Sortes de gardes champêtres
Vincenille était tombée d'une échelle, et si malheureusement que, pour qu'elle ne restât pas infirme le reste de sa vie, il avait fallu la conduire à un grand médecin de Bordeaux.
Celui-ci avait ordonné un traitement coûteux et la mise de l'enfant dans un appareil.
On ne pourrait pas encore replanter la vigne, réparer la toiture, curer le fossé, payer les vieilles dettes, et voilà que le cousin Chambareau, qu'on croyait patient, avait envoyé l'huissier.
11 allait faire vendre les Borderies ! Le père Vincent n'ajoutait pas de commentaires, mais on le devinait écrasé sous ce dernier coup de massue !
Vincenou lui-même vit trouble !... Les Borderies à d'autres?... Non, ce n'était pas possible !
Et sur la lettre péniblement écrite par le vieux paysan, un après-midi de dimanche, ses larmes vinrent délayer l'encre et former de petites lunes noires...
Juste à ce moment, M. de Ribagnac l'appela de la tente :
« Pierre, arrive vite ! »
Que se passait-il?
Les ouvriers venaient d'exhumer une nouvelle momie, et, sous la première enveloppe, ils avaient trouvé un linceul d'une telle richesse qu'il laissait présumer la haute qualité du mort inconnu.
Les mains de M. de Ribagnac tremblaient en coupant les bandelettes ; il écarta enfin le dernier voile de lin et la momie apparut.
C'était celle d'un vieillard dont le visage, au grand nez busqué, aux pommettes saillantes, était empreint d'une réelle majesté.
Un collier à trois rangs entourait son cou, et, sur son front, un bandeau d'or ciselé semblait indiquer le rang suprême.
« Petit, murmura le baron, je crois que nous sommes à la veille d'une grande découverte... Nous avons devant nous un pharaon. »
L'EMERAUDE DU PHARAON
Du coup, Vincenou en oublia les Borderies, Vincenille et le cousin Chambareau î
Les ouvriers apportaient des débris de vases et de statuettes, des fragments de bijoux lourdement gravés, recueillis dans la fosse profonde.
L'un d'eux jeta sur le sol une plaque de métal couverte de caractères hiéroglyphiques.
« Voilà qui nous donnera la clef de l'énigme ! s'écria M. de Ribagnac... Dussé-je y perdre les yeux, je passerai la nuit à déchiffrer cette inscription... En attendant, Vincenou, tu vas prendre le signalement des effets et des bijoux... Fais attention que la pierre qui devait orner le centre du diadème a malheureusement disparu... Il faut le constater!... »>
Le petit garçon écrivit docilement ce qui lui était dicté; lorsqu'il eut fini, le crépuscule tombait... il n'y avait plus de rose que le sommet des collines lointaines.
« Je ne retournerai pas ce soir à la dahabieh, déclara le baron. La trouvaille d'aujourd'hui est trop importante pour que je la laisse à la seule garde du réïs, mais je ne t'empêche pas de regagner ton lit, si tu t'y trouves mieux que sous la tente î »
Vincenou ne se fit pas répéter deux fois l'invitation : il ne se souciait pas de dormir à côté de la momie du pharaon !... Sa pèlerine était posée à terre : il la ramassa et la jeta sur ses épaules, car l'air fraîchissait et il avait eu très chaud en écrivant.
Puis, escorté de deux matelots, il s'éloigna du lieu des fouilles pour rallier le bateau amarré aux bords du Nil.
Sa cabine était toute petite, mais elle renfermait le nécessaire; Vincenou posa sur la table la lampe qu'il venait d'allumer, et, avant de se coucher, il se mit à relire la lettre de son père.
Comment faire pour le tirer de cette mauvaise passe?...
S'adressera M. de Ribagnac?... Il avait déjà été si généreux que c'eût été abuser de lui!...
Prier le cousin Chambareau d'attendre, en lui promettant l'argent que Vincenou gagnerait l'année suivante?... Ce n'était pas possible !... Si le cousin Chambareau réclamait ses huit |
cents francs avec une telle insistance, c'est que probablement il en avait besoin tout de suite!
Le petit garçon était si absorbé par ses douloureuses préoccupations qu'il n'avait pas songé à enlever sa pèlerine.
Une bouffée de chaleur la lui rappela!... 111a dégrafa d'un geste brusque et la lança sur le lit.
Le bruit sec d'un objet dur qui tombe se fit entendre au même moment.
« Je parie que c'est un de mes boutons ! »
pensa Vincenou.
11 prit la lampe pour le chercher et demeura bouche bée devant ce qu'il aperçut.
Ce n'était pas un bouton de bois noir qui était là derrière un pied de chaise, mais bien une énorme èmeraude qui brillait comme un œil de chat !
Vincenou n'en avait pas vu de si belles au bazar du Caire : elle avait une limpidité merveilleuse; on eût dit qu'elle vous regardait!
11 l'avait posée sur la paume de sa main gauche...
D'où venait-elle?...
L'enfant songea tout de suite au bandeau d'or du Pharaon !
La pierre était évidemment tombée de son alvéole, lorsqu'on avait apporté la précieuse momie sous la tente ; elle avait glissé dans le capuchon de la pèlerine, restée sur le sol, faute de crochet pour la suspendre, et, sans s'en douter, Vincenou l'avait emportée avec lui !
M. de Ribagnac serait bien étonné, le lendemain matin, d'apprendre la singulière aventure!...
Combien cette èmeraude pouvait-elle valoir?
Elle était beaucoup plus grosse que celles qu'on estimaitquatre cents francs... Le double peut-être?...
Huit cents francs alors?
Juste la somme dont son pauvre père avait un si pressant besoin !
L'image du revendeur au nez crochu, qui faisait si habilement ruisseler les pierreries entre ses doigts crasseux, traversa le souvenir du petit garçon.,
Achèterait-il cette èmeraude si on la lui offrait? Dans la petite âme de Vincenou, un travail ténébreux se préparait...
J. DE COULOMB
Cette pierre, en somme, n'appartenait à personne : elle était enfouie sous la terre depuis tant de siècles !
Le musée auquel était destinée la momie n'en avait que faire !... Et M. de Ribagnac ne la regrettait que par pur amour de Fart...
On la placerait sous une vitrine, où elle ne rendrait pas plus de services qu'un caillou du chemin : la somme qu'elle représentait pouvait, au contraire, faire tant d'heureux, peutêtre môme sauver des existences...
Le médecin n'avait-il pas dit, Tan passé, que le père Vincent avait « quelque chose du côté du cœur ».
Si la vente de la chère maison allait le tuer, que deviendraient la mère et les deux petits.
Vincenou avait beau endormir sa conscience sous d'ingénieux sophismes, il savait bien au fond qu'il agissait mal !
Son sommeil fut très agité : il rêva qu'il était de nouveau au catéchisme et qu'il entendait la voix de M. le curé répéter à satiété •
Le bien d'autrui tu ne prendras Ni retiendras injustement.
Elle roulait dans l'église comme le tonnerre dans la montagne, tant et si bien que le petit garçon se réveilla en sursaut, les tempes moites de sueur.
11 avait gardé l'émeraude et il la serrait si fort que les facettes s'étaient inscrustées dans la paume de sa main î
Le lendemain matin, il se leva très las. Si M. de Ribagnac l'avait examiné attentivement, il se fût alarmé de sa mauvaise mine; mais le vieux savant avait la vue très basse et, de plus, son esprit était ailleurs.
« Victoire! s'écria-t-il, en apercevant son jeune secrétaire, j'ai passé la nuit à déchiffrer l'inscription hiéroglyphique. Nous sommes en présence de la momie deThoutmèslII,que l'on dut, à une époque reculée, enlever des Pyramides et cacher ici pour la soustraire aux profanations... Ce sera l'une des plus grandes découvertes du siècle ! »
Il gesticulait!... il s'épongeait le front... il ne pouvait tenir en place!...
« Thoutmès III!... Thoutmès III!... répétaitil, Thoutmès III, le conquérant de l'Asie occi-
dentale, « celui qui posa les frontières de l'Egypte où il lui plut», comme le dit un ancien chant héroïque... Le musée de Boulacq ne possédait pas encore une pièce aussi curieuse... Je ne regrette qu'une chose : la pierre du diadème... Elle devait être d'une grosseur peu ordinaire!... Ces gueux de Bédouins, ils n'en font jamais d'autres !...
Vincenou rougit jusqu'au front : un moment, il fut sur le point de tout avouer... Il glissa même la main dans sa poche; mais, avant de trouver l'émeraude, il rencontra la lettre de son père, et le seul contact du papier froissé l'ancra dans sa faute...
On ne vendrait pas les Borderies !...
Les fouilles s'achevèrent rapidement: on enferma dans des caisses les objets recueillis; la momie de Thoutmès eut les honneurs d'un long coffre qui ressemblait à un cercueil ; puis, le permis de circulation étant arrivé, les précieux colis, soigneusement scellés, furenteonfiés à la voie administrative, qui se chargeait de les transporter au Caire, et M. de Ribagnac réintégra sa dahabieh pour descendre le Nil.
Vincenou ne dormait ni ne mangeait plus depuis qu'il portait suspendue à son cou, dans un petit sachet, l'émeraude du pharaon.
Les choses qui l'entouraient lui paraissaient sombres comme son cœur !
Où étaient les beaux granits roses qui semblent toujours retenir un peu du soleil qui les caresse?... Il n'apercevait plus que des roches calcinées, des falaises abruptes .. la désolation du chaos!... L'eau bouillonnait sur les pierres, et, au lieu de filer droit, la dahabieh louvoyait pour ne pas se briser contre les écueils.
Tout à la joie de sa découverte, M. de Ribagnac ne demandait à son petit secrétaire que de recopier lisiblement ses griffonnages hâtifs, sans se douter de l'épreuve qu'il lui infligeait.
Le seul nom de Thoutmès était devenu odieux à Vincenou : dès qu'il l'écrivait, il revoyait devant lui le pharaon avec son air sévère et son grand nez et il lui semblait que les lèvres parcheminées allaient s'entr'ouvrir pour lui crier : « Voleur, voleur ! »
L'KMERAUDE DU PHARAON
Cent fois, il avait été à deux doigts de jeter l'émeraude sur la table du baron ; une fausse honte l'avait toujours retenu !
Ce fut dans ce triste et douloureux état d'àme qu'un soir, Vincenou aperçut le temple de Philœ tout rouge sur les rochers noirs, sous la chaude lumière du soleil couchant.
L'ancien sanctuaire d'Isis se dressait parmi les palmiers dans un isolement hautain.
Défendu jadis par ses murailles et le bouillonnement des cataractes, il devait être à peu près inaccessible.
« Nous allons descendre ici, déclara M. de Ribagnac : on ne peut pas passer auprès de Philœ sans lui rendre visite. Philœ est à la fois un temple et une oasis, un bouquet de verdure et de granit!... »
On aborda parmi des éboulemcnts de pierres, et tout de suite le vieux savant tomba en arrêt devant des hiéroglyphes... Vincenou n'attendit pas qu'il les eût déchiffrés; il avait soif de mouvement, d'agitation et voulait monter plus haut.
Bientôt, il atteignit le temple où il erra d'abord en indifférent, plus occupé de la vue qu'on découvrait que de l'architecture ancienne.
Tout d'un coup, une inscription frappa ses regards : celle-là n'était pas écrite en caractères égyptiens, mais bien en français, et voici ce qu'on lisait péniblement sur le granit :
Lan VI de la République, le 10 messidor, une armée française, commandée par Bonaparte, est descendue à Alexandrie. L'armée ayant mis, vingt jours après, les Mamelouks en fuite aux Pyramides, Desaix, commandant la l re division, les a poursuivis au delà des cataractes où il est arrivé le 13 ventôse de Van VIL
Desaix?...
11 avait passé là avec ses grenadiers!...
L'image du grand-père vénéré se dressa devant le petit-fils, non plus joviale et fière, mais triste et abattue.
« Enfant, semblait-elle dire, m'as-tu donc oublié?... Tu t'es engagé dans la mauvaise route!... Allons! un bon mouvement, reviens vite dans le droit chemin ! »
Vincenou se laissa glisser par terre et, le front appuyé à une stèle brisée, il éclata en sanglots!
Le vieux!... Le vieux!... Depuis huit jours, il n'avait pas osé y penser...
Et voilà qu'à l'improviste, dans cette île lointaine, il retrouvait sa trace glorieuse!
L'aïeul avait traversé ce temple... Ses gros souliers à clous avaient foulé ces débris antiques, ses yeux avaient contemplé le grand fleuve qui fuyait vers le nord...
11 ne savait pas, lui, ce qu'étaient Isis ou Ramsès, le Serapéum ou l'hypogée d'Ipsamboul ; mais ce qu'il savait mieux que personne, c'est qu'il devait obéir à ses chefs et faire son devoir partout!...
Quel frisson d'horreur l'eût parcouru s'il avait pu deviner que, près d'un siècle plus tard, un de ses petits-fils passerait en ce môme endroit l'àme chargée d'une lourde faute!
Vincenou était écrasé sous le poids de sa honte l... Une main toucha son épaule et une voix dit auprès de lui :
« Qu'as-tu, petit? Serais-tu tombé sur ces pierres? »
L'enfant secoua la tète sans répondre : il ne pouvait encore parler.
« Voyons, explique-toi! reprit M. de Ribagnac, sérieusement inquiet. Quelle est la cause de tes larmes?
— C'est Desaix! » balbutia Vincenou.
Le baron écarquilla les yeux derrière ses lunettes d'or : il ne s'attendait pas à rencontrer l'un des généraux de Bonaparte en cette affaire !
« C'est Desaix! reprit Vincenou, il a pour suivi les Mameloucks jusqu'ici!...
— Je viens de lire ça sur une pierre...
Alors, j'ai pensé « au vieux » qui était avec lui...
— Quel vieux?
— Mon grand-père, le grenadier... Avant de mourir, il a dit à mon père : « Je vous ai « donné l'exemple... Marchez droit comme « moi! » Et moi, je suis allé de travers!... Je suis un misérable, un voleur!... »
Un voleur? M. de Ribagnac commençait à croire que le soleil d'Egypte avait détraqué son petit secrétaire.
J. DE COULOMB
« Oui, répéta Vincenou avec force, je suis un voleur!... J'ai trouvé Pémcraude du pharaon et je Fai gardée pour la vendre!... Ils étaient si malheureux aux Borderies!... Vincenille était tombée d'une échelle... 11 avait fallu payer le docteur... Le cousin Chambareau réclamait son argent... l'huissier était venu... Alors, j'ai perdu la tùte!... J'ai songé à ce marchand du bazar qui vend des pierreries comme d'autres vendent des haricots... Mais elle est encore là, l'émeraude... La voici; elle me brûlait comme du fer rouge. Je suis bien content de m'en débarrasser!... »
11 avait saisi, entre deux doigts, le cordon qui retenait le sachet à son cou; d'un geste brusque il le rompit et tendit au baron la pierre dans sa gaine d'étoffe.
Le vieux savant la prit, mais il ne songea pas à la regarder tout de suite.
Son cœur de célibataire, un peu fermé jusqu'ici aux émotions extérieures, s'était rempli soudain d'une grande pitié pour cet enfant qui avait succombé à la tentation du vol pour sauver les siens ; il se reprochait de ne s'être pas assez occupé de la petite àme qui lui était confiée.
Maintenant que ses yeux étaient ouverts à autre chose qu'à la gloire de Thoutmés, il s'apercevait que le garçonnet était très pâle, très amaigri...
Ne l'avait-il pas fait trop travailler depuis quelques jours?... N'avait-il pas abusé de ses forces ?
Cet enfant était extraordinairement bien doué, mais où le mèneraient les connaissances un peu spéciales qu'il acquérait en ce moment ?
Arien!... Le jour où son protecteur viendrait à lui manquer, il ne serait plus qu'un déclassé sans titre d'aucune sorte...
Ne serait-il pas alors en droit de murmurer contre celui qui l'aurait arraché à son humble vie de paysan sans rien lui offrir en échange.
Il y avait là une œuvre qui s'imposait et dont M. de Ribagnac vit aussitôt se dessiner les grandes lignes...
Doucement, il reprit :
« Péché avoué est à moitié pardonné ! Tu as trop souffert de ta faute pour y retomber jamais!... Le reste de ta vie, tu te souviendras qu'en ce monde toute chose appartient à quelqu'un, et qu'il n'est pas de motif — si louable soit-il — qui puisse excuser un acte condamnable !... A présent, laisse-moi t'adresser un reproche : pourquoi ne m'as-tu pas parlé de la détresse de tes parents?
— Je n'ai pas osé, monsieur le baron. Vous aviez déjà été si bon pour nous !
— Si je l'avais connue, je t'aurais épargné bien des heures d'angoisses... Pour commencer, à la prochaine station télégraphique, tu enverras la dépèche suivante au créancier de ton père, le cousin...
— Chambareau !
— Le cousin Chambareau ! Suspendez poursuites. Je payerai tout. Pierre Vincent.
— Mais avec quoi payerai-je, monsieur le baron, je n'ai rien?...
— Avec l'argent que je te donnerai, nigaud !
— Oh ! monsieur le baron, que vous êtes bon !... Je ne le mérite pas, cependant! »
11 avait pris la main du vieux garçon et, malgré celui-ci, il y déposa un baiser furtif.
« Quant à toi, poursuivit M. de Ribagnac, plus ému qu'il ne voulait le paraître, dès que j'aurai terminé mes affaires avec le Service des Antiquités, je te conduirai à Paris ! »
Vincenou ouvrit de grands yenx... A Paris?
Pour quoi faire ?
« J'ai reconnu, continua le baron, que tu étais un enfant intelligent et travailleur, et qu'il serait coupable de ma part de laisser la lumière sous le boisseau... Tu entreras donc au collège. C'est moi qui me chargerai de tes frais d'études! »
Cette fois, les larmes de Vincenou recommencèrent de couler... Aller au collège...
Étudier le latin, le grec... les mathématiques surtout... 11 avait bien souvent fait ce rêve sans oser l'avouer à personne.
« Monsieur le baron, murmura -t-il, comment pourrai-je jamais reconnaître vos bontés?
— Tout simplement en me faisant honneur et en restant toujours digne « du vieux » !
— Je vous le promets, monsieur le baron.
L'EMERAUDE DU PHARAON
tenez, là, en face du ciel où le bon Dieu m'écoute, et devant cette inscription qui me rappelle le grand-père... Je deviendrai quelqu'un. ..J'en prends rengagement formel!... »
La voix de l'enfant montait, rauque et un peu tremblante, dans l'air calme du soir; on eût dit qu'il prenait comme témoins de ses paroles le fleuve aux eaux murmurantes et les siècles écoulés qui pesaient sur le temple en ruines...
M. de Ribagnac eut l'intuition que l'instant était solennel; il prit Vincenou dans ses bras et le baisa au front.
« A dater d'à présent, dit-il, tu n'es plus mon secrétaire, tu es mon fils!... Je n'étais qu'un égoïste!... Ta jeune existence donnera un peu d'intérêt à mes vieux jours!... Les momies ont du bon, mais de gentils gamins comme toi, ça vous racornit moins l'âme!...»
Et bras dessus, bras dessous, le vieillard appuyé sur l'enfant, ils redescendirent vers la dahabieh, laissant derrière eux la fière inscription de Desaix que le soleil couchant n'éclairait plus...
L'émeraude a repris sa place au centre du bandeau d'or qui orne le front de Thoutmôs, exposé aux regards des visiteurs, dans le musée de Boulacq.
M. de Ribagnac est resté sur cette découverte qui a rendu son nom célèbre dans tout le monde égyptologue : il se fait vieux... les voyages le fatiguent... L'hiver, il habite Paris; l'été, il revient à la gentilhommière qui l'a vu naître.
Il y a déjà six anç que Vincenou est au collège ; c'est à présent un grand et beau garçon qui a conquis ses diplômes de bachelier et une place d'honneur dans la classe de mathématiques spéciales.
Quand nous le retrouvons, il est sur le chemin qui mène du château de Ribagnac aux Borderies. Ses yeux brillent... ses mains tremblent. ..il tient un journal à la main.
Pourquoi est-il si pressé?... Ceux qui le rencontrent voudraient bien le savoir, mais ils n'osent pas le lui demander !
Le voici qui entre chez lui; le père Vincent est assis au coin du feu dans le vieux fauteuil de paille : depuis quelques mois, il souffre de rhumatismes et les jeunes le remplacent. Léonard est devenu son bras droit et Vincenille, qui est à présent une belle jeune fille de dix-sept ans, lui donnera bientôt un gendre, excellent travailleur que l'on ne voit jamais au cabaret.
« Père, dit Vincenou, je vous apporte le journal que vient de me donner M. de Ribagnac... II renferme quelque chose d'intéressant... Voulez-vous lire vous-même?»
Le vieux paysan cherche ses lunettes; il les ajuste sur son grand nez et, d'abord, il déchiffre péniblement l'en-tête de l'entrefilet que lui indique son fils, à genoux, auprès de lui.
Liste d'admission à VÉcole Polytechnique.
A leur tour, ses vieilles mains tremblent :
il devine ce qu'il va apprendre...
Son doigt noueux, où la terre s'est inscrustée, suit les lignes trop serrées pour son inexpérience de lecteur.
Enfin, il a trouvé !
5 e Pierre Vincent.
C'est écrit en toutes lettres !
Le journal lui échappe...
« Que je suis heureux d'avoir assez vécu pour voir cela ! » murmure-t-il...
Puis, comme si une idée subite avait germé en lui, il ajouta déjà inquiet :
« Petit, te voilà un monsieur à présent...
N'auras-tu jamais honte de nous qui ne sommes que des paysans?
— Mon pure, dit gravement Pierre qui s'était relevé, ne savez-vous donc pas que je suis au contraire fier de vous... C'est votre exemple et celui du grand-père qui m'ont mené tout droit jusqu'ici...
— Pauvre vieux!... 11 serait si joyeux s'il était encore là... Tiens, petit, je veux revoir son vieux bonnet à poil... Ce sera quelque chose de lui!... »
Le jeune polytechnicien souleva le lourd couvercle du coffre : une douce odeur de lavande se répandit dans la cuisine, venue des habits de fête soigneusement plies.
Le haut couvre-chef guerrier était enve-
loppé d'un mouchoir à carreaux ; il le découvrit et le prit entre ses mains.
Et comme si ce débris de la Grande-Armée avait eu le pouvoir d'évoquer les scènes d'autrefois, il revit soudain le temple de Philœ, le Nil majestueux et l'inscription de Desaix, si laconiquement fière !...
La promesse solennelle faite à son bienfai-
teur, en cette heure inoubliable, il l'avait tenue... 11 avait émergé de la foule; il était quelqu'un !
Doucement, il posa les lèvres sur l'aigle ternie :
« Grand-père, murmura-t-il, merci!... »
J. de Coulomb.
LES CHERCHEURS D'OR DE L'AFRIQUE AUSTRALE
(La guerre au Transvaal)
Far JLJSLJDRÉ LJLXJUIE
Le lendemain matin, de très bonne heure, la caravane était en marche ; douze petits chevaux indigènes et une lourde voiture d'ambulance composaient le train.
Dès la veille au soir on avait dit un adieu définitif à tous les amis qu'on abondonnait en arrière et môme il avait été entendu que, pour ne pas amollir les cœurs et détendre les volontés, on se priverait d'aller une dernière fois saluer le brave Goliath; parqué devant la hutte de l'état-major et retenu par de fortes entraves, il attendait, digne et grave, géant enchaîné, comme Samson chez les Philistins, ce que le sort adverse pouvait lui réserver en fait d'épreuves nouvelles.
Mais venue l'heure décisive, au moment de se mettre en selle, il parut que Colette était incapable d'un tel stoïcisme. Inquiète et navrée de laisser prisonnier cet ami incomparable qui autant et plus qu'un être humain l'avait servie et aimée depuis tant d'années, on la vit éclater en pleurs, elle toujours si contenue et doucement courageuse, réclamer un sursis et supplier que Le Guen courût encore constater quelle mine faisait Goliath et comment il se comportait...
Avec une tendre commisération, M. Massey accéda au vœu de sa fille chérie; Le Guen partit aussitôt et revint au bout de dix minutes émettant l'opinion que l'éléphant paraissait
Goliath.
sombre et d'humeur peu communicative et que, selon lui, il serait très offensé si «M lle Colette» ne venait pas lui dire encore une fois adieu. Le madré gabier ayant ajouté quelques paroles à voix basse, Colette s'élança d'un mouvement impétueux et, murmurant : « Je reviens!...
je reviens!... », prit sa course vers la hutte de l'état-major.
A la barrière du petit enclos où était attaché Goliath, deux Boers se tenaient l'arme au pied ; ils ne firent aucune opposition à l'entrée de la jeune femme et se détournèrent même discrètement, tandis qu'elle s'approchait du captif. S'ils avaient fait plus stricte surveillance, les gardes n'eussent d'ailleurs rien pu observer de suspect. Tout se borna à quelques mots d'adieu émus murmurés dans l'oreille de Goliath, les animaux prisonniers n'ayant pas coutume de manigancer des plans d'évasion avec leurs visiteurs comme de simples détenus. Et, pourtant, si les honnêtes Boers eussent mieux connu la physionomie de Goliath, son attitude en cette occasion leur eût donné à penser. Lui qui, si on le contrecarrait en aucune façon, s'abandonnait d'habitude aux manifestations les plus extravagantes de son déplaisir, on le vit demeurer impassible et hautain, tandis que Colette quittait l'enclos, son mouchoir sur les yeux. Les deux geôliers, concluant qu'on avait grandement exagéré, soit
COLETTE EN RHODESIÀ
l'attachement de l'éléphant à ses maîtres, soit l'étendue de sa sagacité, s'allongèrent auprès de leur feu de bivouac, l'esprit tout à fait en repos. S'ils s'étaient donné la peine de regarder de près l'œil sec et rusé de l'intelligent animal, peut-être eussent-ils modifié leur opinion ; mais peut-être aussi, se sentant observé, Goliath aurait-il pris soin de jouer la comédie!...
On entendait maintenant s'ébranler et grincer sur ses essieux la voiture d'ambulance et dans l'air pur du matin le pas des chevaux résonnait distinctement, descendant le chemin rocheux qui serpente aux flancs du kopje. En un quart d'heure toute la caravane était au bas du mamelon et, suivant le sentier battu qui part de Boulouways, dans la direction du Nord, atteignait bientôt les hautes herbes et s'engageait dans le Veldt.
Tout ce pays est formé de vastes plaines ondulées, piquées çà et là d'un kopje et barrées de buissons, de bouquets d'arbres, de haies naturelles qu'un petit cheval courageux peut franchir aisément, mais qui exigent de fréquents détours si on voyage en wagon.
Par places la prairie se montrait émaillée de plantes grasses et d'une profusion de fleurs sauvages, entre autres le pétunia qui croissait là avec une richesse et une vigueur singulières. Dès le début, lady Theodora, qui était folle de joie à la pensée de la liberté retrouvée de lord Fairfield, demandait à s'arrêter à chaque instant pour cueillir des bouquets afin d'en orr>er la voiture où reposait son frère ; mais l'ordre de la marche avait été réglé strictement, les haltes déterminées, et M. Massey déclinait poliment d'y apporter la moindre infraction. En attendant la première de ces haltes, il fallut donc se contenter du plaisir des yeux et de la distraction toujours renouvelée que les petits obstacles à franchir apportaient à la monotonie du voyage.
Dans les creux que la plaine, subitement affaissée, offre de temps à autre, des eaux séjournent et forment des marécages couverts de végétation et dont il faut se défier, non pour leur profondeur, mais à cause des retards qu'ils apportent à la marche, surtout à celle d'un attelage. Après en avoir franchi ou tourné
une demi-douzaine, on arriva sur le bord d'une rivière ou plutôt d'un torrent tributaire du Limpopo, dont personne, dans la petite bande, ne put dire le nom — à supposer qu'il en possédât un officiellement — et où Gérard signala les traces d'un passage récent d'hippopotames.
A ce mot la jeune chasseresse fit entendre de nouvelles prières pour qu'on s'arrêtât un instant. Mais M. Massey, inflexible et souriant, se tint à son plan :
« Halte à midi, fit-il en tirant sa montre.
Il n'est pas encore dix heures. »
Et les deux Nemrods, désappointés, durent se contenter en soupirant de disserter à perte de vue sur les prouesses qu'ils auraient pu accomplir, tandis que Lina, qui chevauchait entre eux, les raillait gentiment, un peu jalouse peut-être de l'attrait que ces monstres amphibies exerçaient sur Pâme de Gérard.
Car Lina, comme Colette, après avoir passé bravement à travers les terreurs du continent noir, n'avait gardé aucun goût pour les chasses de la forêt et du désert; les animaux féroces, si pittoresques dans les livres et les contes, elle les avait jugés plutôt hideux à l'épreuve; elle les tenait pour vus et ne souhaitait pas en rencontrer sur sa route.
Au surplus, le passage assez laborieux de l'affluent du Limpopo suffît, pour une bonne demi-heure, à monopoliser l'attention et les bras; lorsqu'on se trouva à l'autre bord avec armes et bagages, la saine fatigue du travail avait balayé tout caprice de récréation, et quand enfin l'aiguille des montres marqua midi, ce fut avec une exclamation de joie que chacun sauta à bas de sa selle et se prépara à faire honneur aux provisions, i Le site était admirablement choisi pour une halte méridienne; un ruisseau roulait ses I eaux claires au pied de la pelouse bien abritée sôus le rocher et qu'un énorme figuier chargé de fruits mûrs achevait de couvrir d'une ombre épaisse. Si bien qu'après avoir essuyé les rayons du soleil vertical, en plein Vêlât , chaud et sans abri, on se voyait soudain transporté dans une sorte de salle de verdure sur un moelleux tapis de gazon où un voyageur peu exigeant rencontrait à la fois le vivre
ANDRE LÀURIE
et le couvert, les figues savoureuses et les mûres sauvages s'offrant ici aussi abondantes que l'eau pure.
Tel était le charme de cette salle à manger improvisée que lady Theodora ne tarda pas à émettre le vœu d'y planter sa tente pour une période indéterminée, et ce fut seulement en constatant que les belles figues dorées étaient habitées de fourmis et Farbre infesté de babouins que, soudain, lasse de son caprice, elle se montra disposée à se remettre en selle de bon cœur et à quitter l'oasis qui l'avait séduite. Lord Fairfield, pendant le repas, n'avait pas quitté le fourgon où, confortablement installé et la porte rabattue, il pouvait suivre de l'œil ce qui se passait autour de lui, prenant part à la causerie quand il le jugeait bon ; fermant les yeux et sommeillant sans être inquiété dés qu'il en éprouvait le besoin. Toutefois Gérard, qui était devenu fort expert en ces matières, notait chez le blessé une légère accélération du pouls avec élévation de température, et, plus que tout autre argument, ce léger symptôme alarmant eut pour effet de calmer les velléités vagabondes de lady Theodora et de lui faire souhaiter la conclusion rapide du voyage. Ainsi laissa-t-elle désormais s'enfuir sans trop de regrets les élans, autruches et antilopes qui ça et là tentaient sa carabine.
Les étapes étaient de douze heures, ponctuées chacune par un repos inégal, soit un point et virgule à midi et un point à dix heures du soir; en d'autres termes, deux heures pour la sieste et le repas du jour, et dix heures pour ceux de la nuit.
On était à la seconde halte du soir. À l'avant de la grande voiture d'ambulance, quatre couchettes étroites, mais propres et commodes, avaient été réservées aux dames : quant à Martine, elle comptait bien dormir tranquillement assise aux pieds de Colette, avec Tottie dans ses bras et avait repoussé énergiquement l'idée d'encombrer pour elle d'un matelas de plus l'espace trop restreint.
Pour les hommes, des tentes légères se dressaient rapidement autour du fourgon; le feu s'allumait afin de tenir les fauves à distance
et devait être alimenté pendant la nuit. Après avoir dîné de bon appétit et s'être mutuellement souhaité un sommeil tranquille, chacun s'était hàtê de gagner sa couche et, au bout de dix minutes, tous étaient profondément endormis, sauf la sentinelle, et aussi la pauvre Tottie; elle n'avait cessé, tout au long de la journée, de réclamer l'ami Goliath. S'agitant sur les genoux de Martine, son petit cœur fidèle ne pouvant comprendre et accepter la disparition du camarade qui, pas un jour encore, n'avait manqué dans sa vie; sa voix dolente répétait sans trêve :
« Maman !... veux Goliath !... Maman !...
pourquoi Goliath pas avec nous?... Maman !... revenons chercher Goliath...
— 11 reviendra, ma chérie, il reviendra !... » répétait Colette attendrie par le chagrin de l'enfant, et non sans verser quelques larmes pour son propre compte. Enfin la fillette s'était assoupie et la jeune mère à son tour avait laissé aller sa tête et perdu le souvenir des choses, lorsqu'un cri bien connu et qu'elle prend d'abord pour la suite de ses songes, tant elle a peine à croire à tant de bonheur, la fait se dresser brusquement sur sa couche, prêter l'oreille, haletante.
Le cri se répète; la voi* de l'apii, peu musicale peut-être pour le vulgaire, délicieuse à l'ouïe de Colette, se fait plus forte et plus pressante. C'est Goliath ! il ne peut y avoir de doute.
La jeune femme s'est couchée toute vêtue, comme chacun dans la caravane. D'un bond, elle est debout. Elle saute en bas de la voiture, et, courant à l'arrière du camp, elle s'élance au cou du brave éléphant, ou à sa trompe, enfin à ce qu'elle peut atteindre du gigantesque pachyderme et, le couvrant de larmes et de baisers, lui fait un accueil digne de lui, digne de son courage, de son esprit et de sa constance; digne de l'amitié véritable qui existe entre eux.
Goliath fait le beau, relève ses défenses d'un air conquérant, pousse des gloussements de joie. Il est très content de Colette, très content de lui-même, cela est évident. Pendant ce temps, tous les autres, réveillée par le bruit, se sont levés à leur tour, arrivent un à un, et c'est un concert de louanges et de
félicitations que Goliath paraît parfaitement comprendre et qu'il reçoit en bon prince.
Mais soudain Colette jette un cri :
« Mon pauvre Goliath!... Il est affreusement brûlé !... Et moi qui ne songeais pas à me demander comment il s'est évadé !... Mon pauvre ami!... mon cher Goliath !... Voyez, Théodora... vois donc, Gérard, ces restes d'entraves à ses jambes, et ces cruelles brûlures... Et lui qui ne se plaint pas !... qui ne songe qu'à nous faire fête !...
— 11 s'est évidemment approché du feu de bivouac pendant que ses gardiens dormaient et, sans reculer devant le dommage personnel qu'il y trouvait, il a brûlé ses entraves, après quoi il a pris la clef des champs, dit Gérard, le flattant de la main. Brave bête, va !... nous n'attendions pas moins de toi !
— Cela n'a pas l'air de vous étonner, les uns ou les autres, dit lady Théodora; savezvous que c'est merveilleux ce qu'a accompli cet animal!...
— Bah ! il en a fait bien d'autres en sa vie ! Nous sommes habitués à le voir agir en toute circonstance comme un être raisonnable.
— Et vous pouvez ajouter, sans exagérer, comme un être d'une sagacité inouïe !...
— C'est Mauvilain qui doit avoir un nez !
dit Gérard, riant de bon cœur. .
— Ah ! le méchant homme ! s'écria Lina, rose d'indignation. S'il est désappointé, il ne l'aura pas volé !... Vous avez entendu les plaintes de Tottie, tout hier? Cela perçait le cœur !
— Ne soyons pas trop durs pour lui, puisque nous avons recouvré notre ami», dit M me Massey; elle arrivait la dernière, portant dans ses bras la fillette qui, passant soudain du premier sommeil à Tétat le mieux réveillé du monde, demandait à grands cris son éléphant et lui offrait une ovation triomphale. Il fallut sur le champ exhiber le hamac, le suspendre à sa place habituelle, — les défenses qui, tant de fois, l'avaient portée — et tandis que les deux amis faisaient entendre un duo ravi, roucoulant, gazouillant à cœur joie, Colette avait prestement ouvert la boîte de pharmacie et appliquait de l'acide picrique sur les brûlures de Goliath; tout à la joie de
retrouver sa Tottie, il ne semblait même pas s'apercevoir ou qu'il eût des brûlures ou qu'on lui fit subir un pansement pénible.
Les effets bienfaisants et rapides de ce pansement ne tardèrent guère d'ailleurs à se montrer, et lorsque quatre heures se marquèrent à l'horloge du ciel et au chronomètre de M. Massey, toute la troupe était prête à se mettre en marche, Goliath aussi dispos, aussi ingambe et infiniment plus rapide, si la chose eût été nécessaire, que le meilleur cheval de la caravane.
Les jours suivants passèrent sans offrir d'accidents ou d'incidents, ou du moins celui qui avait signalé la seconde nuit fit paraître fades tous les autres. Pendant quatre journées, le voyage et les haltes se succédèrent avec des intervalles rigoureusement déterminés.
Enfin les abords de Masseydorp se dessinent et les voyageurs poussent un hourrah ! qui bientôt, hélas, se change en consternation.
Sur cette vaste étendue où le travail et la persévérance avaient créé une sorte de paradis terrestre, il ne reste que des ruines! Les cultures saccagées et brûlées, les vignes arrachées, les arbres fruitiers dépouillés, les fleurs des pelouses détruites annoncent de loin le passage des Vandales. Indigènes, métis, noirs, blancs, qui pourrait dire? En tout cas, ils n'ont rien laissé debout sauf les murs de la maison. Vingt jours de guerre ont suffi pour effacer l'œuvre de cinq années de paix laborieuse...
On ne perd pas de temps en vaines lamentations, on délibère promptement. Que faut-il faire? Gagner à rapides journées le havre portugais où stationne le yacht de lord Fairfield et où il offre à tous l'hospitalité ? Puis, à Aden, prendre un paquebot pour l'Europe?
Ce serait le parti que tous embrasseraient volontiers. Par malheur, l'état de lord Fairfield lui-même s'est aggravé au courant de ces fatigantes journées; le repos lui est impérieusement commandé.
Dans ces conjonctures, Martial Hardy propose un campement général à la Tour phénicienne. D'un temps de galop, il s'est transporté sur les lieux, s'est assuré que là, du
ANDRÉ LÀURIE
moins, les barbares n'avaient point passé; on
pourra s'y refaire et s'y préparer au départ.
La proposition est adoptée. On se remet en
route vers la Tour. M. Massey et M. Weber, au
lieu de s'y rendre directement, par le chemin ordinaire, font un détour pour visiter le souterrain. Ils ont hâte de savoir si la poudre Ka été découverte et emportée par les pillards...
Elle est intacte. Tout est intact à l'atelier !
C'est un grand poids de moins sur le cœur des visiteurs et de toute la famille quand
elle apprend la bonne nouvelle. Maintenant, il s'agit d'empêcher que le redoutable explosif reste exposé aux entreprises du dehors; il s'agit de le cacher si bien que seuJs ses légitimes inventeurs sachent où le retrouver en cas de besoin. Et c'est pourquoi, avant toute autre affaire, les hommes valides s'occupent de fermer l'entrée du souterrain du côté de Masseydorp; — et c'est l'affaire de quelques coups de pioche pour déterminer réboulement nécessaire, de quelques coups de hache dans les buissons voisins pour couvrir de branchages les traces de ce travail. Puis, ils creusent dans l'atelier même (qui ne communique plus avec l'extérieur que par une ouverture sur la terrasse inférieure de la Tour), une fosse où tous les sacs de poudre K sont successivement entassés et recouverts de terre.
Le besogne achevée, on se met à table, l'esprit allégé d'un lourd souci.
(La suite prochainement.) Andes* Ladrib.
Le Directeur-Gérant : J. Hbtzel.
Magasin illustré d'Education et de Récréation
DE JEAN-MARIE CABIDOULiN
par JULES VERNE — illustrations de GEORGE ROUX
Baie Marguerite.
Depuis la reprise du vent favorable, M. Bourcart pensait, avec raison, que le Saint-Enoch n'avait plus à craindre les calmes dans le voisinage du tropique du Cancer. Il atteindrait sans nouveaux retards la baie Marguerite, il est vrai, en fin de saison. Les baleines qui fréquentent cette baie n'y viennent d'ordinaire qu'au moment de la naissance des baleineaux, puis elles regagnent les parages du Pacifique septentrional.
Toutefois, le Saint-Enoch ayant déjà sa demi-cargaison d'huile, il était probable que les occasions ne lui manqueraient pas d'y ajouter quelques centaines de barils. Mais si le navire anglais rencontré n'avait pas, comme on le supposait, commencé sa campagne; si, comme on le supposait également, il comptait débuter dans la baie Marguerite, il était probable, vu l'époque déjà avancée, qu'il n'y pourrait faire son plein chargement.
La côte américaine fut relevée le 13 mai, à la hauteur du tropique. Dés les premières
XIV — 2 e Série. Droite de tradnotlon
heures, on eut connaissance du cap Saint- Lucas, à l'extrémité sud de cette presqu'île de la vieille Californie, qui borde l'étroit golfe de ce nom, dont la rive opposée est formée par le littoral de la Sonora mexicaine.
En prolongeant cette côte, le Saint-Enoch passa devant plusieurs îles uniquement habitées par des cabris, des loups marins, des oiseaux de mer en bandes innombrables. La pirogue, envoyée à terre avec M. Heurtaux qui était bon chasseur, ne revint pas vide. Les loups marins, on les dépouilla pour conserver la peau; les cabris, on les dépeça pour en retirer la chair, qui, au point de vue comestible, est de qualité excellente.
En continuant de remonter le littoral, à petite distance, servi par une légère brise du sud-ouest, le Saint-Enoch laissa sur bâbord la baie de la Tortue. A l'extrémité de cette baie, on aperçut au mouillage plusieurs bâtiments, qui devaient chasser aux éléphants de mer.
et de reproduction réserrét. 160 — 7
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Le 7 mai, à sept heures du soir, le capitaine Bourcart se trouvait à l'ouvert de la baie Marguerite, dans laquelle il comptait jeter l'ancre. Par mesure de prudence, comme la nuit n'allait pas tarder à venir, il fit mettre en panne cap au large et louvoya sous petits bords, de sorte que, le lendemain, dès le lever du soleil, il était de retour à l'entrée de la passe.
Le courant descendait alors contre le vent, ce qui produisait un clapotis comparable à celui qui marque les bas-fonds. On pouvait craindre que l'eau n'y fût pas assez profonde. Aussi M. Bourcart envoya-t-il deux pirogues avec des lignes de sonde afin d'y effectuer un brassiage exact. 11 fut rassuré, d'ailleurs, lorsque les sondes accusèrent de quinze à vingt brasses. Le navire s'engagea donc à travers la passe, et il eut bientôt donné dans la baie Marguerite.
Les vigies n'avaient point revu le trois-màts anglais. Peut-être, après tout, ce navire cherchait-t-il d'autres lieux plus fréquentés par les baleines. Personne ne regretta de ne plus marcher de conserve avec lui.
Comme la baie est embarrassée de bancs de sable, le Saint-Enoch ne devait pas avancer sans d'extrêmes précautions. Ce n'était pas la première fois que M. Bourcart visitait cette baie; mais, les bancs étant sujets à se déplacer, il importait de reconnaître le chenal. Aussi vint-il mouiller au milieu d'une petite anse très abritée.
Dès que les voiles furent serrées, l'ancre envoyée par le fond, les trois pirogues de bâbord se rendirent à terre, afin de rapporter des palourdes, excellents coquillages en abondance sur les roches et les grèves. Du reste, ces parages fourmillent de poissons de plusieurs espèces : mulets, saumons, vieilles et autres. Ni les loups marins, ni les tortues n'y font défaut, les requins pas davantage. On peut aussi s'y procurer facilement du bois, car d'épaisses forêts s'avancent jusqu'au bord de la mer.
La baie Marguerite mesure de trente à trente-cinq milles, soit une douzaine de lieues. Pour y naviguer sans avarie, il est
nécessaire de suivre sur toute sa longueur un chenal qui, par endroits, n'a pas plus de quarante à cinquante mètres de large entre les bancs ou les roches.
Afin de s'assurer une bonne direction, le capitaine Bourcart fit ramasser quelques gros cailloux auxquels une corde fut amarrée par un bout, tandis que l'autre se rattachait à un baril bien fermé. C'étaient autant de bouées que les hommes placèrent de chaque côté du chenal afin d'en indiquer les sinuosités.
Il ne fallut pas moins de quatre jours, — le jusant obligeant à mouiller deux fois par vingt-quatre heures, — pour atteindre une lagune, profonde d'au moins deux lieues.
Pendant ces arrêts, M. Heurtaux, accompagné des deux lieutenants, prenait terre et allait chasser aux environs. Ils tuèrent plusieurs couples de cabris et aussi quelques chacals fort nombreux dans les bois. Pendant ce temps, les matelots faisaient provision d'huîtres très savoureuses et se livraient à la pèche.
Enfin, le 11 mai, dans l'après-midi, le Saint- Enoch atteignit son mouillage définitif.
L'emplacement de ce mouillage se trouvait à trois encablures du fond d'une crique que des buttes boisées dominaient dans sa partie nord. Des autres rives plates, toutes en grèves sablonneuses, se détachaient deux langues de terre, arrondies, semées de roches noirâtres d'un grain très dur. Cette crique s'ouvrait dans le littoral ouest de la lagune, et il y restait toujours assez d'eau, même à mer basse, pour que le bâtiment n'eût pas à craindre d'échouer. Au surplus, ainsi que dans ces mers du Pacifique, les marées n'étaient pas très fortes. Ni en pleine ni en nouvelle lune, elles ne donnaient une différence de plus de deux brasses et demie entre le plus haut du flot et le plus bas du jusant.
Cet emplacement avait été heureusement choisi. L'équipage n'aurait pas à s'éloigner pour faire du bois. Un ruisseau, qui sinuait entre les buttes, formait une aiguade à laquelle il serait facile de s'approvisionner d'eau douce.
11 va de soi que le Saint-Enoch ne s'était
pas mis là à poste fixe. Lorsque les embarcations seraient amenées sur une baleine, soit à travers la lagune, soit en dehors, il aurait vite fait d'appareiller pour appuyer la chasse, si le vent soufflait du bon côté.
Quarante-huit heures après son arrivée, un trois-màts se montra à quatre milles au large. On reconnut sans peine le navire anglais. Ainsi qu'on l'apprit par la suite, c'était le Repton, de Belfast, capitaine King, second Strok, qui venait commencer sa campagne.
Ce baleinier ne cherchait point à prendre son mouillage dans la crique occupée par le Saint-Enoch. 11 se dirigeait, au contraire, vers le fond de la lagune où il laissa tomber son ancre. Mais, comme il n'était distant que de deux milles et demi, on ne devait pas le perdre de vue.
Et, cette fois, le pavillon français ne le salua pas à son passage.
Quant aux autres bâtiments, de nationalité américaine, ils croisaient sur les autres parages de la baie Marguerite, et on en pouvait tirer cette conclusion que les baleines ne l'avaient point définitivement quittée.
Dès le premier jour, en attendant que l'occasion s'offrît d'amener les pirogues, maître Cabidoulin, le charpentier Ferut et le forgeron Thomas, accompagnés de quelques matelots, vinrent s'installer à la lisière de la forêt, afin d'abattre des arbres. Il était urgent de renouvelé** la provision de bois, tant pour les besoins de la cuisine que pour alimenter le fourneau de la cabousse. C'est là un travail de grande importance que ne négligent jamais les capitaines baleiniers. Ce travail allait d'ailleurs être favorisé, bien que la chaleur fût déjà forte. On ne saurait s'en étonner,
puisque la baie Marguerite est à peu près traversée par le vingt-cinquième parallèle, et, dans l'hémisphère septentrional, cette latitude est celle du nord de FInde et de l'Afrique.
Le 25 mai, une heure avant le coucher du soleil, le harponneur Kardek, qui se tenait dans les barres du mât de misaine, aperçut plusieurs souffleurs à deux milles de la crique, sans doute à la recherche de hauts-fonds con- I venables pour leurs baleineaux. 11 fut donc décidé que, le lendemain, dès la première heure, les pirogues seraient parées et, sans doute, les autres navires se disposeraient pour la pêche.
Ce soir-là, lorsque M. Filhiol demanda au capitaine Bourcart si cette pêche s'effectuerait dans les mêmes conditions qu'à la Nouvelle- Zélande, il en reçut cette réponse :
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« Pas tout à fait, mon cher docteur, et il convient d'avoir plus de circonspection. Nous aurons affaire à des femelles qui, si elles donnent plus d'huile que les mâles, sont plus redoutables. Lorsque l'une d'elles s'aperçoit qu'on veut les poursuivre, elle ne tarde pas à prendre la fuite. Non seulement, elle abandonne la baie pour n'y plus revenir de toute la saison, mais elle entraîne les autres, et allez donc les retrouver au large à travers le Pacifique !
— Et lorsqu'elles sont accompagnées de leur petit, capitaine?...
— C'est alors, dit M. Bourcart, que les pirogues ont toute facilité pour les atteindre. La baleine qui suit les ébats du petit, qui s'y joint, est sans défiance. On peut donc l'approcher à portée de louchet et la blesser aux nageoires. Si le harpon l'a manquée, il suffit de lancer les pirogues à sa suite, dût-on s'y entêter pendant plusieurs heures. En effet, le baleineau retarde sa marche, il se fatigue, il s'épuise. Or, comme la mère ne veut pas l'abandonner, les chances sont pour qu'on se trouve dans de bonnes conditions qui permettent de la piquer...
— Mais, capitaine, ne disiez-vous pas que ces femelles sont plus dangereuses que les mâles?...
— Oui, monsieur Filhiol, et il convient que le harponneur fasse grande attention à ne point blesser le baleineau... La mère deviendrait furieuse et ferait grand dégât, se jetant sur les pirogues, les frappant à coups de queue, les mettant en pièces. De là de très graves accidents. Aussi, après une campagne de pêche dans la baie Marguerite, n'est-il pas rare de rencontrer de nombreux débris d'embarcations, et plus d'un homme a payé de sa vie l'imprudence ou la maladresse du harponneur ! »
Avant sept heures du matin, on était prêt à donner la chasse aux cétacés aperçus la veille. Sans compter les harpons, lances et louchets, le capitaine Bourcart, le second, les deux lieutenants s'étaient munis de fusils lancebombe, toujours employés avec avantage, lorsqu'il s'agit d'amarrer ce genre de baleines.
A un demi-mille de la crique se montrait une femelle suivie de son petit, et les pirogues hissèrent leurs voiles afin de Paccoster sans éveiller son attention.
Naturellement, Romain Allotte avait pris l'avance, et il arriva le premier à sept brasses de l'animal. Celui-ci se préparait à sonder et devait apercevoir la pirogue.
Aussitôt Ducrest brandit son harpon et le lança avec une telle force qu'il s'enfonça jusqu'à la douille dans le corps de la baleine.
A cet instant rejoignirent les trois autres pirogues, prêtes à tourner la femelle afin de l'amarrer. Mais, par une fatalité qui n'est point rare, le harpon se rompit, et la baleine et son baleineau prirent la fuite.
11 y eut alors un acharnement extraordinaire à poursuivre le cétacê, qui précédait les embarcations de soixante à quatre-vingts brasses.
Son souffle — de la vapeur d'eau condensée en pluie fine — s'élevait à huit ou dix mètres; mais il soufflait blanc, n'étant pas mortellement blessé.
Cependant les matelots souquaient ferme sur leurs avirons. Pendant deux heures, il fut impossible d'être à portée de piquer la baleine. Peut-être eût-on pu frapper le baleineau, si le capitaine Bourcart ne s'y fût opposé par prudence.
Le docteur Filhiol, désireux de ne riei> perdre des détails de cette pêche, avait pris, place dans l'embarcation de M. Bourcart. Lui aussi partageait l'ardeur qui animait tous ses compagnons et exprimait sa crainte qu'ils ne fussent épuisés avant d'avoir rejoint l'animaL
En effet, la baleine se dérobait avec rapidité, plongeant et reparaissant après quelquesminutes. Elle ne s'était pas très éloignée de la crique, trois à quatre milles — et s'en rapprochait maintenant. Il semblait même que sa vitesse devait se ralentir, puisque le petit ne restait pas en arrière.
Vers onze heures et demie, un second harpon fut lancé de l'embarcation de M. Heurtaux.
Cette fois, on n'eut que peu de ligne à filer. Les autres pirogues s'approchèrent, non sans se défier des coups de queue. Dès qu'elles l'eurent attaqué avec le louchet et la lance,
l'animal souffla le sang et expira à la surface de la mer, tandis que le petit disparaissait sous les eaux.
Le courant étant favorable, la baleine fut aisément remorquée jusqu'au Saint-Enoch, où M. Bourcart fit disposer les apparaux pour la virer dans l'après-midi.
Le lendemain, un canot amena un Espagnol, qui de.
manda à parler au capitaine.
C'était un de ces hommes qui font le métier de carcassier, et auxquels on abandonne le gras qui reste à l'intérieur de la carcasse.
Lorsqu'il eut examiné la baleine amarrée au flanc du navire, il dit :
« C'est vraiment l'une des plus grosses qui aient été pèchées dans la baie Marguerite depuis trois mois...
— Est-ce que la saison a été bonne?... interrogea M. Bourcart.
— Assez médiocre, répondit l'Espagnol, et je n'ai eu qu'une demi-douzaine de carcasses à travailler. Aussi je vous prie de me céder celle-ci...
— Volontiers. »
Pendant les quarante-huit heures qui suivirent, l'Espagnol demeura à bord, et assista à toutes les opérations nécessitées par la fonte du gras. Cette baleine ne donna pas moins de cent vingt-cinq barils d'huile d'excellente qualité. Quant à sa carcasse, les gens du pays la conduisirent à l'établissement de l'Espagnol, situé sur le littoral de la lagune, deux milles au delà de la crique.
Lorsqu'il fut parti, le docteur Filhiol dit au capitaine :
« Savez-vous, monsieur Bourcart, ce que cet homme retire des débris d'une baleine?...
— Quelques jarres d'huile, tout au plus, docteur...
— Détrompez-vous, et je tiens de lui-même que le dépeçage procure parfois une quinzaine de barils...
— Une quinzaine!... s'écria M. Bourcart. Eh bien ! c'est la dernière fois que j'y aurai été
pris, et, dorénavant, nous carcasserons nousmêmes ! »
Le Saint-Enoch séjourna jusqu'au 17 juin dans la baie Marguerite afin de compléter son chargement.
Pendant ce temps, l'équipage put amarrer plusieurs baleines, entre autres quelques mâles très difficiles, sinon très dangereux à piquer, tant ils se montraient farouches.
L'un d'eux fut capturé par le lieutenant Coquebert à l'entrée de la baie. Il ne fallut pas moins d'un jour et d'une nuit pour l'amc-
ner dans la crique. Pendant la durée du courant contraire, les pirogues mouillaient sur l'animal avec de petites ancres et les hommes dormaient en attendant le renversement de la marée.
Il va sans dire que les autres navires se livraient également à la poursuite des cétacés jusque dans les extrêmes profondeurs de la baie Marguerite. Les Américains, plus particulièrement, furent assez satisfaits de leur campagne.
Le capitaine de l'un de ces bâtiments, Vlwing, de San Diego, vint rendre visite à M. Bourcart à bord du Saint-Enoch.
« Capitaine, lui dit-il après avoir causé quelques instants, je vois que vous aviez réussi à souhait sur les côtes de la Nouvelle- Zélande...
— En effet, reprit M. Bourcart, et j'espère achever ici ma campagne. Cela me permettra de retourner en Europe plus tôt que je ne comptais et d'arriver au Havre avant trois mois...
— Je vous en félicite, capitaine, mais, puisque la chance vous favorise, pourquoi revenir directement au Havre?...
— Que voulez-vous dire ?...
— J'entends que vous pourriez placer avantageusement votre cargaison, sans abandonner les mers du Pacifique. Cela vous permettrait de recommencer la pèche aux îles Kouriles ou dans la mer d'Okhotsk, précisément pendant les mois favorables.
— Expliquez-vous, monsieur!... Où pourrais-je vendre ma cargaison?...
— A Vancouver.
— A Vancouver?...
— Oui... sur le marché de Victoria. En ce moment, l'huile est très demandée par des maisons américaines et vous livreriez à des prix très avantageux.
— Ma foi, répondit M. Bourcart, c'est une idée, et sans doute une excellente idée. Je vous remercie du renseignement, capitaine, et il est probable que je le mettrai à profit. »
L'île de Vancouver, située dans les eaux américaines à la hauteur de la Colombie anglaise, n'est qu'à vingt-cinq degrés environ au
nord de la baie Marguerite. Par bon vent, le Saint-Enoch pouvait l'atteindre en une quinzaine de jours.
Décidément, la fortune souriait à M. Bourcart, et Jean-Marie Cabidoulin en serait pour ses histoires et ses prophéties de malheur.
Après la campagne de la Nouvelle-Zélande et de la baie Marguerite, la campagne des îles Kouriles et de la mer d'Okhotsk, tout cela dans la môme année !...
C'est, du reste, à Vancouver que se fussent rendus les baleiniers américains, et probablement aussi le Repton, s'ils avaient eu leur plein, puisque les cours étaient très en hausse.
Lorsque M. Bourcart demanda au capitaine de Vluing s'il avait eu des rapports avec ce Repton, la réponse fut négative. Le navire anglais se tenait toujours à l'écart, et peutêtre ne saluait-il pas plus le pavillon étoile des États-Unis qu'il ne saluait le pavillon tricolore.
A plusieurs reprises, cependant, il advint que la poursuite des cétacés, soit dans la lagune, soit au milieu de la baie, mit en présence les pirogues anglaises et les pirogues françaises. Par bonheur elles n'étaient pas amenées sur la même baleine, — ce qui aurait pu provoquer des contestations, ainsi que cela arrive quelquefois. Et, assurément, dans la disposition d'esprit où l'on se trouvait de part et d'autre, les contestations auraient pu mal tourner. Aussi M. Bourcart ne cessait-il de recommander à ses hommes d'éviter tout contact avec l'équipage du Repton, en mer, lorsqu'ils croisaient sur les mêmes parages, à terre, lorsque les embarcations allaient faire du bois ou pêcher entre les roches.
En somme, on ne savait pas si le Repton réussissait ou non, et, pour tout dire, on ne s'en inquiétait guère. Le Saint-Enoch l'avait rencontré dans sa traversée entre la Nouvelle- Zélande et la côte américaine, et, quand il aurait quitté la baie, il ne le reverrait sans doute plus.
Parmi les cétacés capturés, il y eut un cachalot qui avait été piqué par Romain Allotte à trois milles en dehors de la lagune. C'était le plus gros que l'on eût jusque-là rencontré.
Cette fois, le Repton en avait eu connaissance, et ses embarcations lui donnèrent la chasse.
Mais, lorsqu'elles arriveraient, il serait trop tard.
Afin de ne point donner l'éveil à ce cachalot, la pirogue, filant par jolie petite brise, avait manœuvré de manière à ne point l'effaroucher. Toutefois, quand le harponneur fut à bonne portée, l'animal s'immergea, et il fallut attendre qu'il remontât à la surface.
Trente-cinq minutes s'étant écoulées à partir de son dernier plongeon, il resterait donc à peu près le même temps sous l'eau, et il n'y eut qu'à le guetter.
Son apparition s'effectua dans le temps prévu, à sept ou huit encablures de la pirogue qui se lança de toute sa vitesse.
Le harponneur Ducrest était debout sur le tillac, le lieutenant Allotte tenait son louchet à la main. Mais, en ce moment, le cachalot, sentant le danger, battit la mer avec une telle violence qu'une lame assaillit l'embarcation et la remplit à moitié.
Comme le harpon l'avait atteint à droite, sous la nageoire pectorale, le cachalot s'enfonça et la ligne lui fut filée avec une telle rapidité qu'il fallut l'arroser pour qu'elle ne prît pas feu. Quand l'animal reparut, il soufflait le sang et quelques coups de lance l'achevèrent sans trop de peine.
Après la fonte du gras, maître Cabidoulin porta au compte de ce cachalot quatre-vingts' barils d'huile.
On était à trois jours du départ, fixé au 17 juin. M. Bourcart, se conformant à l'avis du capitaine américain, avait résolu de faire voile pour l'île de Vancouver. Le Saint-Enoch possédait alors dix-sept cents barils d'huile et près de cinq mille kilogrammes de fanons.Après les avoir livrés. à Victoria, le capitaine n'hésiterait pas à entreprendre une seconde campagne dans le nord-est du Pacifique. Cent cinquante jours s'étaient écoulés depuis son départ du Havre, et la relâche à la baie Marguerite avait duré du 9 mai au 19 juin. Sa coque et son gréement se trouvaient en bon état, et, à Vancouver, il pourrait refaire ses approvisionnements.
La surveille du départ, une occasion se présenta pour l'équipage d'entrer en communication avec les hommes du Repton. Voici dans quelles circonstances.
Les pirogues du second et du lieutenant Coquebert avaient été envoyées à terre, afin de rapporter un reste du bois abattu et faire de l'eau à l'aiguade.
MM. Heurtaux, Coquebert et les matelots étaient déjà descendus sur la grève, lorsque l'un d'eux s'écria : « Baleine!... baleine ! »
En effet, une femelle de belle taille, accompagnée de .son baleineau, passait à un demimille de la crique en gagnant vers le fond de la baie.
Certes il y eut unanime regret de ne pouvoir lui donner la chasse. Mais les deux pirogues , commandées pour un autre service, n'étaient pas en état, n'ayant ni harpon, ni ligne. Il en était de même à bord du Saint- Enoch, qui, ses garants dégarnis, son matériel de virage démonté, se tenait pour ainsi dire en appareillage.
Or, au détour de l'une des pointes de la crique qui les dérobait à la vue, deux embarcations apparurent.
C'étaient les pirogues du Repton, amenées sur la baleine signalée.
Comme elles se rapprochaient de terre, dans l'intention de prendre l'animal à revers, il serait aisé de ne rien perdre de ce qui allait se passer.
Les deux pirogues s ? avançaient rapidement, sans bruit, séparées par la distance d'un bon mille, car l'une était partie bien après l'autre. La première venait de mettre son pavillon à l'arrière pour annoncer qu'elle se préparait à attaquer.
Quant au Repton, il attendait, sous petite voilure, à trois milles dans l'est.
MM. Heurtaux, Coquebert et leurs hommes gravirent une butte en arrière du ruisseau, d'où le regard pouvait s'étendre sur toute la lagune.
11 était deux heures et demie quand le harponneur de la première embarcation se vit à bonne portée pour piquer.
La baleine, qui jouait avec son petit, ne
JULES VERNE
l'avait pas encore aperçu, lorsque le harpon traversa l'air.
Certes, les Anglais n'ignoraient point qu'il est dangereux d'attaquer un baleineau. Mais, celui-ci ayant passé le long de la pirogue, ce fut lui que le harpon atteignit à la lippe.
Il était mortellement touché, et, après quelques convulsions, il resta immobile à la surface. Comme le manche du harpon se redressait, il avait, au dire des matelots, l'air de fumer sa pipe, la poussière liquide qui s'échappait de sa bouche imitant à s'y méprendre la fumée du tabac.
La baleine, prise alors d'un accès de fureur, devint un animal des plus redoutables. Sa queue battait Peau qui rejaillissait comme une trombe. Elle se précipita sur la pirogue. Les hommes eurent beau scier pour revenir en arrière, il ne fut plus possible d'éviter son attaque. En vain, les matelots tentèrent-ils de lui lancer un second harpon, en vain essayèrent-ils de. la frapper avec le louchet et les lances, en vain l'officier déchargeait-il sur elle le fusil lance-bombe...
La seconde embarcation, se trouvant encore à trois cents toises sous le vent, ne pouvait arriver en temps utile au secours de la première.
Celle-ci venait d'être frappée d'un si formidable coup de queue qu'elle coula immédiatement avec ceux qui la montaient. Si quelquesuns d'entre eux revenaient à la surface, ils risquaient de se noyer, en admettant qu'ils n'eussent pas été blessés mortellement. Et qui sait si l'autre embarcation pourrait les recueillir...
« Embarque... embarque!... » cria M. Heurtaux, en faisant signe au lieutenant de le suivre.
Leurs hommes, voyant des gens en danger de périr, bien qu'ils appartinssent à l'équipage du Repton, n'hésitèrent pas à tout faire pour les sauver.
En un instant, officiers, matelots, descendus
de la butte, eurent traversé la grève en courant. Les deux pirogues larguèrent les amarres et, vigoureusement enlevées par les avirons, arrivèrent sur le lieu du sinistre où la baleine se débattait toujours avec rage.
Des neuf hommes que contenait la pirogue fracassée, sept seulement venaient de. reparaître sur l'eau.
Deux manquaient, et ils étaient engloutis.
En ce moment arriva la seconde embarcation du Repton, et ce ne serait pas sans danger qu'elle pourrait recevoir cette surcharge de sept personnes.
Quant à la baleine, elle se dirigeait vers le baleineau, qui flottait à une encablure sous le vent et que le courant entraînait. Puis, après l'avoir rejoint, elle disparut avec lui dans les profondeurs de la lagune.
M. Heurtaux et le lieutenant étaient déjà prêts à embarquer quelques-uns des Anglais, lorsque le second du Repton cria dune voix qui dénotait surtout le dépit :
« Chacun pour soi!... Nous n'avons besoin de personne !... Au large ! »
Et, qu'on n'en doute pas, s'il regrettait la mort de deux de ses hommes, il regrettait non moins d'avoir manqué cette magnifique proie.
Lorsque MM. Heurtaux et Allotte furent de retour à bord, ils racontèrent au capitaine Bourcart et au docteur Filhiol comment les choses s'étaient passées.
M. Bourcart les approuva de s'être portés au secours de l'embarcation du Repton, et, quand il connut la réponse de l'officier :
c< Allons, dit-il, nous ne nous étions pas trompés, c'étaient bien des Anglais... et ils sont bien anglais...
— Pour sûr, déclara le maître d'équipage, mais il n'est pas permis de l'être à ce point-là ! »
JULBS VSRNB.
(Là suite prochainement.)
LA PÊCHE EN RIVIÈRE
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