‹ Les histoires du M. SulteChapitre 3 sur 6 · I-» lli L · texte numérisé non relu

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grftce des sacrements aux premiers habitants français de notre? pays ; ils ont marié nos ancêtres, baptisé ceux qui furent nos^ pères, administré leurs mourants et prié pour leurs morts ; ils ont instruit les premières générations de notre peuple. lisse sont faits mendiants, eux, des hommes de premier ordre,. et, de cette façon, ont recueilli pour le Canada, en France, des sommes comparativement énormes', tandis qu'ils vivaient et mouraient tous dans la pauvreté. Quand le pays, après une guerre désastreuse dont ils partagèrent les misères et les angoisses, dût passer à d'autres maîtres, le vainqueur voulut de nouvelles victimes, 'ils furent expulsés, il ne demeura en Canada que quelques Pères qui continuèrent rexèrcice du saint ministère et dont le dernier mourut au commencement de la première année de ce siècle ; ce fut, pour nos gens, une des douleurs de la conquête. Récemment, par des temps^ meilleurs. leS Jésuites nous sont revenus et les Canadiens- ; Français les ont reçus à bras ouverts.

Mgr de Laval eut à lutter, au prix de son repos et desa santé, contre ceux qui, sans être des ennemis de l'Eglise,, voulaient l'humilier dans sa personne, contre ceux qui réclamaient, comme un droit, la liberté d'empoisonner et de démoraliser les Sauvages et les Français avec l'eau-de-vie ; il a mis en réquisition ses hautes relations de famille pour se-

Srocurer, en France, les moyens de subvenir aux besoîhs- 'une chrétienté pauvre jusqu'à la destitution. Voilà les véritables documents. Des faits, patents, indé- :niables, immenses ! M. X. et M. Z. ont écrit contre Mçr de* Laval et contre les Jésuites; mais qu'ont fait M. X. et M. Z., en dehors de leurs écritures. Les grands travailleurs, Cham-

})lain, Pierre Boucher, M. de Montmagny, M. de Lauzon et es autres ont rendu justice aux Jésuites. Mgr de Laval laisse, après lui^ des monuments impérissables et une mémoire que vénèrent et chérissent toutes les intelligences bien faites et tous les cœurs droits. Voilà le bien jugé.

Ces mots — documents contre les Jésuites — réveillent en moi un souvenir bien pénible, mais qui me rend plus oUigatoire et plus sacrée encore la tâche desagréable que j'accomplis ici. et m'engage à profiter de l'occasion pour la réparation» d'une faute dont le sang me rend, en quelque sorte, solidaire.. Ceux qui ont étudié la vie intime de notre population savent qu'à la fin du dix-huitième siècle et dans la premièrepartie du dix-neuvième^ l'esprit de Voltaire avait pénétré auî sein de la classe instruite en Canada : il en reste encore quel*

S[ue chose, bien que Voltaire soit aujourd'hui fort démodé. A a lecture des œuvres du '' ricaneur infernal" et des écrits de* ses compagnons d'incrédulité, quelques-uns perdirent la foi; le

S lus grand nombre des victimes se bornèrent à devenir froneurs et moqueurs des personnes et des choses consacrées à: Dieu, jusqu'au moment ou, la grâce triomphant de la faiblesse

et de la défaillance, ils revinrent vers ce qu'ils avaient mé<ccmnu. Mon grand-père fut de ces derniers. Il est mort chrétiennement et j'ai tout lieu d*espérer qu'il a, maintenant, satisfait à la justice divine et que c'est du haut du ciel qu'il applaudit à la réparation que vient faire son petit-fils, devant les hommes, d'une erreur grave et publique commise par lui, dans un mauvais jour. Il terminait un mémoire, à lui demandé par un comité de l'ancienne Chambre législative du Bas-Canada, par deux courts mais malicieux paragraphes contre les Jésuites. Il y disait qu'il existait chez les sauvages montagnais une tradition à l'effet que les Pères Jésuites, sous le règne de Louis XIV, étaient allés s'établir au Saguenay, BOUS le prétexte d'y répandre le christianisme au milieu des sauvages ; qu'ils, les Jésuites, réussirent à convertir presque tous les sauvages, sur lesquels ils acquirent une très grande influence; mais que la compagnie des Indes, s'apercevant que les révérends Pères, avec des rosaires, des croix, des reliques et d'abondantes prières, se procuraient plus de fourrures dequalité supérieure que la compagnie n'en pouvait obtenir avec ses marchandises, celle-ci réussit à envoyer les révérends Pères faire le commerce ailleurs. On voit par là quec'est toujours le même système, une tradition méprisante,, qui n'existe pas, le prétendu prétexte de la religion pour faire le commerce ou pour commander. Heureusement que l'erreur se ment à elle-même.' Les Jésuites étaient de véritables apôtres, et ce n'était pas un vain prétexte que leur mission, puisqu'ils ont christianisé toute la nation monta^naise ; les sauvages n'avaient point à transmettre une tradition injurieuse à leurs missionnaires, puisque ceux-ci avaient sur eux; une très grande influence. La compagnie des Indes n'a cas détruit cette chrétienté, puisque le dernier missionnaire jésuite des Montagnais, le Père Labrosse, est mort au milieu de ces sauvages en 1782. Les rosaires, les croix et les prières des Jésuites, de même que les effets qu'ils apportaient aux sauvages, valaient infiniment mieux que le rhum et les mar- ^

chandises de ceurqui auraient voulu les chasser.

Les Montagnais^ — ^jesuis personnellement témoin de ce lait,, — ont gardé traditionnellement le plus profond respect, la plus grande vénération pour la mémoire de leurs premiers missionnaires. Us conservent encore (ils conservaient du moins quand je les visitais) comme des objets du plus grand prix pour eux, les quelques livres qui leur restent du temps des Jésuites, les vieux Missandigan, Ils se sont transmis, de génératibn en génération, par la seule instruction de famille^ la lectui'e et l'écriture que les Jésuites leur avaient enseignées. Ces sauvages ne sont pas riches, ils ne l'ont jamais été ; la Propagation de la Foi et les Pères Oblats aujourd'hui, comme les âmes charitables et les Jésuites autrefois, doivent venir au secours des missions chez eux ; mais ils avaient

jadis établi et ils ont gardé une coutume touchante, pour témoigner leur reconnaissance à TEglise et à leurs pasteurs. Au retour de la chasse, chaque chasseur choisit avec soin la plus belle peau de marte de la saison, pour en faire cadeau aux Pères. Ces peaux de choix s'appellent des martes de missionnaires ; il n'y a pas, sous le soleil, plus belle et plus soyeuse fourrure que ça. J'ai rencontré, à Betsiamitz, un traiteur juif qui s'en montrait très jaloux ; un peu plus, il s'en serait déclaré tout à fait scandalisé : ce aui ne dérangeait guère le Père Arnaud, qui recommandait a ses sauvages de ne pas aller à la pointe, de l'autre côté de la baie, où on leur offrait à boire de la matsinipi^ mauvaise eau. Le Juif s'en vengeait, en parlant n^al de ce qu'il appelait la trinité de Betsiamitz, composée du Père Arnaud, de M. Fortescue, le commis de la compagnie de la baie d'Hudson, et de Jean- Baptiste Estlo, le cnef des sauvages de l'endroit, contre lesquels il promettait de préparer un document, que l'on découvrira sans doute quelque bon jour. J'ajoute que j'ai eu le plaisir de voir déguerpir ce digne ennemi des missionnaires ; il emportait, avec sa mauvaise eau, la bonne eau qu'il avait mise dedans, pour en augmenter la quantité.

Un mot de cette question de la traite qu'on jette sans cesse en pâture à la méchanceté et à la sottise, à propos des Jésuites : c'est un lieu commun qu'inspirent la haine, la mauvaise foi, l'ignorance, l'étourderie ou quelque autre misère morale ou intellectuelle. Dire que les Jésuites ont fait le commerce des fourrures, c'est mentir à l'histoire ; mais les Jésuites, comme d'autres missionnaires, du reste, et tous les habitants des pays sauvages, ont quelquefois été par la nécessité, dans l'intérêt de leurs néophytes et pour le soutien de leurs missions, obligés de faire des échanges, de traiter avec les aborigènes : c'était une manière de subvenir aux besoins matériels de la condition qui leur était faite, manière dont ils n'ont jamais abusé, ni môme usé quand ils ont pu l'éviter.

Mais là ne gît pas la question, qui consiste exclusivement à savoir si, dans l'espèce, la chose était licite. Il ne saurait ■exister le moindre doute sur la légitimité d'actes de ce genre* La loi naturelle y autorise, la loi de grâce y autorise : saint Paul dit aux Corinthiens: '* Si nous avons semé en vous ^' des biens spirituels, est-ce une grande chose que nous mois- ^' sonnions de vos biens temporels." La loi révélée dit : ^' Vous ne lierez point la bouche au bœuf qui foule les grains."

Ce que les Jésuites, comme tout le monde, tenaient de droit inhérent, de la loi de nécessité, de la loi naturelle, de la loi révélée et de la loi de grâce, on le leur avait reconnu, de droit positif, dans le pays, afin de les soustraire aux tracasseries de la bureaucratie et aux attaques de la rapacité. J)ans les arrangements survenus à l'arrêté de 1645, relatif à

la Compagnie des habitants et au privilège de la traite, il ^tait réservé aux Jésuites de traiter. M. Suite reconnaît, il faut le dire, Texistence de cette disposition, dans des termes convenables : " Par exception, dit-il, fut permis aux pères ■*' jésuites de trafiquer, comme d'habitude, sur une échelle *' assez restreinte, pour leur aider à subsister."

Le fait est qu'en cela, les Jésuites étaient soumis et obéisrsaient à un droit beaucoup plus étroit que tous les autres, celui 'de la discipline ecclésiastique. L'Eglise est plus jalouse de ila dignité de ses ministres que les ennemis des prêtres ne rsont ardents à les attaquer.

L'injustice contre les religieux et les religieuses est telle • que, naguère encore, on a prétendu que les communautés «d'hospitalières, par leurs chartes, ont bien le droit de loger, •de vêUr. de chauffer et de nourrir les pauvres et les infirmes ; mais qu elles n'ont le droit d'exercer aucune industrie profi- !table, si permise qu'elle soit à tout le monde, pour s'en procurer les moyens. Elles ont le droit de vivre avec leurs pauvres, mais elles n'ont pas le droit de gagner leur vie et celle des malheureux qu'elles recueillent 1 profondeurs de la sottise et de la vilenie humaines I

Le chapitre X du troisième volume du livre de M. Suite se •rapporte a la période histori(]ue écoulée entre l'année 1625 et l'année 1657, et porte pour tit^e les mots :

•* On demande un clergé national."

Si ce titre peut avoir une signification, cela ne peut vouloir «dire auti*e chose que ceci : M. Suite, se donnant comme interprète des demandes des Canadiens de l'époque, affirme •qu'ils réclamaient d'être desservis par des prêtres nés ou du moins ordonnés dans le pays. Or, au commencement (1625) •de cette période, il n'y avait pas, dans tout le Canada, un seul individu de race européenne, né au pays, âgé de plus de sept ^ns. Le premier Canadien qui se soit voué à Tétat ecclésiastique ne vit le jour que juste au milieu de cette période, -en 1642. Les deux seules personnes qui aient vécu en Canada de 1625 à 1657, et qui aient eu la vocation de se faire prêtres, à part quelques enfants encore en bas âge, ont été ; le premier, M. de Lauson Charny, alors marié et lieutenant du gouverneur, qui, après la mort de sa femme, arrivée en 1656, se f t prêtre et revint au pays, en 1659, avec Mgr de Laval, dont il fut plus tard grand- vicaire ; le second, M. Morin, âgé de quinze ans, en 1657, qui faisait alors ses études au •collège des Jésuites et fut ordonné en 1665. Déplus, il y avait une auti*e excellente raison pour ne pas avoir d'ordinaiions, c'est qu'il n'y avait pas, avant 1659, en Canada, d'évêque

,pouT les faire. La première ordination dans le pays fut celle- 4e H. AUet, venu aiacre. en 1657, et fait prêtre en 1659 ; la >6econde, celle de M. de Bernières, un jeune noble que Mgr de Laval avait amené avec lui ; la troisième fut celle de 'M. Morin, le fils d'un habitant.

En présence de ces faits, qu'il n'était pas permis à M. Suite d'ignorer, comment art-il pu attribuer aux Canadiens une demande qui eût été le comble du ridicule, une véritable insanité? Ici comme ailleurs, c'est l'auteur qui divague : "On demande un clergé national " ; mais le marmot qui trépigne^ grimace et demande qu'on lui livre la lune reflétée dans l'eau, n'est ni plus naïf, ni plus sottement impérieux que cela.

Voici comment M. Suite entre en matière, dans cet étonnant chapitre X :

'* Notre clergé, dit-on souvent, a fait œuvre nationale et les CanacCens^ ** lui doivent de la reconnaissance. Ceci est parfaitement conforme à '* Topinion de tous les gens éclairés ; mais la masse des lecteurs ne se ** doute peut-être pas de la distinction qu'il y a à faire entre notre clergé * « et le clergé français du dix-septième siècle. Confondre les Jésuites, par ^* exemple, avec les prêtres canadiens, c'est prendre de l'eau pour du feu ** — sans compter que durant le dix-septième siècle, nous n'avons pas eu « de clergé canadien, grâce aux Jésuites.*'

J'ai déjà dit que je ne veux pas faire la critique de l'ou^ vrage de M. Suite, je n'en ai pas le temps ; encore moins voulais-je m'occuper de son style : on a trop usé et abusé de cettemesquine et fausse critique, pour que je veuille seulement avoir l'air de m'en occuper. D'ailleurs, je dois rendre cette justice à M. Suite que, d'ordinaire, il écrit correctement, avec: verve, et que sa phrase est généralement assez bien tournée ; mais dans cette malheureuse Histoire à lui, le dévergondage des idées déteint sur la diction. Au reste, c'est inévitable. Quelle tournure baroque, dans le passage plus haut cité, par exemple : ^^ prendre de l'eau pour du feu " ; c'est un artifice de langage qui n'avait pas encore pris place parmi les figures derhétorique connues jusqu'à ce jour; mais quand on ajouteque c'est absolument comme si on confondait " les Jésuites» avec les prêtres canadiens," alors la parole écrite cesse d'êtrelin moyen de communication facile entre l'écrivain et le lecteur. Les écarts de tous genres, qui rendent toutà-fait. absurde le livre de M. Suite, faisaient dire, à un corres^^ L-' pondant de la^ Vérité, que cet ouvrage est tracé '*à coups de-

pioche '■ : je trouve le mot heureux et très graphique^

Le rôle des Jésuites n'a pas été différent du raie des autres, congrégations religieuses et du clergé séculier, soit français, soit canadien, dans le pays. Seulement, les Jésuites ont eu à traverser la période la plus difficile de notre histoire ; ils ont pris une part immense aux travaux et aux luttes des temps héroïques du Canada. Ils ont laissé, slwx cailloux et sliix ronces du dur chemin: qu'il a fallu parcourir, les lambeaux

<ie leur chair. Ils ont semé, dans leurs sueurs et dans leur sang, ce que le .pays a récolté dans l'allégresse. Notre admiration et notre reconnaissance doivent tâcher de s'élever à la hauteur de leur courage et de leur dévouement.

Dans le paragraphe plus haut cité et dans plusieurs autres endroits de son livre, M. Suite injurie encore le clergé de France'et les prêtres français qui ont exercé leur ministère en Canada : u distingue. — on ne l'avait pas fait avant lui, — ** entre notre clergé et le clergé français du dix-septième siècle." Vengeons encore la mémoire de ces dignes prêtres, ** gens de grande vertu" dit M. Boucher, parmi lesquels ou •compte des hommes comme MM. Vignal et Lem^ttre, massacrés par les Iroquois, M. Des Maizerest, si longtemps supérieur du Séminaire de Québec, et tant d'autres.

^^ Sans compter, dit M. Suite, que, durant le dix-septième siècle, nous n'avons pas eu de clergé canadien, grâce aux Jésuites." Faites excuse, M. Suite, nous n'avons pas eu de

firôtres canadiehs avant 1625, parce que ceux qui devaient 'être n'étaient point encore nés : nous n'en avions pas encore ^n 1657, parce que les premiers de ceux qui devaient être prêtres étaient encore à l'école ou au collège ; mais nous avons eu un prêtre canadien en 1665, M. Germain Morin, puis un autre en 1671, puis un autre en 1676, puis trois autres en 1677, puis deux en 1678, puis d'autres, d'autres et d'autres, -et cela grâce aux Jésuites, qui leur faisaient faire leurs études •dans leur collège, et à Mgr de Laval, qui leur faisait faire leur théologie dans son grand Séminaire. Nous avons eu un clergé canadien durant le dix-septième siècle, grâce aux Jésuites ; répétons-le, pour que M. Suite le découvre.

Et; les Jésuites ne faisaient pas seulement* l'éducation et l'instruction de ceux qui se destmaient au service des autels ; snais ils formaient aussi des hommes pour les autres carrières. M. Suite lui-même, dans un de ces bons moments où il s'ins-

inre des faits, où il analyse les pensées de ceux qui ont fait 'histoire de notre pays, s'étonne, avec raison, devant les résultats de l'éducation donnée, à cette époque, par les Jésuites : il dit, dans son second volume :

" Déjà, les pères Lalemant et De Quen avaient commencé une ^cole ** pour les tils des Français ; on se mit ep devoir de préparer les matériaux j

•" destinés à un édifice convenable. Un terrain ayant été accordé par la '

<< compagnie de la Nouvelle-France (1637), les travaux furent poussés

** avec vigueur^ les enfants des familles françaises trouvèrent dans le

^' collège des Jésuites l'éducation qui a fait d une notable partie des " anciens Canadiens des hommes aptes à remplir tant et de si Délies car- « rières qu'on s'en étonne aujourd'hui." ^

Voilà ce qu'il confesse ; eh bien, qui le croirait? Dans son troisième volume, il affirme le contraire. Il fait une citation de l'ouvrage de M. Boucher, où il est dit : " Il y a un collège ^^des Jésuites, un monastère d'ursulines qui instruisent

^' toutes les petites fille?, ce qui fait beaucoup de bien atr ^' pays ; aussi bien que le collège des Jésuites pour Tinstruo- ^' tion de toute la jeunesse dans ce pays naissant." Ce témoignage d'un fait qu'il a admis lui-même, d'un fai&

Satent. donné par un homme comme M. Boucher, inflige à [. Suite des éructations qu'il déchargerai bas de la page^ dans une note qui se lit ainsi : ^

** Instruction religieuse ; car les Jésuites avaient à peine songé à ouvrir « des classes pour les lils d'habitants."

Notons que c'était en 1663, alors que bon nombre de jeunes gens, fils d'habitants, étaient déjà sortis de chez les Jésuites avec une excellente éducation, quelques-uns même, après avoir fait un cours complet d'études classiques.

Je le demande au lecteur sérieux tant soit peu de bonne foi, fût-il ennemi acharné des prêtres : Quelle confiance peut^ on avoir dans un auteur capable de semblable effronterie, de

Sareille atteinte à la vérité, de pareil mépris de sa propre ignité ? Quel respect peut-on avoir pour une œuvre ainsi faite?

A propos de cette même citation de l'ouvrage de M. Bon*cher, dans ce même endroit, M. Suite insère encore une autre note de bas de page qui démontre l'incapacité totale dans laquelle il se trouve de comprendre nos ancêtres, les ancien» hanitants. M. Boucher dit qu'il y a à Québec " une bonne forteresse et une bonne garnison " et qu' " on a vécu assez doucement" jusque-là. M. Boucher parle naturellement, eu égard aux circonstances ; cette vie douce qu'il mentionne, c'est la vie morale, il le dit, il l'explique, en plusieurs endroits de son mémoire, il en fait honneur à Mgr de Laval, aux Jésuites et aux autres prêtres. M. Suite, lui, qui s'imagine toujours que nos aïeux vivaient dans la chair de poule, à cause des Iroquois, et qui a l'air de faire bon marché de l'instruction religieuse, de la piété et du* dévouement chrétiens des premiers Canadiens, inscrit ce commentaire :

<* Il est difficile de s'expliquer de pai«illes assertions, même à la date da " 1663.; car le pays était encore en ce moment sous les coups des Iroquois, " et les renforts de France commençaient à peine à nous arriver."

Je ne veux pas suivre M. Suite, à travers le dédale de ses inconséquences, de ses étourderies, de ses calomnies, de ses contradictions, de ses grossièretés et de ses gasconnades, je me contente de prendre, de ci de là, quelques passages qui suffisent amplement à faire apprécier l'écrivain et ses écritures.

En présence de tout cela, les regards de complaisante admiration, de béate contemplation, qu'il promène sur son œuvre et les œillades de souverain mépris qu'il lance, à tous les autres écrivains qui se sont occupés de notre histoire, âe>- Tiennent d'un cocasse inimitable.

** Le lecteur a pu jager, dit-il en un enOroit de son livre, si nous suivons ** la vérité historique, telle que les documents nous la font connaître

<* La mode qui se répand, ajoute-t-11, d'argumenter sur notre passé ** devrait bien avoir sa source dans l'étude, et non ]ias dans une foule de '* fantaisies qui ressemblent a^z contes dont Chateaubriand a régalé ses K^^

<• lecteurs.

** 11 est vrai pourtant, dit-il encore, que nous défendons ici une cause —

I « la cause des Habitants^méconnue par la généralité des écrivains ;

" mais nous n*agissons de la sorte quç pour rétablir la vérité sur plusieurs

] <* points, et montrer le vide des auteurs qui se sont occupés des Ganadiens-

** Français, qu'ils assimilent toujours aux Européens et qu'ils confondent

** avec ces derniers dans la plupart de leurs ouvrages."

Hein I

M. Suite en vent beaucoup à M. de Chateaubriand. Il n'entre pas dans le plan de mes correspondances d'établir le parallèle entre ces deux écrivains, mais, comme ça, tout d'un coup, il me frappe que les lecteurs de M. de Chateaubriand sont à meilleur festin que ceux de M. Suite.

Notre auteur feint d'ignorer que les nations algonquines . des bords du Saint-Laurent, que les Hurons et même les Iroquois ont été convertis au christianisme ; il traite la tentative des Jésuites d'évangéliser les sauvages de ^^ mauvaise affaire," " d'illusion," " d'aveuglement." Dans ce genre crâne quil affectionne, avec cette profonde intelligence des convenances qui le distingue, M. Suite dit :

** Ceux qui, de nos jours, ont cru devoir signaler une telle inconséquence " et rappeler aue, semblable à la célèbre charge de cavalerie à Balaklava, *' cette nouvelle entreprise des Jésuites avait occasionné des massacres en ** pure perte, se sont vu imputer un manque de foi religieuse."

Dieu a voulu rendre fructueuses les missions des Jésuites , le succès leur eût-il complètement manqué, que cela ne chaur gérait rien à la nature des choses Les Jésuites ne sont pas, comme vous et moi, M. Suite, des employés du ministère de la milice bu du ministère de l'agriculture, et ils ne font rien »

qui ressemble, de près ou de loin, à une charge de cavalerie. Ils sont apôtres, leur commission et leurs ordres viennent de Jésus-Chiist lui-même, et ça se lit ainsi : ^^ Voici que je ^' vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Et '^ vous serez haïs de tous à cause de mon nom. Allez donc, ^^ enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du. Père, " et du Fils et du SaintrEsprit"

Le devoir corrélatif de ceux qui ne sont point apôtres, mais gui ont été baptisés et enseignés, c'est d'aider, de toutes leurs forces, de loua leurs moyens, les apôtres dans l'accomplissement de leur mission, car nous en avons la promesse : ^> Celui qui reçoit un prophète, en sa qualité de prophète, ^^ aura la récompense du prophète." C'est ce qu'ont mérité nos ancêtres, M. Suite ; mais vous ne les avez pas compris. Encore une fois, vous paraissez incapable de les comprendre.

Laissant ces hautes régions, où M. Suite n'a pas pu ou n'a

ipas " cru devoir " s'élever, descendons vers le terre à terre des considérations qui Tont ému. Il prétend que les missions opt été la cause des guerres avec les Iroquois, et que l'on ii*avait ni droit ni raison d'aider les Jésuites missionnaires •des revenus de la colonie, qui tous alors provenaient du commerce des fourrures.

Il est suprêmement inerte d'attribuer les guerres iroquoises aux missions et aux missionnaires. Champlain, en arrivant dans le pays, trouva des nations barbares et cruelles, dont la passion dominante était la vengeance, engagées les unes contre les autres dans une guerre d'extermination, que Jacques-Cartier, trois quarts de siècle avant lui, avait déjà constatée. Champlain dut prendre un parti : il prit celui ae ses voisins, qui, d'ailleurs,- étaient les meilleurs et partant ceux qui souffraient le plus. Quelques écrivains ont mis en doute la sagesse de la décision de Cnaïnplain ; le fait est que Champlain ne pouvait agir autrement. Le christianisme seul Louvait mettre un terme à ces luttes, qui durent encore chez les nations non christianisées de l'Ouest. Les sauvages avaient d'intuition la logique primitive et infaillible, et tenaient d'elle la maxime : " Qui n'est pas pour nous est contre nous." Si Champlain n'eût pas pris un parti, il eût eu tous les sauvages sur les bras. Seuls, les missionnaires pouvaient se présenter aux aborigènes et être acceptés par eux, de bon sens naturel, comme amis de tout le monde ; parce- .que ce n'est pas l'épée qu'ils portent, mais la croix. M. Suite, qui n'y voit pas plus que dans un four, dit, cependant, de son ton ordinaire :

** Les annalistes et les historiens ont beaucoup écrit sans rien expli- ■" quer sur ce sujet."

Le petit. catéchisme dit .— " L'orgueil est un amour déré- ** glé de soi-même, qui fait qu'on présume de soi, et qu'on se " préfère aux autres."

rarlant des faibles subventions qu'on accordait, aux Jésuites, sur les profits de la traite, pour les aider à faire le bien parmi les colons et parmi les sauvages, M. Suite dit, entre autres choses :

— " La France, ou plutôt ceux qui parlaient et agissaient en son nom ** depuis Garlier, prétendaient sMmposer la tâche de convertir les sau*- <* vaffes. Fort bien ; mais devaient-ils taxer pour cet objet de pauvres ** défricheurs qui n'avaient que faire des obligations contractées par les ** Jésuites et ceux qui les protégeaient ?"

D'abord, les colons ne payaient à peine d'autre taxe que celle du sang, dans la défense commune : cette taxe ils la soldaient généreusement, bravement, noblement, devant Dieu et devant les hommes ; ils en mettaient le dépôt an pied des autels après l'avoir fait bénir par le prêtre. Hertel^ captif chez les Iroquois, écrivait au Père Lemoyne :— " Je

** vous. prie d'avoir pitié de ma pauvre mère bien affligée; ** vous savez Tamour qu'elle a pour moL Je vous prie de ^* bénir la main qui vous écrit, et qui a ua doigt brûlé dans ^' un calumet, pour amende honorable à la majesté de Dieu " ique j'ai offensé " *

Les dépenses de la colonie étalent défrayées par les compagnies de traite, sur les profits que leur rapportait le commerce des fourrures. Il est de principe, en économie poétique, principe de justice du reste, que le revenu des impôts doit être employé, pour le gouvernement et les besoins des producteurs et des consommateurs dont les produits et la <;onsommatioa sont tarifées. Or, dans ce cas, les producteurs des fourrures étaient les sauvages,, les consommateurs des objets d'échange encore les sauvages. Ce dont les sauvages avaient le plus besoin, dans l'ordre du gouvernement des iiommes, c'était de doctrine, de morale, d'adoucissement des mœurs, en vue de leur fin prochaine et de leur fin dernière. Donc le soutien des missions parmi eux était, pour le gouvernement, une obligation de droit strict. C'est ce que comprenaient les rois de France, Jacques-Cartier et nos aïeux ; mais cela vous passe par-dessus la tête, M. Suite, parce que vous vous êtes accroupi.

En plus, les sauvages, étant les premiers occupants du sol, avaient contre les nouveaux arrivés un droit indéniable à exercer, en retour de l'occupation de leurs pays : ce droit a été reconnu par tous les gouvernements ; il ne pourrait être méconnu que de ceux chez qui tout principe et toute intelligence du juste font défaut. Cette dette, il fallait l'acquitter ; or nous en serions encore à le faire si les missionnaires, aidés des deniers de la France et du dévouement courageux de nos ancêtres, n'y avaient surabondamment pourvu, en apportant à ces peuples, avec les mérites de leur sang répapdu pour eux, le don de la Foi.

Pauvre M. Suite, quel mauvais génie, ennemi de tous vos intérêts, vous a donc poussé à écrire l'histoire, vous qui paraissez ignorer jusqu'aux premières notions ae la théologie, de la philosophie, du droit et des autres sciences dont Phistorien a besoin pour accomplir sa tâche, difficile autant que délicate. On n'écrit pas l'histoire comme on écrit ces '^aies binettes que vous intitulez : *' La trompette effrayante^^ — " Une thusse à tOurs^ " La corde à virer le vent.^

Le réquisitoire de H. Suite, contre les Pères de la Compa-

encore. Il accuse les Jésuites d'avoir négligé, que dis-je,, d'avoir tout à fait enrayé, les progrès delà colonie.— " Les: Jésuites, dit M. Suite, ont joué leur rôle, ici, à notre détri-' ment : ils n'ont pas de titre à l'impunité." — Il dit encore : —

"—les Jésuites s'occupaient de toutes autres choses que de^- L " habitants : " Et encore :

~" Il y avait en évidence deux objets : la conversion des indigènes et '' rétablissement de colons français ; pourquoi avoir abandonné l*un- '* et Vautre au contrôle des Jésuites, qui eurent grand soin de rejeter dans- " l'ombre les cultivateurs, la vraie sève du pays, et qui étouffèrent, pen- " dant plus de trente ans, les plaintes de cette population ? "

M. Suite, d'ordinaire, ne pèche pas par excès de concision, mais il faut ici lui rendre cette justice qu'il serait difficile d'accumuler plus de faussetés et d'erreurs, dans moins d& mots qu'il n'en a mis dans ces passages. Les Jésuites contribuaient largement au progrès de la colonie ; mais ils n'avaient point le contrôle de ses affaires et, loin d'avoir étouffé les plaintes des habitants, ils furent souvent chargés par eux. de représenter leurs intérêts en France ; ce qu'ils firent, souvent avec siiccès.

Le fait est que les Jésuites s'étaient identifiés avec la population, qui recourait à eux dans tous ses besoins. Ils furent^ défricheurs comme ils furent apôtres, pasteurs de colons^ comme missionnaires des sauvages, se prodiguant partout, s'exposant partout et répandant, à large main, les moyens qu'ils obtenaient de leurs amis de France.

Champlain, parlant des Jésuites, dit : " Ils n'ont perdu " aucun temps, comme gens vigilents et laborieux qui mar-; " chent tous d'une même volonté, sans discorde, qui ont fait " que dans peu de temps, ils eussent eu des terres pour sa " pouvoir nourrir et passer des commodités de France ; et '' plût à Dieu que, depuis vingt-trois à vingt-quatre ans, le& " sociétés eussent été aussi réunies et poussées du même désir '* que ces bons Pères : il y aurait maintenant plusieurs habi- " tations au pays."

Les Jésuites ont apporté, en secours au pays, vingt fois plus qu'ils n'ont reçu ; ce qu'ils ont eu de la traite n'eût jamais pu défrayer la vingtième partie de leurs dépenses^ D'un seul coup, dans les premiers travaux de l'érection de leur collège, ils dépensèrent seize mille écus d'or, produit du patrimoine d'un jeune gentilhomme de Picardie qui était entré dans la Compagnie de Jésus. Leurs pères en France et : jusqu'à leurs novices s'adressaient à leurs familles et à leurs amis, et les faisaient contribuer pour la colonisation et pour les missions du Canada. Ils ont équipé à leurs frais, en différents temps, plusieurs navires chargés de provisions et d'instruments d'agriculture, navires qui amenaient en même temps des colons et des gens que les Jésuites employaient à défricher des terres. Tout cela aidait à secourir les malheureux, à bâtir des chapelles, à faire des fondations, à défrayer Jeurs voyages, à coloniser et à évangéliser en un mot

Quand la disette du blé se faisait, les Jésuites, dont le&

terres donnaient déjà un surpins, grâce à Tactivité qfu'îl» avaient apportée dans leurs défrichements, comme le dit Champlain, livraient leur excédant au prix des années d'al)ondance, où le donnaient à ceux qui ne pouvaient en acheter. " Les Jésuites s'occupaient de toutes autres choses que des habitants," dit M. Suite. C'est comme cela que le Père* de Noue périt, dans une tempête, en allant desservir les défenseurs du fort Richelieu, que le Père Jogues retourna chez, les Iroquois, où il fut mis à mort, étant ambassadeur envoyé' par le gouverneur dans rintérêt de la colonie, que le Père Poucet tomba entre les mains des barbares alors qu'il était^ avec un habitant, occupé à sauver la récolte d'une pauvre veuve, que le Père De Quen mourut de fièvres pernicieuses, contractées au chevet des colons malades qu'il soignait, en compagnie de son évêque, Mgr de Laval.

Mais je m'arrête. Il est humiliant d'avoir à défendre, contre les attaques et les calomnies d'un Canadien Français, d'un catholique, des hommes qui ont bu le plus amer de la coupe de nos douleurs ; qui ont partagé et soulagé les souffrances de nos ancêtres, qui ont usé leui;'s forces et versé leur sang dans la prédication de l'Evangile . et l'exercice de leur apostolat, qui comptent parmi les gloires les plus pures et les plusradieuses de notre histoire 1

Je n'ai pas le droit de scruter les intentions ; mais j'ai celui de faire fexamen public d'un livre soumis à l'appréciation publique et qu'on destinait à pénétrer dans nos demeures, a être lu par nos enfants et nos petits-enfants. J'ea suis toujours à me demander : Qu'est-ce qui a pu porter M Suite à commettre cette mauvaise action, a en répéter, à sa>tiété, les actes, plusieurs mois durant ?

Ce n'est pas tout d'un coup que M. Suite en est venu aux extrêmes que Vai signalés dans son livre ; mais, dès le commencement, il était facile de voir qu'il faisait fausse route et qu'il s'engageait dans une pente, sur laquelle de plus forts que lui n'ont pas su ou n'ont pas pu s'arrêter. Aujourd'hui^ ayant à passer condamnation et réprobation de son œuvre, on aurâit un regret à ajouter aux autres, si des avertissementscharitables, venant des personnes sages qui suivaient les pro- ^

grès de la publication de son ouvrage, ne lui avaient pas été /

donnés à temps. Heureusement qu'il n'en est point ainsi ; M. Suite a reçu de nombreux avis, c'est lui-même qui nous le dit, et nous allons voir comment il a accueilli les conseils de

fens assez bien disposés, assez bienveillants, pour lui écrire lui-même, dans un but qui ne pouvait être autre qu'un but de charité, a son égard et à l'égard . du public, surtout des jeunes gens.

Au mois de septembre 1882, M. Suite publiait dans le journal le Canada^ une correspondance, trop longue pour être reproduite ici en entier, mais que, cependant, il ne faut pas vouer toute entière à Toubli ; c'était précisément une ré-

Knse, en masse, aux personnes charitables qui avaient voului offrir quelques bons conseils, lui signaler les erreurs et les dangers de ses voies.

Cette correspondance, par manière d'exemple des dangers auxquels on est exposé et auxquels on succombe, peut servir de cai)e canem^ à tous ceux qui veulent pénétrer dans le domaine de la littérature :

** L'hiver dernier, dit M. Suite, au cours d'histoire du Canada à Tlns- ** titut, je me faisais adresser des billets, auxquels Je répondais, séance ** tenante, avec un bonheur remarquable. Ce petit truc animait la scène. ^< Aujourd'hui, en le révélant au public, Je le brûle, comme disent lés ^ agents de police."

** Depuis le printemps, les livraisons de VlRstoire des Canadiens-Pran' ** çais défilent devant les souscripteurs; et voilà bien que les petits pa- ** piers reparaissent 1 Cette fois, ce n'est pas moi qui les invite, soyez-en <« persuadés."

Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous un instant à contempler ce trVfC^ dont M Suite est si fier. Au fait, c'est qu'il est fiuperbe I C'est d'une dignité et d'un respect pour le public que n'a jamais surpassés Robert MacairQ. La pépite de plomb doré que Barnum avait attachée par une énorme chaîne au plancher de son muséum, n'atteint pas les proportions d'une muscade de bois, comparée à ces billets de M. Suite.

En brûlant son truc (comme on dit à la police), M. Suite a bien un peu grillé ses admirateurs ; mais que voulezvous ? Quant on tient tant de ficelles, il faut bien qu'il en échappe. Un de ces admirateurs quand même a eu l'air, il n'y a pas bien longtemps encore, de vouloir représenter les travaux de M. Suite, comme une résurrection ; une résurrection historique, sans doute. C'eut été très exagéré et fort naïf, avant la correspondance de septembre ; mais depuis que M. Suite a tourné le dos à son auditoire, on n'est vraiment pas excusable •de ne. pas voir et de ne pas sentir gue ce n'est pas une résurrection historique, mais une exhibition scénique que M. Suite «ert au public.

M. Suite continue, dans sa correspondance }

'<' Il y en a de trois sortes (les petits papiers): ceux qui publient les ^a- ^ zettes, ceux qui me sont envoyés privément et ceux qui circulen^t dai^s ** l'intention de les placer sous mes yeux. Pris en bloc, ces billets, plus ** ou moins tendres, constituent le critique de mon ouvrage.

" Eh bien 1 elle est pauvrô la eritique. Sur plus de trente attaques^ ** il n'y en a pas une qui sorte de la plume d'un homme instruit.

'* Je vais répondre, cependant, quelques mots à ces reoiarques dosa*

*^ gréablos, et cela parce qu*elles m^ont été faites par plus d'une personne- ** —ce qui montrerait que les fausses notions qu'elles comportent sontr ** assez répandues."

Naturellement I Parbleu ! A qui s'adress&t-on î Vousn'êtes que trente et plus. Je ne vous dis que ça : me critiquer, moi ! arrière ! allez en chercher cinquante autres, pour que ça vaille la peine que je vous démolisse, et

Vous leur ferez, Seigneur, En les croquant, beaucoup d'honneur. «

Il serait fastidieux de citer toute cette correspondance ; mais on me pardonnera d'en donner encore quelques extraitSir M. Suite répond donc à " ces remarques désagréables'^

** 1* Vous tenez bien peu compte de la tradition. — Oui, Dieu merci. Je

* sais par expérience que toute tradition historique renferme une poignée f d'erreurs. Cette expérience m'a coûté assez cher pour que je l'apprécieu

** 2* Vous n'êtes pas toujours d'accord avec les historiens, — Je m'en ' garderais bien 1 JSst-ce que vous croyez qu'on écrit l'histoire à l'aide ' desiivres des historiens ? Ne46avez-vous pas que la seule bonne mé-

* thode consiste à étudier les documens de l'époque dont on veut parler eic», 6«c<M ••••••••••••••••••• •••••• •••••••••••••••••'••■••••••••••••••••..•••••••••.«««•» aa

« d*— Vous semblez prendre à la légère certains faits que personne n*»

< contestés jusqu'à présent.— Gharlevoix a écrit une espèce de livre .de-

* prières qu'il intitule Histoire de la Nouvelle France. Il y a de tout dans^

* cet ouvrage, excepté l'histoire de la Nouvelle France» etCM.

H y en a sur ce ton là et comme ça, jusqu'au numéro 8 inclusivement. Dans un de ces numéros, il dit de Jacques Cartier :

**J\ fait mettre dans ses instructions une ou deux phrases religieuses ** qui étaient de simples formules et tout le reste du document ooniredilk^ ** ce passage hypocrite."

C'est sans doute à cause de son expérience contraire à la tradition véritable que tout ce qu'il écrit lui-même de son cru, dans son livre, n'est, d'un bout à l'autre, qu'une tentatived'établir une tradition qui n'a jamais existé. C'est encore eu cause du mépris qu'il professe pour les historiens en général^ à l'exception, bien entendu, de M. Benjamin Suite en particulier, que, de beaucoup, comme je l'ai déjà dit, la plu^ {[rosse partie de son ouvrage est faite de citations et d'anayses des historiens, y compris Charlevoix.

M. Suite parle de documents, toujours, sans cesse. Ce mot a l'air d'être employé par lui comme une espèce de foriûule magique, une incantation. Quand il vous a dit : Documefitz t c'est, pour lui, comme s'il vous avait fait passer nar le baquet de Mesmer. Le fait est que le très peu, mais infiniment peu, de documents et le grand nombre d'autorités qu'il cite ou analyse, sont absolument le contre-pied des assertions qu'il-

aventure. Pour quiconque a Thabitude du discernement et ' de la critique, le livre de M. Suite suffit à la complète réiuta- Cion de M. Suite.

Parmi les papiers pour lesquels M. Suite semble réserver le titre de documents, il y en a gui font autorité, qui sont' Trais, mais il y en a beaucoup qui sont sans valeur, qui sont faux ; on doit placer ces pièces en regard des circonstances, 4es faits constatés, des résultats, des autres documents qui les •confiraient ou les contredisent. M. Suite, qui parle beaucoup -des documents, mais qui n'en cite et n'en examine guère, n'a pas même la sagesse vulgaire de se demander, en tout cela : ^Qmd est veritas f Je le répète, ses assertions sont, règle générale, la contradiction manifeste des autorités qu'il produit ; j'en ai donné des exemples frappants ; on pourrait les multiplier ad nauseum.

On a vu que M. Suite contredit le témoignage de Cham-, plain, de M. Boucber et de toutes les autorités respectables, >quand il représente les Jésuites comme ayant été ^^ détestés^ méprisés " par les Canadiens-Français ; ceux-ci comme ayant -été appauvris pour le soutien desTTésuites et des missions, et «comme ayant été menés à la boucherie malgré euXy pour proté- ^r les missionnaires. Il peint encore les Jésuites comme ayant joué leur rdU à notre détriment^ comme s'étant occupés 'de toutes autres choses que de la colonie. Il cherche à établir une distinction injurieuse entre le clergé français et le clergé canadien ; et que sais-je encore î C'est d'un vomito-négro qu'il est pris contre les Français, contre le premier clergé du «Canada et contre les Jésuites surtout. Eh bien 1 II n'y a pas une seule de ces assertions, pas une seule de ces attaques qui ne reçoive^ dans son livre même, le démenti le plus formel, soit qu'il ate, soit qu'il analyse. Il serait trop long, pour ces correspondances, auxquelles il me tarde de mettre un terme, de parcourir tout ce t[ui a été publié de la compilation impos- :sib& à classer de M. Suite ; mais parcourons seulement un j?eu.

Il repousse l'intervention du prêtre presque partout ; il dit, -à propos de M d'Avaugour :

** Ses désaccords avec Mgr dé Laval ont aveuglé les historiens. Il n*en« " tendait pas voir l'Etat gouverné par des prêtres— il avait raison."

Voilà ime expression d'opinion bien tranchée ; mais il oublie que parlant, dans son premier volume, de l'organisation de la compagnie mise sur pied par madame de Guercheville IK)ur l'Âcadie, compagnie dont les Jésuites faisaient partie à titre d^associés, et' cela sans l'avoir demandé, en sus d'être maintenus par des dotations, il oublie, dis-je, qu'il avait dit :

<* Ce contrat d'association témoigne de Ténergie et de l'habileté de cette 4< femme chrétienne; quoique les parties évincées aient pu dire à rencontre

^' du droit qii^il liii arrogeait. Mieux valait un monopole de cette nature ** que d'être à la merci des entrepreneurs de colonisation qui ne colonl-

* ** saient point. D'ailleurs les marchands s'étaient déclarés prôls à céder " leurs droits, argent comptant, et madame de Guercheville les avait pris " au mfii"

Mais ce qui était bon à Saint-Sauveur, en Acadie, n'aurait pas dû être si mal à Québec, où on était loin d'en avoir fait autant.

D'où viennent ces contradictions dans les idées, ces démentis de théories et d'appréciation donnés à M. Suite par M. Suite lui-même ? Cela vient, tout probablement, de mauvaises lectures. La droiture d'une éducation chrétienne prend quelquefois le dessus, ou bien un bon auteur consulté sur le moment donne une bonne inspiration ; d'autres fois les influences néfastes l'emportent.

Cette circonstance de l'établissement de la compagnie orga« nisée par Mme de Guercheville fut le prétexte, comn^ bien on peut penser, comme toujours du reste, n'attaques contre les Jésuites. Il est bon de citer ici Champlain, qui, avec son honnêteté, son courage et sa rondeur ordinaires, repousse ces calomnies : *' C'est ce contrat d'association," dit l'illustre fondateur de la Nouvelle-France, '' qui a fait tant '^ semer de bruits, de plaintes et de crieries contre les Pères " Jésuites, qui, en cela et en toute autre chose, se sont équi- ' '' tablement gouvernés selon Dieu et raison, à la honte et ^^ confusion de leurs envieux et médisants."

La grande ombre de Champlain ne vous semble-t-elle pas, ici, se dresser en face des héritiers et successeurs de ces calomniateurs d'autrefois ?

' Gn a vu que M Suite cherche à mettre les Jésuites et leurs ' ceuvres en antagonisme, en hostilité même avec les intérêts de la colonie et avec les habitants, à mettre à leur charge tout ce qui arrivait de fâcheux, en leur attribuant l'exercice d!'une influence néfaste. Voyez, à rencontre de tout cela, ce qu'il dit à la page 17 de son second volume, parlant des gens que la compagnia de Caeu avait chez les Hurons, pour faire la traite :

** Les missionnaires ne parvenaient pas toujours à contrôler ces gens» " qiii, en partie, étaient huguenots. Sous le régime des compagnies, les ** questions de morale n'étaient pas ce dont on s'occupait. Champlain, les ** Récollets,* les Jésuites, les habitants du pays s'en plaignaient à qui de '' droit ; mais leur influence ue s'étendait point au-delà du poste de <* Québec, etc."

A la page 21 du même volume, il parle de l'accord qui réçnait entre les Pères et les habitants. Â la page 42 du même volume, il parle d'une expédition " frétée par les Jésuites " j[>our venir au secours de la colonie. A la page 63 du mêma Yolumei il reconnaît la conformité aidées qui existait dans

les plans de Cbamplain et ceux des Jésuites, et du zèle que ceux-ci mettaient a profiter de toutes les circonstances pour faire progresser la colonie.

** Les Pères Jésuites, dit-il, étaient persuadés, comme Gfaamplain l'avait ** été, que pour rt^ndre plus facile la conversion des sauvages, il fallait «< créer des établissements au moyen desquels on pût les arracher à la vie «( nomade. Le Père Paul Le Jeune se saisit d'une excellente occasion qu( ** se présenta d'exécuter ce projet, etc., etc."

Il cite, page 70 et suivantes du môme volume, l'admirable lettre du Père Le Jeune sur la colonisation et ses travaux. U dit, page 75 du môme volume :

** 11 n'y a pas à douter du râle qu*a joué Tinfluence du clergé dans le " recrutement de nos cblons ; les étrangers l'admettent, et on est surpris " de voir ensuite ceux-ci af&rmer — sans preuve — que nous descendons ** d'une classe de misérables chassés par les tribunaux français. "

Il dit encore, page 87 de ce même second volume :

" Lorsque la relation du Père Le Jeune (1635) lui tomba entre les "mains, madame de Gombalet eut comme une révélation. C'est au Ga* ** nada, se dit-elie, c'est au Canada que j'accomplirai l'œuvre •priiioipal& •< de ma vie. "

U dit, page 118 du môme volume :

^* Les Pères Jésuites avaiept mis toute leur influence au service de Tas- ' sociation qui se formait au sujet de Montréal ; les directeurs des Cent- ' Associés paraissaient voir l'entreprise d'un œil favorable ; mais il n'en

* était pas ainsi de certains traiteurs, employés ou membres de la grande'

* compagnie ; ceux-ci dénonçaient comme des abus les privilèges accor-

* dés à la société de Montréal. " .

Il dit encore, dans le même volume, page 130 :

** Les religieux n'obtenaient presque rien des Cent-Asspeîés-; néan ** moins, voyant que les sauvages ne voulaient pas venir à oux, ils eurent « le courage de se porter avec plus d'énergie que jamais di|. côté des mis- " sions. "

Dans le ïnême volume, parlant des accusations lancées par certains traiteurs contre les Jésuites, il dit, page 132 :

•< La compagnie des Gent-Associés comptait parmi ses membres les plus^ " actifs plusieurs commerçants, ceux-là môme qui dirigeaient la. traite- *' et avaient contracté l'obligation d'aider les Jésuites dans leurs travaux- ** apostoliques, mais qui s'écartaient si âicilement de ce devoir. On les^ ** entendit se plaindre de ce que les religieux traitaient 11 leur détriment. << Dès 1636, le Père Le Jeune se défendit de pette accusation et protesti^ ** que les Pères étaient, au contraire, très pauvres. Tout nous indique, en ** effet, qu'ils vivaient dans les plus grandes privations, à Quéi>ec el '* ailleurs. "

Dans le même second volume, page 141, il donne la preuvede Tempressement que les Jésuites mettaient à coloniser leurs terres. Avant môme d'avoir vu terminer les difS:cultôS| à

{propos de la propriété de leur seigneurie du Cap de la Magdeeine, ils avaient commencé à l'établir, M. Suite dit :

** Nous voyons que le 1er Juin 1649, le Père Buteux en distribua qna- ** torze lopins à des Français qui y devinrent immédiatement des colons « stables. "

Dans le troisième volume, des témoignages de ce genre se rencontrent partout. A la page 8, M. Suite établit le chiffre de cette taxe dont il parler ailleurs contre les Jésuites : il dit :

** Cinq mille francs étaient accordés, chaque année, aux Jésuites pour *« leurs missions. "

Imaginons, moins de mille piastres sur les revenus de 1» traite 1 A la page 23 de ce même volume, il dit :

** Les noms de Brébœuf, Lallemand, Daniel, sont entourés d'une auréole « de grandeur que le temps ne saurait diminuer.* Tous nos écrivains leur <* ont payé un tribut d'hommage. "

Mais, M. Suite, tous les autres Jésuites ont fait ce que ee9 grands serviteurs de Dieu ont fait ; plusieurs autres sont morts, comme eux, sur les bûchers, et si tous n'y ont pas» passé, cela n'est pas dû à ce qu'ils se soient épargnés. Paur^ quoi parlez-vous ailleurs avec mépris ^ de ces dix ou douze victimes volontaires du zèle religieux " et pourquoi appelez-vous les Jésuites des vantards à ce propos ? A la page 32 de ce même troisième volume, M. Suite cite un document^ c'est celui par lequel on demandait au général des Jésuites à Rome, de. consentir à ce qu'un Père Jésuite fût nommé évêc[ue de la Nouvelle-France; cette supplique se terminait -ainsi : '^ cela ^^ réussissant selon nos souhaits, le pays et notre compagnie ^^ nous aurions très grande obligation de tout le bien qu'il y " pourra faire en cette dignité, etc. " M. Suite y met une note de bas de page qui se lit ainsi :

'* Le pays protestait précisément contre tout ceci ! '*

G'est-à dire qu'en l'an de grâce 1882, M. Benjamin Stdte proteste, sans autorisation, et malgré les documents.

Enfin c'est comme cela tout le long des trois volumes publiés, dans lesquels c'est M. Suite, aidé de l'histoire, qui donne le démenti à M. Suite, fabricant d'histoires. Mais a mesure qu'il avance, on s'aperçoit qu'il supprime, de plus en plus, la vérité historique, pour se substituer aux autorités qui en: sont les interprètes autorisés.

En dehors de ces questions relatives à la religion et au clergé, M. Suite a encore des erreurs et des ètourderies, à la vérité, plus ridicules que pernicieuses ; mais qui démontrent combien il a eu tort d'entreprendre une tâche qui ne va pas du tout à sa taille et à sa force.

C'est ainsi qu'il contredit, à propos du chiifre de la copulation, le renseignement donné par la Mère Marie de rlncarnation dans ses lettres historiques, pour Tannée 1653. La noble et sainte femme avait évalué la population française à environ 2,000 en tout. M. Suite dit : ♦

« Nous estimons la population &xe, c'est-à-dire les habitants du Ca- -" nada, été 1653, à six cent soixante et qpuinze âmes *'

En y ajoutant ceux qui ne comptaient pas parmi la population fixe, M. Suite dit :

" Tous nos renseignements autorisent à penser que la population dU: ** Canada, en 1653, ne dépassait pas un millier d'âmes. "

M. Suite aurait dû comprendre que, contrôlant et surtout corrigeant, à deux cent trente ans de distance, un renseignement qui date de Tépoque môme dont il est question, reosei- ^ement fourni par une autorité de premier ordre, il était tenu de donner les raisons et appuis du ^^nou$ estimons" suivi »d'wi cÛiffre qui se donne l'air d'une précision rigoureuse, et ♦encore d'indiquer quelque chose au moins de tous nos renseignements. La curiosité du lecteur est ici piqjiée au vif. On demande, à M. Suite, des estimations et des renseignements^ appuyés de documents. Avec cela que M. Suite ne donne pas une fameuse idée de sa critique statistique, quand il dit ailleurs, parlant de l'année 1655 :

<' C'est à peine si les Français de tout rang, âge et g^xe, .dépassaient un -'< millier d'âmes — soit deux cents hommes en état de porter les armes. "

Compter que le cinquième de la population est composé «d'hommes en état de porter les armes peut très bien faire, pour une population régulièrement et normalement constituée ; mais appliquer cette règle à la population française du Canada en 1655, c'est commettre une erreur grossière, pour la bonne et simple raison que les femmes et les enfants ne formaient alors, au sein de cette colonisation, qu'une très faible partie du total. C'est ainsi que dix ans plus tard, ea 1665, alors que cette proportion des non combattants avait été 4e beaucoup augmentée, le recensement nous donne plus de 1,300 hommes en âge de porter les armes, sur une population établie de 3,215, à l'exclusion de la population non ejicore fixée. En comptant tout, un chiffre de près de 2,500 combattants, sur^^H^fl^and total de 4,415 ; c'est-à-dire, non pas 1. sur 5, mais notablement plus que 1 sur 2.

De tout cela il faut conclure qu'il ne reste qu'une chose à faire à M. Suite, c'est de confesser ses erreurs, àe se rétracter et de fermer boutique d'histoires. C'est pour lui un devoir, et la seul moyen de se réhabiliter, dans la bonne opinion de ceux dont l'opinion vaut quelque chose.

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