‹ Les histoires de Jean-Marie CabidoulinChapitre 26 sur 42 · CHAPITRE V1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE V1I

Ce matin-là, Pierre Marcenay quitta le maire de Thouars bien soucieux, presque découragé.

Depuis quinze jours il battait la contrée, interrogeant ceux que lui amenait la note publiée dans les journaux, — des curieux plutôt que des gens informés — se rendant d'une extrémité à l'autre du canton, sur la foi de l'indication la plus vague.

Le vieux palefrenier de l'hôtel, le seul à même de se rappeler cette aventure lointaine, était mort l'année précédente; morts aussi, le docteur Cousin, celui qui avait donné des soins à l'inconnu, et le cantonnier qui avait dû transporter les bagages de l'émigrant.

Pour le conducteur à la jambe cassée, personne ne se souvenait de lui.

Pierre avait l'impression que, plus il s'efforçait datteindre la vérité, plus elle reculait, s'enfonçait dans l'ombre... semblant vouloir le forcer au seul parti qu'il se refusait à prendre. Il s'était dit ceci, et maintes fois :

« En constatant que son portefeuille renfermait huit mille francs au lieu de quatrevingts, cet étranger a dû porter plainte sur les lieux mêmes et sans retard. A qui? A la gendarmerie... au juge de paix... Mais ces fonctionnaires ne gardent pas la direction des affaires de ce genre; tout de suite, ils informent le parquet. C'est lui qui dirige l'enquête, centralise et conserve les documents.

C'est là, c'est au greffe du tribunal de Bressuire qu'il me faudra m'adresser en désespoir de cause. »

P. PERRAULT

Oui... mais seulement en désespoir de cause .. Car... forte de son droit, la justice voudrait savoir pourquoi Pierre Marcenay se mettait en quête d'un individu dont personne ne s'était soucié en l'espace de vingt-cinq ans.

Comment expliquer cette sollicitude? Que répondre? Si, avant d'accorder l'autorisation de consulter les archives du greffe, un magistrat voulait apprendre quel intérêt avait à ces recherches celui dont la plainte dormait dans les cartons, « classée » depuis un quart de siècle?

Discrètement, se contenterait-il, ainsi que l'avait fait le maire de Thouars, de cette raison, suffisante, mais évasive dans sa forme : « Une communication importante et heureuse... »? Non : Pierre le pressentait.

Interrogé par un juge accoutumé à scruter les consciences, il se verrait acculé à un mensonge ou à un aveu. Le mensonge, il se savait incapable de l'imaginer assez habile : sa nature y était trop réfractaire.

Reculerait-il devant l'aveu!... Non, certes!

Tout! même cette humiliation, plutôt que de garder au détriment d'un autre cette fortune. Mais à la dernière extrémité seulement, et quand il aurait perdu l'espoir de parvenir au but par une autre voie : il ne s'y résoudrait pas avant !

Cette voie, il est vrai, il ne l'entrevoyait point. Aucun fil conducteur, pas un indice. De quel côté chercher? il ne savait plus, comptant peu sur les découvertes qu'on pourrait faire à Bressuire, en dehors de la démarche au greffe, tant redoutée.

En effet, avec les diligences, le registre des voyageurs avait dû disparaître. Dès lors, que restait-il comme point de repère?

Le docteur Cousin avait dû parler de l'accident autour de lui, sur le moment; peut-être à ses amis, peut-être dans se9 tournées de visites, pour occuper l'esprit de ses clients dautres choses que de leurs propres maux.

Mais vingt-trois ans s'étaient écoulés depuis que le vieux médecin de Saint-Varent avait quitté ce monde. Survivait-il dans le souvenir de quelques-uns? Et quand même!... A quel titre fût restée dans la mémoire des gens cette aventure banale ?

« Si encore j'avais Fochard pour me piloter, murmura Pierre, lui qui connaît tout le monde là-bas ! »

11 traversait alors une rue fort passante aboutissant à la place où se tenait la foire dont c'était précisément le jour.

A chaque instant, il se sentait frôlé par les grandes ailes flottantes des hauts coeffages vendéens, heurté brutalement par les paniers alourdis des ménagères. Les camelots lui criaient aux oreilles les journaux du matin; les gens en voiture invectivaient les piétons trop lents à se garer : c'était un vacarme à ne pas s'entendre.

Pierre y demeurait aussi indifférent qu'étranger. Il se laissait frôler, heurter, assourdir, sans interrompre ses recherches dans un carnet où il se croyait assuré d'avoir inscrit, en quittant Dôle, avec leur adresse, la date à laquelle ceux de ses amis qui ne rengageaient pas auraient terminé leur temps de service.

Une exclamation de dépit lui échappa, lorsqu'il eut mis la main sur la page annotée :

Orner Fochard devait être chez lui depuis le 15 janvier!

Courir les grands chemins tout seul par ce temps triste, dans ce pays inconnu, alors qu'il lui eût été loisible d'avoir un compagnon aussi gai qu'avisé? Pierre ne s'en consolait pas.

11 se promit de se rendre à Saint-Varent le jour même. Le temps d'envoyer une dépêche à Omer, afin d'annoncer sa visite, et il partait.

Au moment où il en décida ainsi, le jeune homme était parvenu à deux pas de son hôtel.

Distraitement, sans songer à s'assurer d'un coup d'œil que le passage était libre, il quitta le trottoir et s'engagea sous la voûte. En sens inverse, une voiture franchissait le porche à une allure un peu trop vive. Un des brancards heurta légèrement Marcenay, qui ne s'était point rangé assez vite.

« Oh là! oh!... » cria le conducteur, tirant sur les rênes, afin d'obliger son cheval à reculer.

Puis, à Marcenay :

« S'il était survenu un accident, monsieur,

POUR L'HONNEUR

ce n'eût pas été tout à fait de ma faute. Vous avez tourné si court que je ne vous voyais point venir. Vous n'avez pas de mal?

— Rien, non, rien du tout, merci », répondit Pierre en soulevant son chapeau.

Mais il avait regardé son interlocuteur tandis que s'échangeaient entre eux ces quelques mots.

Ce visage aux traits massifs, ce profil romain, supporté par cette encolure puissante, cette carrure de géant, c'était Orner avec vingt et quelques années de plus!

Dans toute autre partie de la France, Pierre aurait constaté qu'il est des ressemblances étonnantes, et il eût passé. Mais si proche du pays natal de Fochard, immédiatement, la pensée lui vint qu'il devait avoir en face de lui le père de son camarade.

Souriant, presque affirmatif, il prononça :

« Ce serait à M. Fochard, de Saint-Varcnt, que j'aurais l'honneur de parler, je n'en serais pas surpris. »

Déjà prêt à se remettre en marche, le voyageur ainsi interpellé retint son cheval.

« Vous ne vous trompez pas, monsieur », rèpondit-il, dévisageant à son tour le jeune homme.

Cet examen dura moins de dix secondes.

Vivement, il noua les guides, mit pied à terre, et secouant les mains de Pierre à les lui détacher des bras :

« Vous êtes M. Marcenay, pas vrai? Ah !

vous m'avez reconnu à ma ressemblance avec mon fils : moi, je vous reconnais à votre ressemblance avec votre photographie. Je vous ai tous, les camarades du gars, dans le groupe qu'il nous a laissé l'an dernier; il n'est pas de jour qu'on n'y jette un coup d'œil : c'est bien vous, n'est-ce pas, le Bourguignon? »

Pierre n'eut que le temps de répondre par un signe de tête affirmatif.

« Je voudrais qu'ils soient tous avec vous, les autres, reprit M. Fochard. Orner rentre mardi.

— Comment I il n'est pas là encore?

— Il pourrait y être depuis une quinzaine, guère moins, mais il a profité de la faculté

qu'on leur laisse de revenir en feuille de route par le chemin des écoliers. Il en a fait des kilomètres! Sans compter une petite halte à Paris. Enfin, il revient demain : ce n'est pas trop tôt! Ses sœurs l'attendent pour s'accorder 1 . On prépare une vraie noce à la maison. Je vous enlève, vous savez. Rien ne vous retient ici? Vous voyagez pour le plaisir? Oui, poursuivit l'excellent homme, continuant de faire les demandes et les réponses; alors, en route! De toutes les surprises qu'on ménagea Orner, vous serez la meilleure, sans contredit. Va-t-il être content de vous voir! Et nous tous, donc! A force de regarder le portrait des gens on se figure les avoir toujours connus. Et puis Orner nous a tant parlé de vous ! »

Pierre accepta, touché d'une cordialité si chaude.

Le temps de faire sa malle, d'écrire à son obligeant cicérone, pour lui annoncer son départ et lui donner sa nouvelle adresse, et il prenait place dans la carriole encombrée de paquets, à côté de Cèsaire Fochard rayonnant.

Un quart d'heure après son arrivée, sa présence était connue de tout le pays; une petite bourgade à l'aspect misérable, bordant une route en pente, et à laquelle la rivière qui lui fait une ceinture et le doux paysage vallonné qui l'encadre, donnent seuls un peu de charme.

On installa Pierre dans la chambre d'honneur; celle qu'avait occupée une fois le vieux marquis de La Rochejaquelein, et qui ne s'ouvrait que pour les amis ou les clients de marque.

Car Césaire Fochard était aubergiste en môme temps que propriétaire-cultivateur.

Les jours de foire ou « d'assemblée », il prenait le tablier blanc et cuisinait pour sa nombreuse clientèle les mets du pays. Il y excellait, affirmait-on. Sa réputation dépassait même les limites de l'arrondissement, et, parfois, au temps de la chasse, il lui survenait de loin des hôtes qui établissaient chez lui leur quartier général, et rentraient chaque soir souper et prendre gîte.

Le reste du temps, il labourait, semait, ré-

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