en rabattrai pas un fifrelin!... Nous disons : une indemnité de cinq mille francs... Bon Dieu! vous êtes tout à fait insupportables... Et vos vieux Grangier? Vous n y pensez donc pas?... Ah ! cela vous clôt le bec! Ce n'est pas dommage... cinq mille...
pour surveiller, gérer et administrer la fortune immobilière de ladite M me Renoulx, qui a maisons à Paris, bois, fermes et château en province... mais pas en Espagne. Et maintenant, comme eût dit mon pauvre cher général : « Soldats, je suis content de vous. Rompez. »
Deux mois après, une longue file de voitures s'arrêtait trois fois par semaine devant l'hôtel de l'avenue Kléber, sur le mur duquel, près de la porte, se trouvait une simple plaque de marbre portant en lettres dorées les mots : « Beaux-Arts ».
De Ghanvellb.
LES CHERCHEURS D'OR DE L'AFRIQUE AUSTRALE
(La guerre au Transvaal)
Far JLUIDIié LAURIE
Retour offensif.
La petite troupe s'était installée à la Tour, et, après les quelques heurts et difficultés inévitables en toute mobilisation, déménagement ou emménagement, les choses commençaient à se tasser et à prendre bonne figure. Les nomades pillards qui s'étaient rués sur Mas-
sey-Dorp, en trouvant la maison abandonnée, avaient totalement négligé l'antique forteresse phénicienne, avec son pittoresque manteau de lierre et ses créneaux démantelés qui leur paraissaient bons tout au plus à loger des hiboux ; l'intérieur, aménagé soigneuse-
ment par M œe Massey pour servir de nid à Colette devenue M me Hardouin, les meubles, le linge et les provisions de bouche étaient restés intacts.
A vrai dire, ces ressources, très suffisantes pour un jeune ménage, devenaient singulièrement étroites lorsqu'on énumérait les hôtes auxquels maintenant il s'agissait de pourvoir. Mais quoi ! à la guerre comme à la guerre ! Et les mille soins, la nécessité de s'ingénier, de suppléer par la bonne humeur à ce qui pouvait manquer au confort, vinrent fort à propos faire diversion aux idées noires qui, malgré qu'elle en eût, ne cessaient d'assiéger la pauvre M îue Massey, et qui sont si naturelles à ceux dont la vue s'en va !
Colette étant chez elle, dans son propre domaine, avait résolu de faire des miracles s'il le fallait, et, pour la première fois qu'elle avait des visiteurs, de ne les laisser manquer de rien. Lina et la brave Martine l'aidaient de leur mieux dans son œuvre. Gérard pourvoyait au gibier et l'assaisonnait de tant de bonne humeur que plusieurs jours passèrent sans que personne s'aperçût de la monotonie d'une alimentation de Peaux-Rouges.
Martial Hardouin s'était paisiblement remis à ses études archéologiques, et comme l'air pur qui environnait la Tour semblait avoir du premier coup ranimé le blessé, tout le monde se sentait de bon courage et, supposant que celte situation ne durerait guère que deux ou trois semaines, quatre au plus, on acceptait gaiement les difficultés, et l'on ne prévoyait point de complications.
Tous les matins on tirait le lit du blessé sur la pelouse, au lieu même où Tottie, descendue de son petit hamac, avait voulu à tout prix ramasser des pâquerettes et avait failli payer si cher ce caprice. Là, il aspirait largement l'air embaumé qui, soufflant de l'ouest, lui apportait avec la santé tous les parfums des coteaux environnants, tantôt prêtant l'oreille à la lecture que sa sœur lui faisait assidûment, tantôt admirant avec elle les ébats de Goliath et de Tottie qui avaient repris leurs jeux sans paraître se souvenir des épreuves récentes.
Pendant que chacun se livrait ainsi à ses goûts ou à ses occupations favorites, M. Weber ne perdait pas son temps, étant de ceux qui ne peuvent pas plus se passer de combiner quelque invention nouvelle que l'abeille de façonner les figures géométriques de sa ruche ou le castor de bâtir sa maison avec la truelle dont la nature l'a pourvu. Dans les dangers, dans la hâte des retraites subites, on l'avait toujours vu fidèle à son instinct, chercher de son gros œil myope quelque chose à agencer, à manipuler, à perfectionner; et comme ce génie était invariablement tourné vers l'utile ou l'agréable, on en pouvait rire parfois, mais il était impossible de ne pas rendre hommage aux résultats qui en sortaient. Jadis prisonnier chez les Matabêlés, ayant trouvé de vieilles carabines hors d'usage, il avait goûté un plaisir d'artiste à les réparer, à les fourbir, à restituer en leur état de neuf ces armes surannées. De même à la Tour, tandis que la vie bruissait au-dessus de sa tête, il se livrait dans son atelier souterrain aux douceurs du travail manuel, entreprenant la construction d'un nouveau canon, qu'il voulait en fonte d'acier, passant en revue l'un après l'autre tous les fusils de la colonie, fabriquant des cartouches, remplissant en un mot les devoirs d'un bon armurier et d'un grand maître de l'artillerie.
Bien lui en prit, et à ses amis, de cette judicieuse précaution, car de nouveaux périls menaçaient la petite colonie.
11 y avait dix jours qu'elle s'était établie à la Tour phénicienne et lord Fairfield devait être considéré comme en bonne voie de guérison. On commençait à parler sérieusement de se remettre en route vers la côte du Mozambique et la seule objection pratique était le manque de provisions de bouche indispensables dans un pareil voyage. Gérard et son père travaillaient activement à y pourvoir en allant chaque jour à la chasse pour fournir aux ménagères les pièces de venaison qu'elles fumaient aussitôt sur de grands feux de branches vertes, sous la direction de Le Guen.
„ Au cours d'une de ces expéditions, il advint que Phanor donna des signes d'inquié-
tude, humant l'air vers le nord en exhalant quelques grondements à demi étouffés. Gérard grimpa sur un arbre, explora la plaine et distingua nettement une Iroupe indigène de cinq à six cents hommes en marche vers la Tour.
Les deux chasseurs s'empressèrent d'en reprendre le chemin pour la mettre en état de défense. Comme ils y arrivaient, ils trouvèrent Martine tout émue.
« Le Guen vous cherche partout!... 11 vient de rentrer avec une figure bouleversée et il court maintenant à l'atelier de M. Weber.
— Vous a-t-il dit ce qu'il nous veut?
— Je crois bien qu'en ramassant des champignons dans le ravin, il a vu quelque chose de suspect, des rôdeurs tournant autour de nos fossés..-. » :
Sans un mot, Gérard et son père se dirigèrent vers l'atelier souterrain. Si rapide et discret qu'eût été le colloque, M me Massey en avait surpris quelques mots.
« Pourvu que ceci ne nous présage pas encore des malheurs î soupira-t-elle en portant la main? à son pauvre cœur tant de fois éprouvé.
— Eh ! que pouvons-nous craindre, maman, tant que nous sommes ensemble! dit Colette en courant à elle et la faisant asseoir, tandis qu'elle déposait sur ses genoux Tottie que Goliath lui avait abandonnée.
— Vos trois filles sont avec vous, appuya Lina entourant d'un bras affectueux sa chère tête bouclée. Que pouvons-nous craindre? »
Et Tottie, comme une petite perruche, répétait gentiment, passant sa main mignonne sur la joue de-la grand'mère :
« Pouvons-nous craindre, bonne maman?...
— Ah! mes chéries, combien il est vrai que tous les périls sont*peu de chose si nous les affrontons ensemble !... »
Cependant, MM. Massey et Gérard arrivaient à l'entrée de l'atelier souterrain. Le Guen y était en compagnie de M. Weber. Tout de suite il explique son fait.
« Du nouveau!... J'étais, il y a une heure environ, au fond du ravin, assis à terre et en train d'empiler mes oronges dans un panier, quand j'entends à quelques pas de moi, der-
rière les broussailles qui masquaient ma présence, deux voix dont l'une était sûrement celle de ce chien de Benoni...
— Eh bien?... que font-ils?... demandait-elle.
— Ils ne se doutent de rien. L'Anglais prend le frais sur son fauteuil de rotin.
L'éléphant gambade avec la môme...
— On le fera bientôt gambader d'autre sorte.
— ... Les femmes sont occupées au ménage...
— Et les autres?
— Le vieux et son fils à la chasse avec le chien. Le Guen et Weber, invisibles...
— Ce serait le vrai moment pour se jeter dans la place, car la nuit il n'y faut pas songer, ils se barricadent... Pourquoi nos drôles ne sont-ils pas encore ici?... Ceux du sud ont pris leur position ?
— Oui, campés au pied du kopje.
— Ceux de l'est?
— En place au bord du ruisseau.
— Ceux du nord?
— En route. Avant une heure ils seront arrivés.
— Tout est bien compris?
— Tout. A votre coup de sifflet, chacun part au môme instant sur trois côtés et s'élance à l'assaut des ouvertures...
« Les voix se sont tues, poursuit Le Guen, j'ai entendu les pas s'éloigner et je me suis hâté d'accourir., 11 n'y a pas une minute à perdre.
— Combien de fusils avDns-nous? demanda M. Massey en s'adressant à Weber.
— Onze en parfait état, sans compter vos carabines de chasse. Trois mausers, cinq Martini-Henri, trois snyders à magasin.
— Des cartouches et des balles?
— Pour tout un bataillon.
— Eh bien! preste, à l'ouvrage! Les armes, les munitions, enlevons tout et en place pour la défense de nos remparts!... »
Dix minutes plus tard, les dispositions étaient prises dans la Tour. A chaque ouverture, sur les trois faces de la vieille forteresse, des obstacles entassés — matelas, meubles et couvertures, — de manière à laisser un jour, une sorte de meurtrière pour le canon d'un fusil... et, sur ce fusil, la main
ANDRE LAURiE
d'un tireur intrépide. Lady Théodora, Colette, Lina elle-même avaient voulu concourir avec les hommes à l'œuvre du salut commun et guettaient la première apparition de l'ennemi.
Près d'une heure s'écoula dans cette attente silencieuse.
Soudain , dans le calme des bois qui entourent d'une ceinture verdoyante et touffue l'antique tour phénicienne, un coup de sifflet retentit, strident et prolongé.
Et, aussitôt, de l'ombre, stirgissentdes torses noirs, des faces démoniaques qui se jettent en courant vers les murs cyclopéens.
Mais, de ces murs qu'ils comptaient si
bien trouver inoccupés, jaillit une série d'éclairs et de détonations. Dix, quinze, cent coups de feu se succèdent en salves nourries sur tous les fronts de défense. Une douzaine, d'assaillants sont tombésen hurlantde surprise et de rage... Les autres font volte-face et cherchent un abri dans l'ombre qui les a vomis.
Tout cela n'a pas duré vingt secondes.
L'attaque a échoué. Le plan de Bcnoni est manqué...
Et la vaillante petite garnison de se réjouir, de se féliciter, de se serrer les mains.
« Hoir very exciting! dit lady Théodora.
Bien plus amusant que la chasse; cent fois!... Avcz-vous vu comme ils sautaient en l'air, ces diables noirs, en recevant une balle?...
— Oui, c'était curieux...
Un jeté-battu, puis un plongeon, la tête en avant :
l'effet de la balle Mauser, réplique Gérard. J'ai déjà vu cela à Boulouwayo.
— L'important, fait observer M. Massey,c'est qu'ils n'ont pas de fusils. Tout au moins je n'en ai pas remarqué... Mais, dans le nombre, il y a des Zoulous magnifiques et dont la sagaie n'est pas à dédaigner.
— 11 serait peut-être bon d'opérer une
sortie, reprit le jeune homme, ou ces macaques reviendront à la charge.
— Je ne le crois pas, répondit le père. La leçon est bonne et portera ses fruits. Ils pensaient nous surprendre. Maintenant qu'ils ont essuyé notre feu, nous devons tenir pour certain qu'ils se tiendront à distance respectueuse... Mais nous perdrions tous nos avantages en descendant en rase campagne, et je n'en suis pas d'avis. »
André Laumi.
(La suite prochainement.)
Le Directeur-Gérant . J I1bt7.rl.
IL FUT FACILE DE S'Y PROCURER DU BOIS (Pa^e 134.)
XIV — 2 e Série. Droit» de traduction ot de reproduction ré*er*éa. 161 — 9
Magasin illustré d'Education et de Récréation
par JULES VERNE — illustrations de GEORGE ROUX
Vancouver.
L'île de Vancouver, sur la côte occidentale de l'Amérique du Nord, longue de cinq cents kilomètres et large de cent trente, comprise entre le quarante-huitième et le cinquante et unième parallèles, fait partie de la Colombie anglaise voisine du Dominion of Canada dont la frontière la borne à Test.
Il y a quelque cent ans, la Compagnie de la Baie d'Hudson avait fondé un poste de trafiquants sur la pointe sud-ouest de l'île, près de l'ancien port de Cardoba, le Camosin des Indiens. C'était déjà une prise de possession de ladite île par le gouvernement britannique. Cependant, en 1789, l'Espagne s'en empara.
Peu de temps après elle fut restituée à l'Angleterre par un traité intervenu entre l'officier espagnol Quadra et l'officier anglais Vancouver, dont le nom figure seul dans la cartographie moderne.
Le village ne devait pas tarder à devenir ville, grâce à la découverte de filons d'or dans le bassin du Fraser, l'un des cours
d'eau de l'île. Devenu Victoria-Ci ty, il est capitale officielle de la Colombie britannique. Puis d'autres villes se fondèrent, telle Nanaimo, à vingt-quatre lieues de là, sans parler du petit port San Juan, qui s'ouvre à la pointe méridionale.
A l'époque où se déroule cette histoire, Victoria était loin d'avoir le développement qu'elle possède aujourd'hui. L'île Vancouver n'était point desservie par le chemin de fer, de quatre-vingt seize kilomètres, qui rattache la capitale à Nanaimo. C'est l'année suivante seulement, en 1861, qu'une expédition allait être entreprise par le docteur Brow, d'Edimbourg, l'ingénieur Lecch et Frédéric Wymper à l'intérieur de l'île. Cependant, le capitaine Bourcart trouverait à Victoria toutes facilités pour ses transactions et aussi les ressources qu'exigerait sa nouvelle campagne de pèche.
A ce sujet, aucune inquiétude à concevoir.
Dès la première heure, le Saint-Enoch avait quitté son mouillage de la lagune. Aidé du
jusant, il descendit le chenal de la baie Marguerite, et donna en pleine mer.
Des vents propices, soufflant de l'est au sud-est, lui permirent de prolonger la côte avec l'abri de la terre, à quelques milles de cette longue presqu'île de la vieille Californie.
M. Bourcart n'avait point envoyé de vigies dans la mâture, puisqu'il ne s'agissait pas de chasser la baleine. Le plus pressé, c'était d'atteindre Vancouver, afin de profiter des hauts cours.
Du reste, on ne signala que trois ou quatre souffleurs à grande distance et dont la poursuite eût été difficile par une mer assez forte. L'équipage se contenta de leur assigner, un rendez-vous aux îles Kouriles et à la mer d'Okhotsk.
On compte environ quatorze cents milles jusqu'au détroit de Juan de Fuca, qui sépare l'île de Vancouver des territoires du Washington, à l'extrémité des États-Unis. Avec une moyenne de quatre-vingt-dix milles par vingt-quatre heures, la traversée du Saint- Enoch ne durerait qu'une quinzaine de jours, et il porta toute la toile possible, bonnettes, flèches et voiles d'étais.
Toujours la continuation des heureuses chances qui avaient marqué le cours de cette première campagne.
A peu près au tiers de sa navigation, le navire boulinait à la hauteur de San-Diego, la capitale de la Basse-Californie. Quatre jours plus tard, il était par le travers de San-Francisco, au milieu de nombreux bâtiments à destination de ce grand port américain.
« Peut-être est-il regrettable, dit ce jour-là M. Bourcart à son second, que nous ne puissions traiter à San-Francisco ce que nous allons traitera Victoria...
— Sans doute, répondit M. Heurtaux, puisque nous serions à destination... Mais le chemin fait est le chemin fait... Si nous devons recommencer la pêche aux approches des Kouriles, nous serons très avancés vers le nord...
— Vous avez raison, Heurtaux, et d'ailleurs les informations du capitaine de VIwing sont formelles... A son avis, le Saint-Enoch doit
pouvoir aisément se réparer à Victoria et se réapprovisionner pour plusieurs mois. »
Cependant le vent, qui marquait une certaine tendance à faiblir en halant le sud, ne tarda pas à souffler du large. La vitesse du Saint-Enoch fut donc un peu ralentie. Cela ne laissa pas de causer quelque impatience à bord. En somme, on n'en était pas à quarantehuit heures près, et, d'ailleurs, dans la matinée du 3 juillet, la vigie signala le cap Flattery, à l'entrée du détroit de Juan de Fuca.
La traversée avait duré seize jours — un de plus que ne l'avait estimé M. Bourcart — le bâtiment n'ayant pas atteint la moyenne de quatre-vingt-dix milles.
«Eh bien... vieux... déclara maître Ollive à Cabidoulin, nous voici à l'entrée du port...
et pourtant tu ne cesses de geindre...
— Moi?... répliqua le tonnelier qui haussa les épaules.
— Oui... toi!
— Je ne dis rien...
— Tu ne dis rien... mais c'est tout comme!...
— Vraiment?...
— Vraiment... et j'entends que ça te grouille dans la poitrine!... Tu grognes en dedans...
— Et je grognerai en dehors, quand ça me plaira! » riposta Jean-Marie Cabidoulin.
Après les formalités de santé et de douane, le Saint-Enoch vint s'amarrer contre un appontement qui faciliterait le déchargement de sa cargaison.
De toutes façons, son séjour à Victoria durerait une quinzaine. Il ne pouvait repartir avant que son équipage eut procédé à quelques réparations en vue, soit d'une nouvelle campagne dans les régions septentrionales du Pacifique, soit d'un retour en Europe.
Le second, les deux lieutenants, les maîtres, auraient donc assez d'occupation pour qu'il fût nécessaire d'y consacrer tout leur temps. 11 ne s'agissait de rien moins que de mettre à terre les dix-sept cents barils d'huile. Le capitaine Bourcart devrait, en outre, surveiller ses hommes de près. Les désertions sont à craindre en ces contrées fréquentées des chercheurs d'or, des exploiteurs de placers,
JULES VERNE
dans l'île de Vancouver et sur les plaines du Caribou de la Colombie britannique.
Il y avait précisément dans le port de Victoria deux bâtiments, le Chantenay de Nantes, et le Forward de Liverpool, que la désertion d'un certain nombre, de matelots laissait en grand embarras.
Toutefois M. Bourcart se croyait, autant qu'on peut l'être, sûr de ses hommes. Est-ce qu'ils ne seraient pas retenus par l'espoir de participer aux bénéfices de cette campagne aussi fructueuse pour eux que pour les armateurs du Saint-Enoch?,.. Néanmoins, une surveillance assez sévère s'imposait, et les permissions de quitter le navire ne devraient être que rarement accordées. Mieux valait incontestablement donner double ration à bord après une pénible journée de travail, que de voir l'équipage courir les taps et les bars, où les matelots ont bientôt fait de mauvaises connaissances.
Quant à M. Bourcart, il eut, en premier lieu, à s'occuper de placer sa cargaison sur le marché de Victoria. Aussi, dès qu'il eut débarqué, se rendit-il chez M. William Hope, l'un des principaux courtiers de marchandises.
Le docteur Filhiol, n'ayant aucun malade à soigner, aurait tout loisir de visiter la ville et les environs. Peut-être eût-il entrepris de visiter l'île, si les moyens de communication n'eussent manqué. Point de routes, à peine des sentiers à travers les forêts épaisses de l'intérieur. 11 serait donc contraint de restreindre le cercle de ses explorations.
Au total, la ville lui parut intéressante comme toutes celles qui prospèrent si rapidement sur le sol de l'Amérique et auxquelles le terrain permet de s'étendre indéfiniment.
Bâtie avec régularité, sillonnée de rues qui se coupaient à angles droits, ombragée de beaux arbres, elle possédait un vaste parc, et quelle est la cité américaine qui n'en a pas un et même plusieurs ?... Quant à l'eau douce, elle lui était fournie en abondance par un réservoir établi à quatre lieues de là, et qui s'alimentait aux meilleures sources de l'île.
Le port de Victoria, abrité au fond d'une petite baie, est situé dans les conditions les
plus favorables. C'est le point où viennent se raccorder les détroits de Juan de la Fuca et de la Reine-Charlotte. Les navires peuvent le chercher soit par l'ouest, soit par le nord-ouest. Son mouvement maritime est destiné à s'accroître dans l'avenir, puisqu'il comprendra toute la navigation de ces parages.
Il est juste d'ajouter que, à cette époque déjà, le port offrait d'amples ressources aux bâtiments obligés de se réparer après de longues traversées, la plupart fort pénibles. Un arsenal largement fourni, des entrepôts pour les marchandises, un bassin de carénage, étaient à leur disposition.
Le capitaine de VIwing avait donné des renseignements exacts à M. Bourcart. Les cours des huiles marines étaient en hausse.
Le Saint-Énoch arrivait à propos pour en profiter. Les demandes affluaient non seulement à Vancouver, mais aussi à New-Westminster, importante cité de la Colombie, située sur le golfe de Géorgie, un peu au nordest de Victoria. Deux baleiniers, l'américain Flower, le norvégien Fugg, avaient déjà vendu leur chargement, et — ce qu'allait faire le Saint-Enoch, — ils étaient repartis pour la pêche dans le nord du Pacifique.
Les affaires du Saint-Enoch purent donc être rapidement traitées entre le courtier Hope et le capitaine Bourcart. La vente de la cargaison se fit à des prix qui n'avaient jamais été atteints et qu'elle n'eût point obtenus sur les marchés d'Europe. 11 ne Vagissait plus que de débarquer les barils et de les transporter à l'entrepôt, où ils seraient livrés à l'acheteur.
Et, lorsque M. Bourcart fut de retour à bord :
« Heurtaux, dit-il au second, l'affaire est terminée, et il n'y a qu'à se féliciter d'avoir suivi les conseils de cet honnête capitaine de Vlwingf...
— Huile et fanons, monsieur Bourcart?...
— Huile et fanons... à une compagnie colombienne de New-Westminster.
— Alors nos hommes peuvent se mettre à la besogne?...
— Dès aujourd'hui, et, en se déhalant bien,
le navire devra être en mesure de repartir dans un mois au plus, après avoir passé au bassin de carénage.
— En haut tout le monde ! » commanda le second, dont maître Ollive vint recevoir les ordres.
Dix-sept cents barils à débarquer, c'est un travail qui ne demande pas moins d'une huitaine de jours, même s'il s'effectue avec méthode et activité. Les appareils furent dressés au-dessus des panneaux et la moitié des matelots se répartit dans la cale, tandis que l'autre moitié s'occupait sur le pont. On pouvait compter sur leur bon vouloir, sur leur zèle, ce qui dispenserait de recourir aux ouvriers du port.
Par exemple, si quelqu'un eut fort à faire, ce fut Jean-Marie Cabidoulin. Il ne laissait pas hisser un baril sans l'avoir examiné, sans s'être assuré qu'il sonnait le plein et qu'il ne donnerait lieu à aucune réclamation. En permanence près de l'appontement, son maillet à la main, il frappait chaque baril d'un coup sec. Quant à l'huile, il n'y avait pas à s'en inquiéter, elle était de qualité supérieure.
Bref, le débarquement s'opéra avec toutes les garanties possibles, et le travail se poursuivit pendant toute la semaine.
Du reste, la besogne de maître Cabidoulin ne serait pas achevée avec le débarquement de la cargaison. Il faudrait remplacer les barils pleins par le même nombre de barils vides en vue de la nouvelle campagne. Heureusement M. Bourcart en trouva, dans l'entrepôt de Victoria, un stock qu'il se procura à bon compte. Toutefois il y eut à les réparer, à les remettre en état. Gros travail auquel les journées suffisaient à peine, et si le tonnelier ne cessa de murmurer en dedans et même en dehors, il le fit au bruit des mille coups de maillet que le forgeron Thomas et le charpentier Férut frappaient à ses côtés.
Lorsque la cale du Saint-Enoch eut été débarrassée, on procéda à un complet nettoyage de la cale et du vaigrage intérieur.
A ce moment, le navire, déhalé de l'appontement, avait été conduit au bassin de carénage. Il importait de visiter l'extérieur de sa
coque et de s'assurer s'il n'avait pas souffert dans ses œuvres vives. Le second et le maître d'équipage procédèrent à cette inspection, et M. Bourcart s'en rapportait à leur expérience.
Il n'existait pas à proprement parler d'avaries sérieuses, seulement quelques réparations faciles, deux ou trois bandes du doublage en cuivre à remplacer, quelques gournables à fixer dans le bordage et la membrure, les coutures à regarnir d'étoupe, les hauts à recouvrir de peinture fraîche. Cette besogne s'effectua avec grande activité. Certainement, * la relâche à Vancouver ne se prolongerait pas au delà des délais prévus.
Aussi comprendra-t-on que M. Bourcart ne cessât de manifester sa satisfaction, et le docteur Filhiol de lui répéter :
« Votre chance, capitaine... c'est votre bonne chance !... Et si elle continue...
— Elle continuera, monsieur filhiol, et savez-vous même ce qui pourrait arriver?...
— Veuillez me l'apprendre.
— Ce serait que, dans deux mois, après sa seconde campagne, le Saint-Enoch revînt à Victoria vendre une nouvelle cargaison aux mêmes cours !... Si les baleines des îles Kouriles ou de la mer d'Okhotsk ne sont pas trop farouches...
— Comment donc, capitaine!... Est-ce qu'elles trouveraient jamais meilleure occasion de se faire amarrer... de livrer leur huile à des prix plus avantageux?...
— Je ne le pense pas, répondit en riant M. Bourcart, je ne le pense pas. »
Il a été dit que le docteur Filhiol n'avait pu pousser ses excursions hors de la ville aussi loin qu'il l'eût désiré. Dans le voisinage du littoral, parfois il rencontra quelques indigènes. Ce ne sont pas précisément les plus beaux types de cette race de Peaux-Rouges dont il existe encore de remarquables spécimens dans le Far-West. Non, des êtres grossiers, épais de tournure, laids de visage, énormes têtes mal conformées, yeux petits, bouches larges, nez abominables dont les ailes sont traversées d'anneaux de métal ou de brochettes de bois. Et, comme si cette laideur naturelle ne leur suffisait point, n'ont-ils pas
JULES VERNE
l'habitude, lors des cérémonies et fêtes, de s'appliquer sur le visage un masque de bois plus hideux encore et qui fait, au moyen de ficelles, d'horribles grimaces?...
En cette partie de l'île et à l'intérieur, les forêts sont superbes, très riches en pins et en cyprès surtout. II fut facile de s'y procurer du bois pour le Saint-Enoch. Rien que la peine de le débiter et de le transporter.
Quant au gibier, il abondait. M. Heurtaux, accompagné du lieutenant Allotte, put abattre plusieurs couples de daims, dont le cuisinier tira bon parti pour les tables du carré et du poste. Là pullulaient également des loups, des renards, des hermines très fuyardes et difficiles à capturer, recherchées cependant pour la valeur de leur fourrure, et aussi de très nombreux écureuils à queue touffue.
La plus longue excursion du docteur Filhiol le conduisit jusqu'à Nanaimo, et c'est par mer qu'il s'y rendit sur un petit cotre affecté au service entre les deux villes. Là s'élevait une bourgade assez prospère dont le port offre aux navires d'excellents mouillages.
Le trafic de Nanaimo tend à s'accroître chaque année. Son charbon, d'excellente qualité, s'exporte à San-Francisco, dans tous les ports de l'Ouest-Pacifique, môme jusqu'en Chine et à l'archipel des Sandwich. Depuis longtemps déjà, ces riches gisements étaient exploités par la compagnie de la baie d'Hudson.
La houille, d'ailleurs — plus que l'or — c'est la grande, on pourrait dire l'inépuisable richesse de l'ile Vancouver. Nul doute que de riches dépôts ne soient encore découverts.
Quant à ceux de Nanaimo, ils n'exigent qu'un travail facile, et lui assurent une réelle prospérité.
Au surplus, l'or de cette région du Caribou, de la Colombie britannique, coûte cher a récolter, et, pour avoir un dollar, il faut, prétendent les mineurs, en dépenser deux.
Lorsque le docteur Filhiol revint de cette excursion, la coque du Saint-Enoch était revêtue d'une nouvelle couche de peinture jusqu'au liston formé d'une raie blanche.
Quelques réparations avaient été faites à la voilure et aux agrès, aux pirogues si rudement
malmenées parfois par les coups de queue des baleines. Bref, le navire, après son passage au bassin, vint prendre mouillage au milieu du port, et le départ fut définitivement fixé au 19 juillet.
Deux jours auparavant, un navire américain entra dans la baie de Victoria et jeta l'ancre à une demi-encàblure du Saint-Enoch. C'était VIwing, retour de la baie Marguerite. On n'a pas oublié les rapports établis entre son capitaine et le capitaine Bourcartet non moins cordiaux entre les officiers et les équipages.
Dès que VIwing eut été affourché, le capitaine Forth se fit conduire au Saint-Enoch où il reçut un excellent accueil en reconnaissance de ses bons avis dont on s'était bien trouvé.
M. Bourcart, toujours heureux de faire une politesse, voulut le retenir à dîner. L'heure approchait de se mettre à table, et, sans autre façon, M. Forth accepta l'invitation qu'il comptait rendre le lendemain à bord de VIwing.
La conversation fut très suivie dans le carré où se réunirent M. Bourcart, M. Heurtaux, les deux lieutenants, le docteur Filhiol et le capitaine américain. Elle porta d'abord sur les incidents de navigation pendant la traversée des deux navires de la baie Marguerite à l'île Vancouver. Puis, après avoir dit dans quelles conditions avantageuses il avait vendu sa cargaison, M. Bourcart demanda au capitaine de VIwing si la pêche avait été bonne après le départ du Saint-Enoch.
« Non, répondit M. Forth, une campagne des plus médiocres, et, pour ma part, je n'ai pas rempli le quart de mes barils... Les baleines n'ont jamais été si rares...
— Cela s'explique peut-être, observa M. Heurtaux, par le motif qu'à cette époque de l'année, les petits n'ont plus besoin de leurs mères, et celles-ci comme ceux-là abandonnent la baie pour gagner le large...
— C'est une raison, sans doute, répondit M. Forth. Cependant j'ai souvent fait la pêche dans la baie, et je ne me souviens pas de lavoir vue si désertée à la fin de juin... Des journées entières se passaient sans qu'il y
eût lieu d'amener les pirogues, bien que le temps fût beau et la mer assez calme. Il est heureux, monsieur Bourcart, que vous ayez débuté sur les parages de la Nouvelle-Zélande.. Vous n'auriez pas fait votre plein dans la baie Marguerite...
— Très heureux, déclara M. Bourcart, d'autant plus que • nous n'y avons guère aperçu que des souffleurs de moyenne taille...
— De petite taille, répliqua M. Forth. Nous en avons piqué qui n'ont pas rendu trente barils d'huile!...
— Dites-moi, capitaine, demanda M. Bourcart, avez-vous l'intention de vendre sur le marché de Victoria?...
— Oui, si les cours sont toujours en hausse...
— Toujours, et ce n'est pas cette mauvaise saison de la baie Marguerite qui les fera baisser... D'autre part, on n'attend encore aucun arrivage des Kouriles, de la mer d'Okhotsk ou du détroit de Behring.
— En effet, dit M. Ileurtaux, puisque la pêche ne prendra pas fin avant six semaines ou deux mois...
— Et nous espérons bien en
avoir eu notre part!... déclara Romain Allotte.
— Mais, capitaine Forth, reprit le lieutenant Coquebert, est-ce que les autres baleiniers de la baie Marguerite ont été plus favorisés que vous?...
— Pas davantage, affirma M. Forth. Aussi, lorsque YIwing a mis à la voile, la plupart se préparaient-ils à appareiller pour gagner la haute mer.
— Vont-ils rallier les côtes de l'Asie?...
interrogea M. Heurtaux.
— Je le pense.
— Eh ! on sera en nombre là-bas !... s'écria le lieutenant Coquebert.
— Tant mieux!... répliqua Romain Alloue.
Voilà qui vous excite, lorsqu'on est à deux ou
trois navires sur une baleine... lorsqu'on appuie la chasse à briser les avirons!... Et quel honneur pour la pirogue qui pique la première...
— Du calme, mon cher lieutenant, du calme!... interrompit M. Bourcart. Il n'y a pas de baleine en vue...
— Alors, reprit M. Forth, vous êtes décidé à faire une seconde campagne?...
— Absolument.
— Et quand partez-vous ?..
— Après-demain.
— Déjà?...
JULES VERNE
— Le Saint-Enoch n'a plus qu'à lever l'ancre.
— Je me félicite donc d'être arrivé à temps pour renouveler connaissance, capitaine, dit M. Forth et nous serrer encore une fois la main...
— Et nous nous félicitons aussi d'avoir pu reprendre nos bonnes relations, répondit M. Bourcart. Si VIwing fût entré dans la baie de Victoria au moment où le Saint-Enoch en sortait, cela nous aurait fait grosse peine. »
Là-dessus, la santé du capitaine Forth fut portée par le capitaine Bourcart et ses officiers en termes qui témoignaient d'une vive sympathie pour la nation américaine.
« Après tout, observa alors M. Heurtaux, même sans nous être revus à Victoria, peutêtre le Saint-Enoch et VIwing auraient-ils fait de conserve une seconde campagne dans les parages des Kouriles?...
— Est-ce que votre intention, capitaine, demanda M. Bourcart, n'est pas de tenter fortune au nord du Pacifique?...
— Je ne le pourrais, messieurs, répondit M. Forth, VIwing arriverait un peu tard sur les lieux de pêche... Dans deux mois les premières glaces commenceront à se former au détroit de Behring comme à la mer d'Okhotsk, et, par malheur, je ne suis point en état de remettre immédiatement en mer.
Les réparations de Vluing exigeront de trois à quatre semaines...
— Nous vous en exprimons nos sincères regrets, monsieur Forth, déclara le capitaine Bourcart. Mais je voudrais revenir sur un fait dont vous avez parlé, et qui exigerait quelques explications.
— De quoi s'agit-il, capitaine?...
— Vers la fin de votre séjour dans la baie Marguerite, n'avez-vous pas remarqué que les baleines devenaient rares, et même qu'elles montraient une hâte singulière à gagner le large?...
— Cela est certain, déclara le capitaine Forth, et elles s'enfuyaient dans des conditions qui ne sont pas habituelles... Je ne crois pas exagérer en affirmant que les souffleurs semblaient redouter quelque danger extra-
ordinaire, qu'ils obéissaient à je ne sais quel sentiment d'épouvante, comme s'ils eussent été pris de panique... Ils bondissaient à la surface des eaux, ils poussaient des mugissements tels que je n'en ai jamais entendu...
— C'est fort étrange, convint M. Heurtaux, et vous ne savez pas à quoi attribuer...
— Non, messieurs... répondit M. Forth, à moins que quelque monstre formidable...
— Eh ! capitaine, répliqua le lieutenant Coquebert, si maître Cabidoulin, notre tonnelier, vous entendait : « C'est le grand serpent de mer ! » s'êcrierait-il.
— Ma foi, lieutenant, répliqua M. Forth, que ce soit ou non un serpent qui les ait effrayées, les baleines se sont sauvées en toute précipitation...
— Et, repartit le lieutenant Allotte, on n'a pas pu leur barrer le chenal de la baie Marguerite... en piquer quelques douzaines...
— Je vous avoue que personne n'y a songé, répondit M. Forth. Nos pirogues ne s'en seraient pas tirées sans grand dommage, peutêtre sans perte d'hommes... Je le répète, il s'est passé là quelque chose d'extraordinaire.
— A propos, demanda M. Bourcart, qu'est devenu ce navire Anglais, le Repton?... A-t-il fait meilleure pêche que les autres?...
— Non... autant que j'ai pu le savoir, capitaine.
— Pensez-vous qu'il soit resté dans la baie Marguerite?...
— Il se préparait à partir, lorsque VIwing a mis à la voile...
— Pour aller?!..
— Pour aller, d'après ce que l'on disait, ] continuer sa campagne dans le nord-ouest du
Pacifique.
— Eh bien, ajouta M. Heurtaux, puissionsnous ne pas le rencontrer ! »
La nuit venue, le capitaine Forth regagna son bord, où il reçut le lendemain M. Bourcart et ses officiers. 11 fut encore question des événements dont la baie Marguerite avait été le théâtre. Puis, lorsque les deux capitaines se séparèrent, ce fut avec l'espoir que le Saint-Enoch et VIwing se reverraient quelque jour sur les parages de pêche.
Seoonde oampagne.
Le capitaine Bourcart appareilla dans la matinée du 19 juillet. L'ancre levée, il n'évolua pas sans peine pour sortir de la baie. Le vent, qui, soufflant du sud-est, le contrariait alors, deviendrait favorable dès que le Saint- Enoch, ayant doublé les dernières pointes de Vancouver, serait de quelques milles au large.
Du reste le navire ne redescendit pas le détroit de Juan de Fuca, qu'il avait suivi pour gagner le port. Il remonta au nord-ouest par le détroit de la Reine-Charlotte et le golfe de Géorgie. Le surlendemain, après avoir entièrement contourné la côte septentrionale de l'île, il se dirigea vers l'ouest, et, avant le soir, perdait la terre de vue.
La distance entre Vancouver et l'archipel des Kouriles peut être estimée à quinze cents lieues environ. Lorsque les circonstances s y prêtent, un voilier peut la franchir aisément en moins de cinq semaines. M. Bourcart comptait n y pas employer plus de temps, si sa bonne chance persévérait.
Ce qui est certain, c'est que la navigation débuta dans des conditions excellentes. Une fraîche brise bien établie, une mer gonflée de longues houles, permirent au Saint-Enoch de se couvrir de toile. Ce fut tout dessus, amures à bâbord, qu'il tint le cap à l'ouestnord-ouest. Si cette direction allongeait un peu sa route elle lui évitait le courant du Pacifique qui porte à l'est en s'arrondissant le long des îles Alêoutiennes.
En somme, cette traversée s'effectuait sans contrariétés. De temps à autre, seulement, les écoutes à mollir ou à raidir. Aussi l'équipage serait-il frais et dispos pour la pénible campagne de pêche qui l'attendait dans la mer d'Okhotsk.
Jean-Marie Cabidoulin était toujours le plus occupé du bord, rangement définitif des barils dans la cale, disposition des appareils, manches et bailles, pour envoyer l'huile en bas. Si l'occasion se présentait de piquer quelque baleine avant l'arrivée du Saint-Enoch à la
côte sibérienne, le capitaine Bourcart ne la laisserait pas échapper.
« C'est à désirer, monsieur Filhiol, dit-il un jour au docteur... La saison est avancée et notre pêche ne pourra se prolonger dans la mer d'Okhotsk au delà de quelques semaines. . . Les glaces ne tarderont pas à s'y former et la navigation deviendra difficile.
— Aussi, observa le docteur, je m'étonne que les baleiniers, toujours pressés par le temps, en soient encore à procéder d'une façon si primitive. Pourquoi n'emploient-ils pas des bâtiments à vapeur, des pirogues à vapeur, et surtout des engins de destruction plus perfectionnés?... Les campagnes donneraient de plus grands profits...
— Vous avez raison, monsieur Filhiol et cela viendra quelque jour, n'en doutez pas.
Nous sommes restés fidèles à nos vieux errements. Mais cette seconde moitié de siècle ne finira pas sans qu'on obéisse au progrès qui s'impose en toutes choses.
— Je le crois aussi, capitaine, et la pêche sera organisée par des moyens plus modernes à moins qu'on n'en arrive, puisque les baleines deviennent rares, à les parquer...
— Un parc à baleines!... s'écria If. Bourcart.
— Je plaisante, avoua le docteur Filhiol, et, pourtant, j'ai connu un ami qui avait eu cette idée-là...
— Est-ce possible?...
— Oui. ..parquer les baleines dans une baie comme on parque les vaches dans un champ...
Là, elles n'auraient rien coûté à nourrir, et on eût pu vendre leur lait à bon marché...
— Vendre leur lait, docteur?...
— Qui vaut le lait de vache, paraît-il.
— Bon, mais comment les traire?...
— Voilà ce qui embarrassait mon ami.
Aussi a-t-il abandonné ce projet mirifique.
— Et il a sagement fait, déclara M. Bourcart en riant de bon cœur. Mais, pour en revenir au Saint-Enoch, je vous ai dit qu'il ne
JULES VERNE
pourra prolonger sa campagne dans le nord du Pacifique et nous serons forcés de repartir dus le commencement d'octobre.
— Où le Saint-Enoch ira-t-il hiverner en quittant la mer d'Okhotsk?...
— C'est ce que je ne sais pas encore.
— Vous ne savez pas, capitaine...
— Non... cela dépendra des circonstances, mon cher docteur... Arrêter d'avance un plan, c'est s'exposer à des déboires...
— N'avez-vous pas déjà fait la pèche dans les parages au delà du détroit de Behring?...
— Oui... et j'y ai rencontré plus de phoques que de baleines... D'ailleurs, l'hiver de l'océan Arctique est précoce, et, dés les premières semaines de septembre, la navigation est gênée par les glaces... Je ne songe donc pas cette année à dépasser le soixantième degré de latitude.
— Entendu, capitaine; en admettant que la pêche ait été fructueuse dans la mer d'Okhotsk, le Saint-Enoch reviendra-t-il en Europe?...
— Non, docteur, répondit M. Bourcart, et il sera préférable, à mon avis, d'aller vendre mon huile à Vancouver, puisque les cours y sont élevés...
— Et, c'est là que vous passeriez l'hiver?...
— Vraisemblablement, de manière à me trouver sur les lieux de pêche au début de la saison prochaine.
— Cependant, reprit M. Filhiol, il faut tout prévoir... Si le Saint-Enoch ne réussit pas dans la mer d'Okhotsk, votre intention serait-elle d'y attendre le retour de la belle saison?...
— Non... bien qu'on puisse hiverner à Nicolaiew ou à Okhotsk. Dans ce cas, je me déciderais plutôt à regagner la côte américaine ou même la Nouvelle-Zélande...
— Ainsi, capitaine, quoi qu'il arrive, nous ne devons pas compter revenir cette année en Europe?...
— Non, mon cher docteur, et cela ne saurait vous étonner... Il est rare que nos campagnes ne durent pas de quarante à cinquante
mois... L'équipage sait à quoi s'en tenir à ce sujet...
— Croyez bien, capitaine, répondit M. Filhiol, que le temps ne me paraîtra pas long, et, quelle que soit la durée de sa campagne, je ne regretterai point d'avoir embarqué à bord du Saint-Enoch t »
Il va de soi que, les premiers jours de la traversée*, les vigies avaient repris leur poste. La mer était surveillée avec soin. Deux fois dans la matinée, deux fois dans l'après-midi, le lieutenant Alloue, après s'être hissé aux barres de perroquet, y restait en observation. Parfois apparaissaient quelques jets annonçant la présence des cétacés, mais à une distance trop grande pour que M. Bourcart songeât à amener les pirogues.
La moitié du parcours s'était accomplie sans aucun incident, en dix-sept jours de navigation, lorsque, le 5 août, vers dix heures du matin, le capitaine Bourcart eut connaissance des îles Aléoutiennes.
Ces îles," qui appartiennent aujourd'hui à l'Amérique du Nord, faisaient partie à cette époque de l'Empire russe qui possédait alors toute l'immense province de l'Alaska*, dont les Aléoutiennes ne sont en réalité que le prolongement naturel. Ce long chapelet, qui se développe sur près de dix degrés, ne compte pas moins de cinquante et un grains.
Il est divisé en trois groupes, les Alèoutes propres, les Andrcanov, les Lisii. Là vivent quelques milliers d'habitants, rassemblés sur les plus importantes îles de l'archipel, où ils s'adonnent à la chasse, à la pêche et au commerce des pelleteries.
Ce fut l'une des grandes, Oumanak, que le Saint-Enoch releva à cinq milles dans le nord, et dont on aperçut le volcan Chichaldinskoï, haut de neuf mille pieds, qui était en pleine éruption. M. Bourcart ne jugea pas à propos de s'approcher davantage, craignant, avec ces vents d'ouest, d'y rencontrer une mer furieuse.
Jules Veenb.
MONOGRAPHIES VÉGÉTALES
MONOGRAPHIES VEGETALES
LA PLANTE BIENFAITRICE (Suite.)
sur les branches desquels les druides coupaient de leur serpe d*or le gui, symbole d'immortalité, s'étendait la gloire de cet arbre sacré que les hommes vénéraient, adoraient presque comme un attribut de leurs divinités Considéré au point de vue de son utilité, le
Les bois.
Nous avons, jusqu'ici, vu défiler devant nous toute une série de plantes alimentaires. Ces plantes nous fournissent presque tous les mets de nos tables, depuis le potage et les hors-d'œuvre jusqu'au dessert lui-même, avec ses gâteaux, ses vins fins, son café et ses liqueurs... Et voilà maintenant que d'autres plantes bienfaitrices vont nous procurer de quoi construire nos navires, nos chemins de fer, nos édifices publics, nos maisons, enfin, avec leurs charpentes, leurs planchers et leurs meubles, alors que nous sont fournis, d'autre part, notre linge, nos vêtements et jusqu'au papier, matière essentielle des livres de nos bibliothèques.
Mais, pour ne pas nous perdre dans les détails, serrons notre sujet et contentons-nous, pour le moment, de parler des bois de construction.
En tète des arbres qui nous les fournissent, se place et demeure, dans sa majesté tranquille, le chêne, roi de nos forêts.
Le chêne (Quercus), appartient à la famille des cupulifères qui s'honore, à coup sûr, de posséder un tel échantillon de sa puissance végétale. Proportions gigantesques, durée séculaire, majesté, force et beauté, tout appartient à cette plante magnifique qui décore nos plaines, nos vallons et nos bois.
Grecs, Romains, Gaulois et Germains Pavaient consacré à leurs grands dieux Jupiter et Teutatès, et depuis les chênes prophétiques de la forêt de Dodone, en Épire, jusqu'à ces autres chênes des forêts de la Gaule,
chône occupe encore l'un des premiers rangs parmi les essences de nos forêts. Son bois dur, compact et dont le cœur est incorruptible, est préféré à tout autre pour les constructions civiles et pour les constructions navales, sans compter qu'il nous fournit les meilleurs éléments parmi tous les bois de chauffage La menuiserie en fait journellement usage et les meubles en chêne sculpté ont repris, de nos jours, toute l'importance qu'ils avaient au moyen âge et à l'époque de la Renaissance.
C'est le chêne rouvre, ou chêne noir, dont le bois est le plus généralement employé. Le chêne pédoncule, ou chêne blanc, est beaucoup moins estimé. L'un et l'autre abondent en France et dans toute l'Europe centrale. Ce
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