CHAPITRE XII
Lorsque Pierre ouvrit la porte de sa chambre, Greg, assis sur le canapé, mais les jambes encore enroulées dans la couverture, méditait tout pensif.
Sachant ce qui devait se passer à l'autre bout de cet immense Paris entrevu à peine, aux lueurs troubles de l'aube, l'orphelin se sentait bien anxieux.
On avait parlé de son pauvre grand-père, là-bas! Qu'en avait-on dit?... Jamais il ne le saurait, sans doute.
Dès que Marcenay eut franchi le seuil, il chercha sur ses traits l'empreinte et comme 1 écho des paroles prononcées : rien n'en restait.
Cette demi-heure de solitude en voiture avait rasséréné le jeune homme. Le passé commençait de s'enfoncer dans l'ombre; il avait secoué le fardeau de honte, porté pour un autre, mais si lourd quand même ! 11 sentait sa tâche accomplie ; sa belle confiance de vingt-cinq ans remportait sur les craintes et les dissentiments survenus ; l'avenir lui riait.
« Tu ne t'es pas ennuyé à m'attendre, gamin? s'informa-t-il.
— Je me réveille il n'y a qu'un instant.
— Alors, debout. Viens courir Paris. Je veux t'en donner une idée, si vague soitelle ! »
Puis, souriant :
« Je te ferai passer devant certaine école où tu suivras des cours plus tard, décidément. Car tu seras médecin, puisque telle est ta vocation.
— C'est aujourd'hui que vous avez arrêté ça, monsieur », fit Greg, étonné, cherchant à comprendre quel lien mystérieux le rattachait, lui, l'inconnu, l'orphelin, à ce qui avait dû avoir lieu chez le père du comte de Trop.
Mais il rêvait!... Cela n'avait sans doute aucun rapport. C'est en revenant que, se voyant riche, malgré la somme rendue, son protecteur avait pris cette décision.
Et, honteux de paraître si peu reconnaissant, vu que la surprise et ses réflexions intimes la tenaient muet devant Pierre, il murmura :
« Vous êtes bon pour moi comme si vous étiez mon propre père ! »
Le jeune homme fut presque tenté de lui en dire plus long ; de préciser, par exemple, où, dans quelles conditions il aurait à appliquer son savoir. Mais, outre que cela eût absorbé leur temps, la prudence lui conseillait de se taire.
« Je te raconterai une fois ou l'autre, quand tu a aras pris un peu d'âge, quel médecin j'entends faire de toi. Pour le moment, filons vite, vite; emballons tout. Nous dînerons au buffet en attendant le train. Le peu de jour qui nous reste, employons-le à faire le plus de chemin possible. Emplis-toi les yeux de ce que tu verras, mon bonhomme : il n'y a pas deux villes au monde comme Paris ! »
Greg obéit à la lettre et s'emplit tellement 1 les yeux, l'esprit des choses entrevues qu'il en perdit, ou peu s'en faut, l'usage de la parole tant que roula la voiture. Pierre seul
POUR L'HONNEUR
parlait, nommant à mesure les édifices, les places, les monuments. Môme, en dînant, Greg causa peu, occupé qu'il était à classer ses souvenirs.
Une fois dans le train, se mettante sourire, il dit :
« J'en aurai long à raconter à Fonde Chariot, de quoi le distraire au moins pendant une semaine. »
Mais, comme il se disposait à questionner Pierre, afin de s'assurer que sa mémoire n'était point en défaut, il s'aperçut que, perdu dans ses propres pensées, le jeune homme ne l'entendait pas...
A Chalon, une voiture commandée par dépêche attendait les deux voyageurs à la gare.
Elle les déposa devant la grille de ta villa Saujon un peu avant huit heures du matin.
Au premier étage, les persiennes encore fermées laissaient présumer que « la vieilledame» dormait toujours; mais, au rez-de-chaussée, tout était ouvert : l'oncle Chariot devait être éveillé.
« Tu vas aller déjeuner, Greg, commanda Marcenay.
J'entre chez mon oncle. Prie Nanette de me préparer du café noir et de me l'apporter; je ne prendrai pas autre chose ce matin. »
M. Saujon avait reconnu la voix de son neveu et tenait les yeux fixés sur la porte, impatient de la voir s'ouvrir.
Il sourit à l'entrée de Pierre.
« C'est fait, annonça tout bas celui-ci en embrassant le vieillard. Je crois que votre frère peut être en paix et que nous pouvons lever la tête : nous en avons reconquis le droit. »
Rapidement, glissant sur les détails, Pierre rendit compte de ses démarches et de leur
résultat. L'oncle Chariot se montra très ému, très attristé des épreuves souffertes par le pauvre Legonidec. 11 approuva tout ce qu'avait décidé son neveu, visiblement soulagé qu'il ne leur restât rien de la fortune de son frère.
Mais la réflexion mit une inquiétude sur ses
traits : qu'allait dire Caroline ? Comment accepterait-elle ce complet dépouillement, alors que sa joie était de faire sonner à tout propos « son million », mot magique dont les trois syllabes la grisaient d'orgueil.
Un doigt levé vers le plafond, le vieillard interrogeait anxieusement Pierre du regard.
Celui-ci fit un geste indifférent.
Affronter la colère de sa tante? Voilà qui ne le troublait guère au sortir dé deux entre-
P. PERRAULT
vues comme celles qu'il venait d'avoir avec MM. Denormand et Aubertin :
« Ne vous tourmentez pas, oncle Chariot, supplia-t-il, je ferai tête à l'orage et je saurai l'apaiser, je vous le certifie. Tu peux entrer, Greg, répondit-il à .la question que lui posait celui-ci de l'autre côté de la porte.
— C'est que j'ai les deux mains embarrassées; j'ai peur de lâcher le plateau. »
Marcenay alla ouvrir.
Le jeune homme apportait lui-même le café, auquel il avait ajouté de son chef des galettes au maïs sortant du four, certain que Pierre, dont il connaissait les goûts, n'y résisterait pas :
« Tu as... as... dit...? interrogea l'oncle Chariot dès que son messager eut franchi le seuil :
— Oui », fit Pierre avec un beau sourire vaillant.
Et, aussitôt, pour prouver à son oncle qu'il était résolu à ne point se déclarer vaincu sans avoir lutté :
« Greg, prononça-t-il, va t'informer si ma tante est visible, afin que je monte lui dire bonjour. Tu iras ensuite prendre des nouvelles de M rae et de M 1,e Lavaur, et tu leur annonceras ma visite pour cet après-midi. »
11 s'était assis devant un guéridon et déjeunait, tout en caressant et en régalant d'une part de ses galettes son chien Mylord et Jaunet, son vieux chat, entrés sur les talons de Greg.
Ce dernier échangeait avec le paralytique un regard entendu : tous deux souriaient.
11 allait y mettre bon ordre, lui, à la brouille ! Allons, tout s'arrangerait, et bientôt !
Ravi des ordres reçus, petit Greg se précipita vers la porte pour les exécuter. Mais, comme il 1 ouvrait, on la lui repoussa dessus brusquement, et M me Saujon, en robe de chambre, coiffe de nuit, visage maussade, lit son entrée :
« Ah! te revoilà, s'écria-t-elle. Tu en as assez, polisson, du régime de l'hospice. »
Greg regarda Pierre, cherchant à lire sur sa physionomie ce qu'il devait répondre.
Le jeune homme posa un doigt sur ses
lèvres d'un geste rapide, et, s'avançant vers sa tante :
« C'est moi qui ai ramené ce bonhomme ; ne vous préoccupez pas de lui. Parlez-moi de votre santé, ajouta-t-il en effleurant les joues parcheminées de Caroline. Comment s'est-elle comportée en mon absence?
— Mal, très mal ! J'ai dû demander le médecin deux fois pour des pesanteurs d'estomac. J'ai le teint jaune, n'est-ce pas, Pierre? La bile me fatigue. »
Et déjà sa voix montait d'une octave.
« Mais non, mais non : je vous trouve au contraire bonne figure. Nous avons peut-être un peu négligé notre régime, poursuivit-il avec un hochement de tête important, se donnant soudain sa figure de docteur : nous nous y remettrons. »
Puis à Greg :
« Va où je t'ai dit, mon enfant.
— Où renvoies-tu ? questionna M mc Saujon soupçonneuse.
— Chez M me * Lavaur prendre de leurs nouvelles et demander si je peux être reçu aujourd'hui.
— Attends une minute, petit...
« Mon neveu, déclara Caroline, s'eflbrçant de donner à sa voix et à son attitude une solennité qui en imposât à Pierre, écoute-moi d'abord. Je présume qu'après m'a voir entendue, l'envie ne te restera point de revoir ces gens-là. J'ai été insultée par M me Lavaur.
— A quel propos?
— Sans raison, mon cher, sans aucune raison ! M mo Lavaur n'a-t-elle pas prétendu que ; e trichais ? Parce qu'il m'est arrivé une fois d'avoir une distraction, que ce petit insolent n'a eu garde de passer sous silence, fit-elle en désignant Greg de la tête, bonne maman s'est avisée de me suspecter, de me surveiller; elle a mis des lunettes exprès ! Ça m'agaçait déjà pas mal, ces façons-là ! Suis-je cause si le jeu me vient, et si je sais en proûter? Elle joue comme une borne î Le jour où nous nous sommes disputées, elle m'a jeté les cartes à la tête, ou peut s'en faut. Du joli monde !
bonne éducation ! Je n'y ai plus remis les pieds, tu peux le croire. Je n'entends pas
POUR L'HONNEUR
que tu les revoies. Oh ! je lui ai dit son fait et rivé son clou, à bonne maman ! Je lui ai déclaré : « Madame, vos petites combinaisons pourraient mal se trouver de votre façon d'agir. Mon neveu... »
— Vous avez parlé de moi ! interrompit Pierre violemment.
— Pour sûr! Je savais la vexer. Notre million lui donne dans l'œil, c'est aussi visible que le jour à midi.
— Ah ! s'il vous plaît, ne vous mêlez jamais de mes affaires, cela se gâterait entre nous. »
Il se contenait à grand'peine ; la discussion tournait à la tempête, il le sentait, et... à quoi bon ?
S'efforçant de se ressaisir, il poursuivit :
« Ce sont des disputes de commères, tout cela. Je ne prendrai pas parti. Je ne changerai rien à mes relations avec la famille Lavaur.
— Tu aurais le cœur de me désavouer? glapit Caroline du haut de sa tête, ses petits yeux pâles effarés et furieux.
— Je l'aurai », repartit Pierre d'une voix posée.
L'exaspération de sa tante lui produisit l'effet d'un réfrigérant. Il sentait le calme revenir en lui tout à fait.
« Je te déshérite si tu y vas ! Le capital d'Odule n'est pas à nous; soit; mais les revenus accumulés feront encore un beau denier, plus tard, joints à notre vignoble.
— J'ai pris mes précautions, repartit Pierre narquois. II a terriblement « maigri », votre héritage. L'ombre d'un squelette, ma pauvre tante.
— Qu'entends-tu dire?
— Que j'avais la procuration de mon oncle et que j'en ai usé!
— Et abusé, c'est probable.
— Ce n'est pas son avis. Une partie de la somme, dont votre beau-frère a eu la disposition durant vingt -cinq ans, revenait en droit à M. Philippe Aubertin, le père de Marc, et à un brave homme qui, hélas! n'en pourra pas profiter : il est mort. Nous avons liquidé l'association au mieux des intérêts de chacun... »
Il s'arrêta de parler, et, d'un geste furtif, indiqua à sa tante petit Greg, toujours en fac-
tion sur le seuil, attendant un ordre définitif.
Caroline haussa les épaules.
« Eh bien! quoi? va donc... Est-ce que ce morne comprend un mot à ce dont nous parlons, fit-elle, impatiente de connaître la valeur du sacrifice consenti par son neveu.
— Au fait... » murmura celui-ci.
Et il reprit :
« Je vous disais donc que le second prêteur ou associé, comme vous voudrez..., vous entendez, je pense, la signification du terme, insista-t-il.
— Oui, oui ; je n'ai pas la mémoire si courte. Après! »
Une angoisse lui étreignait le gosier, un frisson lui courait tout le long du dos. Son pauvre million ! qui sait ce que ce gaspilleur de Pierre en avait distribué : la moitié, peut-être !
Elle s'assit; la force lui manquait pour recevoir le coup.
Mais soudain, croyant entrevoir une lueur :
« Tu dis que l'autre est mort?
— Legonidec? oui. Je vous raconterai plus tard l'histoire navrante de cet honnête homme.»
Une flamme monta aux joues de petit Greg; il baissa les yeux afin que son cher protecteur n'y pût point lire, au cas où il l'eût regardé.
« 11 est mort? répéta Caroline, dont les traits se rassérénaient un peu ; mais alors sa part nous reste. Elle est de combien?
— Deux cent quatre-vingt mille francs, vu qu'il était entré dans l'association pour quatorze. »
Elle écoutait ahurie jusqu'à l'affolement.
« Et nous, demanda-t-elle, pour combien y sommes-nous donc entrés dans cette fameuse combinaison ?
— Pour huit mille.
— Vous avez établi les comptes sur ce pied-là ?
— Naturellement.
— Et c'est signé ?
— Par-devant notaire.
— - Alors, avec la part de ce... Legonidec, tu dis?
— Oui, c'était son nom.
— Cela nous fait tout au plus cinq cent mille francs?
P. PERRAULT
— Cela ne nous fait rien du tout. Nous jugeons, l'oncle Chariot et moi, que nous sommes assez riches de notre propre fonds :
cet héritage était vraiment du superflu. Nous ajoutons ce qui nous fût revenu à la part de Legonidec. Pauvre homme ! il n'a laissé personne qui pût en profiter. Sa lettre dit expressément : « Mon nom s'éteint avec moi... »
Mais la compensation pour lui, la voici : ce nom, qu'il croyait disparu, survivra pour être béni. 11 sera inscrit au fronton du sanatorium que nous avons convenu, M. Àubertin, Marc et moi, d'édifier là-bas, dans son pays natal, au bord de la mer, pour les petits enfants malades ou anémiés, et dont Greg sera un jour le directeur et le médecin.
— Moi? monsieur Pierre; vous avez pensé à moi pour ça ?
— Oui, petit Greg... Remercie ma tante, ajouta le jeune homme ironiquement ; c'est à elle que tu dois de l'apprendre aujourd'hui.
J'aurais attendu quelques années, moi, pour te le dire. »
Greg s'était élancé vers Pierre, pendu à son cou, et le serrait à l'étouffer, mais n'articulait pas un mot.
Môme à cette minute d'indescriptible émotion, il se possédait assez pour ne pas se trahir.
Enfin, un peu remis, plus sûr de lui, le petit- fils de Legonidec prononça, grave et assuré comme un prophète :
« Le bon Dieu vous bénira, monsieur, parce que vous êtes juste. »
Sa pensée s'était fait jour malgré tout !
Juste!... Moins absorbé par les divers incidents de cet entretien mouvementé, Pierre eût été surpris que sa communication éveillât une idée de justice, non de bonté, chez l'enfant.
Mais le mot passa inaperçu... Le jeune homme songeait combien la bénédiction divine avait besoin de s'étendre sur sa vie, et un involontaire soupir montait à ses lèvres.
« Pas un mot, n'est-ce pas, Greg, ni de ton avenir, ni de rien, à personne !
— De rien, à personne, répéta celui-ci d'une voix ferme et réfléchie, comme si, en refaisant
cette promesse, il embrassait d'un regard intérieur tout ce qui, à jamais, devait rester scellé dans le tréfonds de sa mémoire.
— A présent, mon petit, va faire ta commission. »
À ces mots, M roc Saujon, que tant de déboires avaient tenue écrasée sur son siège, retrouva des forces pour bondir vers la porte :
« C'est me braver, Pierre! je ne veux pas que tu revoies ces deux intrigantes.
— Et moi je vous défends d'insulter mes amis.
— Si tu revois les Lavaur, je te chasse.
— Le malheur, c'est que je suis chez mon oncle et qu'il est le chef de la communauté.
— Nous verrons bien... Tiens, si tu persistes, je te maudis! »
Sa main s'étendait, tragique, prête à la réprobation dont elle le menaçait.
« Oh! je peux affronter votre malédiction, puisque Greg assure que Dieu doit me bénir... »
Et, d'un signe de tète, il commanda au jeune garçon de passer outre.
Greg traversa le vestibule en courant, tant il craignait que « l'autre » n'intervînt à nouveau, et, franchissant d'un saut les marches du perron, il s'engagea dans l'allée principale à la même allure.
Chez l'oncle Chariot, un silence absolu régnait.
Caroline, toujours debout, suffoquait de rage à se sentir impuissante contre cette volonté calme, mais qui ne fléchissait point.
Après avoir suivi un instant petit Greg des yeux, Pierre, qui s'était rapproché de la fenêtre, revint se planter devant sa tante, et, d'un ton presque affectueux :
« Maintenant que nous sommes entre nous, je vais vous dire la vérité telle quelle : votre opinion sur ma conduite en sera modifiée, je n'en doute pas », affirma-t-il.
Et Payant doucement forcée de se rasseoir :
« Nous aborderons ensuite la question de bon voisinage. Vous me rendriez très malheureux en vous obstinant à cette brouille, dont le motif est puéril, si vous n'avez réellement rien à vous reprocher. »
POUR L'HONNEUR
Cette phrase était une question, mais « la vieille dame », qui aimait autant ne pas mentir à son neveu une seconde fois, jugea n'y point devoir répondre.
« Cela s'arrangera quand môme, reprit Pierre, en réprimant un sourire moqueur tout prêt à soulever sa moustache, le mutisme de sa tante équivalant à un aveu pour lui. Si vous m'affectionnez un peu, vous en viendrez à le désirer. »
Elle le considéra curieusement.
« Est-ce que tu penserais à épouser cette petite?
— Nous parlerons de cela plus tard. Écoutez d'abord ce que je vais vous dire. »
Et, longuement cette fois, dans tous ses détails, avec une chaleur d'àme qu'il s'efforçait de rendre communicative, le jeune homme redit la navrante aventure survenue à Legonidec et tout ce qui s'ensuivit pour le malheureux.
« Puisque vous me forciez à parler, j'ai dû employer devant Greg des termes qui atténuassent les faits, conclut-il. Mais le mot o association » est un leurre : c'est vol qu'il y a eu ; non vol prémédité, ni même conscient, mais vol consenti, néanmoins, par le silence gardé vingt-cinq ans. Dès lors, quel était notre devoir, à nous? Répondez.
.- — Je t'avais exprimé à ce sujet ma façon de penser. Sans nier la dette, tu pouvais sauvegarder nos intérêts. »
11 secoua la tête.
« J'ai agi comme le commandaient la justice et le soin de notre honneur.
— Tout ça, c'est des grands mots!
— Vous voulez dire de grandes choses. »
Et, lui prenant les deux mains, essayant de
transfuser à cette âme obtuse un peu de la clarté qu'il sentait illuminer la sienne, Pierre ajouta : « Je vous en prie, ma tante, ne fermez pas volontairement les yeux à une vérité qui aveugle. L'honneur est le miroir où la conscience se juge. A la moindre tache, elle se sait déchue et connaît sa honte... Je veux voir clair en moi, pouvoir lever la tête et serrer la main des honnêtes gens : l'oncle Chariot pense de même.
— Oui, articula le paralytique avec toute la netteté, l'énergie dont il était capable.
— C'est une satisfaction qui vous coûte cher, observa Caroline avec amertume : seize cent mille francs !
— Mais aussi l'ouvrage est proprement fait! » répliqua Pierre, une fierté joyeuse dans ses yeux noirs.
Pour le coup, cette étonnante repartie laissa M me Saujon bouche bée.
Elle le considéra du regard dont on contemple l'incompréhensible.
11 riait, amusé, mais sans ironie, sans même une pointe de malice.
Après tout, pour cette pauvre femme, la fortune qu'on lui arrachait était la moitié de son cœur... Elle n'avait pas encore trop crié durant l'opération, pas autant que Pierre l'avait redouté : allons, elle se résignerait.
11 allait se mettre avec une activité double à la reconstitution de leurs vignobles : elle ne connaîtrait pas la gène; il s'en portait garant.
Doucement, il le lui dit.
« Que pensera-t-on de nous dans le public?
gémit-elle.
— Nous ne devons de comptes à personne. »
Elle se récria :
« Comment! nous aurons agi avec une telle générosité; nous fondons une œuvre cnantable, et on ne le saurait pas?
— Pas par nous, tout au moins.
— Mais alors... à quoi bon?
— A faire notre devoir. Notre silence, dans ce cas-là, c'est une garde montée devant l'honneur de l'oncle Odule. Comprenez* vous?
— Non, avoua-t-elle candidement.
— Si nous avions profité de sa fortune, nous fussions devenus ses complices; nous voici hors de cause ; mais son honneur, à lui, est entre les mains de ceux qui savent... »
Elle se leva, et, soupirant :
« Je vais renvoyer ma femme de chambre, puisqu'il nous faut vivre avec économie.
— Pourquoi cela? Vos revenus vous permettent de vous faire bien servir.
DE GRANVELLE
— Si tu veux que je te dise, elle m'horripile, ma femme de chambre; pour servie, je le suis trop : je n'y ai point été accoutumée. Elle prétend me coiffer, me faire changer de robe dès après déjeuner; je crois que c'est ce qui trouble ma digestion... Oui, oui, décidément, je la renvoie. »
Quand la porte se fut refermée sur elle, Pierre se tourna vers l'oncle Chariot, qui avait suivi avec des sentiments divers cet entretien orageux.
Il souriait, maintenant.
« Tout s'arrange, vous le voyez, fit Pierre,
venant embrasser tendrement le vieillard.
Nous allons être heureux, vraiment heureux, je l'espère. »
Puis, plus bas :
« Si je suis encouragé par bonne-maman aujourd'hui, j'irai à Chalon dès demain et j'aborderai franchement la question avec M. et M rae Lavaur... »
Il s'interrompit : on sonnait à la grille.
« C'est le facteur », annonça-t-il.
Et il sortit pour aller recevoir son courrier.
P. Pbrhavlt.
(La suite prochainement,)
MADAME LA PRINCESSE
L'hôtel des Douze-Monarques est, comme chacun sait, l'un des plus somptueux et des mieux achalandés de V***. Les terrasses s'étendent le long du nouveau parc, presque en face de l'ancien chalet impérial, et une large grille, aux fers de lance dorés, inspire aux passants une considération respectueuse pour les personnes qui ont le droit de la franchir. Musiciens ambulants, marchands de bibelots, fleuristes et autre menu peuple sont rigoureusement consignés au dehors, et, à l'heure du café, quand les hôtes des Douze-Monarques se prélassent, à l'ombre, sur des sièges en rotin de toutes les formes, un valet de pied correct empêche les intrus de stationner indiscrètement devant la grille ou sous les terrasses.
Songez donc! Comment veut-on que M. Saturnin, directeur du grand hôtel des Douze- Monarques — douze : le compte y est ; pas un de plus, pas un de moins — permette à ces manants (toute personne qui vit ailleurs que chez lui est un manant pour M. Saturnin) de contempler les traits augustes des personnes qui l'honorent de leur clientèle ?
N'oublions pas qu'en 1889, un monarque, un vrai monarque, un des Douze peut-être, a
passé quinze jours à l'hôtel ; et Ton voudrait que la vile multitude... Ah! c'est à faire frémir!
Comme à toute règle, si générale elle soit, il faut des exceptions, la législation de M. Saturnin en comportait trois, non pas du plein gré de M. le directeur, mais parce que M. Shampernoon, le plus illustre majordome anglais de toutes les villes d'eaux, en avait fait une condition expresse de son entrée dans la maison. M. Shampernoon, de son vrai nom Nicolas Champernon, né à Montmartre, couvrait de sa haute protection d'abord une accorte fleuriste, fraîche et pimpante, sa propre nièce; ensuite un vieux prestidigitateur qui lui enseignait, par-ci par-là, un tour de cartes ou de gobelet ; enfin une tribu de tziganes dont le chef lui graissait très proprement la patte ; malgré des appointements de préfet, le bon Nicolas ne dédaignait pas les petits bénéfices.
Il faut dire à la louange du majordome que, s'il avait imposé ces trois exceptions à M. Saturnin, ses choix, du moins, étaient excellents : M 116 Palmyre ne vendait que des rose* magnifiques; M. Boutzigar, se disant élève de Robert-Houdin et du commandeur Caze-
MADAME LA PRINCESSE
neuve, avait un réel talent; et les tziganes de Tchnaïpwatsoki étaient des tziganes comme il y en a beaucoup, mais merveilleusement costumés.
L'été dernier, parmi les hôtes de distinction descendus au grand hôtel des Douze- Monarques, M. Saturnin comptait à la fois, et non sans orgueil, le plus gros bonnetier d'Angleterre : dix millions sterling de fortune, une femme, quatre filles, un fils; le plus grand fabricant de jambons des États-Unis : cent cinquante millions de dollars de fortune, pas de femme, onze enfants, deux gouvernantes; le plus grand armateur du monde : fortune insensée, pas de famille, trois secrétaires; puis un comte portugais, ancien chambellan du feu roi, très laid, très vieux, très avare, mais très orgueilleux, flanqué d'une épouse du même acabit; un secrétaire d'ambassade russe; un Indien moitié rajah et moitié rastaquouère; M Ue d'Almaviva, prima donna de l'Opéra de Calcutta ; deux ou trois actrices de grands théâtres étrangers; quelques personnages de moindre importance; et enfin M. et M l,e François.
On se demande peut-être comment M. Saturnin et M. Shampernoon avaient pu consentir à accueillir des baigneurs portant des noms aussi roturiers. Mystère? Pas le moindre mystère. M. François, jeune homme de vingtcinq ans, et sa sœur, un peu plus jeune que lui, avaient télégraphié d'Amboise pour retenir d'avance un appartement complet, cent francs par jour sans la bougie, ni le service, et ma foi !...
Au surplus, pour n'avoir pas à rougir en parcourant les multiples colonnes du tableau, placé bien en vue dans le grand vestibule, sur lequel on inscrit les noms des voyageurs, M me Saturnin avait eu l'ingénieuse idée d'écrire : « Appartement n° 3. — M. et M 1,e François d'Amboise. » Comme cela, l'honneur des Douze-Monarques était sauf. Lorsqu'un jour, en passant, la jeune fille avait voulu faire une observation, M rae Saturnin, un peu choquée au fond de se voir si mal comprise, avait répondu que, l'inscription étant gravée — elle a des expressions superbes,
M me Saturnin ! — il était impossible d'y rien changer. M ,Ie François sourit, haussa les épaules et, bon gré mal gré, elle et son frère durent rester -M. et M l,e d'Amboise pour le personnel et les commensaux de l'hôtel.
Ils avaient, d'ailleurs, fort peu de relations avec ceux-ci ; ils prenaient leur déjeuner dans leur appartement, dînaient le plus souvent dehors, rarement à la table d'hôte (oh! par petites tables, bien entendu!!) et faisaient au grand salon des apparitions qui n'étaient ni longues, ni fréquentes. Deux ou trois fois, pourtant, on avait eu le plaisir d'avoir le frère et la sœur pendant toute une soirée, notamment à l'occasion d'un concert intime, donné au profit deg pauvres, par et pour les hôtes des Douze-Monarques, exclusivement, ainsi d'ailleurs que l'avait raconté, le lendemain, le journal l'Abeille de F***. Au cours de ce concert, sans se faire prier le moins du monde, M lle François avait chanté avec son frère, et de merveilleuse façon, ce bijou de duo, la chanson de Magali, de Mireille. M 1,e d'Almaviva avait même eu le bon goût de tenir le piano d'accompagnement pour la circonstance et de donner le signal des applaudissements.
« C'est égal, disait-on, ils sont bien mystérieux.
— Hé! hé!... » faisait le diplomate russe, avec un air entendu.
D'où Ton avait conclu « qu'il savait quelque chose ».
Or, que peut savoir un diplomate, qu'il ne veuille pas dire? Évidemment ce qui concerne les grands personnages, les altesses, les princes du sang... Mais, alors, ce serait un incognito admirablement gardé?... On accablait de questions M. le secrétaire d'ambassade, qui demeurait de plus en plus impénétrable.
De là à décider que M. et M 110 François étaient grand-duc et grande-duchesse dans l'empire des tzars, il n'y avait qu'un pas; il fut vite franchi, et le comte portugais, M. de Colaho, émit l'avis que les deux jeunes gens étaient plutôt nés d'un mariage morganatique royal ou impérial. Cette opinion fut unanime-
DE GRANVELLE
ment adoptée, grâce à l'autorité de son auteur, un chambellan devant, mieux que quiconque, se connaître à ces sortes de choses.
Dès ce jour-là, qui était le surlendemain du concert, la sympathie spontanée qu'inspiraient M. et M 110 François fut doublée d'un profond respect, et M. Saturnin, malgré son grand usage du monde et sa discrétion bien connue, se surprit à répondre : « Oui, monseigneur », à une question du jeune homme.
Le dimanche suivant, il faisait un temps radieux; les nobles hôtes des Douze-Monarques humaient l'air sur la terrasse centrale, après le déjeuner, et M lle François, — que, dans les conversations particulières, on nommait « la princesse Annette », de même qu'on appelait son frère « le prince Michel », — était venue se joindre aux autres dames pour apprendre un point de broderie qu'elle avait eu l'imprudence d'admirer la veille et que cette intrigante de comtesse portugaise avait immédiatement offert de lui enseigner.
Tout à coup, contrairement aux habitudes si correctes des Douze-Monarques, une voix irritée se fit entendre en bas, sur l'avenue, du côté de la grille, disant : « Allez-vous filer, à la fin des fins?... »
Cette infraction aux règles de l'étiquette coutumière causa, parmi les assistants, un moment de stupeur pénible et chacun se sentit atteint dans sa dignité par l'intrus qui motivait une aussi sérieuse algarade. On se pencha sur la balustrade et l'on vit une pauvre vieille femme, bien misérablement vêtue, dont le regard humide implorait la pitié d'un grand diable de laquais, tandis qu'elle préservait d'une main tremblante les tristes fleurs à demi fanées qui garnissaient le fond d'une petite corbeille.
Plusieurs shocking furent murmurés, sans qu'on sût bien s'ils étaient adressés à l'audace de la pauvresse ou à la brutalité du valet; une dame s'écria : «C'est inouï! », exclamation qui demeura frappée du môme mystère quant à sa destination ; M. le secrétaire d'ambassade dit très haut à Michel : « Oh! ces gens!... » et nul ne sut non plus auquel des deux il en avait; M lle d'Almaviva jeta une pièce de vingt sous,
que la vieille ne vit pas tomber, et M. Saturnin, attiré par le bruit et honteux d'une pareille aventure, inouïe dans les fastes de son établissement, s'élança en personne pour expulser la marchande de fleurs et tancer son domestique.
Tout cela, très long à dire, s'était passé presque simultanément, et c'est à peine si Annette avait eu le temps, pour faire comme les autres, d'arriver à la balustrade. La pauvre vieille, affolée, éperdue, navrée de plus de voir s'évanouir l'espérance d'une petite recette, levait justement les yeux vers la terrasse au moment où se montra le doux visage de la jeune fille; et, le bon regard que le sien rencontra l'enhardissant, elle tendit d'un mouvement instinctif son panier du côté d'Annette.
En moins d'une seconde, celle-ci traversa la terrasse et descendit le perron, pour arriver sur l'avenue juste au moment où M. Saturnin, blême de colère, allait mettre la main sur l'épaule de la vieille, avec l'évidente intention de la repousser très loin. Mais sa main rencontra le bras que M Ue François avançait pour protéger la marchande; puis, médusé par le regard de profond dédain de la jeune fille et par le geste hautain avec lequel elle le congédiait, il ne sut que s'incliner très bas et s'esquiver.
Annette releva un peu sa robe, y jeta pêlemêle toutes les fleurs de la vieille, mit un louis à leur place dans la corbeille et dit très vite :
« Allez tranquillement, ma bonne femme, et revenez chaque matin, à neuf heures, m'en apporter autant. »
Puis elle se sauva, mais pas assez vite que la vieille n'eût pu se courber et poser ses lèvres sèches et ridées sur la main qui retenait les fleurs dans la robe.
« Dieu vous le rende, ma jolie dame! » ditelle.
Et, tandis qu'Annette, un peu encombrée par ses fleurs, gravissait les marches du perron, on aurait pu l'entendre murmurer :
« Il y a longtemps que Dieu me Ta rendu ; c'est moi qui suis en reste avec lui. »
MADAME LA PRINCESSE
La leçon de broderie en resta là pour cette fois; mais, néanmoins, M™ 6 de Colaho déclara que la princesse était admirable de grâce, d'énergie, de présence d'esprit, de générosité et que ce qui venait de se passer ne laissait aucun doute sur la nature du sang qui coulait dans ses veines. Un murmure flatteur accueillit cette déclaration, et le secrétaire d'ambassade, de plus en plus impénétrable, crut devoir se dérober, par une fuite savante et diplomatique, aux questions nouvelles qu'il sentait prêtes à l'assaillir.
Pendant ce temps, Annette gagnait le salon particulier de M me Saturnin, où cette remarquable personne écoutait de la bouche môme de son mari le récit d'une aussi prodigieuse aventure.
« Si nous demandions au maire quelques agents de police pour protéger les abords de l'hôtel? dit M me Saturnin; cela poserait terriblement les Douze-Monarques ! Les Princes et les Ambassadeurs en crèveraient de jalousie. »
Saturnin, qui est fort intelligent, comprit que sa femme désignait ainsi, pour les vouer au trépas, les propriétaires de deux établissements rivaux; mais il n'eut pas le temps de faire connaître son sentiment sur la question. Annette était là, le regardant avec encore un peu plus de mépris au fond des yeux, et lui disait :
« Vous aurez soin, monsieur, que tous les matins, à neuf heures, la vieille marchande de fleurs soit conduite à mon appartement.
— Mais, madame, — on conçoit qu'il n'y a pas moyen de donner du « mademoiselle » à une grande-duchesse, quel que soit son incognito, — mais, madame, s'écria M IUC Saturnin, M ,,e Palmyre pourra...
— Je n'ai pas l'habitude qu'on discute mes ordres dans les hôtels où je descends. Si cela ne vous convient pas, M. François et moi nous vous quitterons dans une heure.
— 11 sera fait selon votre désir, madame», riposta Saturnin, épouvanté à l'idée de perdre de pareils clients.
Puis, quand la jeune fille fut partie :
« Eh bien, ma femme, qu'en dis-tu ?
— Je dis, mon cher ami, que, quand on
parle aux gens sur ce ton, il est absurde de vouloir leur faire croire qu'on est mademoiselle François tout court. »
A huit jours delà, «la princesse Annette » et son frère annoncèrent leur départ, pour le lendemain, aux hôtes navrés des Douze- Monarques.
« Mesdames et vous, messieurs, dit la jeune fille avec cette grâce souveraine qui la caractérisait, mon frère et moi avons formé le petit complot de vous offrir quelques fleurs aujourd'hui. Une vieille marchande de bouquets, que vous connaissez, va les apporter et nous vous prions de les accepter.
— C'est tout à fait royal, dirent ensemble le comte de Colaho et sa femme.
— Oh! madame, fit impétueusement une des jeunes Anglaises, permettez-nous de les acheter, ces fleurs...
— Et de nous associer ainsi à une bonne œuvre que nous devinons, interrompit respectueusement le diplomate.
— Bien volontiers. Cette femme, sur qui Michel a pris de minutieux renseignements, est fort malheureuse et digne à tous égards de votre bienveillant intérêt. Toutce que vous voudrez bien faire pour elle nous fera grand plaisir.
— Il faut organiser une boutique de fleuriste, proposa un ancien préfet, arrivé de la veille.
— Non, une tombola, suggéra quelqu'un.
— Une vente aux enchères vaudrait mieux, fit M ,,e d'Almaviva.
— Bravo, bravo, s'écria-t-on de tous les coins du salon, sauf du côté des Colaho. Les enchères!... Y consentez-vous, madame?
— Qu'en penses-tu, Michel?
— Acceptons avec reconnaissance. Tout ce qui pourra être bon à Henriette Mathieu doit être bienvenu.
— Voulez-vous me prendre comme expert, madame? interrogea le bonnetier anglais.
— Je craindrais l'exagération des mises à prix, monsieur.
— Non; je serai modeste.
— Eh bien, soit. Mais il faut quelqu'un pour annoncer les enchères, un bon crieur...
ED. GRIMARD
— Oh! moi, Madame la princesse, moi! dit en s'élançant dans les jupes d'Annette un ravissant petit marchand de jambons de six ans. Moi !... Je sais très bien crier, même en français.
— C'est cela, Georgy! » approuva l'assistance avec un fou rire, tandis que M I,e François embrassait l'enfant, à qui ensuite on expliqua ce qu'il aurait à faire.
Quand la vieille marchande arriva, elle était accompagnée de deux hommes et d'un notaire. Les hommes portaient des paniers remplis des fleurs les plus rares, venues de chez Labrousse; le notaire avait sous le bras un portefeuille de maroquin.
« Monsieur, dit Michel en allant à lui, vous nous excuserez. Il se produit un heureux incident qui va retarder ce que nous voulions faire. Ayez la bonté de vous asseoir ici et nous passerons ensuite dans notre appartement pour terminer. »
Ces paroles mystérieuses, entendues par quelques personnes et répétées aux autres, éveillèrent la curiosité générale et celle-ci fut aiguisée quand le diplomate russe, très fier de sa perspicacité, murmura :
« J'en étais sûr. »
Les fleurs déballées, les enchères commencèrent.
Comme toujours, les premiers lots furent adjugés à des prix raisonnables. Georgy faisait merveille et il lançait à pleine voix, avec un petit accent anglais très drôle, des phrases comme celle-ci : »
« A vingt francs le... le... enfin ça qui est brun et jaune.
— Vingt-cinq francs, Georgy...
— A vingt-cinq francs, la orchidée. »
Ou bien :
« Oui, oui, madame la princesse, là-bas, le monsieur a dit quarante francs pour le...
le chose blanc! »
Et encore, s'adressant aux Colaho :
« Eh bien, pourquoi vous n'achetez rien, tous les deux? »
Les bottes de fleurs se succédaient les unes aux autres, passaient des mains d'Annette dans celles de l'expert, puis dans celles de l'acquéreur et Georgy criait comme un bienheureux, s'amusant follement, se trompant de chiffres, et faisant adjuger pour cent dollars à son père le paquet de roses qui avait atteint cent francs.
La fièvre des enchères montait; le bonnetier anglais, le fabricant de jambons et l'armateur se piquaient d'honneur; la dernière gerbe de fleurs fut chaudement disputée entre eux et adjugée à l'armateur pour un prix que les Colaho jugèrent scandaleux. Georgy n'était pas content et jeta à l'auteur de ses jours un « Oh! papa ! Indeed! » gros de reproches.
Quand tout fut fini, Michel, après avoir fait signe au notaire, se leva et se dirigea vers la porte, tandis qu'Annette disait :
« Merci à tous et de tout notre cœur. Ce soir, après le dîner, si vous le voulez bien, je vous raconterai une courte histoire. Pour le moment nous allons, mon frère et moi, terminer une petite affaire avec monsieur. Venez avec nous, ma mère Mathieu. >>
Db Gramvbllb.
(La fin prochainement.)
MONOGRAPHIES VÉGÉTALES
LA PLANTE BIENFAITRICE (Suite.)
Mais nous avons hâte d'arriver au plus célèbre de tous les conifères.
Le Cèdre (Cedrus) pourrait être appelé le « roi des montagnes ».
Les cèdres du Liban! Qui ne connaît cette
sorte de légende, suivant laquelle sept de ces arbres magnifiques, contemporains du roi Salomon, se voient encore, assure-t-on, sur la montagne dont ils ont conservé le nom?
Quoi qu'il en soit, dette légende pourrait être
MONOGRAPHIES VÉGÉTALES
vraie, car la longévité bien connue de ces puissants conifères permet de croire à une si prodigieuse antiquité.
Les vestiges de ces anciennes forôts de cèdres qui couronnaient le Liban, nous dit M. Pouchet, sont religieusement visités par les voyageurs qui parcourent la Syrie, mais ces forêts que Salomon faisait dévaster jadis par quatre-vingt-dix mille hommes, pour la construction de son temple, sont aujourd'hui à peu près anéanties. En 1787, un voyageur ne compta plus qu'une centaine de pieds, parmi lesquels sept se faisaient remarquer par leur taille colossale. En 1830, ces quelques débris existaient encore et seront, il faut l'espérer du moins, longtemps conservés par la vénération traditionnelle dont les entourent les populations arabes.
Toutefois, il ne faudrait pas croire que le Liban ait le monopole de tous les cèdres du monde. Les voyageurs parlent avec admiration des splendides forêts de l'Asie-Mineure et le Taurus, en Cilicie, se fait particulièrement remarquer par les agglomérations végétales de ses vallées et de ses gorges, dont la richesse défie toute description. Cèdres, chênes, pins, sapins, ifs, oliviers, myrthes et lauriers, tous s'y mêlent dans le plus opulent désordre; mais ce sont les cèdres surtout qui, au-dessus des massifs inférieurs, forment des groupes d'une incomparable beauté.
La physionomie du cèdre est tout à fait caractéristique. Empruntant au sapin ses branches horizontales, mais surtout au pin pignon sa vaste tête couronnée, il joint à l'austérité du sombre et immobile feuillage des conifères la prestance des plus beaux chênes. Il a des inflexions de branches d'une puissance magistrale, et il est tels de ces arbres qui, renversés en arrière comme un athlète dont les reins se cambrent, profilent sur le ciel les plus fières silhouettes. Jeunes, ils ont, dit M. Ch. Martins, une forme pyramidale; mais quand ils s'élèvent au-dessus de leurs voisins ou du rocher qui les protège, un coup de vent, un coup de foudre, un insecte qui ronge leur pousse terminale, les privent
très souvent de leur flèche, et l'arbre demeure découronné. Alors, les branches s'étalant horizontalement et formant des plans de verdure superposés les uns aux autres, dérobent le ciel aux voyageurs qui s'avancent dans l'obscurité de ces voûtes impénétrables. Du haut d'une montagne, le spectacle est encore plus grandiose. Ces surfaces horizontales ressemblent alors à des pelouses d'un vert sombre ou d'un glauque plus clair, sur lesquelles sont semés des cônes violacés, — abîmes de verdure où l'œil plonge et s'égare.
Le cèdre est un des plus grands arbres qui existent. Son tronc acquiert jusqu'à dix mètres de circonférence sur une hauteur de quarante, et cette prodigieuse tige, se fasciculant d'énormes branches secondaires, se couronne d'une tête colossale.
Le plus énorme cèdre que mentionne l'histoire est celui qui servit à la construction de la galère de Démétrius qui avait onze rangs de rames et cent trente pieds de longueur.
C'est également en bois de cèdre qu'étaient construits ces fameux vaisseaux liburniques sur lesquels Caligula longea les rivages de l'Italie, vaisseaux d'un luxe aussi insensé que leur maître, où l'or et les pierreries se combinaient aux peintures les plus riches et sur lesquels se trouvaient des portiques, des salles de bains et des appartements décorés d'arbres chargés de leurs fruits mûrs.
Le bois de cèdre, comme celui de presque tous les conifères a, de tous les temps, été regardé comme à peu près incorruptible; aussi est-ce pour cela que Salomon l'avait choisi pour l'édification de son temple fastueux, et que les Grecs et les Romains l'employaient pour en faire des statues à leurs dieux. L'un des plus beaux cèdres du Liban que l'on connaisse en Europe, est celui que l'on voit aujourd'hui au Jardin des Plantes de Paris, où il a été planté, en 1735, par Bernard de Jussieu, qui l'apporta d'Angleterre — dans son chapeau, ajoutent les historiens facétieux.
Ed. Grimard.
LE BOUILLANT ACHILLE
Petit-Pierre avait voulu , lui aussi, suivre les chasseurs, et il s'était caché derrière un buisson, d'où il guignait les reliefs du déjeuner.
On transporte le blessé chez ses parents. Le bouillant Achille, pleurant à chaudes larmes l'accompagne. Il regrette amèrement son étourderie. Si, par sa faute, Petit-Pierre allait mourir!... Les grandes personnes ont bien raison ! Jamais les enfants ne doivent toucher aux armes à feu!... Ah! si Petit-Pierre pouvait guérir, Achille serait corrigé à tout jamais de ses fanfaronnades!... Quelle triste terminaison de cette belle journée d'automne!...
LES CHERCHEURS D'OR DE L'AFRIQUE AUSTRALE
(La guerre au Transvaal)
Far JLHIDKLlb IvJLURIE
L'opération.
Enfin le grand jour est arrivé. Le docteur Kœrig va procéder à l'opération de la cataracte sur les yeux de M me Massey.
Avec quel tremblement Colette et Lina, plus encore que la malade elle-même, attendent ce moment redoutable! Pour M me Massey, elle est pleine de courage : il lui semble que l'heure n'arrivera jamais assez vite pour lui rendre la lumière bénie, les visages chéris dont depuis de si longs jours elle est privée... Sa Colette, cette fille bien-aimée, dont la radieuse beauté fut dès l'enfance la joie et l'orgueil des siens! La voir encore, pouvoir l'admirer à son aise, jouir de la grâce de ses attitudes et du charme exquis de son sourire ! . . . quelle joie esthétique peut être comparée à celle d'une mère qui contemple la beauté de son enfant, regarde éclore pour elle le sourire sur ses lèvres charmantes?... Et Tottie !... voir Tottie!... se rendre compte par elle-même de ses progrès en grâce et en force dont chacun lui parle, mais qu'elle n'a pas eu la liberté de constater!... Voir friser ses jolis cheveux sur son front d'ange ; voir levés sur les siens ces yeux bleus si purs, si limpides, si questionneurs... M rae Massey avait soif de ces joies intimes, et, de toutes les privations que lui imposait sa cécité, la plus cruelle avait été de ne plus voir Colette et Tottie.
Aussi elle avait attendu en comptant les jours et les minutes que l'heure de se mettre entre les mains de l'opérateur fût arrivée; trop lente à son gré était la marche du mal; elle aurait voulu pouvoir en hâter la maturité, que la taie se fermât sans retard sur ses pupilles, afin qu'on pût l'arracher plus tôt, la délivrer sans plus tarder du voile qui les assombrissait...
Et le docteur Kœrig, l'êminent oculiste que, sur les Conseils de l'ami Lhomond, on avait appelé auprès de la patiente, avait enfin déclaré le moment venu, il allait enlever la cataracte.
Excellent homme!... si simple, si sincère, savant sans morgue, sans prétention aucune, apportant à l'exercice de son ministère une modestie touchante! Ce n'est pas, dirait-on, ceux qu'il a sauvés d'un sort pire que la mort qui lui doivent de la gratitude, mais bien lui qui en ressent envers les malades qui se sont laissé guérir... « Une si belle nature!... Un si beau terrain d'opération!... » s'écrie-t-il. Et il s'ingénie de mille façons délicates et affectueuses à leur prouver qu'il est leur obligé... Bien rares sont de tels caractères, et, quand on les rencontre, on prend meilleure opinion de la nature humaine. Tous ceux qui ont reçu les soins du docteur Kœrig lui ont voué une reconnaissance et une affection sans bornes. Si la profession médicale contient malheureusement trop de charlatans, de véritables industriels, exploitant sans pitié à leur profit la souffrance humaine, on y rencontre des âmes d'élite, des cœurs d'or, et, parmi ceux-là, le bon docteur Kœrig occupe le premier rang.
L'excellent homme, de longue date ami du docteur Lhomond, s'était vite pris d'affection pour toute la famille . Une admiration enthousiaste pour M me Massey et Colette. Une amitié vraie pour M. Massey et les jeunes gens, sans excepter Lina. Mais une passion véritable pour M 11 * Tottie... passion réciproque, car, du plus loin qu'elle apercevait la longue silhouette voûtée, dégingandée de son grand ami, la petite courait à toutes jambes se jeter dans ses bras... puis, il faut l'avouer, se mettait en
devoir de fouiller ses poches pour y chercher des friandises qu'elle ne manquait jamais d'y trouver, — M l,e Hardouin étant une jeune personne très pratique et, sous des dehors frivoles, pleine d'infiniment de bon sens...
Dès le matin, la famille anxieuse attend, ne pouvant se livrer à aucune de ses occupations habituelles. M. Massey erre comme une àme en peine du jardin à la maison, du salon à la chambre de sa femme, répétant cent fois la même question, s'étonnant du retard du docteur, exprimant la crainte qu'il ne lui soit arrivé un accident... Avec une patience inaltérable, M rae Massey lui répond, tâche de calmer la nervosité qui l'agite, si belle et si touchante dans sa pâleur, sous sa couronne de cheveux de neige, que Colette et Lina ne peuvent retenir leurs larmes en la regardant. Gérard s'est posté à côté de sa mère chérie, et, lui tenant les mains, les serrant avec une force dont il n'est pas conscient, il s'essaye bravement à plaisanter, à rire comme d'habitude; mais M n,e Massey n'est pas dupe, entend le tremblement de sa voix, lit mieux qu'avec ses yeux l'émotion peinte sur son visage... Henri est assis près de la porte dans la chambre de sa mère, le front contracté, l'œil fixé sur sa montre; il ne peut ni dire un mot, ni faire un mouvement; ahl si c'était lui qui dût subir l'opération, sentir les cruels instruments d'acier s'approcher du globe de ses yeux î... ces yeux, cet organe si sensible, que l'effleurement d'une aile de papillon froisserait, et qu'il faut se résoudre à voir entamer par le féroce bistouri... Le Guen s'est chargé de Tottie; jugeant avec raison que le va-et-vient de la petite ne pourrait que gêner, dans l'attente cruelle qui étreint tous les cœurs, il la prend dans ses bras et l'emporte au jardin — si large pour Paris, si minuscule comparé à l'immensité du weldt — où le bon Goliath rêve, l'œil mi-clos, visité chaque jour par tous ses amis, et repassant sans doute dans son large cerveau d'éléphant les événements variés de sa longue carrière... Il reçoit ses visiteurs en frétillant gaiement de la queue, et Tottie, assise et maintenue par l'excellent Le Guen sur une des formidables défenses, gazouille comme
un petit oiseau et conte à son formidable ami mille histoires qu'il entend à merveille, à en juger par l'expression de son œil sagace et luisant...
Mais le timbre de la porte d'entrée a retenti d'un coup sec. Martine se précipite, sa bonne face ronde toute pâle d'émotion, et introduit le docteur Kœrig, qui arrive avec une exactitude militaire, portant à la main le terrible écrin de maroquin noir...
Le médecin paraît transformé ; il n'a plus son allure hésitante, gauche et timide de chaque jour : sa taille s'est redressée, sa voix est brève et tranchante; une expression de commandement se lit dans son regard tandis qu'il donne brièvement ses instructions, fait disposer les rideaux, les sièges, les tables selon ses besoins dans la vaste pièce.
Tous ces arrangements pris, il se tourne vers Colette et Lina, appuyées, plus blanches que des cierges, au dossier du fauteuil où s'est assise M me Massey.
« Et maintenant, mes chères enfants, prononce-t-il d'un ton qui n'admet pas de réplique, vous allez, s'il vous plaît, passer dans la chambre voisine...
— Oh! docteur!... Cher docteur! ne pouvons-nous rester auprès de maman?...
— Non , mes enfants. Absolument impossible.
— Mais elle préférera...
— M mo Massey a donné trop de preuves d'un grand courage pour que je ne lui en demande pas une nouvelle. Elle voudra bien se confier à moi et à mon excellent confrère Lhomond à l'exclusion de toute autre personne...
— Comment, cher docteur!... s'écria M. Massey. Mais moi, du moins...
— Vous comme les autres; comme vos filles, comme vos fils, comme Martine elle-même qui est trop de la famille pour que je puisse la garder, dit le médecin avec un bon sourire à l'adresse de la brave servante, qui lève les bras en l'air. Songez que j'ai besoin de tous mes moyens — de tous, entendez-vous bien, et que les membres de la famille, quels que soient d'ailleurs leur courage et leur sangfroid, sont susceptibles de s'affoler au moment
critique... Pendant une opération que je faisais, un jour, le mari de l'opérée ne s'avisat — 1 1 pas de tomber en syncope sur son lit, au plus beau moment?... Allons, n'insistons pas, ajoute-t-il avec un regard significatif vers M me Massey, dont les doigts entrelacés se tordent légèrement sur ses genoux. Confieznous votre chère malade et que tout s'accomplisse dans les meilleures conditions, n'est-ce pas?
— Oh I si nous lui faisions mal en effet, pai notre présence, s'écrie Colette. Viens, Linaî venez, cher père. Venez tous... Courage, maman chérie!... dans quelques instants vous allez nous revoir tous... »
Elle couvre de baisers le front et les mains de M me Massey, qui sourit bravement, et elle entraîne tous les autres. Ils sortent, et, assis ou agenouillés dans la pièce voisine, ils attendent, le cœur palpitant, serré d'angoisse, le résultat de ces minutes si brèves et qui leur paraissent si longues.
Dans la chambre close et paisible, l'opérateur a placé la malade sur un grand fauteuil, exposée au puissant rayon d'une lampe à réflecteur garni d'une lentille; il interroge longuement les beaux yeux sans regard. A portée de sa main s'allongent les petits outils terribles, d'acier luisant, de lame effilée, dont la vue seule glace le sang dans les veines quand on pense à leur destination présente.
Le médecin se lave les mains dans une forte solution d'eau et de sublimé : il y plonge ses outils; puis, aidé du docteur Lhomond, il fait pleuvoir sur les deux yeux une couche de bienfaisante cocaïne : le globe de l'œil est complètement insensibilisé. Saisissant un instrument, l'opérateur attaque...
La voix de M me Massey s'élève, calme et légèrement surprise :
« Eh bien, docteur, dit-elle, vous ne commencez donc pas?... »
Les deux médecins échangent un sourire, et rapide comme l'éclair, légère comme un souille, la main secourable continue son œuvre...
Colette et Lina, dans la chambre voisine, demeurent enlacées, le cœur tour à tour glacé
d'épouvante et réchauffé d'espoir... Comme c'est long... il y a des heures, n'est-ce pas, que cette porte s'est refermée sur elles?... Que se passe-t-il?... Quel silence!... Quand donc le docteur Kœrig reparaîtra-t-il pour leur annoncer que tout est bien fini?... Oh! pouvoir être là, tenir les mains de la pauvre martyre, lui faire partager l'émotion, sentir la tendresse qu'on éprouve!... subir les mêmes alternatives d'angoisse et d'espérance, rece voir enfin le premier regard de ses yeux!...
Et tout d'un coup un cri retentit, vient les prendre aux entrailles, derrière la porte où elles sont tombées agenouillées, les mains jointes...
« Docteur!... docteur!... je vous vois ... »
D'un élan, les pauvres enfants ont franchi le seuil. Elles sont venues se jeter aux genoux de M me Massey, couvrent de baisers et de larmes ses mains, sa robe, et la pauvre mère rayonnante, transfigurée, voit ses enfants, et ses fils, son mari accourus autour d'elle...
Mais ces effusions pourraient être dangereuses : d'autorité, le chirurgien renvoie tout le monde, recouvre d'un bandeau les yeux meurtris, règle à voix basse avec le docteur Lhomond tous les détails du traitement, la somme de lumière bien atténuée, bien voilée, qu'on permettra par degrés jusqu'au raffermissement complet des organes, fuis, après avoir une dernière fois serré les mains de sa patiente, l'avoir félicitée de son courage, il sort pour recevoir les remerciements entrecoupés de toute la famille.
Avec quelle vénération on écoute ses paroles, avec quelle enthousiaste affection on prend ses mains secourables! Comme tous sont suspendus à ses lèvres, tandis qu'il prononce que M rae Massey pourra enfiler l'aiguille la plus fine ou lire le texte le plus minuscule...
« Et ce sera fini?... bien fini?... plus d'inquiétudes à avoir?... Ce cauchemar vraiment évanoui?... ne se lasse de questionner Colette.
— 11 n'y a plus aucune raison de craindre un retour offensif du mal, répond le chirurgien. La cataracte peut être considérée comme un simple accident ; et, une fois enlevée, il n'existe aucune probabilité qu'elle reparaisse. M mo Mas-
sey, nous avons tout lieu de l'espérer, a complètement recouvré la vue et la conservera intacte jusqu'au terme naturel de son existence... »
Quelques jours s'écoulent, pleins encore d'inquiétude et d'angoisse pour ceux qui entourent la chère malade. Mais chaque heure écoulée raffermit l'espoirdansleurs cœurs; bientôt la certitude de la guérison y pénètre et ils connaisse n cette douce joie de voir renaître à la vie un être b i e n - a i m é .
Comment dire le bonheur de la pauvre mère lorsqu'on écarte un instant le ban deau et qu'elle aperçoit aujourd'hui le doux visage de sa Colette, celui de Lina,
e regard rieur de Gérard, la belle figure de Henri ou de M. Massey... demain le front pur de Tottie, sa petite frimousse revêtue d'un sérieux inaccoutumé tandis qu'elle lève ses grands yeux bleus sur « bonne maman »...
Tout lui est une joie : la bonne figure de Martine, le rude visage tanné de LcGuen,un coin de ciel bleu, une étoile entrevue au crépuscule, une rose penchant vers elle sa tète délicate et embaumée. La convalescence est toujours une douce période ; mais, quand on est entouré
d'êtres chers et qu'on a échappé à l'infirmité la plus cruelle qui puisse frapper les humains, elle est doublement précieuse.
Gérard, Colette, Lina sont les plus infatigables à distraire et amuser l'opérée. Les
heures doivent lui paraître si longues î On connaît les talents de Gérard dans cet ordre, et, comme sous la tente des blessés du Transvaal, on entend résonner les rires, les fusées de gaieté juvénile, rien qu'en approchant de la chambre de M ,ue Massey.
« Riez, mes enfants, riez !
dit le bon docteur Kœrig.
c'est la meilleure médecine à donner à votre mère. »
Et M ,ne Massey, tournant vers ses enfants ses beauxyeuxencoreaffaîblis : « Si vous saviez ce qu'ils sont pour moi, docteur!... Oui, j'en viens à penser que c'est la peine d'avoir souffert cette cruelle épreuve, pour avoir appris à les connaître et les apprécier!...
— Ah maman!... ne dites pas cela!... et puissions-nous ne plus jamais avoir l'occasion de vous prouver ainsi notre amour!...» s'écrie Colette en frissonnant.
{La suite prochainement.) And ai Lauiie
Le Directeur-Gérant : J. Hbtzbl.
il n'y but a sb faire aucunb illusion. (Page 355.) XIV — 2* Série. DrolU de traduction et de «production réserrôs. 168 — 23
Magasin illustré d'Education et de Récréation
par JULES VERNE
ILLUSTRATIONS DE GEORGE ROUX
Dénouement.
En quelle partie de la mer arctique le Saint- Enoch avait-il été entraîné depuis le moment où il s'était détaché de recueil, c'est-à-dire depuis vingt-quatre heures environ?...
A la levée du brouillard, M. Bourcart avait observé que son navire se dirigeait vers le nord-nord-ouest. S'il ne s'était point écarté de cette direction à la sortie du détroit de Behring, ses compagnons et lui pourraient peut-être rallier la terre ferme en se portant vers le littoral de la Sibérie ou les îles avoisinantes. Le rapatriement s'effectuerait alors moins péniblement qu'à travers les interminables espaces de l'Alaska américaine.
La nuit était arrivée, — une nuit obscure et glaciale, avec un froid de dix degrés centigrades au-dessous de zéro.
La collision avait été assez violente pour que les bas mâts du navire se fussent rompus en même temps que se défonçait sa coque.
Ce fut miracle si personne ne fut grièvement blessé — quelques contusions seule-
ment. Les hommes, projetés contre les bastingages, purent prendre pied sur le champ de glace, où M. Bourcart et les officiers les rejoignirent aussitôt.
Il n'y avait plus qu'à attendre le jour. Toutefois, au lieu de rester en plein air pendant de longues heures, mieux valait remonter à bord. Aussi le capitaine en donna-t-il l'ordre. S'il n'était possible de faire du feu ni dans le carré ni dans le poste presque entièrement démolis, du moins l'équipage y trouverait abri contre les rafales de neige qui se déchaînaient avec fureur.
Dès l'aube, M. Bourcart aviserait aux mesures qu'il conviendrait d'adopter.
Le Saint-Enoch s'était redressé en heurtant la base de la banquise. Mais quelles avaries irréparables !... Coque ouverte en plusieurs endroits au-dessous de la ligne de flottaison, pont défoncé ou disjoint, cloison^ disloquées. Cependant, les officiers purent s'installer à l'intérieur de la dunette tant
bien que mal, les matelots dans la cale et dans le poste.
Tel avait été le dénouement de cette situation, en ce qui concernait du moins le phénomène provoqué par un irrésistible mouvement du seuil océanique entre le cinquantième et le soixante-dixième parallèles.
Maintenant, qu'allaient devenir les naufragés du Saint-Enoch et du Repton ?
M. Bourcart et le second avaient pu retrouver leurs cartes au milieu des débris du carré. Éclairés par la lueur d'un fanal, ils cherchaient à établir la position du Saint-Enoch :
« C'est depuis le soir du 22 jusqu'au soir du 23 octobre, dit M. Bourcart, que cette lame l'a emporté vers le nord-ouest de la mer polaire...
— Et avec une vitesse qu'on ne doit pas estimer à moins de quarante lieues à l'heure !... répondit M. Heurtaux.
— Aussi, déclara le capitaine, je ne serais pas surpris que nous eussions atteint les parages de la terre de Wrangel. »
Si M. Bourcart ne faisait point erreur, si la banquise s'appuyait sur cette terre voisine de la côte sibérienne, il n'y aurait qu'à traverser le détroit de Long pour gagner le pays des Tchouktchis, dont la pointe la plus avancée sur l'océan Glacial est le cap Nord. Mais peutêtre était-il regrettable que le Saint-Enoch n'eût pas été rejeté plus à l'ouest, sur l'archipel de la Nouvelle-Sibérie. A l'embouchure de la Lena, le rapatriement aurait pu s'accomplir dans des conditions meilleures, et les bourgades ne manquent pas en cette région des Yacoutes que traverse le cercle polaire.
A tout prendre, la situation n'était pas désespérée. Les naufragés n'étaient pas sans avoir des chances de salut. 11 est vrai, que de fatigues, que de privations, que de misères!... Cheminer pendant des centaines de milles sur ces ice-fields, sans abri, exposés à toutes les rigueurs de ce climat dans la saison hivernale!... Et encore fallait-il que le détroit de Long fût solidifié par le froid dans toute sa largeur pour permettre d'atteindre la côte sibérienne!
« Le plus grand malheur, fit observer M. Heurtaux, est que les avaries du Saint-
Enoch ne soient pas réparables !... Il eût été possible de creuser un canal à travers le champ de glaces, et notre navire aurait pu reprendre la mer...
— Et, ajouta M. Bourcart, nous n'avons pas même une seule embarcation !...En construire avec les débris du Saint-Enoch, un nombre suffisant pour contenir une cinquantaine d'hommes, y parviendrons-nous, les vivres ne nous manqueraient-ils pas avant qu'elles eussent été achevées ?... »
Le jour reparut, et c'est à peine si le soleil montra son disque blafard, sans chaleur, presque sans lumière, au-dessus de l'horizon.
L'ice-field se développait à perte de vue vers l'ouest et vers l'est. Au sud s'ouvrait ce détroit de Long, encombré de glaçons, dont l'hiver allait faire une surface ininterrompue jusqu'au littoral asiatique. 11 est vrai, tant que ces parages ne seraient pas pris sur toute leur étendue, M. Bourcart et ses compagnons ne pourraient les franchir pour gagner le continent.
Tous quittèrent le bord et le capitaine fit procéder à la visite du Saint-Enoch.
Il n'y eut à se faire aucune illusion. Coque écrasée contre la banquise, varangues fracassées, membrures rompues, bordages largués, quille détachée au talon, gouvernail démonté, étambot faussé, autant d'avaries impossibles à réparer, ainsi que le déclarèrent, après examen, le charpentier Férut et le forgeron Thomas.
Il n'y aurait donc à choisir qu'entre deux partis :
Ou se mettre en route le jour même, en se chargeant de tout ce qui restait de vivres, et remonter à l'ouest, vers cette partie de la mer peut-être prise par les glaces jusqu'au littoral sous l'influence du courant polaire.
Ou établir un campement au pied de la banquise et l'occuper en attendant que le passage du détroit de Long devînt praticable à des piétons.
Le pour et le contre se rencontraient dans ces deux projets. En tout cas, il ne pouvait être question d'hiverner à cette place jusqu'au retour de la saison chaude. En admet-
JULES VERNE
tant que Ton parvînt à creuser une retraite dans le soubassement de la banquise, ainsi que l'ont fait quelques baleiniers, comment vivre pendant sept à huit mois encore?... Ne point oublier qu'il s'agissait de nourrir cinquante-six hommes, dont l'alimentation n'était assurée que pour une quinzaine de jours, — trois semaines au plus, môme en se réduisant au strict nécessaire. Compter sur la chasse ou la pêche eut été trop incertain. Puis, comment organiser le chauffage, si ce n'est en brûlant les débris du navire?... Et après, que deviendraient les naufragés?...
Quant à l'arrivée d'un bâtiment en vue de la banquise, les deux tiers de l'année s'écouleraient avant que ces parages redevinssent navigables!...
Le capitaine Bourcart prit donc la résolution de partir dès que serait achevée la construction de traîneaux, auxquels, à défaut de chiens, s'attelleraient les hommes.
Il convient de dire que ce projet, adopté par l'équipage du Saint-Enoch, le fut également et sans discussion par le personnel du Repton.
Peut-être, cependant, les Anglais eussentils préféré se mettre séparément en route.
Mais, faute de vivres, ils ne l'auraient pu, et le capitaine Bourcart n'eût jamais consenti à leur en fournir dans ces conditions.
Et, d'ailleurs, les naufragés étaient-ils exactement fixés sur la position de l'icefield?... Avaient-ils la certitude de se trouver dans le voisinage de la terre de Wrangel?...
Aussi, lorsque le docteur Filhiol posa cette question au capitaine :
« Je ne puis vous répondre d'une façon positive... déclara M. Bourcart. Avec mes instruments, .j'aurais su relever notre position, s'ils n'eussent été brisés... Je pense pourtant que cet ice-field doit être à proximité de la terre de Wrangel, à moins qu'il ne subisse l'action d'un courant qui porterait à l'ouest ou à l'est du détroit de Behring. »
L'hypothèse était plausible. Or, sans points de repère, comment reconnaître si le champ de glace était immobilisé ou s'il dérivait avec la banquise...
En effet, deux forts courants traversent ces parages. L'un vient du nord-ouest en contournant le cap Orient de la presqu'île des Tchouktschis, l'autre vient du nord pour se réunir au premier qui remonte le long de la côte alaskienne jusqu'à la pointe de Barrow.
Quoi qu'il en soit, le départ était décidé.
Aussi, sur l'ordre du capitaine, maître Cabidoulin, le charpentier et le forgeron se mirentils à la besogne. Il s'agissait de construire trois traîneaux avec les planches et les espars retirés du Saint-Enoch, dont la coque continuerait à servir d'abri. Quant au combustible, dont il faudrait emporter le plus possible, les mâts et les vergues le fourniraient en abondance.
Ce travail devait durer trois jours, à la condition de ne pas perdre son temps. Les Anglais offrirent leurs services, et M. Bourcart comptait surtout y recourir pendant le cheminement. Ce ne serait pas trop de tous les bras pour enlever ces lourds traîneaux au cours d'un si long voyage.
Plusieurs fois, les deux capitaines, les lieutenants et le docteur Filhiol montèrent à la crête de la banquise, dont les pentes étaient assez praticables. De cette hauteur de trois cents pieds, le rayon de la visibilité mesurait environ cinquante kilomètres. Aucune terre n'apparut dans le champ des longues-vues.
En direction du sud, c'était toujours la mer charriant des glaces et non l'ice-field ininterrompu!... Il était à supposer que quelques semaines s'écouleraient encore avant que le détroit de Long fût pris sur toute son étendue... si c'était bien le détroit de Long qui s'ouvrait de ce côté...
Durant ces trois jours, le campement ne fut point troublé par la visite des ours blancs. Deux ou trois de ces animaux, qui ne laissent pas d'être redoutables, après s'être montrés entre les glaçons, se retirèrent dès qu'on voulut les poursuivre.
Enfin, à la date du 26 octobre, dans la soirée, la construction des traîneaux fut achevée. On les chargea des caisses de conserves, viandes, légumes et biscuits, d'une forte provision de bois, d'un paquet de voiles
destinées à rétablissement de tentes, lorsque les tempêtes de neige rendraient le cheminement impossible.
Le lendemain, après une dernière nuit passée dans le poste et le carré, après un dernier repas à bord, M. Bourcart et ses compagnons, le capitaine King et les siens, se mirent en marche.
Ce départ ne se fit pas sans une vive émotion, sans un profond serrement de cœur!...
Cette épave, qui avait été le Saint-Enoch, les yeux ne la quittèrent qu'au moment où elle disparut derrière les hauteurs de la banquise!...
Et comme maître OUive, toujours plein de confiance, disait au tonnelier :
« Eh bien... vieux... on s'en tirera tout de même!... On reverra la jetée du Havre...
— Nous... qui sait?... mais pas le Saint- Enoch! » se contenta de répondre Jean-Marie Cabidoulin.
Il n'y a pas lieu de rapporter par le détail les incidents de ce voyage à la surface de l'ice-field. Le plus grand danger était que les vivres et le combustible vinssent à faire défaut si le cheminement venait à se prolonger.
La petite caravane marchait en ordre régulier. Les deux lieutenants tenaient la tête. Ils s'éloignaient parfois d'un ou deux milles afin de reconnaître la route, lorsque les blocs la barraient. Il fallait alors contourner de hauts ice-bergs, ce qui accroissait d'autant les étapes.
Quant à la température, elle oscillait entre vingt et trente degrés au-dessous de zéro, — moyenne ordinaire à cette latitude au début de la période hivernale.
Et les jours se succédaient, et au sud de l'ice-field se développait invariablement la mer, couverte de glaces flottantes. M. Bourcart observait, d'ailleurs, qu'un courant assez rapide entraînait ces glaces dans la direction de l'ouest, c'est-à-dire vers le détroit de Long, dont les traîneaux avaient déjà dû dépasser l'entrée occidentale. Au sud se développait probablement ce large bras de mer que bornent les îles Liakhov et l'archipel de la Nouvelle-Sibérie.
Au sujet des éventualités à prévoir, lorsqu'il en causait avec ses officiers, le capitaine Bourcart exprimait la crainte d'être obligé de remonter jusqu'à ces îles, que plusieurs centaines de milles séparent du continent asiatique. Or, c'est à peine si la caravane pouvait en faire une douzaine par vingt-quatre heures, dont douze étaient réservées au repos de la nuit. Et, même, comme les jours d'octobre sont de courte durée sous cette haute latitude, comme le soleil ne décrit au-dessus de l'horizon qu'une courbe de plus en plus rétrécie, c'était au milieu d'une demi-obscurité que le cheminement s'effectuait au prix de fatigues excessives.
Cependant ces hommes courageux ne se plaignaient pas. Il n'y avait rien à reprocher aux Anglais qui prenaient leur part du traînage. Lorsque M. Bourcart donnait le signal de halte, on formait des tentes au moyen de voiles disposées sur des espars, on distribuait la nourriture, on allumait le fourneau, on préparait quelque boisson chaude, grog ou café, et tous s'endormaient jusqu'au départ.
Mais quelles souffrances, lorsque les rafales se déchaînaient avec une violence inouïe, lorsque le chasse-neige balayait le champ de glace, lorsque la marche s'opérait à contrevent au milieu d'une épaisse et aveuglante poussière blanche ! On ne se voyait pas à quelques mètres. L^ direction ne pouvait être relevée qu'à la boussole, et son aiguille, affolée, ne donnait plus d'indications suffisantes. M. Bourcart — et il ne l'avouait qu'à M. Heurtaux — se sentait égaré à travers ces immenses solitudes... Il en était réduit à longer la lisière de rice-field que battaient les lames du large, au lieu de piquer droit au sud. Or la mer s'étendait toujours de ce côté... Faudrait-il donc s'embarquer sur ces glaçons en dérive... s'en remettre au hasard pour atteindre la côte sibérienne?... Non, à mesure que la température s'abaisserait, ces glaçons, pressés les uns contre les autres, finiraient par ne former qu'un champ solide, de la surface du bassin polaire. Mais si des semaines s'écoulaient avant que la mer ne se fût solidifiée, les vivres, malgré toute l'économie qu'on appor-
JULES VERNE
tait, le bois, dont la consommation se réduisait à la cuisson des aliments, ne manqueraient-ils pas?...
Déjà plusieurs des novices étaient à bout de forces, et le docteur Filhiol les soignait de son mieux. Ah! que de fatigues eussent été évitées si les traîneaux avaient eu un de ces attelages de chiens habitués aux plaines libériennes ou kamtchadales ! Doués d'un merveilleux instinct, ces animaux savent s'orienter au milieu des tourbillons de neige, alors que leurs maîtres sont réduits à l'impuissance...
On alla ainsi jusqu'au 19 novembre.
Vingt-quatre jours s'étaient écoulés depuis le départ. Il n'avait pas été possible de descendre vers le sud-ouest, là où M. Bourcart espéraft * rencontrer les points avancés du continent aux approches des îles Liakhov.
Les vivres étaient presque épuisés et, avant quarante-huit heures, les naufragés n'auraient plus qu'à s'arrêter à leur dernier campement, à y attendre la plus horrible des morts!...
« Navire... navire!... »
Enfin ce cri, dans la matinée du 20 novembre, fut poussé par Romain Allotte, et à tous les regards apparut le bâtiment que le lieutenant venait de signaler.
C'était un trois-màts-barque, un baleinier qui, toutes voiles dehors, par fraîche brise du nord-ouest, se dirigeait vers le détroit de Behring.
M. Bourcart et ses compagnons, abandonnant les traîneaux, retrouvèrent assez de forces pour courir vers la lisière de Tice-field.
Là des signaux furent faits, des coups de fusil tirés...
Ils avaient été aperçus et entendus... Le bâtiment mit aussitôt en panne, et deux embarcations s'en détachèrent...
Une demi-heure après les naufragés étaient à bord... sauvés par cette intervention, on peut dire providentielle.
Ce navire, le World de Belfast, capitaine Morris, après avoir terminé tardivement sa campagne de pèche, se rendait en Nouvelle- Zélande.
Inutile de dire que l'accueil réservé à
l'équipage du Saint-Enoch comme à celui du Repton fut des plus généreux. Et, lorsque les deux capitaines racontèrent dans quelles extraordinaires circonstances s'étaient perdus leurs navires, il fallut pourtant bien les croire !
A un mois de là, le World débarquait à Dunedin les survivants de ce sinistre maritime.
Et, alors, le capitaine King de dire au capitaine Bourcart en prenant congé :
« Vous nous avez recueillis à bord du Saint-Enoch, et je vous ai remercié...
— Comme nous remercions votre compatriote, le capitaine Morris, de nous avoir recueillis à bord du World... répondit M. Bourcart.
— Aussi sommes-nous quittes... déclara l'Anglais.
— Comme il vous plaira...
— Bonsoir...
— Bonsoir! »
Et ce fut tout.
Quant au kraken, kalmar, céphalopode, serpent de mer, selon qu'on voudra l'appeler, le World, en dépit des pronostics dont maître Cabidoulin continuait à ne point se montrer avare, fut assez heureux pour ne point le rencontrer pendant sa traversée de la mer polaire à la Nouvelle-Zélande. D'autre part, ni M. Bourcart ni ses compagnons ne l'aperçurent pendant leur traversée de la Nouvelle- Zélande en Europe. Les lieutenants Coquebert et Allotte se rendaient enfin compte que c'était une lame énorme, douée d'une incomparable vitesse, qui avait emporté le Saint- Enoch jusqu'à la banquise.
Quant à Jean-Marie Cabidoulin, avec la majorité de l'équipage, il tenait toujours pour son prodigieux monstre marin...
En tout cas, il n'y a pas certitude que les océans renferment de tels animaux. Aussi, en attendant que les ichthyologistes aient constaté leur existence et décidé en quelle famille, quel genre, quelle espèce, il conviendra de les classer, mieux vaut reléguer ce qu'on en rapporte au rang des légendes.
Le capitaine Bourcart et ses compagnons
MADAME LA PRINCESSE
rentrèrent donc au Havre. Cette fois, ce ne fut pas à bord de leur navire!
Cependant, grâce à la vente de la première cargaison à Victoria de Vancouver, la campagne donna des bénéfices, et, quant au Saint-Enoch, la perte en fut couverte par les assureurs. Mais les larmes venaient aux yeux du capitaine lorsqu'il songeait à son pauvre bâtiment abandonné au pied de la banquise arctique !
En ce qui concerne maître Ollive et maître Cabidoulin, ils s'offrirent réciproquement les bouteilles de tafia et de rhum pariées, gagnées, perdues, au cours du voyage. Et, lorsque le premier dit au second :
« Eh bien... vieux... est-ce que tu y crois toujours?..
— Si j'y crois... après ce qui nous est arrivé!...
— Ainsi, tu affirmes avoir vu la bête?...
— Comme je te vois.
— Entends-tu par là que j'en sois une?...
— Oui... puisque tu ne veux pas y croire!...
— Merci ! »
On le voit, le tonnelier n'a point changé d'opinion. Il persiste à admettre l'existence du monstre, et, dans ses sempiternelles histoires, revient sans cesse le récit des aventures du Saint-Enoch!...
Mais, qu'on en soit sûr, cette campagne aura été la dernière de Jean-Marie Cabidoulin.
JULBS VSRNB.
FIN
MADAME LA PRINCESSE («
Mais cela ne faisait pas le compte des pensionnaires des Douze-Monarques ! Si la vanité et la curiosité avaient été éveillées chez eux à un degré difficile à dire, leurs bons sentiments n'étaient pas demeurés endormis, il est juste de le reconnaître. Un intérêt véritable pour la vieille marchande s'alliait donc à un vif désir de savoir le mot de l'énigme, dans cette exclamation proférée par dix voix :
« Ah ! madame la princesse, pourquoi ne pas tout terminer ici? la fête serait complète...
— C'est que...
— C'est une bonne œuvre, nous le comprenons; puisque vous avez daigné nous permettre d'y participer, faites-nous la joie d'en connaître la fin.
— Eh bien! soit, dit Michel avec autorité.
Veuillez vous mettre à cette table, monsieur le notaire, et compléter l'acte que vous avez dressé, en y ajoutant ce qu'il faudra au sujet de l'argent que voilà dans ce bol de Chine qui m'a servi de caisse.
— Et vous nous direz ensuite, fit Annette, ce que nous vous devons pour vos honoraires.
— Rien, madame. Ce sera ma part dans votre œuvre », répondit très gracieusement le tabellion, ce qui lui valut un bon sourire de
la jeune fille et une chaude poignée de main
de Michel.
Quelques minutes après, il lisait :
« Par devant M e Ducode et son collègue,
notaires, à V***, la dame Henriette Mathieu...
maisonnette avec jardin sur la route de V***
à C***... ensemble le mobilier... se montant
— Passez, monsieur, dit Annette.
— ... payés des deniers de...
— Passez, passez, monsieur », fit Michel.
C'est pour le coup qu'on fut sûr que c'étaient
des princes.
«... Reconnaissent lesdits notaires avoir reçu, en bonnes espèces et billets ayant cours, pour être convertie en rentes sur l'État, la somme de... Combien?
— Impossible de le savoir. A chaque instant une nouvelle pièce tombe dans la caisse.
Laissez le chiffre en blanc. »
En effet, Georgy ayant vu une dame jeter furtivement un louis dans le bol de Chine, allait de l'un à l'autre, quêtant des pièces qu'il allait ensuite, grimpé sur un tabouret, ajouter aux autres. Le jeu lui semblait amusant et il le renouvelait incessamment; son manège était si joli que personne ne refusait
DE GRANVELLE
à sa main tendue, et le couple Colaho lui-même se laissa aller jusqu'à donner deux francs, en deux pièces de vingt sous.
L'acte était prêt. Henriette Mathieu qui, assise près d'Annette, et, sans proférer un mot, avait assisté à cette longue scène qu'elle ne comprenait pas, fut invitée à signer, ce qu'elle fit, toujours sans comprendre : mais que lui importait, puisque c'était sa jolie protectrice qui la conduisait? Elles vinrent toutes deux se rasseoir sur un canapé.
Alors, doucement, avec des ménagements pleins de délicatesse pour ne pas causer à la vieille une joie trop brusque, dangereuse à son âge, la jeune fille mit Henriette Mathieu au courant des choses :
« Vous comprenez bien, n'est-ce pas?...
Vous avez une petite maison, un bout de jardin, un peu de mobilier... et aussi un peu d'argent... Ce n'est pas beaucoup... cela vous aidera à vivre et à élever vos petits-enfants. Le notaire, ce monsieur qui est assis là, gardera les papiers... Vous comprenez bien?...
Les papiers seront à vous et tous les mois ce monsieur vous remettra l'argent... ce ne sera pas une aumône; non, non, bien sûr, puisque tous les papiers seront à vous... comme la maison... Ce sera une petite rente... une petite rente, vous comprenez bien ?. . . Et puis, quand le bon Dieu vous rappellera à lui, vos petitsenfants hériteront. . . Vous comprenez bien ?. . . »
Certes oui, elle comprenait, la pauvre vieille. Elle comprenait que, grâce à cette charmante jeune fille, à cette fée dont elle embrassait les mains en pleurant, ses pauvres petiots et elle-même auraient désormais une maison à eux et du pain assuré, des vêtements chauds en hiver, du feu dans la cheminée...
et puis des livres à l'école... et puis, à l'église, une chaise... et puis... et puis...
« Ah! s'écria-t-elle en se laissant relever par An nette, devant qui elle s'était dévotieusement agenouillée, ah! que vous êtes bonne, madame la princesse !
— C'est la voix de Dieu, cette fois! dit l'ancien préfet au secrétaire d'ambassade qui commençait, de bonne foi, à admettre l'avis du comte de Colaho.
— L'histoire, l'histoire promise, clamèrent plusieurs voix, respectueusement d'ailleurs.
— Elle n'est pas longue, l'histoire », repartit Annette, que l'émotion rendait plus jolie que jamais.
Elle fit remettre à ses côtés la bonne femme qui gardait dans ses vieilles mains la main de sa bienfaitrice, puis elle commença :
« 11 y a cinquante ans, à peu près, une femme vendait des fleurs à l'une des grilles du palais de Versailles. Elle ne gagnait presque rien et son fils se mourait, faute de soins. Un jour, une dame et un baby passèrent, prirent une rose et la payèrent vingt sous; le lendemain la même chose et tous les jours ensuite. Ce fut comme une petite rente quotidienne qui permit de donner au malade les médicaments dont il avait besoin; il allait de mieux en mieux. Au bout d'un mois, la marchande, n'y tenant plus, adressa la parole à la dame charitable et la combla de bénédictions. La petite rente continua encore; puis, un certain dimanche, la mère et le baby s'en vinrent escortés de plusieurs personnes; on acheta à la femme toutes ses fleurs d'un coup et on lui donna vingt francs. Un peu plus tard, on lui assura une clientèle en ville et, enfin, quand son fils fut guéri, on s'occupa de lui. Je passe les détails. Dans ce ménage, jadis misérable, on put faire quelques économies et, sur les conseils de leurs protecteurs, la mère et le fils partirent pour PAmèrique : chez vous, monsieur. Dans cette grande ville de New- York, le jeune homme put travailler fructueusement; il gagna de plus en plus, toujours plus, fit ensuite d'énormes affaires et, au bout de plusieurs années, revint en France avec une très belle fortune. Riche et intelligent, il ne resta pas oisif, mais fonda des industries pour occuper des ouvriers et leur procurer les avantages de la participation aux bénéfices : pardonnez-moi ces mots qui semblent barbares, mais qui désignent une bien belle chose. Ses affaires grandirent encore, tandis que d'importants capitaux, laissés par lui aux États-Unis, continuaient à lui donner des revenus considérables. Sa fortune atteignit un chiffre peu ordinaire, si bien que, quand
POUR L'HONNEUR
ils eurent le malheur de le perdre, ses enfants, déjà orphelins de leur mère, héritèrent de plus de douze cent mille francs de rente chacun. La pauvre marchande de fleurs se nommait François ; c'était notre grand'mère.
L'infatigable travailleur se nommait François; c'était notre père. Ni princes, ni même d'Amboise, comme vous voyez... Et maintenant, merci mille fois à tous de nous avoir aidés à accomplir un acte de charité qui constitue un vœu de notre part. Les marchandes de fleurs sont sacrées pour nous, surtout quand elles sont vieilles, en mémoire de notre aïeule, et nous cherchons à faire pour elles ce que la mère d'un gentil baby a fait jadis pour nos parents... Nous partons demain. Ayez la bonté de garder de nous un peu de l'excellent souvenir que nous vous conserverons. »
Ce petit discours fut accueilli diversement.
Le diplomate, interloqué par un sourire narquois de M ,le d'Almaviva, s'éclipsa à l'anglaise. La comtesse de Colaho regretta ses deux francs. Les misses de Londres et de New- York se
levèrent comme un seul homme pour remettre leur carte à Annette et lui demander sa photographie. M. Saturnin, placé près de la porte, se mordait les lèvres de fureur. Le notaire pleurait tout simplement. Quant au plus grand armateur du monde, il traversa le salon comme un boulet de canon et tomba sur Michel pour lui demander la main de sa sœur.
Henriette Mathieu, perdue dans son rêve, n'avait ni bien entendu, ni bien saisi le récit de M 1,e François; pour elle c'était toujours une fée ou quelque chose d'approchant. Aussi, quand elle resta seule avec Annette et Michel, elle se leva et, bien timidement, elle dit :
« Voulez-vous me permettre de vous embrasser, madame la princesse?... Et demain je vous mènerai les petiots à la gare... Je les débarbouillerai bien... Que la bénédiction d'une pauvre vieille grand'mère vous accompagne toujours... »
De Granvblle.
POUR L'HONNEUR
Par P. PERRAULT