‹ Les histoires de Jean-Marie CabidoulinChapitre 28 sur 42 · Rôtis · texte numérisé non relu

Rôtis

POUR L'HONNEUR

curieux de se renseigner, je le voyais bien, — c'est môme ce qui me faisait prêter attention à leur entretien, — son voisin avait peine à lui arracher les paroles. C'étaient des « oui », des « non », guère plus. Quand elle s'est aperçue que j'écoutais, elle a déclaré : « Vous ne me ferez point causer, Zéphirin. Les affaires dont la justice s est mêlée, j'ai ouï dire par défunt mon père qu'il en cuisait toujours d'en souffler mot. Elle nous a fait assez d'ennuis à tous, avec cette histoire, dans le temps, la justice ! »

Pierre eut un geste consterné.

La justice ! Ah ! il avait bien pressenti qu'elle avait dû être informée et agir. Elle n'avait pu découvrir le coupable... A qui l'idée fût-elle venue d'une substitution ? Ayant quitté le bazar le premier, le plaignant ignorait qu'un autre, parmi les voyageurs de la patache, possédât un portefeuille pareil au sien. Et les soupçons s'étaient portés sur les gens de service. Pauvres diables ! Ce sont toujours les miséreux qu'on est tenté d'accuser...

A tout prix, il lui fallait retrouver cette femme, la décider à parler, fût-ce en la payant. En somme, ce ne serait qu'une dette acquittée : la compensation des ennuis soufferts autrefois.

11 demanda à M l,e Brigitte :

« Vous la reconnaîtriez, mademoiselle, cette personne?

— Pour ça, oui; aisément même ! Elle est bossue. Mais ce n'est pas quelqu'un de la paroisse, ni du canton. Je la croirais plutôt native des environs d'Airvault ; elle porte le coeffage sans mentonnière, comme c'est la coutume par là-bas.

— Ne vous tracassez point, monsieur Marcenay, Omër vous la trouvera ; c'est rare, chez nous, les infirmes, dit M wo Fochard, redressant sa taille que le corset n'avait jamais déformée, et qui. s'élevait droite comme un peuplier. Vous irez ensemble dire bonjour aux uns, aux autres; à force, vous finirez par « geindre l » cette bossue : le plus dur, ce sera de la faire parler... »

Cette longue digression avait rejeté au 1. Atteindre.

second plan le motif qui amenait M l,e Brigitte ; mais il était de trop grande importance pour qu'elle le perdît de vue.

Le chapitre de l'accident épuisé, elle y revint sans transition :

« J'étais montée vous consulter à propos du gâteau, annonça-t-elle. J'ai pensé à m'entendre avec la marraine de Joséphine, afin que nous le donnions à nous deux. Qu'en dites-vous, ma chère ? »

Pierre écoutait, passablement étonné. Quel gâteau était-ce donc, qu'il fallût se mettre à deux pour l'offrir?

L'idée lui vint de se substituer aux marraines des jeunes filles ; il en sollicita l'autorisation.

M rae Fochard fit des cérémonies avant d'accepter. Mais, pouvoir annoncer que « l'ami du garçon » avait donné a à lui tout seul » le gâteau des accordailles flattait singulièrement son amour-propre. On verrait qu'ils étaient « cossus », les camarades de régiment d'Orner !

La voyant opiner du haut de son coeffage, M Ue Brigitte acquiesça, elle aussi.

Toutefois, elle crut devoir recommander au jeune homme :

a N'allez pas faire de folies ! choisir un des grands moules ! Ceux-là, on les réserve pour le jour des noces. Tenez ! je crois prudent de vous accompagner.

— Permettez que je décline cette offre obligeante, fit Pierre en riant. Je prétends me tirer d'affaire sans aide. Où se commande le gâteau traditionnel ?

— Chez notre boulanger. Il possède un four de dimensions à cet usage. Pour la recette, elle n'a varié ni d'un œuf, ni d'une once d'amandes depuis des siècles. Ah ! monsieur Marcenay, on peut dire que nous y tenons, nous, à nos coutumes ! Nous en sommes fiers; et il y a de quoi, dame ! Ça prouve que nous ne sommes pas d'aujourd'hui, comme ces villes qui se bâtissent, dit-on, en Amérique, le temps d'aller à Niort et d'en revenir... »

Deux ou trois jours plus tard, écrivant à l'oncle Chariot, après lui avoir appris quelle rencontre providentielle l'avait mis sur les

P. PERRAULT

traces de l'inconnu, Pierre contait ainsi les réjouissances qui venaient d'avoir lieu :

« La fête des accordailles a été on ne peut plus joyeuse. Je me croyais presque en Bourgogne, tant on a trinqué et bu au bonheur des futurs époux.

« Les très vieux grands-parents étaient là, malgré leur âge. Ils occupaient la place d'honneur, et, avant de se retirer, ils ont patriarcalement béni leurs petites-filles et les deux beaux gârs qui vont devenir leurs maris.

« Oncle Chariot, faites lire ces détails à M Il6 Lavaur : en Vendée, on plante le « mai ». Il y en avait deux superbes, tout enrubannés, sous les fenêtres des « accordées », des jumelles de vingt ans, charmantes.

« La tradition veut aussi qu'en place du surtout fleuri, le milieu de la table soit occupé par un gâteau spécial fabriqué au village. Ni fiançailles ni noces sans ledit gâteau ; une pâte sèche où il entre nombre de choses exquises, mais qui n'est point tant remarquable par sa qualité que par ses proportions.

« C'est moi qui ai obtenu la faveur de l'offrir. J'ai demandé ce qui se faisait de plus grand ; mais j'avoue avoir été ébahi, lorsque le boulanger m'a mis en présence du moule :

un récipient d'une aune de diamètre !

« Eh bien, grâce au « branle », il n'en est pas resté une bribe de mon gâteau d'une aune.

« Le branle... encore une coutume de ce pays gardien des vieux usages. C'est une ronde à laquelle prend part toute la jeunesse, filles et garçons. Elle se forme à l'extrémité du village, tout en haut. A mesure que les premiers avancent, ils appellent les autres.

La chaîne s'ouvre, se referme, et, toujours tournant et chantant, descend jusqu'au pont dont les trois arches relient le village à la route.

« Nous étions à table quand le branle a passé. Orner m'a fait un signe : « Allons-y ! » J'ai dit oui, pas fâché de cette interruption dans le repas ; on nous avait déjà servi douze ou quinze plats; il en arrivait toujours!...

« Les fiancés et tous les jeunes ont suivi, et nous voilà entrés dans la ronde.

« En remontant, nous avons été reçus par les gens graves, groupés devant la maison.

Mon gâteau d'une aune était devenu un amoncellement de tranches : un baril de vin blanc le flanquait! Quelle « ribasse 1 », comme on dit chez nous.

« Cela m'a remis un peu de bleu dans les idées, toutes ces amusantes et jolies coutumes.

« Quand serai-je venu à bout de ma tâche ; quand pourrai-je reprendre mes rêves de vie paisible, mon bon oncle Chariot?... Qu'il me tarde!...

« J'ai dit à Omer ce qu'il m'était possible de lui confier; il m'est tout acquis et m'a promis son concours aussi longtemps que j'en aurais besoin, soit ici, soit ailleurs.

« Nous entrons, demain, en chasse de la bossue ; j'espère que ma prochaine lettre vous portera des nouvelles décisives.

« Que Greg m'écrive un peu ce que vous devenez. Ma tante est d'un laconisme, en dehors de sa santé ! Qu'il me parle de vous tous, de nos bonnes voisines, longuement, et qu'il vous embrasse pour moi, le cher gamin. »

Ainsi que l'annonçait Pierre à son oncle, Omer et lui se mirent en route sans tarder.

Chaque jour ils faisaient en voiture quelques visites aux environs.

Il était convenu entre eux que Fochard prendrait seul la parole pour s'informer de la vieille femme.

« Vois-tu, mon cher, avait expliqué le Vendéen à son ami, la méfiance a le sommeil léger, chez nous, et, une fois éveillée, elle ne se rendort plus. C'est ainsi depuis « les grandes guerres », comme les vieux désignent la chouannerie. Nous touchons au Bocage, ne l'oublie point. On a tant vécu en crainte des soldats, de la justice, des voisins, de tout! à cette époque-là, que c'est passé dans le sang.

Laisse-moi donc manœuvrer, on ne se méfiera pas de moi; à toi, on ne dirait rien. »

Sous son apparence un peu lourde, il avait beaucoup de finesse, Omer Fochard. Pierre se divertissait à le voir amener de loin, par des détours d'un imprévu comique, la remarque qu'il s'arrangeait toujours pour lancer avant de quitter une maison :

1. Nom que les vignerons donnent au goûter de l'aprèsmidi en Bourgogne.

POUR L'HONNEUR

« Tiens ! il y a du changement : vous n'avez plus la bossue ?

— Eh ! mon gars! je n'ai jamais eu de bossue pour servante » , avait été jusqu'ici la réponse.

Omer n'insistait pas, se bornant à dire :

« Àhl j'avais cru; c'est ailleurs que je l'aurai vue. »

Il se tenait pour assuré que le renseignement viendrait de lui-môme s'ajuster à sa question un jour ou l'autre.

Et, de fait, il en advint ainsi vers la fin de la semaine.

A son inévitable observation sur le changement de personnel, une repasseuse à la journée, appelée par son état à aller de maison en maison, se mêla à l'entretien pour dire :

« Vous confondez, monsieur ; c'est chez Gorentin Barmont, le fermier de Biard, que vous avez dû la voir : elle y est placée depuis déjà douze ans. On l'y garde par charité, la pauvre ! Elle s'est déboîté la hanche et n'est bonne qu'à rester assise au coin du feu à filer au fuseau.

— Tiens! c'est chez Barmont que je l'ai rencontrée : possible », fit Omer indifférent.

Et il parla d'autre chose.

« Nous irons demain à Biard, n'est-ce pas?

dit Pierre sitôt remonté en voiture.

— Naturellement. Garde-toi de souffler mot, par exemple !

— Sois tranquille. »

Ce soir-là, en rentrant, Marcenay trouva .une lettre qui l'ennuya fort. Elle était de M me Saujon et ne répondait en rien à la sienne. Cette dernière se serait-elle égarée, ou bien l'oncle Chariot avait-il jugé bon de ne point communiquer à sa femme les nouvelles reçues de Pierre?

Caroline se plaignait de tout et de tous :

personne ne la contentait plus. Elle parlait à mots couverts de grosses disputes avec bonne maman, la déclarant intolérable.

Pas un mot de Gaby! Pour Greg, il avait dû se rendre coupable de quelque impertinence, car elle déclarait avoir été sur le point de le battre.

Les deux dernières pages étaient consacrées

à sa précieuse santé, bien chancelante, affirmait-elle.

« Qu'a pu faire ou dire ce petit animal de Greg?» se demanda Pierre, sérieusement contrarié.

Les dispositions du bonhomme à l'égard de « la vieille dame » n'étaient pas pour le rassurer. Il le croyait fort capable de s'être oublié jusqu'à lui répondre sans déférence.

C'en était assez pour provoquer le courroux de Caroline, courroux facilement excitable, son neveu en avait fait l'expérience à ses dépens, jadis.

Était-ce tout? Greg ne devait-il être réprimandé que pour un manque de politesse?

Pierre le supposait. Il ne se promit pas moins de le rappeler vertement à son devoir.

Son absence pouvait se prolonger; il n'entendait pas que le gamin la mit à profit pour s'insurger contre la domination un peu rude, mais légitime, somme toute, de la maîtresse du lieu.

Avant de se coucher, il chapitra petit Greg quatre pages durant, et lui traça, sur un ton à dessein sévère, une ligne de conduite, dont il lui interdit de s'écarter.

Cette lettre partie, Marcenay se sentit plus tranquille. Jamais encore il n'avait grondé l'enfant; sa semonce ne saurait manquer d'avoir un effet durable; sa tante n'aurait sans doute pas à lui porter de nouvelles plaintes.

Cet incident réglé, le jeune homme s'efforça d'en détourner son esprit. A quoi bon se tracasser de choses auxquelles il ne pouvait rien de plus! D'assez graves soucis l'absorbaient. Que sortirait-il de la visite du lendemain?

Voilà ce qui le tourmentait et l'empêchait de s'endormir; cela et puis une ou deux phrases de la lettre de sa tante à propos de bonne maman... et puis aussi son silence, un silence qu'il jugeait prémédité au sujet de Gabrielle...

Le lendemain, dès après le déjeuner, Omer attela Boulotte. On visiterait en passant le château de Biard, souvent inhabité depuis la mort du vieux baron, et on irait dire bonjour au fermier sans avoir l'air d'être venu exprès.

Ce programme s'exécuta, à cette différence que Barmont, ayant croisé les jeunes gens

P. PERRAULT

dans l'avenue, ce fut lui qui les promena par les antiques salles du castel, et les amena chez lui, les prévenant qu'il ne les laisserait point repartir avant dîner.

Ils se firent prier, se prétendirent attendus, afin de donner l'apparence de l'imprévu à cet arrangement; puis, en fin décompte, ils acceptèrent.

Car... la bossue était au coin de la cheminée, son fuseau à la main, silencieuse et raide, comme le chevalier en fer forgé qui se dressait devant l'âtre supporté par le chenet unique, mais ne perdant ni un mot ni un geste des deux visiteurs.

Tandis que la fermière, sa servante et ses filles s'occupaient à préparer le repas, les hommes, assis autour du feu de la cuisine, causaient.

Orner, après un moment, se mit à parler voyages : c'était de circonstance, puisqu'il rentrait depuis peu.

Et, à ce propos, il raconta un fait dont il avait été témoin : une vache, ayant sauté d'un pré sur la ligne du chemin de fer, s'était fait écraser par un train qui lui-même avait failli dérailler.

Partant de là, il établit un système comparatif de jadis à aujourd'hui, s'évertuant à prouver que, du temps des pataches, proportion gardée, on tuait des voyageurs tout autant.

Barmont protesta : il n'était pas partisan du progrès :

« Un accident de voiture, avoir des suites aussi désastreuses que le déraillement d'un train? Vous rêvez, mon cher ami. On maîtrise des chevaux; une locomotive, point. »

Mais le rôle d'Orner n'était pas de se laisser convaincre. A l'appui de sa thèse, il cita toutes les chutes de voiture, toutes les catastrophes venues à sa connaissance.

« Et cet accident-là, tenez! s'écria-t-il après en avoir ênumérê un certain nombre; sur une route superbe que nous parcourons sans cesse : celle de Thouars. Je songeais bien juste à naître à l'époque où il a eu lieu ; n'empêche que je peux vous garantir l'exactitude des faits; pas plus tard que la semaine dernière,

M Ue Lorin en parlait encore à la maison. »

Et, à dessein, il se mit à conter la tragique aventure tout de travers.

La bossue l'écoutait en se trémoussant sur son siège et remuant les lèvres, comme une .personne qui lutte contre l'envie d'intervenir; toutefois, elle ne s'y décidait point.

« Qu'inventer pour lui délier la langue? »

se demandait Orner, en continuant d'entasser détail sur détail, sans nul souci de la vérité.

A la fin, il imagina d'affirmer que les six blessés — il en avait ajouté quatre — étaient tous morts le lendemain à l'hôpital.

Pour le coup, la vieille servante n'y tint plus. Avec un petit ricanement sec, elle intervint :

« A qui contez-vous ça, Orner Fochard? »

Sa bouche édentée eut une velléité de sourire, tandis qu'elle expliquait :

« Je vous connais depuis longtemps, mon gars. C'est moi qui vous réchauffais les pieds, sur la bouillotte, à la cuisine de l'hôtel du Cheval-Blanc, quand votre papa vous amenait avec lui à Thouars tout petit.

— Peut-être bien... c'est loin... »

11 la regardait, cherchait sur le visage un trait, une expression de physionomie qui la lui remît en mémoire. Il aurait voulu lui dire : « Je me souviens... », à cette bonne vieille qui affirmait l'avoir choyé dans son enfance; mais rien ! Son dos, son pauvre dos voûté surtout le déroutait.

Elle lut dans ses yeux ce qu'il n'osait avouer :

« Ça ne se voyait presque pas, alors, que j'étais bossue, observa-t-elle. J'ai fini de me déformer à la longue, en faisant des ouvrages trop forts pour moi. En huit ans, à l'hôtel, j'ai peiné, dame! oui!... Le jour dont vous parlez, personne n'a péri, ni « le chevau », ni les gens. Et d'abord, il y a eu deux blessés, non six. C'est bien vrai que le cocher a été conduit à l'hôpital, rapport à ce qu'il fallait lui faire l'opération. Oui, on l'a amputé; même, il est mort des suites, mais longtemps après; des mois ! Pour le bourgeois, il a été amené droit à l'hôtel. C'est moi qui ai mis les draps à son lit et qui lui ai servi de garde-malade. »

POUR L'HONNEUR

Pierre jouait avec un chien de chasse, lequel, ayant flairé en lui un ami des bêtes, était venu poser le museau sur sa main. Le jeune homme n'avait pas échangé même un coup d'œil avec Orner, lorsque la vieille servante avait pris la parole; il ne s'appliquait qu'à paraître inattentif.

Le haut coeffage branla sur le chef parcheminé de la bossue, tandis qu'elle affirmait, soulignant son dire d'un hochement de tête énergique :

« Moi-même, et moi toute seule, oui !

— 11 vous a donc donné de belles étrennes que vous avez conservé si bon souvenir de l'avoir soigné ? observa Fochard en riant.

— Le souvenir n'est ni bon ni mauvais, mon gars; il est dans ma tête à cause que...

11 ne m'a rien donné du tout, le malheureux, et je ne lui en ai point voulu.

« Quand il a ouvert les yeux, on discutait autour de lui de son transport à l'hôpital, à cause du bruit de l'hôtel, qui aurait pu augmenter son mal, prétendaient les médecins.

Du même mouvement, il s'est assis et tàté :

« — Rien de cassé ! bien. Tonnerre ! qui m'a déshabillé? Mes habits, vite; qu'on me les donne! »

« Et tout ça d'un ton !... Je lui apporte ses hardes, il fouille dans une de ses poches, en retire un gros portefeuille, s'assure que la serrure n'a pas été forcée, et le v'Ià qui nous dit:

« — Que dans cinq minutes deux chevaux sûrs soient attelés à une voiture solide; qu'on télégraphie à Montreuil-Bcllay d'en tenir une autre prête. Je vous remercie tous de vos soins; mais, quand je devrais mourir en arrivant où je vais, il faut que je parte. Je veux être aujourd'hui à Saumur avant midi. Quelle heure est-il ?

« — Huit heures, répond le docteur Cousin.

Il y a quatorze heures que vous êtes sans connaissance.

« — Justement! Je me suis reposé. Vite!

vite! je n'ai que le temps.

« — Vous risquez votre vie, je vous en avertis, a déclaré l'autre médecin à son tour. Voyez si la chose en vaut la peine.

« — J'ai donné ma parole que j'arriverais.

Goûte que coûte, je veux la tenir... 11 ne s'agit pas de quatre sous! C'est une affaire de vie ou de mort pour celui que je représente.

Est-ce qu'on attelle? »

« Le docteur Cousin lui a encore demandé t

« — Personne ne peut donc partir à votre plade? »

« Il s'est passé la main sur le front; il devait bien sentir que les forces n'étaient point revenues : c'est la fièvre qui le soutenait. Mais il a secoué la tête :

« — Personne, puisque la procuration est à mon nom et que le temps manque pour en faire établir une autre. Tant pis, je pars. »

« On l'a habillé, porté dans la voiture, et elle a filé grand train. Le malheureux! il n'avait pas seulement une goutte de bouillon dans l'estomac!

— Et on n'a jamais rien su de lui? s'informa Orner.

— Si fait... Sept à huit jours après, il est venu à l'hôtel un monsieur de la police qui nous a interrogés à part les uns des autres.

11 paraît qu'il manquait une grosse somme à cet étranger; des mille et des mille : on disait soixante et plus ! je crois.

« Mais la vérité était là... On avait trouvé son portefeuille à côté de la voiture; celui qui lavait aperçu le premier l'avait ramassé sous les yeux de peut-être vingt personnes, attirées par l'accident. Le docteur Cousin l'avait remis dans la poche du blessé devant tout le monde, sauf deux des voyageurs, un monsieur et une dame partis en avant; et ça sur l'attestation du cocher, qui avait désigné son voisin de l'impériale comme propriétaire de l'objet.

« On s'était employé quatre à déshabiller ce pauvre homme. J'étais ensuite restée seule dans sa chambre, c'est vrai, mais combien de temps! les médecins entraient à toute minute.

« N'importe! On a fouillé dans mes nippes"!

On a regardé jusque dans mon coeffage. Je m'en souciais comme d'un pruneau, ayant la conscience nette.

« Ces messieurs de la police ont l'œil. Celui-là

P. PERRAULT

a tout de suite compris qu'il avait affaire à une honnête fille.

« Enfin, c'était son devoir, de chercher. Faut faire son métier, n'est-ce pas? Il a couru le pays huit jours durant. Il lui a fallu le nom de tous ceux qui avaient approché la voiture...

A la fin, il a déclaré que cette histoire était louche et que le voleur pourrait bien être celui qui se prétendait volé. Il est parti ayant c't'idée-là. Je ne sais point ce qu'il est advenu de tout ça depuis; je ne m'en suis point informée; ça ne me plaît guère d'en parler.

On n'aime pas à dire qu'on a eu affaire à la justice, quand même on a été reconnu innocent. II a fallu les « menteries » qu'on vous a contées là-dessus, Orner Fochard, pour me faire sortir de mon habitude. »

Cette conclusion atterra Pierre. Ce qu'il en était advenu... probablement cette accusation injuste, et, à la suite, une succession de malheurs immérités.

« Mais dans tout ça je ne vois pas son nom, à votre malade, remarqua Orner. Vous pouvez bien nous le dire, après vingt-cinq ans...

— Dame! Je ne le sais point. Il na pas pris le temps de se nommer; il n'y avait rien d'écrit sur sa valise...

— Le « monsieur de la police », comme vous dites, ne l'a pas prononcé? Ce serait surprenant.

. — Vous ne vous êtes donc jamais rencontré avec « de ces mondes-là », fit la vieille en branlant la tête : ça ne dit que ce que ça veut dire, je vous en réponds ! Pour tenir leur langue, y a pas les pareils.

« Son opinion, il Ta fait connaître dans le but de nous consoler des ennuis que nous avions endurés; il l'a dite en partant.

« Et moi... je me suis pensé comme ça que c'était peut-être bien une frime pour nous rassurer, au cas que le coupable aurait été l'un de nous : histoire de le pincer plus tard.

— Et lui, l'agent de police, a-t-il dit son nom? » reprit Omer.

La bossue hésita. Si c'avait été Pierre qui eût posé les questions, elle aurait refusé tout net de répondre.

« En quoi ça vous intéresse-t-il? fit-elle

soupçonneuse, une vague inquiétude dans le regard.

— En rien personnellement... Mais j'aime à tout savoir quand on me raconte quelque chose. »

11 ajouta, pas bien certain que le moyen aboutirait:

« Ne le dites point, mère, si ça vous fait déplaisir.

— Déplaisir... Je ne sais trop. Il venait de Niort; ça, c'est sûr. Comment je l'ai appris? Faudrait peut-être encore vous en faire confidence, Omer Fochard? »

Et, se mettant à rire :

« C'est pourtant vrai, que vous avez toujours été curieux. Tout petit, vous n'en finissiez déjà plus avec vos « pourquoi » ; fallait tout vous expliquer. Eh bien, je l'ai su en écoutant à une porte, mon gars. C'était la première fois de ma vie et ça ne m'est plus jamais arrivé. Aussi, je m'en accuse sans honte. Que voulez-vous, nous étions si en peine ! Depuis deux heures, ils causaient, le juge de paix et lui... Pour son nom, je n'en connais d'autre que celui sous lequel il s'est présenté : M. Jean. Mais c'était si peu le sien que, la moitié du temps, lorsqu'on l'appelait, il ne répondait pas. Cette fois, fit la bossue, j'ai vidé mon sac. C'est tout de même une affaire, celle-là ! »

Peut-être, à présent qu'elle était en train, eût-elle indéfiniment continué de ressasser ces choses ; mais Barmont, redoutant que Pierre ne s'ennuyât de ces radotages de vieille femme, y coupa court d'un signe.

L'heure était venue de se mettre à table, au reste.

Il était près de dix heures lorsque les deux jeunes gens remontèrent en voiture.

Dès que Boulotte eut pris le trot:

« Je partirai demain pour Niort, annonça Marcenay. Veux-tu aller à Montreuil, toi?

— Volontiers.

— L'enquête à laquelle cette femme a été mêlée était officieuse et a dû demeurer secrète, cela me paraît évident, malgré la conférence avec le juge de paix. On aurait procédé d'une manière différente si la justice avait été

officiellement saisie. Encore un côté obscur de cette indéchiffrable histoire... Mais il y a la procuration dont a parlé l'inconnu. Une procuration, le notaire qui la rédige en tient note; cela s'enregistre ; c'est un acte qui laisse des traces. Cette fois, je me crois sur la voie. Je t'en suis redevable, mon cher ami. Que je me serais amusé si je n'avais pas été préoccupé surtout des conclusions...

11 a fallu qu'elle parle, cette pauvre vieille, et tant que tu as voulu ! »

Les deux amis employé rent la matinée du lendemain à préparer leur départ. Pierre écrivit à son oncle pour le lui annoncer et le mettre au courant de ce qu'il avait appris la veille.

« Où vous proposez-vous de descendre, à Niort? lui demanda Césaire Fochard, comme il revenait de jeter sa lettre à la boîte.

— Je ne sais pas. Je me renseignerai au buffet, où je compte dîner en descendant du train. Je dis à mon oncle de me faire envoyer

mon courrier bureau restant jusqu'à nouvel avis.

— Allez donc à Fhôtel des Étrangers ; vous y serez bien, tout à fait tranquille.

— Mais, s'il en est ainsi, observa Pierre, je

vais télégraphier qu'on m'y adresse mes lettres; cela m'évitera de les attendre vingtquatre heures de plus, et d'aller les réclamer moi-même. »

Sur-le-champ, il redescendit passer un télégramme à loncle Chariot.

ED. GRIMARD

Tout l'après-midi, M me Fochard eut des visites. Aussi rapidement que la nouvelle de son arrivée, le bruit du départ de Pierre s'était répandu. On voulait lui serrer la main, lui exprimer le désir de le revoir. Reviendrait-il à Saint-Varent?

« Peut-être, répondit Marcenay à cette dernière question, mais pas avant que Fochard m'ait rendu ma visite.

— Oh ! moi, fit le Vendéen, je ne me déplace que dans les grandes circonstances; j'irai en Bourgogne quand tu te marieras. »

Pierre eut un involontaire sourire. Une

vision se dressa devant lui, si charmante que toute sa physionomie s'éclaira de la joie soudain éclose en son âme.

Orner ne dit rien : tant de curieux les observaient ! Mais, en conduisant son ami à la gare, il lui posa la question par ces mots :

« Ton choix est fait: ne dis pas non.

— Je ne dis pas non », repartit Pierre.

Et il ajouta, triste sans savoir pourquoi :

« Ne m'en veux pas de mon silence ; ce n'est encore qu'un rêve, fragile... comme tous les rêves... »

(La suite prochainement,) P. Pbrravlt.

LA PLANTE BIENFAITRICE (Suite.)

Le Pin (Pinns) n'a comme tous ses verts congénères que des « aiguilles » à la place de feuilles, qui, par deux, trois ou cinq, sont réunies dans chaque gaine. Les pins se font

Pin parasol.

presque tous remarquer par leurs formes originales. Ce n'est point que tous soient beaux, niais tous ont une physionomie qui « fait paysage », sans parler de ceux dont la beauté s'impose. Qu'ils s'élancent en pyramide ou s'arrondissent en parasol, quelle majesté dans la silhouette qu'ils profilent sur l'azur des ciels méridionaux!

Mais c'est moins encore par ce qu'il paraît

être que par ce qu'il vaut, que se recommande notre pin modeste et utile. Oui, utile et modeste, tels sont les deux qualificatifs qui lui conviennent essentiellement. Le pin n'a pas de prétention. Jamais on ne remarque en lui cette espèce de pose qui caractérise certains arbres, cette coquetterie d'allures ou ce miroitement de feuilles qui, chez le saule, le peuplier, le tremble surtout, papillote et tire l'œil. Lés conifères sont des arbres toujours sérieux, souvent tristes, parfois lugubres, témoin les ifs et les cyprès funéraires. Leurs branches droites s'agitent avec une raideur solennelle et produisent sous le vent tantôt un sifflement monotone et doux> tantôt un sourd murmure qui, sur les côtes, semble vouloir imiter, le lointain mugissement de la mer.

Ah ! c'est que c'est un austère et fécond travailleur, une honnête nature qui donne à l'homme les produits les plus sains, les plus purs que l'industrie puisse mettre à profit et dont elle retire des remèdes efficaces et des antiseptique» de premier ordre : térébenthine, résine, goudron, etc., dont les innombrables extraits sont tous de valeur inappréciable.

La direction rectiligne des tiges du pin les

MONOGRAPHIES VÉGÉTALES

a, de toute antiquité, rendues précieuses pour la mâture des vaisseaux. D'autre part, la résine qu'elles renferment les rend à peu près incorruptibles dans l'eau; aussi, s'en servait-on pour la construction des carènes, où leur durée a été constatée par l'histoire de ce navire qui, submergé depuis treize cents ans, fut retiré de l'eau dans un parfait état de conservation.

Jusqu'au temps où l'on eut l'idée de brûler de l'huile ou du suif, on ne s'éclaira guère qu'avec des éclats de bois résineux dont on faisait des torches, en les faisant brûler dans une sorte de cage en fer, ainsi quecelasepratiquaitencore, il y a quelques années, dans le royaume de Naples.

Aujourd'hui, le bois de pin est encore fort apprécié pour certaines constructions souterraines ou sous-marines, et particulièrement pour les poutres de pilotis.

C'est surtout par la production de la résine que cet arbre se recommande à tous les soins de l'arboriculteur. Robuste, résistant aux vents de mer et s'accommodant des terrains sablonneux les plus stériles, Sapin ou

il arrête les du nés et fertilise les landes dont il épure l'atmosphère par ses émanations balsamiques.

Parmi les diverses espèces, citons, en première ligne, le Pin maritime, originaire du midi de l'Europe et dont on voit des forêts entières dans les Landes et sur les immenses dunes qui entourent le bassin d'Arcachon.

C'est là qu'on voit les grands troncs de pins résiniers coupés de longues entailles verticales, au bas desquelles sont attachés de petits pots en terre où s'écoule lentement la précieuse térébenthine.

Autres espèces : le Pin sylvestre, qui

forme de vastes forêts sur les montagnes du nord de l'Europe ; le Pin de Corse, le plus grand de tous; le Pin de Weymouth, importé d'Amérique par le lord de ce nom; et, enfin, le Pin pignon, qui, entre tous ses congénères, se distingue par le vaste parasol que forme sa tête et dont tout le monde connaît l'effet pittoresque dans les paysages d'Italie.

Le Sapin ou Épicéa (Abies excelsa), famille des conifères, est comme le pin un arbre résineux; mais là s'arrête la ressemblance.

Élégance et majesté, grâce et puissance, tels sont les caractères de ce végétal magnifique. C'est au sein de ses forêts qu'il faut le voir étaler ses longues branches et dresser sa fière pyramide jusqu'à plus de quarante mètres de hauteur. Dans les Pyrénées, dans les Alpes, sur les Vosges, dans la Forêt Noire et, enfin, tout le long de la Suède et de la Norvège, s'étendent d'admirables agglomérations de grands sapins dont la majesté est indescriptible. Un vieux sapin, couvert de neige comme ceux qu'excellait à Épicéa. peindre le paysagiste Ca-

lame, est à coup sûr une des physionomies les plus remarquables parmi les plus beaux types du règne végétal. Et lorsque, par un de ces artifices du hasard qui abondent dans la nature, on trouve quelquesuns de ces beaux arbres accrochés au flanc d'une roche et surplombant quelque fougueuse cascade, le paysage revêt une telle expression de pittoresque grandiose, que le voyageur s'arrête surpris et rêveur dans le sentiment d'une admiration qui s'impose.

S'il vous prend jamais fantaisie de faire une visite aux Pyrénées et de vous rendre, par la route de montagne, de Bagnères-de-Bigorre à

Bagnères-de-Luchon, je vous recommande de vous arrêter au col d'Aspin. C'est là que vous pourrez vous faire une idée de l'effet saisissant que produit une belle forêt de sapins.

Cette forêt, c'est celle de Paillole que traverse

la route qui monte et tourne avec lenteur, jusqu'à ce que l'on arrive enfin au sommet du col, où le panorama se déroule alors dans sa magnificence incomparable.

(L* suite prochainement.) Ed. Grimard.

LES CHERCHEURS D'OR DE L'AFRIQUE AUSTRALE

(La guerre au Transvaal)

Far JLUIDRÉ LAURIE

En route vers Paris.

M. Masscy en était à se demander à cette heure s'il avait agi sagement en cédant aux instances de ses enfants; s'il n'eût pas été mieux inspiré en usant de son autorité pour refuser péremptoirement d'ajouter à sa smala un appoint si difficile à mobiliser. Au moment de quitter le sol africain, le docteur Lhomond, qui, ainsi que lui-même, avait passé l'âge des « emballements » irréfléchis, avait essayé discrètement de le prémunir contre une résolution inconsidérée, lui traçant un tableau parfaitement prophétique des ennuis, des tracas et même des chagrins que cette résolution pourrait amener, tant pour le pauvre animal dépaysé que pour ses dévoués partisans.

Mais, comme il arrive si souvent, le sentiment l'avait emporté sur la froide raison.

Colette, Gérard, Lina, lady Theodora, Tottie surtout, avaient fait entendre de telles clameurs, protesté avec tant d'indignation à l'idée d'abandonner ce serviteur d'élite, cet ami incomparable, ce héros! que M. Massey et le docteur se hâtèrent de se replier en bon ordre, incapables l'un comme l'autre d'infliger une peine dont la nécessité ne s'imposait pas impérieusement.

Et les premières étapes étaient heureusement franchies! A bord du Lily, du Polynésien, non seulement Goliath n'avait jamais été gênant, mais il pouvait avoir la fière conscience de s'être trouvé l'ornement du voyage. Aussi son parti triomphait.

« Où qu'on le place, disait Lina avec orgueil, il sait se conduire, se rendre agréable. Comment pouviez-vous craindre un instant, vous docteur, qui le connaissez si bien, que le pauvre cher ami fût jamais de trop?

— Il est incontestable que Goliath n'est pas de ces gens malencontreux qui vous couvrent de honte quand on les mène dans le monde.

Mais n'oubliez pas, Lina, que c'est la crainte seule de peines possibles pour lui et pourvous qui nous faisait penser à nous en séparer, disait le docteur doucement.

— Il en serait mort ! faisait Colette, s'cfïorçant de réprimer ses larmes. Et Tottie ! Non ; quand on' a des amis pareils, il faut supporter les inconvénients qui peuvent être attachés à leur voisinage et n'y jamais renoncer délibérément !

— Hélas! pensait tout bas le docteur, le dernier homme au monde capable de jeter de l'eau froide sur cette juvénile générosité de cœur, puissent-ils ignorer le plus longtemps possible les uns et les autres que la vie n'est faite que de séparations et que ce n'est point de cela qu'on meurt... »

Chose étrange, ce qu'ils avaient le plus redouté, lui et M. Massey, — l'embarquement et le voyage par mer, — s'était passé sans encombre, et voici qu'à peine arrivés à terre, les ennuis, les tracas se multipliaient. Au milieu de cent qualités plus précieuses et plus rares les unes que les autres, l'éléphant avait,

COLETTE EN RIIODESIA

comme les plus parfaits, ses petits défauts de caractère et ses exigences. Il était, on s'en souvient, peut-ùlre un peu susceptible, très sur l'œil, disait Gérard, sur la question des égards qui lui étaient dus ; et en tête de ces égards et de ces attentions, bien audessus des bananes ou autres douceurs matérielles, il mettait la société de ceux qui lui étaient chers.

Or cette compagnie, ces visites constantes, si naturelles et si simples à bord, devenaient tout d'un coup difficiles, impraticables, et le pauvre vieux serviteur qui commençait déjà à se sentir si malheureux dans son logis de Marseille, allait le devenir plus encore. Lorsqu'on l'en tira pour le mener

à la gare du chemin de fer, il crut un instant que l'épreuve était finie, que les beaux jours allaient revivre. Mais quand il eut compris la triste vérité, quand il se vit isolé dans un fourgon à bagages du « rapide » qui roulait vers Paris, qu'il vit tous ses amis se retirer,

après un tendre adieu, vers le wagon où ils ne pouvaient l'inviter à prendre place, il tomba dans une sombre mélancolie.

Doux et résigné, il avait supporté comme

un mouton les chocs, les déménagements, l'étroit espace, le manque d'air et d'exercicç ; mais ceci lui parut combler la mesure, et dans sa cervelle d'éléphant une certaine rancune se leva.

Loin de lui, dans le compartiment qu occu-

25ft

paient en entier les Massey, on n'était guère moins mal à Taise. Les aînés, les gens graves pouvaient, à la rigueur, supporter une séparation de douze heures; mais Colette, Gérard, Lina avaient fort à faire pour dissimuler l'inquiétude que leur avait causée la mine funèbre de leur ami, là froideur de son adieu. Quant à ïottie, que ne gênait point encore le souci du ridicule, elle clamait librement son désarroi, déclarant avec larmes que Goliath était « fâché »; qu'elle Pavait bien vu; qu'il fallait aller tout de suite le chercher, lui faire « une petite place » près d'elle... Au premier arrêt, on ne fit qu'un bond jusqu'à la cellule du prisonnier, et, les mains chargées d'offrandes savoureuses, la bouche pleine d'amicales flatteries, on alla en corps lui rendre visite. On le trouva sombre et digne, « tout pâle ! » déclara Lina avec conviction; il jeta un regard dédaigneux sur les galettes, les beaux fruits, les chatteries variées qu'on lui présentait avec mille paroles encourageantes, après avoir dévalisé à la hâte le buffet d'Avignon. Toute son attitude semblait dire :

<( A moi des gourmandises ! C'est le dernier coup ! Vous ne voyez donc pas ce qu'il faut à mon cœur ulcéré?... »

Mais Tottie, insensible à tout étalage de dignité offensée, s'était suspendue à la vieille trompe rugueuse, l'embrassait avec le parfait abandon, l'entière fraternité que les enfants — vrais démocrates — savent témoigner aux humbles ; et le pauvre Goliath, tout réconforté, commençait à sortir de sa bouderie, à jouer avec la fillette, autant que le permettaient les limites de l'odieux fourgon, quand l'implacable sifllct se fit entendre :

w En voiture, messieurs les voyageurs! »

Et il faut vite se quitter au milieu des cris perçants de ïottie et des reniflements indignés de l'éléphant, qui semble demander si on se moque de lui en lui faisant une visite de cérémonie?

« Ça ne peut pas durer ainsi! déclare en aparté Le Guen ; car le chagrin de la bonne bète perce le cœur. A la prochaine station, je vais m'installer auprès de lui.

— Tu n'y penses pas ! proteste Martine à

qui s'adresse la confidence de cette résolution désespérée. Quitter ta bonne place qui a coûté si cher à monsieur! Je l'ai bien vu, va! qui alignait des louis d'or au guichet. Même que ça me faisait une peine!...

— Bien sûr! fait Le Guen avec conviction, que ça fait de la peine de voir jeter la bonne argent sur les chemins: et je n'aime pas plus que toi à déprofiter le bien de mes maîtres; n'empêche que, si personne ne va consoler un peu c'te pauvre bête, je crains que ça tourne mal.

— Que veux-tu qu'il lui arrive? II est vraiment bien à plaindre! Dans un fourgon flûi tout seul, et plus de bonnes choses qu'il n'en peut manger!

— Tu n'as donc pas vu qu'il n'y' a pas' touché? Je suis sûr qu'il a mal à l'estomac 1 ! !

— A l'estomac! Dis plutôt au caractère. Vous* le gâtez, cet éléphant; il n'est plus bon à rien ! dit Martine, qui juge à propos de faire uhdêploiement d'austérité, quoique à ses heures elle soit prête à choyer et dorloter le vieil ami dont nul mieux qu'elle ne connaît le mérite.

— Oh ! Martine ! As-tu donc oublié que si nous ne sommes pas les esclaves de ces satanés nègres, si tu es madame Le Guen et non pas madame Ajata, si nous avpns retrouvé nos maîtres bien-aimés, c'est uniquementà lui que nous le devons?

— Bon ! bon ! Je n'ai rien oublié. Ne nous attendrissons pas; et surtout ne fais pas de bêtises. Si monsieur veut que tu ailles tenir compagnie à Goliath, il saura bien te le dire', peut-être!» *

Mais, au front entêté de Le Guen, Martine comprend qu'il n'en fera qu'à sa tête; et comme, après tout, elle souffre, elle aussi, du chagrin évident du brave Goliath, elle n'est pas fâchée de penser que son mari ira le choyer un peu, surtout maintenant qu'elle a fait acte de supériorité conjugale.

Cependant le train s'est ébranlé; on s'éloigne d'Avignon avec le regret de ne s'y pas arrêter un instant à contempler la ville des papes si pleine de monuments, de souvenirs historiques; si curieuse avec ses rues étroites,

ses maisons à balcons, à poutrelles, à pignons ; sa population si gaie, si ensoleillée.

Le docteur Lhomond, dont la mémoire fidèle enregistre tout ce qu'il lit, cite couramment une page des Contes de mon moulin :

« Qui n'a pas vu Avignon du temps des papes n'a rien vu. Pour la gaieté, la vie, l'animation, le train des fêtes, jamais une vie pareille. C'étaient, du matin au soir, des processions, des pèlerinages, les rues jonchées de fleurs, tapissées de hautes lices; des arrivages de cardinaux par le Rhône, bannières au vent, galères pavoisées, les soldats du pape qui chantaient du latin sur les places, les crécelles des frères quêteurs; puis, du haut en bas, des maisons qui se pressaient en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour de leur ruche; c'était encore le tic tac des 'métiers à dentelles, le va-etvient des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les luthiers, les cantiques des ourdisseuses : — par là-dessus le bruit des cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler là-bas, du côté du pont. Car, chez nous, quand le peuple est content, il faut qu'il danse, il faut qu'il danse ! Et comme en ce temps-là, les rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et tambourins se portaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhône, et jour et nuit l'on y dansait... l'on y dansait!... Ah! l'heureux temps! l'heureuse ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; des prisons où l'on mettait le vin à rafraîchir!

Jamais do disette; jamais de guerre!... »

« Toutes choses fort jolies à dire, reprit le docteur, mais peu conformes il me semble à la réalité. Car, au moyen âge, la peste, la famine et la guerre étaient à Tétat endémique, et il ne me semble pas que la ville des papes ait été plus qu'une autre affranchie de ces fléaux. La peste noire y fit de terribles ravages en 1348. Dans les trois jours qui précédèrent le premier dimanche de carême il y mourut, dit-on, quatorze cents personnes, parmi lesquelles la célèbre Laure de Noves.

— Laure de Noves! répéta Gérard rêveur;

n'est-il pas surprenant de penser qu'une personne dont on ne sait rien, sinon qu'elle paraît avoir été assez terne, ait été vouée à l'immortalité par des sonnets encore plus ennuyeux qu'elle !

— Terne! protesta le docteur; vous êtes difficile ! Voici le portrait que j'ai trouvé d'elle dans une vieille collection de V Athénée de Vaucluse : des traits fins et réguliers, la physionomie douce, le maintien modeste, la démarche noble, la taille svelte, les sourcils noirs, les cheveux blonds...

— Une véritable beauté de passeport, s'écria Gérard; il n'y manque que : « yeux grands, nez moyen, bouche petite », pour que ce soit complet.

— Le fait est, dit M. Massey en riant, que ce portrait esquissé par des gens qui n'ont point vu la célèbre Laure ne nous apprend pas grand'chose sur elle. Combien un petit bout de poésie, même médiocre, en dit plus parfois s'il vient du cœur que beaucoup de vers et beaucoup de prose. Vous connaissez ce quatrain que le roi François I er fit placer dans le cercueil de Laure lorsque par une curiosité bizarre il voulut voir ses ossements :

O gentille àme, estint tant estimée. Qui te pourra louer qu'en se taisant?

Car la paro'e est toujours réprimée Quand le sujet surmonte le disant.

Ainsi devisant, on dépassait le comtat d'Avignon, on franchissait à toute vapeur la distance; à Lyon, à Laroche, les seuls arrêts du rapide, on visitait l'ami Goliath que la compagnie de Le Guen semblait avoir remis un peu dans son assiette. Mais, à Paris, nouveau crève-cœur général, quand on apprend que le fourgon et son pensionnaire vont être remisés provisoirement à la gare des marchandises de Bercy.

« Mais enfin, voyons! s'écrie le bon M. Massey, un peu impatienté des mines longues qu'il voit se dessiner autour de lui. Que proposeriezvous? Que voudriez-vous qu'on fit? Nous ne pouvons vraiment pas penser à l'amener au Grand Hôtel ! »

André Laurie- (La suite prochainement,)

LE BOUILLANT ACHILLE

Avoir peur des armes à feu, c'est bon pour les petites filles.

Le bouillant Achille veut accompagner son papa à la chasse. Il enfile de grosses bottes et porte le carnier. Un bâton sur son dos en guise de fusil, et, comme panache, une branche à son chapeau, il part en avant d'un air de Nemrod menaçant. Black a des doutes et les colimaçons même semblent

lui faire les cornes.

Le Directeur-Gérant : J Hitzel.

LA MER BOUILLON.NA, SB BLANCHIT d'kcUMB, SB DÉMVBLA... (Page 264.)

xiv — 2 e série.

Droits de traduction et de reproduction réserrés.

Magasin illustré d'Éducation et de Récréation

par JULES VERNE — illustrations de GEORGE ROUX

Entre Anglais et Français.

Si jamais les dispositions hostiles qui surexcitaient les deux équipages du Repton et du Saint-Enoch eurent l'occasion de se manifester, ce fut bien, on Ta vouera, en la présente circonstance.

Que la baleine eût été d'abord aperçue par les vigies du Saint-Enoch, que les Français se fussent les premiers mis à sa poursuite, cela ne pouvait être contesté. 11 était de toute évidence que, trois heures auparavant, les pirogues du second et des lieutenants avaient été amenées en vue de chasser le culammak.

S'il eut été frappé sur place, on ne l'aurait jamais signalé à bord du bâtiment anglais, qui ne se montrait pas encore au large. Mais il avait fui dans la direction du nord-est, là où, deux heures après, allait apparaître le Repton. Aussi le capitaine King, bien que lanimal fût déjà poursuivi par les embarcations françaises, avait-il mis ses pirogues à la mer.

Toutefois, si les deux harpons avaient

frappé simultanément, celui de l'Anglais n'avait touché le culammak que dans la partie arrière du corps, à la naissance de la queue, tandis que celui de Ducrest avait atteint la nageoire de gauche, pénétré jusqu'au cœur, et forcé le culammak à souffler rouge.

Du reste, en admettant qu'il fût juste de faire égale part entre les deux bâtiments, chacun d'eux n'aurait qu'à se féliciter de cette capture. Ni le Saint-Enoch ni le Repton n'avaient capturé pendant cette dernière saison un baleinoptère qui pût être comparé à celui-ci.

11 va de soi que, chez les Français comme chez les Anglais, personne n'entendait consentir à un partage. Sans doute, Fun des harpons avait fait une blessure telle que la mort s'en était suivie, — coup très heureux et très rare, — mais l'autre avait également atteint l'animal.

11 résulte de cette circonstance que, au moment où les hommes de M. Heurtaux pre-

naient leurs dispositions pour passer une remorque autour de la queue, les hommes de M. Strok se préparaient à les imiter.

Et alors, les Anglais, en une sorte de baragouin que les Français comprenaient suffisamment, de s'écrier :

« Au large... les canots du Saint-Enoch, au large ! »

Aussitôt, le lieutenant Allotte de répliquer :

« Au large vous-mêmes!...

— Cette baleine nous appartient de droit...

déclara le second du Repton.

— Non... à nous... et elle est de bonne prise!... déclara M. Heurtaux.

— Amarre... amarre!» commanda M. Strok, ordre qui fut à l'instant répété par le second du Saint-Enoch.

En même temps, la pirogue du lieutenant Allotte accosta l'énorme bête et l'amarra, ce qui fut fait aussi par les matelots du Repton.

Et, si les trois pirogues des Anglais et les trois pirogues des Français se mettaient à haler, non seulementl'animal ne serait amené ni au Saint-Enoch ni au Repton, mais les remorques ne tarderaient pas à se rompre sous cette double traction en sens contraire.

C'est bien ce qui arriva, après plusieurs efforts simultanés.

Alors, d'accord en cela sur ce point, les pirogues renoncèrent à cette besogne, manœuvrèrent pour se rejoindre et se trouvèrent presque bord à bord.

Dans la disposition d'esprit où ils étaient, il y avait lieu de croire que les équipages en viendraient aux coups. Les armes ne manquaient pas, harpons de rechange, lances, louchets, sans compter le couteau de poche dont un matelot ne se sépare guère. Le conflit dégénérerait en bataille. II y aurait effusion de sang, en attendant que les deux navires eussent pris fait et cause pour leurs pirogues.

A ce moment, le second Strok, d'un geste menaçant, d'une voix irritée, s'adressant à M. Heurtaux, dont il parlait couramment la langue, dit :

« Avez-vous donc la prétention de contester que cette baleine doive nous appartenir?... Je

vous préviens que nous ne souffrirons pas.-

— Et sur quoi fondez-vous votre prétention?... répliqua M. Heurtaux, après avoir fait signe aux deux lieutenants de le laisser parler.

— Vous demandez sur quoi elle est fondée?... reprit le second du Repton.

— Je le demande!...

— Sur ce que la baleine venait de notre côté, et vous n'auriez pu la rejoindre si nous ne lui avions barré la route...

— Et moi, j'affirme que, depuis plus de deux heures, nos pirogues avaient été amenées sur elle...

— Après les nôtres!... s'écria M. Strok.

— En tout cas, c'est à bord du Saint-Enoch qu'elle a été signalée pour la première fois, alors que votre navire n'était pas même en vue...

— Et qu'importe, puisque vous n'aviez pu l'approcher d'assez près pour la piquer...

— Tout cela, des mots !... répliqua M. Heurtaux, qui commençait à s'échauffer. Après tout, une baleine n'est pas à celui qui la voit, mais à celui qui la tue...

— Notre harpon, ne l'oubliez pas, a été lancé avant le vôtre !... affirma M. Strok.

— Oui... oui!... crièrent les Anglais, qui brandissaient leurs armes.

— Non... non! » ripostèrent les Français en menaçant les hommes du Repton.

Cette fois, M. Heurtaux n'aurait pu leur imposer silence. Peut-être même ne serait-il pas maître de les retenir?...

En effet, Anglais et Français étaient prêts à tomber les uns sur les autres.

, M. Heurtaux, voulant tenter un dernier effort, dit au second du Repton :

« En admettant, ce qui n'est pas, que votre harpon eût été lancé le premier, il n'a pu faire une blessure mortelle, et c'est le nôtre qui a causé la mort...

— Cela est plus facile à dire qu'à prouver !...

— Ainsi... vous ne voulez pas céder?...

— Non ! » hurlèrent les Anglais.

Arrivés à ce degré de colère, les équipages n'avaient plus qu'à se battre.

JULES VERNE

Une circonstance allait mettre les matelots du Repton en état d'infériorité, sinon pour commencer, du moins pour continuer la lutte.

À en venir aux mains, les Français auraient fini par les obliger à battre en retraite.

En effet, le Repton, déhalé sous le vent, n'avait pu se rapprocher avec cette faible brise. Il était encore à un mille et demi, tandis que le Saint-Enoch mettait en panne à quelques encablures des pirogues. C'est bien ce qu'avait remarqué M. Strok et ce qui le fit hésiter à entamer la bataille.

Et, au total, en gens très pratiques, les Anglais comprirent qu'ils ne pouvaient réussir à l'emporter dans ces conditions désavantageuses. Tout l'équipage du Saint-Enoch tomberait sur eux, et ils seraient battus avant que le Repton eût pu leur venir en aide.

D'ailleurs, le capitaine Bourcart lançait déjà sa quatrième pirogue à la mer, et C'était un renfort d'une dizaine d'hommes prêt à arriver.

Aussi M. Strok de commander à ses matelots, qui se voyaient en mauvaise posture :

u A bord. »

Toutefois, avant d'abandonner la baleine, il ajouta, et d'un ton où la colère le disputait au dépit :

« Nous nous retrouverons !...

— Quand il vous plaira », répondit M. Heurtaux.

Et ses compagnons ne se gênaient pas pour répéter :

« Enfoncés... les English... enfoncés! »

Les pirogues de M. Strok, à force d'avirons, se dirigèrent vers le Reptoti, distant alors d'un bon mille.

Restait à savoir si M. Strok navait proféré que de vaines menaces, ou si l'affaire n'allait pas se régler définitivement entre les deux navires.

Le capitaine Bourcart, qui avait embarqué dans la quatrième pirogue, survint en ce moment.

11 fut aussitôt mis au courant, et, après avoir approuvé la conduite de M. Heurtaux, il se contenta de répondre :

« Si le Repton vient « raisonner » \e Saint- Enoch, le Saint-Enoch lui donnera des rai-

sons!... En attendant, mes amis, amarrez la baleine. »

Cela se rapportait si bien au sentiment général, que l'équipage poussa de bruyants hourras que les Anglais purent entendre. Ah ! le Repton ne les avait pas salués!... Eh bien, ils le saluaient de plaisanteries non moins salées que les eaux du Pacifique !

Le baleinoptère fut alors pris en remorque, et tel était son poids que les matelots des quatre embarcations durent souquer vigoureusement pour le conduire au Saint-Enoch.

Maître Ollive, le charpentier Férut, le forgeron Thomas s'étaient portés sur le gaillard d'avant. Quant à Jean-Marie Cabidoulin, son avis fut qu'on tirerait deux cents barils du culammak. Avec ce que le Saint-Enoch avait déjà dans sa cale, cela lui ferait une demicargaison.

u Eh bien, qu'en dis-tu, vieux?... demanda maître Ollive en interpellant le tonnelier.

— Je dis que ce sera de la bonne huile à filer pendant la prochaine tempête... répliqua maître Cabidoulin.

— Allons donc... il ne nous manquera pas un seul baril en armant à Vancouver !... Bouteille va toujours?...

— Bouteille ! »

Un des novices venait de piquer sept heures et demie du soir. Il était trop tard pour virer la baleine. On se contenta donc de l'amarrer contre le flanc du bâtiment. Le lendemain, dès l'aube, l'équipage procéderait au dépècement, puis à la fonte du gras, et il ne faudrait pas moins de deux jours pleins pour mener cette besogne à bonne fin.

En somme, il convenait de se féliciter. La traversée de Pétropavlosk à Victoria permettrait à M. Bourcart de ramener une demicargaison. C'était mieux qu'on ne pouvait espérer en ces circonstances. Comme il était probable que les cours n avaient pas fléchi sur le marché de Victoria, cette seconde campagne donnerait encore d'assez beaux bénéfices.

D'autre part, le Saint-Enoch n'avait fait aucune mauvaise rencontre. Au lieu du monstre marin signalé par les pêcheurs kamtchadales.

c'était ce magnifique culammak qui était venu se faire amarrer!...

La nuit close, ses voiles sur les cargues, le trois-màts n'eut plus qu'à attendre le lever du soleil.

Avec le soir, la brise se sentait à peine. La mer était au calme blanc. Le roulis s'accentuait si peu qu'il n'y avait point à craindre pour les amarres qui retenaient la baleine.

Quelle perte, et quels regrets, en cas que, pendant la nuit, elle s'en fût allée par le fond I

11 y eut à prendre quelques mesures de précautions ou tout au inoins de surveillance. Qui sait si le capitaine King ne voudrait pas donner suite aux menaces de son second et tenter d'enlever le culammak en attaquant le Saint-Enoch?...

« Cette agression est-elle réellement à craindre?... demanda le docteur Filhiol.

— Ma foi... déclara le lieutenant Coquebert, avec des Anglais on ne sait jamais sur quoi compter...

— Ce qui est certain, ajouta M. Heurtaux, c'est qu'ils sont partis fort en colère...

— Je le comprends, s'écria le lieutenant Alloue. Un si beau morceau qui leur échappe!...

— Aussi, reprit M. Heurtaux, je ne serais pas autrement surpris s'ils venaient...

— Qu'ils viennent!... répondit le capitaine Bourcart. Nous serons prêts à les recevoir ! »

Et, s'il parlait ainsi, c'est qu'il était sûr de tout son équipage. Ce ne serait pas la première fois que des disputes auraient surgi entre baleiniers au sujet d'un coup de harpon contesté, — disputes souvent aggravées des plus regrettables violences.

Une sévère surveillance fut donc établie à bord du Saint-Enoch, et les hommes de quart firent bonne garde. Si, faute de vent, le Repton aurait eu grand'peine à rejoindre le Saint- Enoch, il pouvait envoyer ses embarcations, et il convenait de ne point se laisser surprendre à la faveur de la nuit.

Du reste, ce qui assura la sécurité du navire français, c'est que, vers dix heures, une brume assez épaisse enveloppa ces parages.

Il eût été malaisé de retrouver la place où le Saint-Enoch se tenait en panne.

Les heures se passèrent sans alerte. Lorsque le soleil revint, le brouillard, qui ne se dissipa point, aurait caché le Repton même à la distance d'un demi-mille. Mais peut-être les Anglais n'avaient-ils pas renoncé à mettre leurs menaces à exécution, et tenteraient-ils une attaque, si les brumes venaient à se lever? Ce ne serait pas le vent qui les aiderait cependant. Aucun souffle ne traversait l'espace, et l'état atmosphérique ne se modifia pas de toute la matinée. L'équipage du Saint-Enoch put se remettre aux travaux du bord sans être troublé.

Dès l'aube, — 21 octobre, — M. Bourcart avait fait procéder au virage de la baleine, avec ordre de pousser vivement la besogne.

Deux garants d'appareils furent passés, et les hommes se relayèrent au guindeau.

Préalablement, maître Ollive, aidé de quelques matelots, avait bagué une chaîne sur la nageoire du dehors, et l'animal tourna sur lui-même, ce qui devait en faciliter le dépècement. La tète fut alors détachée, et, non sans grands efforts, il fallut la mater pour la déposer sur le pont. On s'occupa d'en couper les lippes, la langue, les fanons, opération qui devint facile, après qu'elle eut été divisée en quatre morceaux.

La cabousse allumée, le bois ne manquant pas grâce à l'approvisionnement embarqué à Pétropavlovsk, le cuisinier put entretenir le feu sous les deux pots.

Ce fut dans ces pots que l'on fondit d'abord le gras retiré de la tête, de la langue et des lippes, qui est de qualité plus fine. Puis on procéda au dépeçage du corps par morceaux de huit à neuf brasses, réduits à deux pieds pour être introduits dans la cabousse.

Toute la matinée et une partie de l'aprèsmidi avaient été consacrées à cet ouvrage.

C'est à peine si, vers trois heures, le brouillard s'était quelque peu êclairci. Les vapeurs, à l'état vèsiculaire, empêchaient le regard de s'étendre à plus d'un demi-mille autour du Saint-Enoch.

Du Repton, aucune nouvelle. Il n'aurait pu

JULES VERNE

se rapprocher, faute de brise, à moins d'être remorqué par ses embarcations, ce qui eût occasionné une grosse fatigue.

Cependant M. Bourcart demeura toujours sur le qui-vive. La pirogue du lieutenant Allotte fut même envoyée en reconnaissance vers le nord-est. Elle revint sans avoir rien à signaler, ne s'étant pas aventurée d'Une demilieue en direction du nord.

Au fond, peut-être, l'équipage n'eût-il pas été fâché d'en venir aux mains avec les Anglais. C'est de tradition chez les Français et surtout chez les marins. Ils songent encore à la revanche de Waterloo, ces braves gensl Mais probablement, cette fois, le canon du Mont Saint-Jean ne se ferait pas entendre, et Wellington battrait en retraite vers la haute mer.

La besogne se continua dans d'excellentes conditions. M. Bourcart comptait que la moitié du gras serait fondue pendant cette journée.

H avait donc l'espoir, si le vent se levait, de pouvoir appareiller dès le surlendemain avec deux cents barils de plus dans sa cale.

Une fois, cependant, vers quatre heures, il se produisit une alerte.

Le forgeron Thomas, embarqué dans le petit canot, était en train de consolider une des conassières du gouvernail, lorsqu'il crut entendre uae sorte de clapotis du côté de l'ouest.

Était-ce un bruit d'avirons annonçant l'approche des pirogues du Repton... Les Anglais avaient-ils découvert la position du Saint- Enoch?...

Le forgeron remonta aussitôt et prévint M. Bourcart. Qui sait si le moment n'était pas venu de décrocher les fusils au râtelier du carré, de se mettre sur la défensive?...

On suspendit le travail et les hommes occupés au dépeçage durent rembarquer.

A défaut des yeux qui ne pouvaient rendre aucun service au milieu des vapeurs, les oreilles se tendirent. Un absolu silence régnait à bord. On laissa même tomber le feu de la eabousse, qui pétillait. Le plus léger bruit venu du large se fût fait entendre.

Quelques minutes s'écoulèrent. Aucune pi-

rogue ne parut, et, de la part du capitaine King, c'eût été vraiment grande audace que de tenter l'attaque du Saint-Enoch dans ces conditions.

Bien que le brouillard, s'il gênait les Anglais d'autre part, leur eût permis de s'approcher sans être aperçus, ils devaient supposer que M. Bourcart se tiendrait sur ses gardes. Mais, répétait volontiers maître Ollive :

« Rien ne m'étonnerait de la part de John Bull I »

Cependant, on ne tarda pas à le reconnaître, c'était une fausse alerte. Le clapotis ne pouvait provenir que de l'une de ces risées capricieuses qui passent à travers les brumes sans avoir la force de les dissiper. 11 y eut même à constater que la brise cherchait à se lever, tout en ne se propageant que par souffles intermittents, sans direction fixe. A moins qu'elle ne fraîchît, le ciel resterait brouillé jusqu'au lever du soleil. A ces calmes, assez rares en cette saison et dans cette portion septentrionale de l'océan Pacifique, succéderaient probablement de grands mauvais temps, il était à craindre que la navigation ne fût pas aussi favorisée qu'elle l'avait été en quittant Pétropavlovsk. Toutefois, comme le trois-màts s'était toujours bien comporté pendant maintes tempêtes, sans jamais avoir éprouvé d'avaries graves, Jean-Marie Cabidoulin eût été mieux avisé en épargnant ses menaçantes histoires au Saint-Enoch, du* Havre, capitaine Évariste-Simon Bourcart!

Après tout, pourquoi le navire ne retrouverait-il pas ses bonnes chances de la première campagne, et ne rencontrerait-il pas d'autres baleines qui permettraient de compléter le chargement avant de mouiller à Vancouver?...

L'après-midi s'avançait. Vraisemblablement, cette nuit serait aussi obscure que la précédente. En tout cas, les précautions étaient prises, et, au retour du lieutenant Allotte, les pirogues avaient été rehissèes à bord.

En somme, pour la besogne qui restait à faire, mieux valait que le Saint-Enoch tût encalminè pendant vingt-quatre heures encore, à la condition qu'un bon vent le poussât vers la côte américaine

Soudain, un peu avant cinq heures, des sifflements d'une extrême violence déchirèrent l'espace. En même temps, la mer fut extraordinairement troublée jusque dans ses couches profondes. Une immense nappe d'écume blanchit sa surface. Le Saint-Enoch, élevé sur le dos d'une énorme lame, fut secoué d'un roulis et d'un tangage des plus violents. Les voiles, qui pendaient sur leurs cargues, claquèrent à grand bruit, et l'équipage put craindre que toute la mâture ne vint en bas.

Par bonne chance, le corps de la baleine, fortement maintenu le long du bord, ne se détacha pas, et ce fut miracle, tant la bande du navire avait été prononcée.

« Qu'est-ce donc?... » s'était écrié M. Bourcart en s'èlançant hors de sa cabine.

Puis il monta sur la dunette, où le second et les lieutenants se hâtèrent de le rejoindre.

« Ce doit être un raz de marée, déclara M. Heurtaux, et j'ai vu le moment où le Saint- Enoch allait engager...

— Oui... un raz de marée, répéta maître Ollive, car il n'y a pas de vent de quoi remplir mon chapeau...

— Mais comme il pourrait être accompagné d'un grain, reprit le capitaine Bourcart, faites serrer toute la toile, Heurtaux... Il ne faut pas se laisser surprendre ! »

C'était prudent, et même opportun, et même pressant. En effet, à quelques minutes de là, le vent fraîchissait avec assez d'impétuosité pour refouler une partie des brumes vers le sud.

« Navire par bâbord derrière ! »

Ce cri, poussé par un des matelots accrochés dans les haubans de misaine, fit tourner tous les regards de ce côté.

Le navire signalé était-il le Repton?...

C'était le navire anglais, à trois milles environ du Saint-Enoch.

« Toujours à la même place... observa le lieutenant Coquebert.

— Comme nous à la nôtre... répondit M. Bourcart.

— On dirait qu'il se prépare à larguer ses voiles... remarqua le lieutenant Allotte.

— Pas de doute... il va appareiller... déclara M. Heurtaux.

— Serait-ce donc pour venir sur nous?...

demanda le docteur Filhiol.

— Il en est bien capable!... s'écria maître Ollive.

— Nous verrons bien », se contenta de dire le capitaine Bourcart.

Et, sa longue-vue aux yeux, il ne cessait de la tenir en direction du baleinier anglais.

Il y avait tout lieu de croire que le capitaine King voulait profiter de la brise qui soufflait alors de l'est et lui permettrait de se rapprocher du Saint-Enoch. On voyait les hommes se paumoyer sur les vergues. Bientôt les huniers, la misaine, la brigantine furent établis, amures à tribord, puis le grand et le petit foc qui facilitèrent Pabattée du Repton.

La question était de savoir s'il allait continuer sa route vers l'est, en serrant le vent, afin de gagner quelque port de la Colombie britannique.

Non, telle n'était pas l'intention du capitaine King, à laquelle il eût été impossible de se méprendre. Le Repton, au lieu de mettre cap à l'est, marchait de manière à couper la route du Saint-Enoch.

u C'est à nous qu'il en a!... s'écria Romain Allotte. II entend réclamer sa part de baleine I... Eh bien... il n'en aura pas même un bout de queue!... »

Ce que disait le lieutenant fut répété par l'équipage. Si le Repton venait attaquer le Saint- Enoch, il trouverait à qui parler!... On lui répondrait comme il convenait de répondre, à coups de fusil, de pistolet et de hache !...

11 était alors six heures et quelques minutes. Le soleil déclinait rapidement vers l'horizon un peu dans le sud-ouest. La mer restait dégagée de vapeurs du côté d où soufflait la brise. On ne perdait pas un des mouvements du Repton, qui s'avançait à moyenne vitesse.

En moins d'une demi-heure, il serait bord à bord avec le Saint-Enoch, s'il ne changeait pas sa barre.

En prévision d'une attaque, ordre fut donné de préparer les armes. On chargea les deux pierriers dont les baleiniers sont armés gêné-

JULES VERNE

ralement. Si le capitaine King lui envoyait quelques boulets de cinq à six livres, le capitaine Bourcart lui en adresserait autant et de même poids.

Le Repton n'était plus qu'à trois quarts de mille, lorsque l'état de la mer se modifia soudain, sans aucun changement dans les conditions atmosphériques. Le vent n'avait pas forcé, le ciel ne s'était pas chargé. Nul nuage menaçant ne se levait à l'horizon. Calme absolu dans les hautes et basses zones de l'espace.

Et, en effet, le phénomène extraordinaire qui se préparait devait se localiser en cette partie de l'Océan.

Soudain, au milieu d'horribles mugissements, dont personne à bord du Saint-Enoch ne reconnut ni la nature ni la cause, la mer bouillonna, se blanchit d'écume, se dénivela comme si une éruption sous-marine en eût troublé les dernières profondeurs. C'était précisément à la place occupée par le baleinier anglais, alors que le baleinier français ne ressentait pas encore les effets de cette inexplicable agitation.

Le capitaine Bourcart et ses compagnons, tout d'abord surpris, observaient le Repton, et ce qu'ils virent, après la surprise, les jeta en pleine épouvante.

Le Repton venait de se soulever sur le dos d'une énorme lame, puis de disparaître derrière elle. De cette lame jaillissaient de puissants jets liquides, tels qu'ils eussent pu s'échapper des évents d'un gigantesque monstre dont la tète aurait été engagée sous le navire et dont la queue eût battu la mer

à une demi-encàblure, soit près de cent mètres...

Lorsque le navire reparut, il était désemparé, sa mâture en bas, ses agrès rompus, sa

I coque chavirée sur bâbord, assaillie par de

I formidables coups de mer...

, Lue minute plus tard, après avoir été une dernière fois roulé par la monstrueuse lame, il s'engloutissait dans les abîmes du Pacifique.

! Le capitaine Bourcart, ses ofliciers, son équipage poussèrent un cri d'horreur, stupé-

! faits en présence de cet inexplicable et épou-

| va ntable cataclysme...

Mais peut-être les hommes du Repton n'avaient-ils pas tous péri avec le navire?... Peut-être quelques-uns avaient-ils pu fuir dans les pirogues à temps pour ne point être entraînés dans le gouffre?... Peut-être pourrait-on sauver un certain nombre de ces infortunés avant que la nuit se fût étendue sur la mer?...

Toutes causes d'inimitiés s'oublient devant pareilles catastrophes!... Il y avait un devoir d'humanité à remplir, on le remplirait...

« A la mer, les embarcations I... » cria le capitaine Bourcart.

Deux minutes à peine s'étaient écoulées depuis la disparition du Repton et il était encore temps de porter secours aux survivants du naufrage...

Soudain, avant que les pirogues eussent été amenées, un choc, qui ne fut pas très rude, se produisit. Le Saint-Enoch, soulevé de sept à huit pouces par l'arrière, comme s'il eût heurté un écueil, donna la bande à tribord et demeura immobile.

Éohouage.

Le vent qui soufflait de l'est vers cinq heures du soir, et dont le Repton avait voulu profiter, ne s'était pas maintenu. Après le soleil couché, il calmit et finit par tomber tout à fait. L'agitation de la mer se réduisit à un léger clapotis de surface. Alors revinrent ces épaisses brumes, qui enveloppaient depuis quarante-huit heures cette portion du Pacifique.

Quant au Saint-Enoch y c'était au moment où son équipage allait lancer les embarcations qu'il avait touché. Était-ce donc à un accident de même nature qu'il fallait attribuer la perte du Repton?... Et, moins heureux que le Saint- Enoch, le navire anglais s'était-il défoncé contre un écueil?...

Quoi qu'il en soit, s'il n'avait pas coulé à

pic, le Saint-Enoch n'en était pas moins échoué. Or, comme il risquait à chaque instant d'être englouti, il fut impossible d'employer les pirogues au sauvetage des marins anglais.

Tout d'abord, la première impression de M. Bourcart et de ses compagnons avait été celle de la stupeur.

A quelle cause attribuer cet échouage?... Le Saint-Enoch avait à peine subi l'action de cette légère brise, qui s'était levée vers cinq heures du soir. . .

Pour être venu talonner contre cet écueil, avait-il subi l'action d'un courant, dont personne ne soupçonnait l'existence, et sans qu'il eût été possible de s'en apercevoir?...

Il existait là certaines circonstances des plus inexplicables, et, d'ailleurs, l'heure n'était pas aux explications.

La secousse, on l'a dit, avait été plutôt faible. Mais, après deux coups de talon, qui ne démontèrent point son gouvernail, le navire reçut un énorme paquet de mer. Par bonheur, sa mature ne s'ébranla point, ses étais et ses haubans résistèrent. Sans avaries dans ses fonds, il ne semblait pas qu'il fût menacé de sombrer comme le Repton. Peut-être même ne lui manquait-il que quelques pouces d'eau pour retrouver sa flottaison, et se dégagerait-il au plein de la mer?...

Seulement le choc eut pour premier résultat de rompre les amarres qui retenaient la baleine, et le courant entraîna cette carcasse.

11 y avait autre chose à faire qu'à s'inquiéter de la perte d'une centaine de barils d'huile. Le Saint-Enoch échoué, il s'agissait de le tirer de cette fâcheuse situation. A la suite de cet accident, maître Ollive se fût bien gardé d'interpeller Jean-Marie Cabidoulin. Le tonnelier aurait eu beau jeu pour lui répondre :

« Va... ce n'est que le commencement de la fin ! »

Cependant M. .Bourcart et le second conféraient sur la dunette.

« Il existe donc des bas-fonds dans cette

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