CHAPITRE
Pierre fut singulièrement déçu lorsqu'il mit pied à terre devant l'hôtel que lui avait indiqué Cèsaire Fochard.
Où était la tranquillité prédite?
Aussi bien au premier étage qu'au rez-dechaussée, tout paraissait sens dessus dessous ; et, à cette heure tardive, sous la lumière du gaz, des ouvriers tapissiers travaillaient encore.
Quelle pouvait être la cause de ce bouleversement?
Il s'informa :
« Nous avons demain une soirée de contrat, après-demain un dîner de noce de cinquantequatre couverts et un dîner politique de
quatre-vingt-dix : de quoi perdre la tète, monsieur, gémit le vieux bonhomme préposé à la garde du bureau. Si seulement il y avait un jour d'intervalle entre les deux dîners ! Mais les circonstances ne l'ont pas permis. Vous voudrez bien nous excuser, monsieur, au cas où, pendant ces quarante-huit heures, le service laisserait à désirer. »
« Je passe de fiançailles en noce; serait-ce un présage? » pensait Pierre, distrait, n'écoutant qu'à demi le caissier poursuivre : .
u Et nous allons être forcés de vous mettre I au second, dans le logis qui est au fond de la cour : les deux étages de ce côté sont loués au complet. »
P. PERRAULT
Pierre eut un geste indifférent; le séjour à la caserne lui avait appris à se passer de confort.
Ce qui lui était plus désagréable, c'était le brouhaha au milieu duquel il faudrait vivre.
11 avait tant besoin de réfléchir, de préparer ses démarches, de méditer sur ce qu'il devrait dire et taire ! Mais, après tout, cet inconvénient serait de courte durée.
Il en prit d'autant mieux son parti que sa chambre lui plut à tous égards.
Elle était spacieuse, commode et reliée par un couloir de dégagement à l'escalier de service, ce qui lui permettrait d'entrer et de sortir sans se trouver mêlé à la cohue du logis principal.
Pierre se déclara satisfait et déclina l'offre que lui faisait le garçon de déménager, une fois les voyageurs du premier étage partis.
Le lendemain, vers neuf heures, il sonnait ; la porte de maître Réhot.
Décidé à voir, s'il le fallait, tous les notaires de la ville, il s'était arrêté chez le premier que lui avaient signalé les panonceaux d'usage.
Maître Réhot était un tout jeune homme.
Notaire depuis quelques mois, il avait à peine eu le temps de prendre possession de son étude ; la plupart des dossiers laissés par son prédécesseur lui étaient encore inconnus.
Aussi, la question par laquelle son visiteur matinal entama l'entretien le fit sourire.
Pierre demandait :
« Pourriez-vous me dire, monsieur, si, un peu avant la date du 7 juillet 1863, il a été fait dans votre étude une procuration pour une personne qui avait charge, en vertu de cet acte, de se rendre à Saumur dans le but d effectuer un payement, selon toutes probabilités ?
— Quel est le nom du mandant?
— Je l'ignore. »
Le notaire eut un vif mouvement de surprise.
« Donnez-moi tout au moins celui du mandataire.
— C'est que... fit Pierre avec un sourire embarrassé, je ne le connais pas non plus.
— Mais, alors, monsieur, comment savez-
vous qu'une procuration a dû être donnée à cette époque ?
— Comment je le sais? voici. »
Et, pesant ses expressions, tremblant d'en trop dire, Marcenay raconta la moindre partie de l'histoire, celle qui se rapportait au retard survenu, à sa cause et à ses suites, à la personnalité de l'inconnu, à sa hâte de quitter Thouars, bien qu'il fût à demi mort; à l'ignorance où les gens de l'hôtel étaient restés, quant à son nom et à sa résidence habituelle.
« Et c'est cet homme que, dans son intérêt, il faut que je découvre », conclut-il.
Le notaire objecta :
« Quand nous constaterions sur les livres de l'étude la trace de procurations données aux environs de cette date, — et... vous savez, jadis le répertoire n'était pas tenu à jour avec le soin que nous y apportons actuellement, — qu'est-ce qui nous indiquera qu'il s'agit de votre inconnu ?
— Rien, c'est évident. Mais, après vous, je verrai vos confrères. Je prendrai le nom de tous les gens ayant reçu à cette époque un pouvoir de quelqu'un ; j'irai à chacun d'eux et je lui demanderai : « Est-ce vous qui étiez tel jour à tel endroit et à qui est survenue telle aventure?» On peut bien supposer qu'à la fin l'un répondra oui.
— On le peut... si on écarte certains aléas.
En vingt-cinq ans, il se passe bien des choses.
— Oui; les uns meurent, les autres quittent le pays... Que voulez-vous? Je crois m'ôtre arrêté au seul parti ayant quelque chance d'aboutir... J'accomplis une mission dont je ne peux plus être relevé par celui qui m'en à investi, prononça Pierre lentement, en regardant son interlocuteur droit dans les yeux; une mission de justice... de réparation... Je n'en saurais dire plus.
— Cela suffit, monsieur, repartit maître Réhot, à qui, de prime abord, la physionomie ouverte de Pierre avait été sympathique : nous nous mettrons à l'œuvre quand il vous plaira.
— Dès après déjeuner, si votre temps n'est pas pris.
— Je suis libre jusqu'à cinq heures.
POUR L'HONNEUR
— Alors, à une heure, si vous le voulez bien. »
Marcenay fut exact. Mais le notaire avait réfléchi. Dès en abordant le jeune homme, il lui annonça :
« Nous allons nous donner beaucoup de mal, avaler quantité de poussière, pour un résultat des plus incertains. Voulez-vous que je fasse une démarche qui évitera toutes les autres?
— Laquelle?
— Passer à l'enregistrement. Nous aurons là le résumé des actes faits dans les études de la ville à Pépoque indiquée. Les relever sera un jeu d'enfant comparé au travail que nous allions entreprendre.
— L'enregistrement î j'y avais bien pensé, repartit Pierre; mais, sans aucun titre pour me livrer à de telles recherches, je craignais de me heurter à une fin de non-recevoir. Vous, monsieur, tout au contraire, vous avez cent moyens d'obtenir la communication que l'on m'eût sûrement refusée. Aussi, combien je vous suis reconnaissant de votre offre !
— Alors, c'est entendu. J'irai demain; et après-demain, dans la matinée, nous compulserons mes notes. »
Ils se quittèrent, les choses étant ainsi convenues entre eux.
Le courrier du lendemain matin lui apporta des nouvelles d'un peu partout.
Orner Fochard annonçait de Montreuil qu'il avait fait buisson creux. Marc Aubertin apprenait à son ami qu'il avait enfin « décroché » son congé et, après l'avoir accablé de reproches sur sa paresse, lui donnait rendez-vous à Dracy, où il comptait aller tout d'abord en compagnie de sa bonne marraine. 11 ajoutait :
« C'est durant ces trente jours que mon avenir va se décider... tout mon avenir!... Je t'avoue que le cœur me bat un peu à y songer. »
Se rappelant sa conversation à ce sujet avec Gabrielle, Pierre se dit que le comte de Trop serait bien conseillé par sa cousine, en attendant que lui-même vînt à la rescousse pour le détourner de se laisser mettre dans l'industrie, qui n'était pas son fait.
Et il décréta que, puisqu'ils allaient se revoir incessamment, une réponse devenait superflue.
La dernière lettre que décacheta le jeune homme le laissa pétrifié de surprise. Elle était de sa tante et commençait ainsi :
« N'attends pas de réponse de Greg ; il est parti ce matin, mon cher. Je ne sais si ta lettre l'a froissé ou si c'est ton oncle qui l'a mis à la porte; je n'ai pu obtenir d'éclaircissements ni de l'un ni de l'autre. Ce dont je t'assure, c'est que je n'y suis pour rien, bien que j'eusse eu toutes les raisons possibles de prendre moi-même ce parti. Ah ! j'en aurai à t'apprendre, du nouveau ! Nous voici réduits à nous-mêmes. Je m'ennuie tellement que je vais, je crois, décider ton oncle à vendre la maison. Nous irons en ville. Notre fortune nous permet d'y faire figure, et j'y aurai au moins des relations agréables.
« Ma santé ne va pas, mais pas du tout!
Moi qui étais si bien avant ton départ !... »
Suivaient les doléances accoutumées sur « son misérable estomac ».
Mais Pierre y demeura tout à fait insensible : il pensait à Greg.
Avait-il vraiment pris sa semonce au tragique? 11 était susceptible; il l'était même beaucoup... Toutefois, un pareil coup de tête ne lui ressemblait guère. Cela eût révélé un manque de cœur et petit Greg ne pouvait être suspecté à cet égard. Un renvoi de la part de l'oncle Chariot apparaissait au jeune homme tout aussi invraisemblable. 11 finit par supposer que le vieillard, voyant Greg et « la vieille dame » en perpétuel conflit, avait expédié son petit compagnon à M 110 Dortan jusqu'à son retour. Et il se promit d'écrire à Catherine, ce jour même, pour s'en éclaircir.
Mais la fin de la lettre, que signifiait-elle ? Vendre la maison?... la maison familiale!...
une angoisse l'étreignit. 11 sentait une menace d'orage planer à l'horizon... Qu'allait-il apprendre? C'est en tremblant qu'il se le demandait.
Toute la journée il porta cette pensée douloureuse; si bien qu'il oublia d'écrire à la vieille amie de petit Greg.
P. PERRAULT
Il rentra dîner vers sept heures et passa la soirée au coin de son feu à lire.
11 avait l'esprit moins troublé, étant résolu d'interrompre ses démarches, quoi qu'il sortit des recherches de maître Réhot, et d'aller à Dracy se renseigner lui-même sur les racontars obscurs de sa tante.
Il se coucha vers onze heures et s'endormit presque tout de suite.
Un bruit singulier l'éveilla comme trois heures du matin sonnaient.
On frappait des coups secs, régulièrement espacés, contre le mur de sa chambre, tout proche de la cheminée.
Après deux ou trois minutes, les coups cessèrent. Une voix lente, un peu sourde, au timbre morne, prononça :
« Pierre Marcenay, m'entendez-vous?
Il se souleva sur son coude et s'informa, encore à moitié endormi :
« Qu'y a-t-il? qui m'appelle? »
On ne répondit point.
ic J'aurai rêvé », se dit Pierre.
Et, maugréant de sa sottise, il remit la tête sur l'oreiller.
Mais il n'avait pas fermé les yeux que les coups recommençaient, espacés comme la première fois.
Et, de nouveau, la voix s'éleva :
« Pierre Marcenay, écoutez ce qui va vous être dit. »
Au lieu d'obéir, celui-ci alluma sa bougie, se vêtit à la hâte et courut à la cheminée.
Rien de suspect...
Cinq minutes s'écoulèrent dans le plus profond silence. Puis les coups avertisseurs reprirent, et, de nouveau, la voix s'éleva, mais plus sourde, plus lointaine, comme si l'on eût parlé en s'èloignant.
Ce fut pour commander :
« Partez pour Paris; allez voii M. Philippe Aubertin : vous saurez tout.
— Qui ètes-vous? d'où me parlez-vous?
Pourquoi me donner cet avis de façon mystérieuse? Quelle raison de vous cacher pour me rendre ce service? » interrogea Pierre d'un ton rapide, plus pressant, plus impérieux à chaque question.
Mais il eut beau attendre, questionner encore, plus rien que sa propre voix ne troubla le silence autour de lui.
« Ah ! par exemple, je veux en avoir le cœur net », s'écria-t-il.
Et, allant aux placards qu'il ouvrit brusquement, il promena la lumière à l'intérieur.
Les rayons du premier étaient tapissés de papier bleu, sans une déchirure; mais le portemanteau du second retombait, arraché d'un côté, et laissait voir un petit trou par lequel venait un peu d'air : la place de la patte.
« C'est de là qu'on a parlé, se dit Pierre ; nul doute! Il s'agit de savoir ce qu'il y a derrière cette cloison et qui a pu avoir accès par là. Devrais-je parcourir tous les recoins de l'étage, je veux l'apprendre. »
Il mesura, en comptant ses pas, la largeur de la chambre; puis il sortit, recommençant de compter à partir du seuil.
Au premier couloir transversal, il tourna.
Vers le milieu, une porte était ouverte : il la franchit et se vit dans une lingerie qui prenait jour seulement par la toiture et les œilsde-bœuf du grand corridor.
Il recommença de compter ses pas. La longueur de la lingerie ne donnait point le développement voulu; il s'agissait d'aller au delà : rien de moins malaisé; une seconde porte faisait face à la première.
Mais, comme il tirait celle-ci à lui, un courant d'air faillit éteindre sa bougie, et il s'aperçut qu'il posait le pied sur un large palier auquel s'appuyait une sorte d'échelle aboutissant aux faux greniers qui régnaient sur le devant du vieux logis.
Un escalier ! tout le monde y peut passer :
la place était bien choisie. Les enduits, partout dégradés, rendaient impossible de distin guer la fente correspondant au placard.
Celui qui avait conçu ce plan habile devait posséder à fond les détails intérieurs de l'hôtel; ou bien alors... quoi supposer?...
Pierre reprit tout pensif le chemin de sa chambre. Une chose le surprenait presque autant que cette intervention bizarre : c'est le nom de M. Aubertin mêlé à tout cela.
Puis il réfléchit que Marc était né à Niort.
C'est aux environs que s'était écoulée sa petite enfance et ses parents devaient encore y résider à l'époque où Odule Saujon avait émigré au Mexique.
Le père du comte de Trop avait donc pu être informé du vol et de ses conséquences. Toutefois, ceci n'expliquait point à Pierre que l'on connût son nom, à lui, sa présence et son secret...
A l'hôtel, personne ne soupçonnait le but de son séjour; M. Réhot mis hors de cause, qui le savait à Niort et, surtout, se doutait de ce qu'il y venait faire?
Esprit pondéré, peu enclin à mettre partout le surnaturel en cause, son opinion était que l'action providentielle ne s'exerce point par des manifestations de cet ordre. Ce n'est donc pas dans le domaine du merveilleux qu'il cherchait le mot de l'énigme.
Quant à croire qu'il s'agît d'une mystification, pas un instant l'idée ne lui en vint.
Cette certitude entra en lui tout de suite, que, par M. Philippe Aubertin, il apprendrait la vérité.
C'est égal, pour étrange, l'aventure l'était... Il ne pouvait passer le reste de la nuit à émettre des suppositions, cependant, il le comprit et revint à son lit, résolu à essayer de dormir. Mais, tandis qu'il posait son flambeau, ses yeux s'abaissèrent, comme attirés par un invincible vouloir, sur le marbre blanc de la table.
Ces mots y étaient tracés au charbon en gros caractères :
« Pour votre bonheur, hàtez-vous. »
Pierre jeta un cri! Instinctivement, son regard fit le tour de la pièce, en scruta les ombres : il en était bien le seul habitant...
« Allons, il n'y a qu'à s'incliner, murmurat— il . C'est pendant que je furetais dans les galetas qu'on est venu. On guettait donc?...
J'obéirai : je partirai ce soir. Mon bonheur en jeu? Il ne manquerait que cela! Ah mais!
c'est plus qu'étrange, décidément, »
Après l'avoir encore relu et s'être efforcé de découvrir le sens caché des premiers mots, Pierre se décida enfin à effacer le message de son invisible ami. Car, d'où qu'il vînt, quel qu'il fût, il était un ami, celui qui mettait fin aux ténèbres dont le neveu d'Odule Saujon avait tant de peine à sortir.
Le jeune homme ne dormit point; pas une minute. Aussitôt debout, il s'informa au garçon qui le servait si la veille quelqu'un l'avait demandé.
P. PERRAULT
« Je serais bien embarrassé de le dire à monsieur et je crois que les autres le seraient tout autant. C'était une telle bousculade 1 On ne savait à qui entendre... »
11 réfléchit quelques secondes et reprit :
« 11 me semble que si on s'était adressé à moi, je m'en souviendrais, tout de même :
non, non, personne. Je n'ai pas entendu prononcer le nom de monsieur.
— Voyez donc auprès de vos camarades ; je Suis à peu près certain qu'on est venu. »
La question passa de bouche en bouche, mais la réponse fut la même partout.
En la rapportant à Marcenay, le garçon observa :
« Nous avions hier quinze employés du dehors ; on a pu s'adresser à l'un d'eux. »
Et, riant :
. « On aura été bien renseigné dans ce cas.
— On l'aura été assez bien, pensa Pierre, puisqu'on a pu arriver jusqu'à moi. »
Mais il n'insista pas davantage, et, dès que l'heure le lui permit, il se rendit aux nouvelles chez M. Réhot.
Elles étaient négatives. Aucune des procurations données antérieurement au 7 juillet Î863 ne se rattachait à un versement d'argent.
« En voici la liste », ajouta le notaire.
Et, mettant sous les yeux de Marcenay une page chargée de notes :
« J'ai même été au delà du 7 juillet, pensant que la procuration avait pu être enregistrée avec quelques jours de retard. »
Pierre se sentit moins déçu qu'il ne l'eût été la veille. Qu'importait cette absence de renseignements à Niort, si, à Paris, M. Auber- Un devait les lui fournir?
Mais lui, M. Aubertin, avait-il gardé ici des relations d'amitié ! Y revenait-il de temps à autre?
Ces questions se posaient dans l'esprit du jeune homme, suite logique de l'incident de la nuit.
Pour que le nom de Philippe Aubertin lui eût été donné comme le sésame d'une si vieille histoire, il fallait que l'on fût bien au courant de sa vie.
Et, presque inconsciemment, il laissa tom-
ber de ses lèvres cette interrogation qu'il se posait à lui-même :
« M. Aubertin n'aurait pas été un client de l'étude, autrefois?
— M. Philippe Aubertin? s'écria le notaire, manifestant une vive surprise.
— Lui-même. Son fils est mon plus intime ami; il est de mon âge, à peu près, et il est né à Niort. Au moment où se sont passées ces choses, M. Aubertin devait encore y habiter...
— Cela ne me paraît avoir aucun rapport avec ce qui nous occupe », observa M. Réhot, nullement convaincu de ce qu'il avançait, obéissant au seul désir de pousser Pierre à définir sa pensée intime.
Celui-ci de son côté se demandait :
« Lui dirai-je quelle raison j'ai de m'informer du père de Marc? Je n'ose pas... Il va me croire fou, visionnaire tout au moins. »
Et, tout bien réfléchi, il se borna à répondre :
« Aucun rapport... c'est vrai...
— Il m'est tombé sous les yeux, à l'enregistrement, le nom de M. Philippe Aubertin, reprit le notaire après avoir un peu hésité. Eh ! non, il n'était pas un client de mon étude.
C'est par M e Denormand, aujourd'hui retiré des affaires, qu'a été dressé l'inventaire dont la teneur... »
Il s'interrompit et, se mettant à rire :
« Un peu plus, je trahissais le secret professionnel. C'est tout à fait bizarre, cette coïncidence... Voyez donc M. Denormand. Sans lui rien dire de notre entretien, ni de mes recherches, qui doivent -demeurer secrètes, — je m'y suis engagé, — présentez-vous chez lui comme vous vous êtes présenté chez moi et racontez-lui exactement ce que vous m'avez confié.
— Vous avez un motif de me conseiller cette démarche?
— Oui, mais je ne peux vous le dire. Nous ne devons connaître des actes de nos confrères que ceux qui nous sont communiqués; j'ai obtenu de mettre le nez dans les vieilles archives de l'enregistrement par faveur spéciale, et sur la promesse de m'en tenir à ce qui m'intéressait.
POUR L'HONNEUR
— Je m'incline. Donnez-moi l'adresse de M. Denormand, je m'y rends tout de suite. »
L'ancien notaire ôtait un beau vieillard de physionomie aimable. Sa lèvre rasée lui donnait l'apparence d'un magistrat d'antan. 11 en avait la bouche circonspecte, le regard observateur : on le devinait très maître de ses impressions.
Cela n'empêche que ses traits s'altérèrent d'une façon visible, lorsque, après les premiers mots de politesse échangés, Pierre exposa le but de sa visite.
« Vous avez vingt-cinq ans au plus. A quel titre celui que vous cherchez vous intéresset-il? Que lui ètes-vous, monsieur?
— Rien... Je me trompe; je suis devenu, par héritage, son débiteur pour une somme de soixante-douze mille francs en capital.
— Son débiteur pour soixante-douze mille francs! murmura le vieillard, qui se dressa d'un élan brusque et vint se planter devant Pierre, dans les yeux une anxiété se rapprochant de l'épouvante.
— Allons, prononça celui-ci, je touche à la vérité, je le vois. Vous la connaissez, n'est-ce pas, monsieur, cette histoire?
— Si je la connais! Mais encore faut-il... »
A son tour Pierre se leva. 11 était devenu
très pâle; la sueur perlait à ses tempes...
Plus à hésiter, cependant!
Résolument, il prit dans un carnet la lettre d'Odule Saujon et la tendit à son interlocuteur.
Celui-ci, qui l'avait observé avec une pitié croissante, repoussa de la main le papier.
« Tout à l'heure, fit-il d'une voix triste. Ah! mon enfant, je crois que nous allons passer un cruel quart d'heure, vous et moi; moi surtout! Car, vous... c'est la faute d'un autre que vous expiez. »
Pierre inclina silencieusement la tête.
« Et moi... je vais expier un jugement trop légèrement porté contre un camarade d'enfance, presque un ami!
« Il se nomme Legonidec, monsieur, celui que vous cherchez. C'est un Breton, avec qui je jouais sur la plage quand mes parents me conduisaient à la mer.
« J'avais douze à treize ans; lui, guère plus. Nous habitions une maison de pécheurs — le hameau n'en contenait alors qu'une vingtaine, et pas d'hôtel. — Legonidec était mon compagnon préféré. Nous courions le pays ensemble, et souvent il m'emmenait pêcher ou me promener en barque.
« 11 était orphelin et n'avait d'autres parents que des cousins se souciant peu de lui. A ma prière, mon père le ramena avec nous et le plaça en qualité d'apprenti chez M. Aubertin, le père de Philippe, qui, lui, est mon camarade de collège.
« 11 s'écoula pas mal d'années.
« Lorsque Philippe devint chef de maison, — une pauvre petite usine de céramique agencée d'après les anciennes méthodes et qui nourrissait à grand'peine son propriétaire, — Legonidec passa contremaître.
« Toutes les réformes, tous les perfectionnements d'outillage, c'est à son instigation qu'Aubertin les appliqua...
« Mais asseyons-nous donc, monsieur », s'exclama soudain le vieux notaire, s'apercevant que dans leur trouble ils se tenaient debout.
Et, avec un bon sourire paternel :
« Allons, courage! vous avez le beau rôle, jeune homme. Moi, je vais avoir à m'accuser devant vos vingt-cinq ans.... et à en accuser d'autres... »
11 soupira longuement avant de reprendre :
« Aubertin était rongé d'ambition. 11 rêvait tout à la fois d'une grande fortune et d'une situation en vue.
« Sa femme lui avait apporté quarante mille francs; mais, cette ressource employée, il se voyait loin encore d'avoir établi sa fabrique sur le pied où il la voulait.
« Il vint un jour me demander conseil au sujet d'un emprunt. Je le détournai de se mettre dans les dettes, me rappelant soudain l'opinion de son contremaître. Nous nous voyions toujours de temps à autre, Legonidec et moi. En dehors de renoontres de hasard ou des visites échangées parfois le dimanche, il venait régulièrement, à chaque trimestre, m'apporter ses économies à placer.
P. PERRAULT
« Ce jour-là, je le gardais à déjeuner et nous causions longuement ensuite.
« Le pauvre homme avait traversé bien des épreuves. Après s'être marié et avoir eu cinq enfants, il restait seul avec une petite fille, la dernière venue.
« Il adorait follement cette gamine et se privait de tout pour la faire instruire et lui assurer une dot. Le sentiment paternel était chez lui si exclusif que plus rien n'existait en dehors : à part moi, il n'avait guère d'amis, n'en ressentant pas le besoin.
« Je l'ai vu accepter un surcroit de travail à terrasser un homme, par désir d'ajouter un ou deux louis au trésor d'Hélène.
« Vous comprendrez tout à l'heure pourquoi j'y insiste.
« Dans nos entretiens, il me parlait souvent de son patron. A le voir mener les transformations si bon train, il s'inquiétait et me suppliait de lui conseiller la prudence et la patience.
« Mais ces deux vertus n'étaient pas le fait d'Aubertin et j'y perdais ma peine.
u Bien mieux, le jour où il vint me consulter à propos d'argent, ce fut lui qui me convertit à ses idées ; après l'avoir voulu détourner d'emprunter quinze mille francs, je lui en prêtai vingt-cinq mille de mes propres deniers. Et, pour ne pas nuire à son crédit, je ne pris pas immédiatement hypothèque, me réservant de le faire s'il ne me remboursait pas selon nos conventions.
« Les bénéfices de cette année-là achevèrent de le griser. 11 crut le moment venu de tenter le grand coup qu'il méditait.
« Celui à qui il eut recours comme bailleur de fonds avait été avec nous au collège. Je ne saurais dire que ce fût un ami, ni même un camarade. Nature envieuse, sournoise, rancunière, il ne nous allait point : nous échangions avec lui plus de horions que dç bons procédés, du temps que nous vivions côte à côte.
« Aubertin aurait dû se rappeler que l'homme est dans l'enfant ce que le fruit est dans l'arbre. L'éducation tient lieu de l'ente ou de la greffe, il est vrai. Mais qu'un accident
rompe la tige, c'est le sauvageon qui reparaît...
« Tandis que la fortune d'Aubertin était prospère, celle de Ramet allait déclinant. U ne réussissait à rien.
« Ses déboires l'avaient aigri, et tout particulièrement contre Philippe qui, fier du succès, le faisait un peu trop volontiers sonner haut devant lui.
« Un jour, nous apprenons qu'il est échu à Ramet une succession. Un vieux paysan, son oncle, avait découvert dans un de ses champs des pots remplis de pièces d'or; et, comme il était fort avare, l'excès de la joie l'avait tué en deux jours : Ramet héritait de tout. Peu après il se mariait richement et se ûxait à Saumur.
« Comment l'idée vint à Philippe de s'adresser à lui ; comment Ramet parvint à endormir sa défiance et à lui faire accepter ses conditions draconiennes : je ne l'ai jamais su. Il ne s'agissait de rien moins que de deux cent cinquante mille francs! L'usine ne les valait pas. Mais Ramet ne doutait point qu'elle n'en valût le double le jour où Philippe aurait exécuté ses plans. »
M. Denormand s'interrompit pour demander à Pierre :
« Savez -vous ce qu'on appelle une vente à réméré, jeune homme?
— Vaguement.
— C'est un contrat par lequel celui qui devient acquéreur d'un immeuble s'engage à rendre au vendeur sa propriété si ce dernier lui en rembourse le prix à une date convenue.
— Envisagée ainsi, une vente n'est qu'un prêt déguisé, ce me semble.
— Parfaitement; et un traquenard, en dépit des apparences.
« Dans le cas d'Aubertin, le piège était celui-ci : Ramet lui achetait l'usine. Il la payait deux cent cinquante mille francs et, pendant cinq ans, en demeurait le propriétaire conditionnel. Mais, à l'expiration de la cinquième année, elle lui restait à titre définitif, et dans l'état où elle se trouverait alors.
POUR L'HONNEUR
« J'étais le notaire de Philippe : il m'apporta ce projet de vente.
« Je lui déclarai :
« — Cet acte-là ne se passera pas dans mon étude ; c'est ta ruine ; il ne sera pas dit que j'y aurai trempé les mains. »
« 11 repartit que j'étais un trembleur ; d'après ses calculs, il se serait libéré avant l'échéance... Bref, un homme tout à fait emballé, sûr de lui, ne voulant rien entendre.
« L'acte fut passé à Saumur.
« De fait, Aubertin faillit avoir raison contre moi. Il est très actif; il avait à l'étranger des débouchés superbes et il était admirablement secondé par Lcgonidec, devenu son aller ego.
u Tandis que Ton procédait aux nouveaux aménagements de l'usine, ce dernier était allé passer quelque temps à Nevers. 11 en ramena cinq ou six ouvriers, des artistes, qui firent merveille.
« Aubertin m'avait remboursé. Nous n'étions nullement en froid ; au contraire nos relations s'étaient plutôt resserrées. Somme toute, c'est par amitié que je lui avais refusé mon concours : il l'avait compris et me savait gré de l'intention.
« De temps à autre, quand l'occasion s'offrait de causer, je m'informais :
« — Tu seras prêt ?
« — Bien avant l'heure ! »
« De fait, il put rembourser à l'échéance les deux premiers termes : cent soixante-dix mille francs. Mais il avait fait flèche de tout bois, et les quatre-vingt mille qui restaient lui donneraient du mal à réunir.
« 11 me l'avoua sans détour quand approcha l'échéance définitive.
« J'avais prévu le cas.
« — J'ai trente-cinq mille francs à ta disposition, lui dis-je.
« — Ah ! tu es un ami, toi, un vrai! s'êcria-t-il en me serrant les mains. J'ai voulu obtenir un sursis d'un an pour me libérer...
car... je ne te l'ai pas dit, tu m'aurais encore grondé... Devant un défi de Ramet, j'ai accepté de risquer le tout : rien à revendiquer
si le prêt n'est pas remboursé intégralement à l'heure convenue.
« — 11 s'est rencontré un notaire pour porter cette clause?
« — Nous la lui avons imposée, le déchargeant de toute responsabilité. Devant deux hommes qui étaient d'accord, qu'eût-il pu dire? Mais n'aie crainte : j'arriverai. Grâce à toi, je n'ai plus la moindre inquiétude. Je serais venu à bout de réunir les fonds à moi tout seul, sans une série de mécomptes. Depuis un certain temps, les affaires ne vont pas. On dirait que quelqu'un s'applique à me jeter des bâtons .dans les roues. Mes meilleurs employés me quittent; mes commandes les plus sûres m'échappent ; j'ai des difficultés avec mes fournisseurs; ils semblent se donner le mot pour me manquer de parole, me laisser sans matériaux; rien ne marche : c'est la guigne noire.
« — Cela t'ètonne?...Qu'a dit Ramet quand tu lui as demandé de proroger la date du dernier remboursement?
« — Qu'il avait couru de trop gros risques en cette affaire pour y consentir.
« — Des risques ?
« — Il le prétend ainsi. Je pouvais mal mener ma barque, faire faillite au lieu de réussir... Voilà le raisonnement qu'il m'a tenu... 11 ne la payerait pas cher, mon usine, si elle lui restait aujourd'hui pour quatrevingt mille francs !
« — Enfin, tu en as toujours trente-cinq de prêts : vois à te procurer le reste.
« — Tu ne pourrais rien de plus, s'il le fallait à toute force?
« — Peut-être cinq mille francs... et encore... en te les donnant, je resterais démuni. Cependant je le ferai, s'il est nécessaire. »
« Je lui aurais fourni toute la somme plutôt que de laisser s'accomplir une telle iniquité ! Mais je ne le lui dis pas.
« Quatre jours avant l'échéance, je le vis arriver rayonnant. 11 m'annonça :
« — J'ai soixante-quinze mille francs.
« — Alors voici les cinq derniers. Ramet est battu; cela me cause un certain plaisir d'y contribuer pour ma part. »
P. PERRAULT
« Aubertin mit vraiment tous les atouts dans son jeu pour ce voyage.
« De santé très robuste, il était néanmoins sujet à des migraines terribles ; des migraines qui le terrassaient, le laissaient incapable de se mouvoir durant quarante-huit heures.
« Ayant passé les deux dernières nuits au chevet de sa femme, dont la santé donnait de l'inquiétude, et se sentant la tète fatiguée, il prit Legonidec avec lui.
« Car il lui fallait faire plusieurs détours. En eflet, il avait ses quatre-vingt mille francs ; mais quinze mille étaient en un chèque sur une banque de Bressuirc, et les dix derniers, il devait les toucher en passant, chez un ami qui habitait une propriété écartée, un peu après Parthenay.
« 11 advint ce que Philippe avait redouté :
la migraine le prit en Ghemin ; le trajet, par une chaleur accablante, l'aggrava; en descendant de voiture, il dut se mettre au lit.
« — Si je ne suis pas mieux demain, dit-il à Legonidec, je vous donnerai une procuration et vous irez seul. »
« Le lendemain, impossible de tenir debout.
On fit mander le notaire le plus proche; l'acte fut rédigé et Legonidec partit.
« Puisque vous savez ce qui survint au cours de ce voyage, inutile d'y revenir...
« A l'heure dite, le mandataire d'Aubertin se présentait chez le notaire de Saumur; devant lui et Ramet il ouvrit son portefeuille et, au lieu de quatre-vingt mille francs, il en sortait huit.
« Mon confrère, que j'eus l'occasion de voir peu après, ma dit que Legonidec lui avait donné l'impression d'un homme qui joue la folie.
« De fait, l'incohérence de ses idées ne l'avait point empêché d'émettre celle-ci, qui était d'un cerveau fort lucide : c'est que son patron invoquerait le cas de force majeure et que Ramet serait débouté de ses droits devant tous les tribunaux.
« Il rentra à Niort en faisant le grand tour par chemin de fer. Pourquoi?
« Lorsque je lui posai cette question plus tard, m'étonnant qu'il ne fût pas retourné à
Thouars, n'eût pas immédiatement porté plainte au parquet, il me répondit :
« — Je n'avais pas ma tète à moi ! »
« Une fois de retour, il n'alla pas droit à l'usine où, depuis la veille, Aubertin l'attendait ; il envoya sa fille le prier de passer chez lui. La petite expliqua : «Papa est malade, « bien malade ; il s'est couché en arrivant. »
« Philippe lui trouva, en effet, une si forte fièvre, qu'il écouta son récit avec assez de calme, l'attribuant au délire.
« — Mais à sa demande : « Où est la quit- « tance générale qu'on a dû vous remettre ? » Legonidec repartit : « Vous n'avez donc pas « compris, monsieur? J'ai été volé en chemin : « je n'ai pu verser que huit mille francs : tout « ce qu'on m'avait laissé... »
« Impossible de s'abuser plus longtemps.
« — 11 y a cas de force majeure; M. Ramet ne vous peut rien, n'est-ce pas? »
« Aubertin sortit sans lui répondre, et c'est chez moi qu'il accourut. Dans quel état?
« — Écoute, lui dis-je, par correspondance nous n'obtiendrons rien de Ramet. Je pars.
Et, après avoir vu nos gens à Saumur, je ferai moi-même en revenant une première enquête ; attends le résultat pour porter plainte. »>
« Je vois qu'à Thouars on m'a pris pour un policier de métier, poursuivit M. Denormand.
« Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai pu me convaincre qu'un vol, un vol partiel surtout avait été matériellement impossible. Qui accuser dès lors? Qui auriez-vous accusé, vous, " monsieur Marcenay?
« Voici ce que je crus :
« En quittant Thouars, Legonidec n'avait encore aucun mauvais dessein. C'est en route, pendant ces quatre heures de solitude que, dans son cerveau ébranlé par un choc terrible, était êclose la pensée de s'approprier la somme qu'il portait.
« Et ce me semblait d'autant plus la résultante d'une heure de vraie folie qu'il n'avait pas tout gardé.
« Le mobile du vol? Ce pouvait être son amour paternel : à vrai dire, je n'en voyais pas d'autre. Lui qui se privait de tout aûn
POUR L'HONNEUR
d'ajouter quelques centaines de francs par an au trésor amassé à sa fille, pouvoir l'enrichir d'un coup! Quelle tentation !...
« Ce soupçon n'eût pas même effleuré mon esprit en temps ordinaire; mais nos passions suivent la progression inverse de notre vouloir : qu'il faiblisse, ce sont elles qui commandent.
« 11 en va de même des sentiments les plus purs, les plus saints : une digue est partout nécessaire.
« Or, me disais-je, si cette pensée est venue à Legonidec, à cette heure où sa raison vacillait, il a pu succomber...
« Pour Ramet, il fut intraitable.
« — Nous avons joué une partie, Aubertin et moi, me dit-il, c'est lui qui a perdu; qu'il s'exécute. »
« Je n'obtins autre chose que ceci : mais je l'obtins avec une facilité qui m'étonna et aurait dû me mettre en garde : Aubertin restait l'associé de son ancien commanditaire, et, sans apport, partageait les bénéfices.
« C'est ainsi que les choses s'arrangèrent.
Cet acte-là, c'est moi qui le passai. Je fis l'inventaire de l'outillage; je réglai tout du mieux que je pus : pour Aubertin, ce n'en était pas moins la ruine.
« Cela marcha trois ans; après quoi Ramet, se jugeant à même de mener seul la maison, fit la vie si dure à son associé que celui-ci chercha une autre position.
« Nous avions été joués jusqu 'au bout par ce rusé coquin ! Ses misérables calculs ne lui ont pas profité, au reste. L'usine est depuis longtemps en d'autres mains; Ramet s'y est ruiné.
« Pour Legonidec, voici ce qui eut lieu.
« Rentré à Niort, j'allai le voir. 11 était très souffrant, la tète peu solide. Je le jugeai incapable de m'entendre et ne le questionnai point. Mais je lui fis promettre de venir à l'étude dès qu'il serait remis.
« Aubertin n'avait encore pris aucune décision : moi-même je lui conseillais de s'en tenir, jusqu'à nouvel ordre, à faire surveiller les allées et venues de son contremaître.
« Puisque Legonidec se prétendait volé,
c'était à lui de porter plainte : il fallait le laisser agir. S'il était coupable, il se dénoncerait lui-même par quelque démarche imprudente.
« L'attachement que je lui gardais malgré tout était pour beaucoup dans ce conseil.
« Je me flattais de l'amener à un aveu un jour ou l'autre, quand le remords aurait fait son œuvre dans cette conscience jusqu'alors si droite et qui n'avait pu dévier qu'en un instant d'aberration.
« Huit jours plus tard, je reçois de lui un mot, me priant de tenir prêts les fonds qu'il avait dans mon étude : six mille francs. Ils étaient à la banque en compte courant, attendant que j'eusse un placement hypothécaire avantageux: je les retirai.
« Legonidec vint le matin, à neuf heures, au moment de se rendre pour la première fois à l'usine. 11 était bien défait, mais son regard avait repris une expression calme. Il tira de sa poche un titre de rente, le posa sur mon bureau et me dit :
« — Il faudrait vendre ça.
« — Très bien : je l'enverrai aujourd'hui à un agent de change. »
« Je ne lui demandai aucune explication sur l'emploi qu'il en comptait faire. Je me bornai à lui annoncer que j'avais retiré ses six mille francs de la banque. Il me répondit qu'il toucherait le tout en même temps.
« Je ne lui avais pas tendu la main lorsqu'il était entré, et je restais très raide dans mon attitude; ceci à dessein, dans le but de le frapper, de le forcer à réfléchir, à rentrer en luimême, à présent qu'il était en possession de toute sa lucidité.
Comprit-il? Je n'en sais rien. Il paraissait très troublé, très perplexe.
« A deux reprises, il ouvrit la bouche pour me dire une chose qu'en fin de compte il ne me dit point. Et, après un salut timide, il s'en alla.
«Sur le seuil, il s'arrêta pour me demander :
« — Cela prendra-t-il longtemps, monsieur, la vente de mon titre?
« — Trois jours.
P. PERRAULT
« — Merci. Je suis encore trop faible pour me remettre au travail, décidément. Je retourne chez moi. »
« Je ne répondis pas un mot.
— Vous avez été dur, ne put s'empêcher de remarquer Pierre.
— Je le croyais coupable, et, à ce moment, je lui en voulais de ne point se confier à moi.
« Ah! jeune homme! Si comme moi vous aviez entendu des coupables affirmer leur innocence! Vous sauriez qu'on peut s'y tromper. J r ai assisté à pas mal de débats judiciaires; j'ai vu des gredins pris, ou à peu près, la main dans le sac, jurer qu'ils étaient innocents avec un accent de vérité fait pour troubler les juges.
« Et moi-même, combien de fois ai-je vu ici, dans ce cabinet, à la place où vous êtes, des misérables se parjurer pour de l'argent!... Pauvre nature humaine !
« Enfin, que voulez-vous, j'ai agi ainsi croyant bien faire.
« Trois jours plus tard, je vis reparaître Legonidec avec un visage bouleversé : Aubertin Tenait de le chasser. *
« H me le dit d'une voix rauque, en recevant la somme que je lui tendais, quinze mille huit cents francs : toute sa fortune.
« Il compta les billets, puis me regardant :
« — Je voulais lui donner tout ça ; oui, je le jure, c'était mon intention. 11 n'y a pas de ma faute dans ce qui est survenu, mais quoi... Je répondais de... »
u Je l'interrompis, jugeant l'occasion propice à lui arracher un aveu.
« — Pas de ta faute... non; en ce sens que tu étais à peu près inconscient; et c'est ce qui fait que je te pardonne. Mais entends-moi bien, Legonidec, je ne m'en suis pas rapporté à d'autres, par amitié pour toi j'ai voulu moimême me renseigner sur place.
« Je me suis fait assister officieusement d'un juge de paix, un homme accoutumé à ces sortes d'enquêtes. J'ai refait en sens inverse le chemin que tu as suivi, j'ai interrogé tout le monde, j'ai reconstitué la scène, là-bas, dans le champ où tu es tombé. Eh bien, tu n'as
pas été volé, j'en ai acquis la certitude. »
« Il se prit la tête à deux mains et me considéra fixement une seconde :
« — Vous m'accusez, vous?... C'est donc ça que vous m'accueillez comme un étranger. »
« Avant que j'aie pu répondre, il avait empoché son argent et sortait.
« Mais, une minute plus tard, j'entendis ma porte se rouvrir : c'était lui.
« 11 jeta quatorze mille francs sur mon bureau, disant :
« — Remettez ceci à M. Aubertin. Ça lui fera attendre les premiers bénéfices... Fit pensez de moi ce que vous voudrez tous les deux. »
« Je m'étais levé, prêt à le retenir : cette action inattendue m'avait ému autant que surpris. Mais il s'enfuit avant que j'aie pu articuler un mot.
« Je courus chez Philippe, que je trouvai dans un état violent indescriptible.
« — Tu n'y a pas tenu,' lui dis-je exaspéré moi-même. Il t'a fallu casser les vitres. Te voilà bien avancé.
« — Que veux-tu, sa vue m'a mis hors de moi. Ne voulant pas le faire arrêter à cause de ses longs services, je me suis vengé. Je l'ai emmené dans le grand atelier, sous prétexte d'un renseignement dont, en effet, j'avais besoin, et là, devant tous les ouvriers, je lui ai dit de passer à la caisse pour faire régler son compte.
« Cinq ou six mauvaises tètes, ces jeunes gens qu'il a ramenés de Nevers, ont quitté le travail et demandé à être réglés en même temps; les autres n'ont pas bronché. Je l'aurais tué, ton Legonidec, si j'avais écouté ma colère.
« — Eh bien ! voilà ce qu'il a fait, lui, après avoir subi cet affront. »
« Je le mis au courant de notre brève entrevue. Aubertin se planta devant moi, les bras croisés; je le vois encore...
« — Si j'avais pu conserver un doute, voilà qui me l'enlèverait, déclara-t-il. 11 est très fort, ce gaillard-là! Il n'a pas pris la fuite sur-lechamp : il lui aurait fallu laisser sa fille derrière lui. Mais sois sûr qu'il réalisait son avoir
POUR L'HONNEUR
pour filer. Aujourd'hui, il se sent menacé; son renvoi lui paraît le précurseur d'autres mesures plus graves : il pare le coup. Grcdin !
« — Alors, tu acceptes ses quatorze mille francs?
« — Et sans aucun scrupule. »
« Je jugeai inutile de revoir Legonidec, n'ayant plus foi en lui.
Et, le lendemain, j'appris qu'il venait de quitter Niort.
— Pour aller où ? s'informa Pierre.
— Je n'en sais rien ; personne n'en sait rien. Sur le moment, je n'ai point cherché à m'informcr, satisfait que j'étais de ce dénouement ; depuis, j'ai bien souvent réfléchi à cette inconcevable aventure. Une inquiétude me revenait parfois. Lorsque
je comparais le passé de cet homme avec l'action dont je le croyais coupable, je n'y découvrais aucune relation... C'est là ce qui me troublait.
— A juste titre, monsieur. »
Et, de nouveau, Pierre tendit à son interlocuteur la lettre d'Odule Saujon.
Le vieillard la prit cette fois, et, s'approchant d'une fenêtre, commença de la lire.
La surprise lui arracha un cri, à la révéla-
| tion de ce qui avait eu lieu. « Ah! mon pauvre
I Lcgonidec, murmura-t-il, tout en poursuivant
sa lecture; mon pauvre vieux camarade!... »
Des larmes inondaient son visage convulsé
lorsqu'il revint à Pierre.
Lentement, hochant sa tête blanche, il prononça avec une expression de douleur :
P. PERRAULT
« Souvent je me disais, non sans fierté, en remontant le cours de ma vie : « Je peux me rendre ce témoignage : je n'ai jamais fait de tort à personne! » Quel démenti, monsieur!
— Oui... cruel! » articula Pierre, trop bouleversé lui-même pour corriger la sévérité de son opinion par quelque périphrase.
Un long silence suivit.
Pierre se sentait pris de vertige à sonder l'abîme de malheurs que peut creuser une faute... une faute involontaire à l'origine!...
M. Denormand avait repris sa place et, la tête penchée sur sa poitrine, songeait au dénouement de cette cruelle histoire, sans même y entrevoir encore, tant il était navré, les joies d'une réparation possible.
Ce fut Pierre qui y revint.
« Je vais m' efforcer de retrouver Legonidec, dit-il, se levant pour partir, pressé qu'il était de poursuivre sa tache. Vous ne pouvez m'aider en rien, monsieur? Personne ici n'a eu de ses nouvelles?
— Personne que je sache. Remarquez ceci :
les ouvriers qui tenaient pour la version de Legonidec — ils étaient cinq ou six — ont quitté avec lui la fabrique. Rien ne devait l'engager à conserver des rapports avec d'autres.
— C'est le nom de ces courageux amis qu'il nous faudrait.
— Je l'aurai peut-être par d'anciens ouvriers; mais voyez d'abord Aubertin : il doit se le rappeler.
— Et, dans le pays natal de Legonidec, ne sait-on point où il réside? Comment nommezvous l'endroit?
— Rokyver. C'est un tout petit hameau situé du côté de Paimpol : un coin resté à peu prés inconnu, malgré la beauté de la plage. J'y ai conduit mes enfants une fois. Qui avait répandu là-bas le bruit de cette histoire? Je l'ignore; mais on la savait. On parlait de Legonidec en termes de mépris. J'ai demandé ce qu'il était devenu.
« — Voilà qui nous importe peu, pourvu que nous ne le revoyions point », me répondit un de ses parents.
— Je serai demain, après-demain au plus tard, chez M. Aubertin. Il aura, lui, dans la fortune de mon oncle, une compensation au dommage supporté... Mais paye-t-on avec de l'argent ce qu'a souffert Legonidec? »
M. Denormand soupira.
« Ménagez Philippe, supplia-t-il. Il s'est cru miséricordieux en ne livrant pas son contremaître à la justice. Il est violent, dur aux autres comme à lui ; mais il n'est point injuste : il souffrira beaucoup. Sa santé est, dit-on, très atteinte. Peut-être serait-il prudent de le préparer à une pareille secousse. Où est en ce moment son fils?
— Je le crois en Bourgogne, dans la famille de sa mère.
— Vous pourriez le prier de vous rejoindre à Paris et le charger de préparer son père à ce que vous devez lui apprendre.
— Je vais passer une dépêche à Marc. »
Ils parlaient maintenant debout tous les deux, la main dans la main, presque sur le seuil.
« Je croirais vous offenser en vous félicitant, jeune homme. Mais laissez -moi vous dire combien je vous estime. Vous n'auriez pas pas failli, vous, en pareille occurrence.
— Peut-on savoir? Mon oncle était honnête, lui aussi: il a laissé en France les meilleurs souvenirs...
— Mais il était possédé du démon de notre époque : la folie de l'argent. Cela vous désagrège un homme, cette passion-là! Voilà bien des malheureux, monsieur, car sa vie, à lui aussi, a été empoisonnée.
— C'est son seul droit au pardon », repartit Pierre.
Avant de rentrer à son hôtel faire ses préparatifs de départ, il expédia au comte de Trop un télégramme rédigé en ces termes :
« Serai demain à Paris, hôtel du Louvre.
Viens me rejoindre. Urgent. Ai besoin de toi.
« Marcenay. »
P. Perrault.
(La suite prochainement,)
LE BOUILLANT ACHILLE
Il y a longtemps que Black a devancé le bouillant Achille et que le carnier a passé sur un dos plus robuste. Ces bottes pèsent cent kilos.
Il n'ose encore s'avouer vaincu, mais sa belle audace chancelle, et le panache, sur son chapeau, pend, tout fané. Pour le punir, son papa fait semblant de ne rien voir. Et Tarrière-garde se traîne derrière les chasseurs.
LES CHERCHEURS D'OR DE L'AFRIQUE AUSTRALE
(La guerre au Transvaal)
A Passy.
Dus le lendemain, Henry et Gérard se mettaient en campagne pour trouver un logis à leur convenance.
Habitués aux vastes salles,' aux espaces illimités, à l'entière liberté de Massey-Dorp, déjà la contrainte, les limites de l'hôtel leur pesaient à tous. Et d'ailleurs l'intérêt de la chère malade exigeait qu'elle fût le plus tôt possible « chez elle », au milieu de la paix, de Tordre, du confort, de l'harmonie qu'on ne trouve qu'au foyer.
11 avait été décidé, d'un commun accord, qu'on ne s'arrêterait qu'à une maison avec jardin, et même jardin assez considérable ; ce n'était point un luxe, mais plutôt un item de première nécessité pour une maisonnée où il y avait des malades, des bébés, — et des éléphants! Laissant donc, sans même les explorer, toutes les rues populeuses qui avoisinent le boulevard, les deux frères se portèrent immédiatement dans la banlieue.
Le cocher de place, auquel ils avaient expliqué sommairement ce qu'ils cherchaient, leur ayant assuré qu'ils trouveraient infailliblement leur affaire à Neuilly, ils se laissèrent guider par lui, et, traversant la rue Royale, la place de la Concorde, l'avenue des Champs-Elysées, la plus belle route sans doute qui soit au monde, se trouvèrent en moins d'un quart d'heure au delà de la porte Maillot, où, en effet, une quantité innombrable d'écriteaux s'offrent à leurs yeux, mais où ils constatent, au bout de deux heures de marches et de contre-marches, que leur « affaire» est moins aisée à découvrir que ne l'avait imaginé le cocher.
Parmi les maisons disponibles qu'ils inspec-
tent, boulevard d'Argenson, avenue du Roule, boulevard d'Inkermann, etc., celles qui leur plaisent sont d'un prix trop élevé; celles dont le prix est abordable paraissent absolument insuffisantes. Ils s'étonnent, au surplus, du changement survenu dans le taux des loyers pendant ces derniers dix ans. Tel pavillon plus que modeste, où une famille amie logeait bien étroitement jadis pour la somme de huit cents francs, annonce aujourd'hui la prétention d'en rapporter deux mille. Et encore si ledit pavillon avait embelli ! S'il s'était agrandi ! Mais point. A ces colons tout frais émergés de leurs vastes forêts, de leur chalet aéré, fleuri, toujours immaculé, — et dont le loyer était néant, — la demeure qu'ils ont sous les yeux produit un effet risible et lamentable avec ses murs lépreux, ses proportions exiguës, son bosquet de lauriers râpés et poudreux qui dissimule mal les pauvretés des pavillons voisins.
« Deux mille francs de cette cahute! s'écrie Henri indigné. C'est se moquer du monde. J'aimerais mieux en bâtir une de mes mains. »
Ils fuient ce quartier. L'automédon tourne à gauche, les conduit au boulevard Maillot.
Ici, de nouveau les villas spacieuses, élégantes, commodes, s'offrent en foule, mais les prix croissent naturellement avec le carré de la superficie; les loyers demandés passent toute mesure; et quels jardins! A peine la place de se retourner. Un seul parait vaste et ombreux ; mais on le dit hanté. Impossible de s'y arrêter : Martine' et Le Guen sont plus superstitieux l'un que l'autre; ils seraient capables de donner leur démission ! Dans une
autre villa où les conditions semblent presque raisonnables — par comparaison — les deux frères se trouvent en présence d'un concierge plein de morgue, qui montre avec condescendance les aîtres, et, sur l'observation de Gérard que le jardin est bien petit, dit en haussant les épaules avec pitié :
« Que voulez-vous avoir pour huit mille francs?
— Peste ! fait Henri remontant en voiture, tout égayé de ce mot. Il va bien, le concierge ! Évidemment, il trouve qu'à ce prix on est indigne de vivre. Il ne faudra pas que j'oublie de conter cela à papa : ça l'amusera.
— 11 était superbe, ce portier, dit Gérard; il est atteint de mégalomanie, c'est certain :
« — Que voulez-vous avoir pour huit mille francs?»
u 11 a dit cela d'un ton qui ne s'imite pas... Mais voilà qui met bien bas nos espérances. S'il disait vrai, si l'on ne peut avoir ni air, ni espace pour ce prix, il vaut mieux tout de suite y renoncer, et prendre notre billet pour retourner au Transvaal.
— Hélas î soupire Henri, dont le cœur est partagé entre le devoir filial qui le retient ici et toutes les espérances qu'il a laissées làbas; que ne pouvons-nous faire sans tarder comme tu dis î... »
On poursuit devant soi : on explore le boulevard Richard-Wallace, Madrid, les villas qui bordent le Bois de Boulogne ; on pousse jusqu'à Saint-James: vainc recherche. Toujours l'alternative du prix exorbitant ou de l'insuffisance de place; et plutôt faudrait-il transiger sur le premier point que sur Fautre; car la maisonnée comporte bien une douzaine de personnes, sans compter Goliath, et voici que, de simplement embarrassante qu'elle était, la question Goliath est devenue subitement épineuse.
Dès le matin, à la première heure, des messagers éplorés se sont présentés au Grand Hôtel de la part du chef de gare de Bercy. Ce fonctionnaire demande instamment à résilier l'engagement qu'il a pris. L'éléphant n'est pas l'animal paisible et doux qu'on lui avait dépeint; c'est une bète féroce,
ou plutôt c'est un fléau dévastateur, un véritable Attila. En une seule nuit il a détruit de fond en comble son fourgon; et, une fois ce travail terminé, il s'est attaqué aux constructions environnantes. Le sol est jonché de décombres; on essaye en vain de le calmer; il ne veut rien entendre; il sape, il arrache, il détruit...
« Il démolirait la Bastille, s'écrie l'envoyé dans un accès d'éloquence, si les patriotes de 89 n'avaient accompli cette besogne!... »
Il ne s'agit donc point de perdre de temps.
II faut sans tarder ramener au bercail le pauvre Africain qui, sans doute, s'estime définitivement abandonné par une ingrate famille et prend des mesures vengeresses si dommageables à la sécurité publique. Oui; mais la difficulté, c'est de trouver ce bercail.
Soudain, Gérard a une idée géniale :
« Si nous allions frapper à la vieille maison de Passy?
— Mais elle n'est pas libre. Et puis elle était déjà trop petite. Que sera-ce aujourd'hui? Où mettre Goliath? Dans le cabinet de papa?
— Point du tout! Il y avait au bout du jardin un morceau de prairie qui dévalait jusqu'à la Seine, te rappelles-tu? Nous pourrions le louer, y installer une tente pour ce pauvre ami. En un tour de main ce serait fait... Dès ce soir il pourrait s'ébattre dans la rivière. Lui qui aime tant son tubf
— Perretle et le Pot au lait! Ne t'emballe pas si vite. 11 est impossible que nous trouvions la maison à louer, précisément parce que nous le désirons.
— Allons-y toujours. La vue ne coûte rien. »
On traverse le Bois; on roule vers Passy.
Voici la chère demeure d'autrefois qui se dessine à l'extrémité de la rue. Le cœur leur bat à tous les deux : ils ont passé là de si beaux jours!... Mais quoi? La villa esta peine reconnaissable, maintenant qu'on approche.
Deux ailes ont été ajoutées au corps de logis principal, et, en arrivant de côté, il est aisé de s'assurer que l'annexe esquissée par Gérard est déjà chose faite. Parfaitement soigné
et fleuri, il voit le jardin descendre en verte pelouse jusqu'à la Seine. Et là-bas il désigne déjà la place où l'on dressera la tente de Goliath.
« Trop beau pour être possible! dit Henri comme ils s'arrêtent devant la porte, s'apprêtant à sonner. Franchement, ne sommes-nous point trop ridicules d'aller demander à ces gens qui s'arrondissent, se prélassent légitimement ici : « Otez-vous de là que je m'y « mette ! »
— Bah! sonnons toujours. Qui ne risque rien n'a rien », dit son jeune frère.
11 tire le bouton, demande hardiment à parler au maître pour affaire de location; d'emblée, les deux jeunes gens se voient introduits dans un cabinet spacieux où ils trouvent un homme aux cheveux grisonnants, à qui Gérard expose leur nom, leur situation et leur requête, sans grand espoir de succès, mais sans le moindre embarras — car Gérard a à peine oublié le temps des gamineries; tandis que Henri, lui, se sent gêné par cette démarche insolite, regrette de s'y être laissé entraîner.
Et voici que le monsieur grisonnant répond avec aménité :
« Asseyez-vous, messieurs; je vous attendais. »
« 11 nous attendait! Elle est forte, celle-là », pense Gérard, tombant sur sa chaise.
« 11 y a dix ans, reprend le monsieur, lorsque votre père remit en mes mains cet immeuble, ce fut à la condition que je le lui rendrais au bout de ce terme, s'il m'en exprimait le désir. Il me l'exprime, je le lui rends.
— Comment? Tout de suite? Sans pourparlers? s'écrie Henri, stupéfié. Cela paraît à peine croyable...
— C'est tout simple pourtant. Je me trouve appelé dans l'Amérique du Sud pour prendre la direction d'une plantation importante dont je viens d'hériter. Je ne saurais trop me hâter, si je veux sauvegarder mes intérêts. Je suis donc disposé à me conformer sans délai aux termes du traité... »
Et comme Henri et Gérard avaient peine à revenir de leur surprise :
« N'aviez-vous point entendu parler de ce traité?
— Non ; ou du moins nous en avions perdu le souvenir, et sans doute notre père a fait de même; il s'est passé tant de choses en ces dix années!
— Vous plairait-il de visiter « l'immeuble », de vous assurer séance tenante qu'il n'a point périclité en mes mains? » demande le futur planteur, qui évidemment a autant envie de se débarrasser de son immeuble que les autres de le reprendre. On le visite de fond en comble : tout est satisfaisant, propre, aéré, agrandi. Il ne s'agit que de s'entendre sur la question financière, qui naturellement est réservée à M. Massey.
Ravi de la trouvaille de ses fils, il vient en conférer sans tarder dans l'après-midi et se voit, avec la plus vive satisfaction, demander la modeste somme de vingt-cinq mille francs pour les améliorations et agrandissements faits à sa villa.
Sur ce pied, l'affaire ne pouvait traîner; en un rien de temps elle était conclue, le locataire, qui déjà faisait ses paquets, avait dit adieu à la France, et l'on plantait les premiers pieux de la tente provisoirement dédiée à Goliath.
Deux jours plus tard, toute la famille Massey reprenait possession de son ancienne demeure. Au fond du jardin, un kiosque en bois, rappelant autant que possible celui qu'il habitait à Massey-Dorp, s'installait pour l'éléphant. Des saules, des peupliers, des aulnes, remplaçaient tant bien que mal les ébêniers, les magnolias géants de la terre d'Afrique ; et la Seine — on l'espérait du moins — tiendrait lieu au pauvre exilé de la rivière des Rhinocéros.
Ce fut un enchantement pour M. Massey, pour Colette, pour la brave Martine, qui déclara qu'elle croyait entrer en paradis; — une joie mêlée d'amertume pour la pauvre M m€ Massey; mais, dissimulant vaillamment le crèvecœur qu'elle éprouvait à ne pas revoir ces murs où elle était entrée, nouvelle épousée, où Henri, Gérard, Colette étaient venus au monde, dont elle avait rêvé si souvent au
milieu de ses traverses, elle voulut se promener partout, inspecter toutes choses, se faire décrire par le menu chacun des arrangements pris par ses fils pour son bien-être, et s'en déclara parfaitement satisfaite.
Afin de lui épargner le bruit, le va-et-vient de la rue, doublement importun quand on l'entend sans le voir, on avait établi sa chambre au rez-de-chaussée, sur le jardin, dont la pelouse, descendant en pente douce vers la Seine, offrait à la chère affligée une promenade fraîche et ombreuse qui la dispensait daller au dehors chercher le grand air; — immense soulagement pour elle ! Car, en dépit de son courage, de sa haute raison, la pauvre femme n'avait jamais pris son parti de l'humiliation que lui infligeait son infirmité; elle avait horreur de se donner en spectacle, souffrait indiciblement de toutes les petites bévues qu'impose l'état de cécité, et chaque rencontre, chaque ami d'autrefois qui pouvait s'étonner de n'être point salué du premier coup, à qui il fallait expliquer la cruelle vérité, lui infligeait un froissement d'amour-propre qu'elle se reprochait, mais qu'elle ne pouvait vaincre.
En vain, ses filles, devinant son supplice, se multipliaient, s'ingéniaient pour créer autour d'elle la calme retraite dont avaient besoin ses yeux éteints, le bon M. Massey semblait prendre à tâche de contrecarrer leurs desseins. Il était si loin, lui, nature vigoureuse et saine entre toutes, d'imaginer les souffrances morales qui peuvent résulter d'un état morbide ! Si c'avait été lui et non sa femme que le fléau eût frappé, il l'eût pris certainement de toute autre façon : il n'aurait point tardé, par exemple, à se procurer un chien d'aveugle et à se promener allègrement par les rues, accueillant de bonne humeur et sans nulle honte la pitié, les charitables empressements qui naissent autour d'un malheureux privé de la vue, du plus précieux des biens ! Aussi, agissant pour les autres comme il eût aimé qu'on fit vis-à-vis de lui, son premier soin fut-il d'aller au-devant de ses amis d autrefois, de les convier hospitalièrement à sa table.
Dès le lendemain de l'arrivée, il en amenait un à la dernière heure, homme aimable et distingué, sans doute, mais que M me Massey se rappelait à peine, qu'elle se fût dispensée de recevoir ce soir-là, avec la migraine persistante qui lui martelait les tempes, et dont elle redoutait d'entendre les banales condoléances, quand sa triste condition viendrait à se trahir.
A la voir si pleine d'aisance et de courtoisie, l'œil voilé, mais toujours bienveillant et doux, la parole enjouée, spirituelle, qui se fût douté qu'elle souffrait mentalement et physiquement? Quel hôte n'eût été persuadé qu'il se présentait à propos?
Lina, elle, à qui une reconnaissance passionnée pour sa seconde mère donnait une merveilleuse prescience pour tout ce qui la touchait, eut vite fait de deviner le désarroi qui se cachait sous les gracieuses paroles, le sourire accueillant. Et tandis que Colette allait donner un dernier coup d'oeil à l'arrangement de la table, que M. Massey montrait quelques curiosités africaines fraîchement déballées, elle murmurait rapidement à l'oreille de l'affligée :
« Ne craignez rien, maman ! je suis là !
Vous m'avez promis , un joui-, là-bas, de voua servir de mes yeux, de toujours vous reposer sur moi... Vous rappelez-vous? C'était le jour même où Tottie nous fut enlevée. Quelle angoisse ! Nous croyions tout perdu, n'est-ce pas? Eh bien! les choses se sont arrangées. Il en sera de même ici... Dans peu de temps vous reverrez la lumière, et, jusque-là, je me placerai entre vous et les importuns. Pour aller à table, Colette prendra le bras de M. Le Breton : je m'assoirai à votre droite, Gérard à votre gauche, et tout ira pour le mieux.
Comptez sur moi, petite maman chérie!...
— J'y compte, ma petite; j'y compte! dit avec un sourire M me Massey, qui éprouvait autant de soulagement à parler à cœur ouvert à ses filles que de répugnance à se confier à des étrangers. Mais quelle faiblesse, quelle lâcheté est la mienne! N'est-il pas pitoyable de se laisser gouverner par de si sottes susceptibilités?...
— Vous, faible ou lâche? ditLina, l'œil rempli d'éclairs. Vous êtes une héroïne! Est-ce que M. Massey se doute seulement de ce que vous endurez? ou Henri, ou Martial, ou mon cher papa, ou même Gérard?... »
Mais Le Gucn vient annoncer que « Madame est servie » ; on se rend dans la salle à manger : tout se passe comme l'avait prédit Lina. Le convive est aimable, très épris d'idées de colonisation, et bientôt sur ce thème tant de choses intéressantes sont échangées, entre lui et ses hôtes, que même la migra i n e de M me Massey se dissipe.
M. Le Breton, chef de
bureau dans un ministère, se trouve être précisément dans la situation où était M. Massey dix ans auparavant, lorsque l'étroitesse de la vie matérielle, les charges tous les jours plus lourdes d'une famille grandissante, l'avaient amené à la résolution, anormale chez nous, d'èmigrer avec tous les siens.
« J'ai cinq enfants, dit M. Le Breton; avec ma femme, ma mère et votre serviteur, cela fait une famille de huit personnes. Or, je gagne cinq mille francs tout ronds, pas même mille francs par tête ! Au taux des dépenses
actuelles, c'est l'impossibilité radicale de vivre, ni plus ni moins. J'en ai assez! J'ai assez de refuser aux miens, de me refuser à moi-même tout plaisir, toute récréation, toute douceur ;
que dis-je! de nous refuser l'air respirable,laquantité de nourriture suffisante! Je quitte l'Europe : j'ai obtenu une concession à Madagascar, et avec mon frère, qui est capitaine d'artillerie, — un garçon du plus haut mérite, qui se trouve lui aussi trop à l'étroit dans le cadre de sa vie, — nous disons adieu à l'existence marâtre qui nous étouffe; nous allons demander à des espaces plus larges, à une terre moins parcimonieuse, la possibilité d'élever nos enfants!...
M. Massey est ravi de ce qu'il entend; rien ne peut mieux faire plaisir à son humeur aventureuse et entreprenante que la courageuse décision de son ami, et, de tout son pouvoir, il l'engage à y persister. En dépit des dangers, des traverses, des déboires et désappointements de sa carrière africaine, que d'avantages n'y a-t-il pas récoltés?
ÂNDli Lâuiii.
(La suite prochainement)
Le Directeur-Gérant : J. Hetzel.
Magasin illustré d'Éducation et de Récréation
par JULES VERNE
ILLUSTRATIONS DE GEORGE ROUX
XII (Suite.) Éohouage.
Cependant la matinée s'avançait, et le ciel ne se dégageait pas. Une reconnaissance, faite par M. Bourcart et le second autour du Saint- Enoch, dans un rayon d'une demi-encàblure, ne révéla rien touchant la nature et la position de Técueil.
Avant tout, il eût fallu constater s'il se trouvait à proximité d'une terre où les embarcations pourraient accoster, en cas qu'il devînt nécessaire d'abandonner le navire. 11 est vrai, qu'il se rencontrât un continent ou un archipel en ces parages, M. Bourcart ne pouvait l'admettre, et, au docteur qui l'interrogeait à cet égard :
« Non, monsieur Filhiol, non, répondit-il d'un ton affirmatif, il y a quelques jours, j'ai obtenu une bonne observation, je le répète... - Je viens de revoir mes calculs, ils sont exacts et nous devons être à deux cents milles au moins de l'extrême pointe des Kouriles.
— J'en reviens donc à mon explication...
reprit le docteur Filhiol. 11 a dû se produire
XIV — 2 e Série. Droite de traduction et
un exhaussement du sol sous-marin, contre lequel s'est heurté le Saint-Enoch...
— C'est possible, répliqua M. Bourcart, et je me refuse à croire qu'une erreur ou une déviation de route nous aient rejetès à une telle distance dans le nord. »
C'était vraiment une déplorable malchance que le vent ne parût pas devoir se lever.
D'abord il aurait balayé les vapeurs et dégagé l'horizon. Puis, s'il avait soufflé de la partie ouest, l'équipage, en coiffant les voiles sur les mâts, eût peut-être obligé le Saint-Enoch è s'arracher du seuil rocheux...
« Attendons... attendons, mes amis!...
répétait le capitaine Bourcart, qui sentait s'accroître l'impatience et aussi l'inquiétude de ses hommes. J'espère que ce brouillard se dissipera dans l'après-midi, et nous serons fixés sur cette situation, dont, je l'espère, nous sortirons sans grand dommage ! »
Mais, lorsque les matelots et les novices regardaient Jean-Marie Cabidoulin, ils le
de reproduction réservés. 166 — 19
voyaient hocher sa grosse tête ébouriffée, signe qu'il ne partageait point cet optimisme, et cela n'était-pas pour les rassurer.
Entre temps, afin d'empêcher la mer montante, en venant de l'est, de pousser le navire plus avant sur recueil, M. Bourcart, d'accord avec le second, décida de mouiller une ancre à jet par l'arrière.
Maître Ollive et deux matelots parèrent une des pirogues afin de procéder à cette prudente opération sous la direction du lieutenant Alloue.
La pirogue déborda, tandis que le grelin de l'ancre lui était filé du Saint-Enoch.
Suivant les ordres du capitaine Bourcart, le lieutenant fit envoyer un coup de sonde, alors qu'il se trouvait à une cinquantaine de pieds du navire. A sa grande surprise, même après avoir largué une vingtaine de brasses, il ne trouva pas de fond.
L'opération, recommencée à plusieurs places de ce coté, donna un résultat identique, et le plomb ne toucha nulle part.
En ces conditions, mouiller une ancre eût été inutile, puisqu'elle n'aurait pu mordre. Ce qu'il fallait en conclure, c'est que, de ce bord tout au moins, les flancs de recueil étaient coupés à pic.
La pirogue revenue, le lieutenant Alloue fit son rapport au capitaine.
M. Bourcart se montra assez surpris. Dans sa pensée, le récif devait plutôt descendre en pentes latérales très allongées, l'échouage s'étant produit presque sans secousse, comme si le navire eût glissé à la surface d'un seuil peu incliné.
On dut effectuer alors des sondages autour du Saint-Enoch, de manière à déterminer autant que possible l'étendue de l'êcueil et la profondeur de l'eau à sa surface. Le capitaine Bourcart embarqua dans la pirogue avec le second, le maître d'équipage et deux matelots. Ils emportaient un plomb, dont la ligne mesurait deux cents brasses.
Après avoir repris l'opération du lieutenant Allotte, on dut reconnaître que l'extrémité de la ligne n'atteignait pas le fond. 11 fallut donc renoncer à mouiller une ancre par l'arrière, ce
qui eût permis de dèhaler le navire en virant au guindeau.
« Capitaine, dit M. Heurtaux, nous ferions bien de sonder à quelques pieds seulement de la carène...
— C'est mon .avis », répondit M. Bourcart.
Maître Ollive crocha la gaffe dans un des porte-haubans, et rangea la pirogue de manière à contourner la coque à cinq ou six pieds au plus. De trois mètres en trois mètres, le second laissait filer la ligne. Nulle part elle ne rencontra le seuil, même à deux cents brasses.
Ainsi, l'êcueil n'occupait qu'une étendue très restreinte à une ou deux toises au-dessous de la surface de la mer. Autant dire que le Saint-Enoch s'était échoué à la pointe d'un cône sous-marin non indiqué en ces parages.
Cependant l'heure s'avançait, et rien n'annonçait une levée des brumes. Aussi M. Bourcart voulut-il tenter, au moment où la marée atteindrait sa plus grande hauteur, de déhaler son navire avec les pirogues. En le tirant par l'arrière, il était possible que l'on parvînt à le renflouer au plein de la mer.
Cette manœuvre s'exécuta dans les conditions les plus favorables. Les six pirogues se réunirent en un effort commun, et les matelots souquèrent de toute leur vigueur sur les avirons. Le bâtiment fit-il un léger mouvement de recul? Un pied à peine. Ce fut tout ce qu'on obtint, et, finalement, l'équipage perdit l'espoir de l'arracher de cet écueil.
Or, ce que n'avaient pu faire les embarcations, si le vent ne le faisait pas, que deviendrait le Saint-Enoch aux premiers gros temps?... 11 serait roulé à la surface de ce bas-fond, il n'en resterait bientôt que d'informes débris... Et, à cette époque de Tannée, tarderaient-elles à se déchaîner, les tempêtes qui troublent si formidablement cette portion du Pacifique!...
Une opération était encore à tenter pour se remettre à flot. Le capitaine Bourcart, après y avoir mûrement réfléchi, après en avoir causé avec les officiers et les maîtres, dut s'y résoudre, mais en l'ajournant de quelques heures, puisqu'il ne semblait pas qu'un chan-
gement de temps fût à craindre. Ladite opération aurait pour but d alléger le navire en jetant sa cargaison à la mer. Déchargé de huit à neuf cents barils d'huile, peut-être se relèverait-il assez pour flotter à Pétale de la marée?...
On attendit, en comptant que, ce jour-là comme la veille, le brouillard se dissiperaitdans l'après-midi.
C'était une dos raisons pour lesquelles M. Bourcart ne donna pas immédiatement suite à son projet de sacrifier la cargaison.
En effet, que le navire vînt à se renflouer, eût-il été possible de le diriger au milieu des brumes?... De ce que les sondages avaient accusé de grandes profondeurs autour de l'écueil, s'ensuivait-il qu'il n'existait pas à proximité d'autres récifs où le Saint- Enoch risquerait de s'échouer à nouveau?... Est-ce que, à moins d'un mille, le Repton n'avait pas touché, et même si malheureusement qu'il s'était englouti presque aussitôt?...
Cette réflexion, que chacun se faisait, ramena les conversations sur le baleinier anglais. N'y avait-il pas à se demander si quelques hommes avaient survécu au naufrage?...
Ses pirogues ne tentaient-elles pas de retrouver le Saint-Enoch?... Aussi M. Bourcart et l'équipage se tenaient-ils aux écoutes...
Aucun cri n'arrivait, et, sans doute, pas un matelot du Repton n'avait pu échapper à cette épouvantable catastrophe!...
Trois heures s'écoulèrent. La marée se retirant alors, inutile d'espérer que le navire se dégagerait de lui-même. D'ailleurs la différence entre le plus haut du flot et le plus bas du jusant allait être assez faible. Cet écueil ne devait jamais découvrir, si ce n'est peut-être dans les syzygies. M. Heurtaux put
même constater que l'eau n'avait pas sensiblement baissé par rapport aux repères tracés sur la coque, et, quand on sondait autour, les lances atteignaient le fond rugueux
à une profondeur constante de cinq pieds.
Telle était la situation. Comment se dénouerait-elle?... Le Saint-Enoch reprendrait-il le cours de sa navigation?... Les hommes ne seraient-ils pas contraints de l'abandonner avant qu'une tempête ne l'eût anéanti?... Ils étaient trente-trois à bord et pourraient trouver place dans les embarcations avec des vivres pour quelques jours?... Mais à quelle distance se rencontrerait la côte la plus rapprochée?... Et s'il fallait franchir des centaines de milles?...
M. Bourcart se décida à sacrifier le charge-
JULES VERNE
ment. Peut-être le navire, soulagé de plusieurs centaines de tonnes, se soulèverait-il assez au plein de la mer pour que l'équipage pût le déhaler?...
Cette décision prise, les hommes se mirent à la besogne, non sans maudire la mauvaise chance qui leur ferait perdre les profits de cette dernière campagne!...
Maître Ollive activa le travail. Au moyen de palans frappés au-dessus des deux panneaux, les barils furent hissés sur le pont, puis jetés à la mer. Quelques-uns coulaient immédiatement. D'autres, brisés dans la chute contre Técueil, se vidaient de leur contenu, qui remontait à la surface de la mer. Le Saint- Enoch fut bientôt entouré d'une couche grasse, comme s'il eût filé de l'huile pour calmer les lames d'une tempête. Jamais la mer n'avait été plus tranquille. Pas même le plus léger ressac à la surface ou sur le périmètre du bas-fond, bien que M. Heurtaux eût constaté l'existence d'un courant venant du nord-est.
La marée ne devait pas tarder. Toutefois le délestement du navire ne produirait son effet qu'à l'instant où le flot atteindrait son maximum. Comme on disposait de trois heures, l'opération serait terminée au moment voulu. En somme, pas de temps à perdre, ou le Saint-Enoch resterait échoué jusqu'à la nuit prochaine, et mieux valait qu'il pût s'éloigner de l'écueil pendant le jour. Près de huit cents barils à remonter de la cale, cela exige du temps, sans parler de la fatigue.
Vers cinq heures, une moitié de la besogne était faite. La marée ayant déjà gagné de trois à quatre pieds, il semblait bien que le Saint- Enoch, en partie allégé, aurait dû s'en ressentir, et aucun mouvement ne fut senti...
« On dirait, le diable soit!... que notre navire est cloué à cette place!... dit maître Ollive.
— Et ce n'est pas toi qui le décloueras!...
murmura Jean-Marie Cabidoulin.
— Tu dis... vieux?...
— Rien!... » répliqua le tonnelier en lançant un des barils vides à la mer.
D'autre part, l'espoir auquel on s'était
attaché que les vapeurs se dissiperaient ne s'était pas réalisé. La nuit menaçait d'être doublée de brumes. Si donc son navire ne se dégageait qu'à la marée prochaine, le capitaine Bourcart serait fort gêné pour le sortir de ces dangereux parages.
Un peu après six heures, alors qu'une demi-obscurité envahissait déjà l'espace, des cris se firent entendre en direction de l'ouest éclairé de vagues lueurs.
Maître Ollive, posté sur le gaillard d'avant, rejoignit M. Bourcart au pied de la dunette.
« Capitaine... écoutez... écoutez... dit-il.
Tenez... par là... il semble bien...
— Oui... on appelle!... » ajouta le lieutenant Coquebert.
Un peu de tumulte se produisit parmi l'équipage.
« Silence! » ordonna M. Bourcart.
Et chacun de prêter l'oreille.
En effet, des appels, encore éloignés, arrivaient jusqu'à bord. Nul doute qu'ils ne fussent adressés au Saint-Enoch.
Une clameur leur répondit aussitôt sur un signe du capitaine Bourcart.
« Ohé !... ohé !... par ici... »
Étaient-cc les indigènes d'une terre ou d'une île du voisinage venus sur leurs embarcations?... Ne s'agissait-il pas plutôt des survivants du Repton?... Leurs pirogues ne cherchaient-elles pas depuis la veille, au milieu de cet intense brouillard, à rallier le baleinier français?...
Cette hypothèse, la plus vraisemblable, était la vraie.
Quelques minutes plus tard, guidées parles cris et par des détonations d'armes à feu, deux embarcations vinrent êlonger le Saint- Enoch.
C'étaient les pirogues du Repton, montées par vingt-trois hommes, compris le capitaine King.
Ces pauvres gens, exténués de fatigue, tombaient d'inanition, n'ayant pas pu embarquer des vivres, tant la catastrophe avait été soudaine. Après avoir erré pendant vingtquatre heures, ils mouraient de faim et de soif.
Les survivants du Repton furent recueillis
et accueillis par M. Bourcart avec cette politesse dont il ne se départissait jamais, et bien qu'il n'eût point à se louer de leurs procédés antérieurs. Avant d'interroger le capitaine King, avant de lui demander dans quelles circonstances son navire s'était perdu, avant de lui faire connaître la situation du Saint-
Enoch , M. Bourcart donna ordre de servir à manger et à boire à ses nouveaux passagers.
Le capitaine King fut conduit au carré, les matelots descendirent dans le poste.
Treize hommes manquaient à l'équipage du capitaine King, treize, engloutis dans le naufrage du Repion f
Un éoueil qui remue.
Lorsque le capitaine King et ses compagnons avaient accosté le Saint-Enoch, la brume était si épaisse que, si les cris de ceux qui montaient les pirogues n'eussent point été entendus, celles-ci auraient passé au large de Pêcueil. A descendre vers le sud, les Anglais ne pouvaient rencontrer ni la côte asiatique ni la côte américaine. En admettant même que le vent eût dissipé le brouillard, comment eussent-ils franchi des centaines de milles vers l'est ou vers l'ouest?... Et, d'ailleurs, sans biscuit pour apaiser leur faim, sans eau douce pour apaiser leur soif, avant quarante-huit heures, il ne serait pas resté vivant un seul des naufragés du Repton!...
Le Repton, en officiers et matelots, avait un total de trente-six hommes. Vingt-trois seulement s'étaient jetés dans les embarcations, et, en les ajoutant au personnel du Saint-Enoch, diminué depuis la mort du matelot Rollat, on obtenait le chiffre de cinquante-six. En cas qu'il ne parvînt pas à renflouer son bâtiment, quel serait le sort du capitaine Bourcart, de ses anciens et de ses nouveaux compagnons?... Même dans l'hypothèse qu'une terre, continent ou île, ne fût pas très éloignée, les embarcations du bord ne pourraient les prendre tous!... Au premier coup de vent, — et ils sont fréquents en ces parages du Pacifique, — le Saint-Enoch, assailli par les lames monstrueuses qui se briseraient sur cet écueil, serait démoli en quelques minutes!... Il faudrait donc l'abandonner... Alors les vivres, que M. Bourcart comptait renouveler à Vancouver, ne s'êpuiseraient-ils pas à nourrir un équipage presque
accru du double depuis l'arrivée des naufragés du Repton?...
Les montres du bord marquaient huit heures. Aucun symptôme de vent au coucher du soleil, sous l'épais rideau de brumes. La nuit, qui se faisait peu à peu, serait calme, et aussi profondément obscure. 11 n'y avait pas à espérer que le navire pût se dégager au plein du flot, la prochaine marée perdant encore sur la précédente, et il n'était pas possible de l'alléger davantage, à moins de sacri fier sa mâture.
C'est ce que le capitaine King apprit, lorsqu'il fut dans le carré avec M. Bourcart, M. Heurtaux, le docteur Filhiol et les deux lieutenants. Si ses compagnons et lui avaient trouvé refuge à bord, ce n'était pas leur salut assuré. A bref délai, l'avenir ne réservait-il pas au Saint-Enoch le sort du Repton?...
Il importait de connaître en quelles conditions s'était produit le naufrage du bâtiment anglais. Et voici ce que raconta le capitaine King :
« Le Repton était encalminê au milieu des brouillards, quand, la veille, une èclaircie laissa voir le Saint-Enoch à trois milles sous le vent. Pourquoi le Repton se dirigea-t-n vers lui?... Était-ce dans une intention pius ou moins hostiie de régler cette question de la baleine harponnée par les deux équipages?...
Le capitaine King ne se prononça pas à ce sujet. D'ailleurs, ce n'était pas le moment de récriminer. Il se borna à dire que le Repton, alors qu'un mille seulement séparait les deux navires, éprouva un choc des plus violents.
Sa coque crevée dans ses fonds sur bâbord, la mer l'envahit. Le second Strok et douze
JULES VERNE
hommes de l'équipage furent les uns précipités par-dessus le bord, les autres écrasés par la chute des mâts. Le capitaine King et ses compagnons auraient péri comme eux, si deux des pirogues qui étaient à la mer ne les eussent recueillis au nombre de vingt-trois.
Pendant plus de vingt-quatre heures, les survivants du Repton errèrent à l'aventure, sans vivres d'aucune sorte, cherchant à découvrir le Saint-Enoch, et ce fut le hasard qui les amena sur le lieu de l'êchouage.
« Mais, ajouta le capitaine King, qui parlait couramment le français, ce que je ne m'explique pas, c'est qu'il existe un écueil en ces parages!... J'étais certain de ma position en latitude et en longitude.
— Comme moi de la mienne, répondit M. Bourcart, et à moins qu'un soulèvement sous-marin ne se soit récemment produit...
— C'est évidemment la seule hypothèse admissible, déclara M. Heurtaux.
— En tout cas, capitaine, reprit M. King, le Saint-Enoch a été moins malheureux que le Repton...
— Sans doute, avoua M. Bourcart, mais comment et quand pourra-t-il remettre à la voile?...
— Il n'a pas d'avaries graves?...
— Non, et sa coque est intacte... Mais il semble qu'elle soit rivée à cet écueil, et, même après avoir sacrifié toute sa cargaison, W n'a pu se renflouer au plein de la mer!...
— A quel parti s'arrêter?... » demanda le capitaine King, dont le regard s'était fixé successivement sur M. Bourcart et sur ses officiers.
Cette question resta sans réponse. Ce que Kéquipage venait de tenter jusqu'ici pour pendre au Saint-Enoch sa ligne de flottaison n'avait point donné de résultat... Les éléments feraient-ils ce que les hommes n'avaient pu faire? Quant à embarquer dans tes pirogues, n'était-ce pas courir à une perte certaine?... Au nord, comme à l'est, comme à l'ouest, des centaines de milles séparaient des terres les plus rapprochées, soit les Kouriles, soit les Aléoutiennes. La fin d'octobre approchait... Les mauvais temps allaient se déchaî-
ner bientôt. De faibles embarcations non pontées seraient à leur merci... Elles ne résisteraient pas à la première rafale... D'ailleurs, cinquante-six hommes n'y sauraient trouver place... Et ceux qui resteraient, quelle chance auraient-ils d'être sauvés, à moins qu'un bâtiment ne les recueillît en traversant cette partie du Pacifique!...
Ce fut alors que le docteur Filhiol posa au capitaine King la question suivante :
« Lorsque nous avons quitté ensemble Pétropavlosk, vous aviez appris, sans doute, que les pêcheurs venaient de signaler au large la présence d'un monstre marin, devant lequel ils avaient fui en toute hâte?...
— Effectivement, répondit le capitaine King, et je conviendrai que l'équipage du Repton en concevait une réelle épouvante...
— Ils croyaient à l'existence de ce monstre?... reprit M. Heurtaux.
— Ils croyaient que c'était un calmar, un kraken, un poulpe gigantesque, et je ne vois pas trop pourquoi ils n'y auraient point cru...
— Par la raison, répondit le docteur, que ces poulpes, ces krakens, ces Calmars n'existent pas, capitaine...
— Ne soyons pas si affirmatifs, monsieur Filhiol, fit observer Romain Alloue.
— Entendons-nous, mon cher lieutenant, on a bien rencontré des spécimens de ces monstres, on en a poursuivi quelques-uns, on en a même hissé à bord... Mais ils n'avaient point les dimensions colossales qu'on leur prête, et qui sont de pure imagination... Des géants de l'espèce, si l'on veut, qui auraient pu détruire une embarcation, passe encore, mais capables d'entraîner un navire de quelques cents tonneaux dans les profondeurs de la mer... non... non!...
— C'est absolument mon avis, confirma M. Bourcart, et des monstres d'une telle puissance sont à reléguer parmi les animaux légendaires...
— Cependant, insista le lieutenant Coquebert, les pêcheurs de Pétropavlosk parlaient d'une sorte d'énorme serpent de mer qu'ils avaient aperçu...
— Et, ajouta le capitaine King, tel a été
leur effroi qu'ils sont rentrés précipitamment au port...
— Eh bien, depuis votre départ de Pétropavlosk, demanda le docteur Filhiol, il vous est apparu, ce Briarée aux cinquante têtes, aux cent bras, ce descendant du fameux géant de l'antiquité qui menaçait le ciel et que Neptune enferma sous le mont Etna?...
— Non, monsieur, déclara le capitaine King.
Toutefois, le Saint-Enoch, comme le Repton, aura sans doute rencontré des épaves à la surface de la mer, des débris de pirogues, des corps de baleines qui ne semblaient point avoir été harponnées... Et ne peut-il se faire que ce soit le monstre marin signalé à Pétropavlosk qui ait dévasté ces parages?...
— Non seulement c'est possible, mais c'est infiniment probable, déclara le lieutenant Alloue, n'en déplaise à M. Bourcart et à M. Filhiol...
— Que voulez-vous, lieutenant, rèpli'qua le docteur, tant que je n'aurai pas vu... de mes yeux vu... je resterai incrédule...
— Dans tous les cas, reprit M. Bourcart en s'adressant au capitaine King, ce n'est pas à l'attaque de ce kraken, calmar ou serpent, que vous attribuez la perte du Repton?...
— Non, répondit le capitaine King, non...
et pourtant, à en croire quelques-uns de mes hommes, notre malheureux navire aurait été saisi par des bras gigantesques, des pinces formidables, puis chaviré, puis entraîné dans l'abîme... Ils causaient de cela pendant que nos pirogues cherchaient le Saint-Enoch...
— Eh! fit M. Bourcart, les dires de vos matelots trouveront écho à mon bord!... En grande majorité, notre équipage est persuadé que ces monstres existent... Le tonnelier n'a cessé de lui servir toutes sortes d'histoires à ce sujet... A son avis, la destruction du Repton est due à quelque animal extraordinaire, qui tiendrait à la fois du serpent, du poulpe... Il est vrai, jusqu'à preuve du contraire, j'affirmerai que nos navires se sont échoués sur des récifs de formation récente que n'indiquent point les cartes du Pacifique...
— Gela n'est pas douteux, à mon avis, ajouta le docteur Filhiol, et il faut laisser rai-
sonner et déraisonner là-dessus Jean-Marie Cabidoulin ! »
11 était neuf heures du soir. L'espoir que le Saint-Enoch se dégagerait la nuit ne pouvait guère être conservé. Le flot, on le sait, devait même atteindre une hauteur moindre qu'à la marée précédente. Cependant, ne voulant rien négliger, le capitaine Bourcart fit mettre les embarcations dehors, après les avoir chargées des plus lourds espars. Inutile de songera soulager davantage son navire à moins d'amener ses mâts de hune et de perroquet avec leurs agrès, leurs voiles et leurs vergues. Ce serait là une grosse besogne, et, en admettant que le Saint-Enoch vint à se renflouer, que deviendrait-il en cas que le mauvais temps le surprît alors qu'il serait presque désemparé?... Enfin, le lendemain, si la brume se levait, si le soleil permettait une bonne observation, si la situation pouvait être déterminée avec exactitude, on verrait ce qu'il y aurait à faire.
Du reste, le capitaine Bourcart ni les officiers ne pensaient à prendre du repos. Les hommes, étendus sur le pont, n'avaient point regagné le poste. L'inquiétude les tenait éveillés. Seuls, quelques-uns des novices avaient lutté vainement contre le sommeil.
Les éclats de la foudre ne les en eussent pas tirés, — ni la plupart des matelots du Repton, accablés de fatigue. Maître Ollive, lui, arpentait la dunette, tandis qu'un groupe de cinq à six hommes entourait le tonnelier, et, ce que racontait Jean-Marie Cabidoulin, il est trop facile de l'imaginer.
La conversation, qui se poursuivit dans le carré, devait amener cet habituel résultat que chacun s'entêterait davantage dans ses idées sur l'existence ou la non-existence du monstre marin. La discussion commençait même à s'échauffer entre le docteur Filhiol et le lieutenant Alloue.
Soudain un incident vint y mettre terme.
« Attention... attention! s'écria M. Heurtaux qui s'était redressé d'un bond.
— Le navire est renfloué... ajouta le lieutenant Coquebert.
— 11 va flotter... il flotte!... » affirma Ro-
JULES VERNE
main Allotte, dont le pliant, glissant sur le plancher, avait failli se dérober sous lui.
Quelques secousses venaient d'ébranler la coque du Saint-Enoch... Il semblait que la quille se fût dégagée en raclant la surface rocheuse de recueil. Un certain balancement s'était produit de tribord à bâbord, et la bande que le navire donnait n'était plus aussi accentuée...
En un instant M. Bourcart et ses compagnons furent hors du carré.
Au milieu de cette nuit noire, que le brouillard rendait plus obscure encore, pas une lueur, pas un scintillement!... Aucun souffle ne traversait l'espace!... La mer se gonflait à peine d'une molle houle, et le ressac ne murmurait môme pas à l'accore de recueil...
Avant que M. Bourcart eût paru sur le pont, les matelots s'étaient relevés en toute hâte. Eux aussi, à ressentir les secousses, se disaient que le navire allait se renflouer... Après plusieurs balancements de roulis, le Saint-Enoch s'était redressé légèrement...
Le gouvernail s'ébranlait même au point que maître Ollive dût faire amarrer la roue...
Et alors les cris de l'équipage de se joindre à ceux du lieutenant Allotte :
« 11 flotte... il flotte!... »
Le capitaine Bourcart et le capitaine King, penchés au-dessus du bastingage, essayaient d'observer la sombre surface de la mer. Et, ce qui devait surtout les étonner, ce qui étonna tous ceux qui en firent la réflexion, c'est que le jusant était presque au plus bas. Donc le relèvement du navire sur sa quille ne pouvait être attribué à Faction de la marée.
« Que s est-il passé?... demanda M. Heurtaux, en s'adressantà maître Ollive.
— Le navire... s'est soulagé certainement...
répondit celui-ci, et je crains qu'il ne soit démonté de son gouvernail...
— Et maintenant?...
— Maintenant, monsieur Heurta ux... nous sommes aussi immobiles qu'avant ! »
M. Bourcart, le docteur Filhiol, les lieutenants, montèrent sur la dunette, et un matelot apporta deux fanaux allumés, qui permirent au moins de se voir.
Peut-être le capitaine eut-il la pensée d'envoyer du monde dans les embarcations afin de tenter un nouvel effort pour dêhaler le Saint-Enoch. Mais, le navire ayant repris son immobilité, il comprit que la manœuvre serait inutile. Mieux valait attendre la prochaine marée de jour, et l'on essayerait de se dégager, si les secousses se reproduisaient.
Quant à la cause de ces secousses, comment l'expliquer, et quel en avait été le résultat? .. La quille du bâtiment s'était-elle quelque peu dégagée de ce fond rocheux où elle semblait plus fortement adhérer par son talon, ce qu'indiquait le démontage probable du gouvernail?...
« Cela doit être, dit M. Bourcart à son second, et, nous le savons, la mer est profonde autour de Pècueil...
— Aussi, capitaine, répondit M. Heurtaux, suffirait-il peut-être d'un recul de quelques pieds* pour que le renflouage s'effectuât...
Mais ce recul... comment l'obtenir?...
— Ce qu'il y a de- certain, reprit M. Bourcart, c'est que la position du navire s'est modifiée, et qui sait si, cette nuit ou demain, à Pétale de la mer, il ne se dégagera pas de lui-même?...
— Je n'ose y compter, capitaine, car la marée, au lieu de gagner, va perdre au contraire!. ... Et s'il faut attendre la nouvelle lune ?...
— Ce serait une huitaine de jours à passer dans ces conditions, Heurtaux... Par mer calme, le Saint-Enoch ne courrait pas grands dangers... Il est vrai, le temps ne peut tarder à changer, et ce sont généralement de violentes rafales qui succèdent à ces brumes...
— Le plus regrettable, observa le second, c'est de ne pas savoir où nous sommes...
— Que le soleil se montre demain dans la matinée, ne fût-ce qu'une heure, déclara M. Bourcart, je ferai le point et nous serons fixés sur notre situation!... En tout cas, soyez sûr, mon cher Heurtaux, que nous étions en bonne route, lorsque Péchouage s'est produit... Non! les courants ne nous ont pas drossés plus au nord qu'il ne fallait... J'en reviens donc à l'explication qui me semble la
LES HISTOIRES DE JEAN-MARIE CABIDOULIiN
plus acceptable... Puisqu'il est inadmissible que les cartes n'aient pas mentionné la position de cet écueil, c'est qu'il est de formation récente...
— Je le pense aussi, capitaine, et le malheur a voulu que le Saint- Enoch se soit mis précisément
dessus...
— Tout comme le Repton sur un écueil de môme nature, conclut M. Bourcart. Grâce à Dieu, du moins, notre navire n'a pas coulé à pic, et j'ai toujours espoir de le tirer de là. »
Telle était l'explication que donnait M. Bourcart, et à laquelle se ralliaient volontiers M. Heurtaux, le docteur Filhiol, le maître d'équipage, peut-être aussi le capitaine King. Les deux lieutenants ne se prononçaient pas à ce sujet. Quant à l'équipage, son opinion se fit bientôt jour dans les circonstances que voici.
Les hommes, groupés au pied du grand màt, causaient entre eux. Ils ne voyaient qu'une chose, c'est que les secousses n'avaient pu être occasionnées ni par la mer, puisqu'elle était au calme plat, ni par la marée, puisque le jusant avait ramené moins d'eau sur le bas-fond. Puis, ces secousses avaient complètement cessé, et si le Saint-Enoch s'était un peu relevé sur bâbord, il gardait maintenant une complète immobilité. C'est ce que faisait observer le harponneur Pierre Kardek, en disant pour conclure :
« Il faut donc que ce soit recueil... oui...
l'écueil lui-même qui ait bougé....
— L'écueil?... s'écrièrent deux ou trois de ses compagnons.
— Voyons, Kardeck, répliqua le forgeron Giile Thomas, est-ce que tu nous prends pour
des terriens dont le gosier est capable d'avaler de pareilles bourdes?... »
Et cette réplique parut joliment envoyée!...
Un écueil qui remuerait comme une bouée, qui roulerait ou tanguerait comme un bâti-
ment à la houle!... Voilà qui n'était point à dire en présence de braves marins très au courant des choses de la mer!... Et, assurément, pas un seul n'eût admis qu'un mouvement sous-marin eût agité en cet endroit le seuil du Pacifique.
« A d'autres!... s'écria le charpentier Férut. J'en ai vu déjà de toutes les couleurs dans mon ancien métier de machiniste!... Mais nous ne sommes pas ici sur la scène de l'Opéra ou du Chàtelet!... Il n'y a pas d'équipe capable de mettre un écueil en branle...
JULES VERNE
s'il n'est pas en carton ou en toile peinte...
— Bien répondu, ajouta le harponneur Louis Thièbaut, et pas un novice à bord ne goberait de telles imaginations ! »
Non, certes, et, plutôt que d'accepter cette explication, assez naturelle, en somme, tous étaient disposés à en admettre de bien plus invraisemblables!...
A ce moment, le harponneur Jean Durut dit assez haut pour que M. Bourcart pût l'entendre de la dunette, sur laquelle il se trouvait encore :
«Ça n'est pas tout ça... Que l'écueil ait gigotté ou non, parviendra-t-on à se renflouer?... »
Cette observation devait répondre à la préoccupation générale. Mais, on le comprend, aucune réponse ne pouvait être faite.
« Allons, les gars... reprit Féruten ricanant, ne parlons pas tous à la fois!... Est-ce que le Saint -Enoch va rester sempiternellement accroché comme une huître à sa roche?...
— Non, répliqua une voix que l'équipage connaissait bien.
— C'est vous, maître Cabidoulin, qui avez dit non?... demanda Jean Kardec.
— Moi...
— Et vous nous assurez que notre bâtiment finira par démarrer d'ici?...
— Oui...
— Quand?...
— Quand le monstre le voudra...
— Quel monstre?... s'écrièrent à la fois plusieurs matelots et novices.
— Le monstre qui a saisi le Saint-Enoch, qui le retient dans ses bras ou dans ses pinces... le monstre qui l'entraînera au bout... à moins que ce ne soit au fin fond du Pacifique ! »
Ce n'est pas à cette heure que l'équipage eût songé à plaisanter Jean-Marie Cabidoulin sur ses krakens et autres serpents de mer!
11 lui semblait bien que le tonnelier avait raison contre le capitaine Bourcart, le second, le docteur Filhiol, contre tous ceux qui, jusqu'alors, se refusaient à partager sa manière de voir.
Maître Ollive de s'écrier alors :
« As-tu fini... vieux radoteur?... »
Mais un murmure s'éleva, et il fut visible que l'équipage tenait pour le tonnelier.
Oui ! à tous ceux qui Técoutaient, cela parut l'évidence môme... Un monstre gigantesque désolait ces parages, et, sans doute, celui-là qui avait été signalé par les pêcheurs de Pétropavlosk!... C'est lui qui a brisé les embarcations, les coques de navires dont on a rencontré les épaves !
C'est lui qui a èventré les baleines aperçues à la surface de la mer!... C'est lui qui s'est jeté sur le Repton et l'a entraîné par le fond!... C'est lui qui a saisi le Saint-Enoch et le retient dans une formidable étreinte!
M. Bourcart, ayant entendu maître Cabidoulin, se demandait si sa déclaration n'allait pas déterminer une panique. Son second, ses officiers et lui descendirent sur la dunette.
11 était temps... peut-être même trop tard!...
Oui! l'épouvante ne permettait plus à ces hommes de conserver leur sang-froid... La pensée qu'ils se trouvaient à la merci d'un formidable animal les rendrait rebelles aux observations, aux ordres de leur capitaine... Ils n'écouteraient plus rien, et ils cherchaient déjà à se jeter dans les embarcations! Quelques-uns des maîtres, qui ne se possédaient plus, donnaient l'exemple!...
« Arrêtez... arrêtez! cria le capitaine Bourcart. Le premier qui essaye de quitter le bord, je lui casse la tête!... »
Et, à travers la fenêtre de sa cabine, il saisit un revolver déposé sur la table.
M. Heurtaux, les lieutenants Coquebert et Alloue se joignirent à leur chef. Maître Ollive se précipita au milieu des matelots afin de maintenir l'ordre. Quant au capitaine King, il ne serait plus écouté des siens!...
Comment arrêter ces gens affolés à cette pensée que le monstre pouvait les entraîner dans les gouffres de l'Océan!...
Et, voici même que de nouvelles secousses ébranlèrent le navire. Des oscillations le portèrent tantôt sur bâbord tantôt sur tribord.
La coque sembla se disloquer. Les mâts gémirent dans leur emplanture. Quelques galhaubans larguèrent. La barre du gouver-
MONOGRAPHIES VÉGÉTALES
nail fut repoussée si brusquement qu'un des rabans cassa net et la roue dévira avec une telle force que deux timoniers n'auraient pu la maintenir.
« Aux embarcations... aux embarcations ! »
Ce fut le cri général, et, cependant, tous n'auraient pu y trouver place !...
M. Bourcart comprit qu'il ne serait plus maître à bord s'il ne sévissait contre l'auteur de ce désordre. Aussi, allant au tonnelier debout au pied du grand mât :
ce C'est à vous, Cabidoulin, s'écria-t-il, que je m'en prends de ce qui arrive!...
— A moi... capitaine?...
— Ouiî... à vous!... »
Et s'adressant à maître Ollives
« Mets-le aux fers... à fond de cale!... »
Des protestations s'élevèrent. Et, alors, le
tonnelier de répondre d'une voix calme :
« Moi... aux fers, capitaine!... Est-ce donc parce que j'ai dit la vérité?...
— La vérité?... s'écria M. Bourcart.
— Oui!... la vérité! » répéta Jean-Marie Cabidoulin.
Et, comme pour appuyer ce qu'il venait de dire, voici que le navire se soulève de l'avant à l'arrière dans un violent mouvement de tangage. En même temps, des mugissements terribles se font entendre à quelques encablures en direction du sud. Puis une énorme lame se dresse contre le Saint-Enoch, et, au milieu des ténèbres, il est emporté avec une incalculable vitesse à la surface du Pacifique.
(La suite prochainement.)
MONOGRAPHIES VÉGÉTALES
LA PLANTE BIENFAITRICE (Suite.)
Derrière vous, s'étend la forêt sombre, hérissée, profonde.
A vos pieds, s'ouvre la large et pittoresque vallée d'Arau, tandis que devant vous, à l'horizon, s'arrondit un amphithéâtre grandiose dont les gradins se colorent suivant l'admirable gamme des teintes montagneuses qui, des premiers plans d'un vert sombre, passent au vert clair, puis au vert bleuâtre, puis, enfin, au blanc pur des neiges éternelles étincelant au grand soleil et que dentelle, sur le ciel pâle, la rangée circulaire des pics géants dominés, tout au fond, par les cimes altières du massif de la Maladetta.
Le bois de sapin n'a pas la dureté et la densité du bois de chêne; sa valeur commerciale est aussi beaucoup moindre, mais c'est précisément à cause de cela que son emploi s'est généralisé. Grâce à la longueur et à la rectitude du tronc de ce bel arbre, il se prête parfaitement à la construction des charpentes qui, tout à la fois légères et solides, sont universellement employées. Il présente, d'autre
part, l'avantage de pouvoir être débité en longues planches unies et d'être travaillé avec la plus grande facilité. En raison de la résine dont ses tissus sont imprégnés, il a enfin la propriété de se conserver fort longtemps dans l'eau, ce qui, joint à son élasticité, rend son usage des plus avantageux pour les constructions navales ou hydrauliques: aussi est-ce avec des troncs de sapins que les Hollandais ont édifié leurs fameuses digues qui les préservent de l'invasion de l'Océan.
C'est encore parmi les arbres verts que se range le mélèze, moins vert toutefois que les autres, puisque seul, parmi les conifères, il perd ses feuilles, ou plutôt ses aiguilles, au retour de chaque hiver.
Le mélèze est d'humeur sauvage. On le trouve presque toujours isolé, près des neiges, sur les hautes Alpes qu'il affectionne particulièrement et où il croît bien au-dessus des sapins, dans les glaciales altitudes dont il défie les bourrasques et les tempêtes. Là, il plonge ses puissantes racines dans les fissures
P. PERRAULT
des rocs qu'il écarte ou soulève parfois et acquiert un accroissement énorme. L'on en rencontre dont le tronc, de cinq ou six mètres de circonférence à la base, s'élève à une hauteur prodigieuse, rappelant cette fameuse poutre historique qui, transportée à Rome par les ordres de Tibère, fut ensuite employée à la construction de l'amphithéâtre de Néron.
Elle avait cent dix pieds de longueur sur deux
pieds d'équarrissage. Le bois de mélèze ne fend jamais et il est considéré comme à peu prés incorruptible, témoin ce vaisseau trouvé dans la mer après mille ans de submersion et dont toutes les planches avaient acquis une telle dureté qu'elles étaient difficilement entamées par la hache.
Ed. Grimard.
(La tuile prochainement,)
POUR L'HONNEUR
Par P. PERRAULT