MONSIEUR SIMEON LUGE
MEMBRE DE l'iNSTITUT
Cher Monsieur et cher Compatriote,
En attendant la place glorieuse que vous méritez et qu'on vous doit dans cette Revue critique des OEuvres et des Hommes au XIX^ siècle^ je veux vous dédier ce volume, consacré à quelques-uns des historiens d'un temps que vous aussi avez illustré.
L'historien de Jeanne d'Arc et de Du Guesclin, le chroniqueur grandiose des guerres des XIV'' et XV^ siècles dans le pays dont vous êtes présentement V honneur et qui est notre pays à tous les deux, ces livres robustes et sensés, écrits avec toutes les qualités de l'esprit de la forte race à laquelle vous appartenez, seront jugés plus tard et prochainement, mais aujourd'hui ce que je vous offre n'est pas le témoignage de la justice, c'est le témoignage de la sympathie. Ce n'est, pour l'heure, qu'une poignée de main normande dans une main normande, et l'hommage de l'admiration la plus sincère et de la plus vive amitié.
J. Barbey d^Aure\^illy.
« De toutes les œuvres qui tentent l'effort de l'esprit « humain, — disait un grand critique anglais, — c( l'histoire est tout à la fois la plus difficile à réussir (c et la plus facile à aborder. Des faits frappent l'atten- « tion d'un homme. Les retracer fidèlement, mais sous (c l'impression de ce coup porté à l'esprit, qui doit tou- (( jours le féconder, semble une chose aisée ; et cela « l'est si peu, néanmoins, que, depuis Hérodote jus- « qu'à nos jours, on trouve bien sur son chemin « quelques bons romans historiques et quelques essais
1. Histoire de France, principalement dans le xvi^ et le xvii^ siècle, traduite par J. .T. Porchat.
(( {good historical romances and good historical (( essa.ys), mais, dans toute la rigueur du mot, pas (( une irréprochable histoire. » Et, pour mieux creuser sa pensée, le critique anglais ajoutait : « Dans les (( sciences, il est des œuvres qu'on peut appeler par- « faites. En poésie, il y a des poèmes qui, comme « certaines pierres précieuses, n'ont pas un défaut, ou « qui le cachent sous l'éclat qu'elles jettent. Dans la « littérature oratoire, enfin, on rencontre quelques « discours, — par exemple, ceux de Démosthènes, — « dont il est impossible d'altérer un seul mot sans (i altérer la valeur intégrale de l'œuvre. Mais d'hisu toire, approchant seulement de la notion que nous c( avons de l'Histoire, on chercherait en vain! En toutes (( choses, l'idéal est loin et recule, mais ici, il est si « loin qu'il n'a plus besoin de reculer. »
L'homme qui écrivait les lignes précédentes, en 1828, dans un des recueils périodiques les plus estimés de l'Angleterre, devait plus tard devenir lui-même un historien, et il serait piquant de savoir si, quand il écrivait ainsi, il pensait déjà à le devenir, et s'il ne méritait pas qu'on lui appliquât le mot de Pope sur Addison : (( Addison — disait Pope — ressemble « à ces sultans d'Asie, qui ne croient jamais régner « en sûreté qu'après avoir fait périr tous leurs « frères. » En décapitant tous les historiens d'un seul revers de plume, Macaulay songeait-il à se préparer un royaume? Ou bien, en y réfléchissant et en
s'y appliquant à son tour, devait-il trouver diminuée cette horrible difficulté d'écrire l'histoire, qu'il signalait presque avec désespoir? Quoiqu'il en puisse être à cet égard, les raisons qu'il donnait de cette difficulté étaient-elles les véritables et les profondes ? . . . (c L'His- « toire — écrivait-il, dans ce style anglais et ivhiff « qui n'est qu'à lui, — l'Histoire, cette province de la « littérature, est comme un terrain contesté placé « sur la limite de deux territoires différents et sous « la juridiction de deux pouvoirs hostiles, et, comme « tous les terrains dans ces conditions d'existence, il « est nécessairement mal défini, mal cultivé et mal « administré. Dépendant également de la Raison et « de l'Imagination, l'Histoire tombe alternativement « sous la seule et absolue domination de l'une ou de « l'autre, tantôt fiction, tantôt théorie, souvent toutes (c les deux. » Nous en demandons bien pardon à Macaulay, mais si la difficulté de la composition historique ne venait que de l'accord qu'il faut savoir établir entre l'Imagination et la Raison, elle ne serait que celle de tous les genres de composition littéraire, qui n'existent pas plus que l'Histoire sans la fusion harmonieuse de ces deux grandes facultés. Évidemment, donc, la difficulté est ailleurs.
Elle est toute dans la notion fausse que nous avons de l'Histoire, — et Macaulay lui-même ! —quand nous voulons qu'elle soit autre que ce que nous sommes : c'est-à-dire une passion ou une idée (car l'homme
n'est jamais que cela, lorsqu'il est quelque chose) ; quand, enfin, nous n'admettons pas que des faits qui passent à travers nos esprits, nos sensibilités, nos consciences, doivent nécessairement s'y colorer en y passant. La difficulté de l'Histoire vient surtout de l'idée chimérique et impossible que l'on en a. Les rhétoriques l'exigent impartiale et impersonnelle, et, fût-ce celle de Polichinelle ou d'Arlequin qu'il nous fallût écrire, nous ne pourrions l'écrire autrement qu'avec nos personnes, — avec le sang, avec la jflamme, avec la lave ou avec la froide argile dont nous avons été pétris! L'Histoire n'est jamais qu'un historien. Quand un homme se dévoue à en retracer une des phases, il appartient déjà, soyez-en sûr ! à un camp d'opinions quelconques, à une tribu de préjugés ou à une vérité — car nous croyons à la vérité! — qu'il doit porter sur sa tête jusqu'à la tombe, comme nous y portons le soleil. Le moyen d'être impersonnel avec cela? Non! l'historien ne peut pas plus oublier sa personnalité morale quand il écrit l'Histoire, que le critique lui-même qui va le juger. Or, jamais cette impersonnalité exigée par les rhétoriques, rêvée par les niais et jouée par les sournois, ne nous a paru briller plus clairement de sa fausse lumière que dans l'Histoire de France publiée par Léopold Ranke, — le meilleur ouvrage peut-être qui ait jamais été écrit pour prouver que l'indifférence olympienne est la qualité des dieux de marbre
qu'on n'invoque plus, mais qu'elle n'est jamais qu'une hypocrisie de la pensée, qui, pour sa peine, — comme on va le voir, — en reste blessée et mutilée presque toujours.
Léopold Ranke est un des écrivains les plus comptés de l'Allemagne actuelle. Sa réputation n'est pas d'hier. Son Histoire de la Papauté aux xv^, xvi^ et xvii^ siècles, fut le premier livre qui porta l'attention sur sa personne et qui méritait de la captiver. Il y avait en cet ouvrage une belle floraison de jeunesse vigoureuse, un amour de la justice qui révélait éloquemment, malgré les préjugés de l'éducation, cette vive droiture des âmes respectées encore par la vie et que le monde doit plus tard gauchir. Dans ce livre important sur la Babylone écarlate, le protestant Ranke avait montré pour quelques grandes figures, la gloire éternelle du catholicisme et du monde, une admiration si indépendante et si simple, qu'elle fit croire à ces esprits qu'un mot enlève et qui font de leur désir une espérance, que Ranke pourrait bien finir comme le poète Zacharias Werner
OU le fameux Frédéric Hiirter, Tillustre chroniqueuid'Innocent III, et qu'il embrasserait le Catholicisme. Il n'en fut rien cependant; Ranke ne changea pas de croyance. Il continua d'être historien, et un historien beaucoup plus préoccupé des choses politiques, qui sont du siècle, que des choses religieuses, qui n'en sont plus. Seulement, son Protestantisme descendit, ou monta, d'un degré. Il devint du rationalisme. L'ouvrage qu'il publia sous ce titre, d'une longueur allemande : Histoire de France, principalement au xvi" et au xvii" siècle, marque avec plus de netteté que jamais la voie qu'il a toujours suivie, et dans laquelle il a marché le front parfaitement essuyé des premières ferveurs de sa jeunesse.
Eh bien, ce qui nous a frappé tout d'abord en lisant cette histoire, ce n'est pas d'y trouver Ranke tel qu'il fut toujours dans ses écrits et n'a jamais cessé d'être (nous ne sommes pas si inconséquent aux idées que nous exprimions, il n'y a qu'un instant, sur la personnalité forcée et nécessaire de l'Histoire), mais c'est, au contraire, de ne pas assez l'y retrouver. Doctrinalement et de conviction, Ranke est toujours le même : un Allemand, un penseur politique, qui a plus ou moins vécu à l'ombre des philosophies de son pays. Mais, s'il est tout cela, comme son livre actuel le marque à toute page, pourquoi n'a-t-il pas l'accent animé qu'avaient ses convictions quand elles étaient moins profondes, quand la Ré-
flexion et le Recueillement n'y avaient pas ajouté leur concentration enflammée? Pourquoi enfin son talent, qui a toujours poussé clans les mêmes directions, qui s'est acharné sur le même sujet pour en prendre et en vider toute la moelle, — car c'est du xvi^ et du xvii^ siècle qu'il s'agit encore dans la nouvelle histoire de Ranke, — pourquoi son talent est-il moins remarquable et moins fort que dans le temps de ses premières découvertes et de ses premiers aperçus? La valeur de Ranke est incontestable. Elle est reconnue. Mais pourquoi, dans des circonstances qui auraient dû activer son développement, cette valeur a-t-elle tout à coup diminué au lieu de s'accroître? Léopold Ranke a-t-il commencé ou devait-il finir en chrysalide?...
Le temps n'aurait-il pas été pour lui l'accumulation des bénéfices de l'expérience? Tous les fronts, il est vrai, ne sont pas également faits pour s'embellir des glorieux chevrons de la pensée, de ces rides qui vont bien aux talents éprouvés comme aux mâles visages. Il en est des talents qui ne sont pas réellement très forts, comme des femmes qui ne furent jamais réellement belles : vieillir les maigrit, les flétrit et les glace. Ranke n'était-il donc, en fin de compte, qu'un de ces lettrés relatifs qui ont leur jour, mais à qui, en définitive, la vie ôte plus qu'elle n'apporte? On l'eût traité comme le duc de Rourgogne de l'Histoire, un prince mort avant de régner; le duc de
Bourgogne de l'Histoire n'en était-il que le Petit-Jean?
Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement...
Il faut avouer qu'une telle chute serait ridicule et mortelle... Nous ne disons pas que Ranke l'ait faite, mais voici pourtant deux volumes dans lesquels il a dû ramasser l'effort de sa pensée et la force rélléchie de sa maturité, et partout où nous les avons ouverts, nous n'avons trouvé que l'indigence, le refroidissement, le dessèchement, mis à la place de tout ce qui promettait autrefois la richesse, la chaleur, l'abondance et la vie
Il est des gens, nous le savons, qui appelleront cela un progrès. Il est de ces esprits, impuissants et nerveux tout ensemble, pour qui le perfectionnement Httéraire consiste à s'effacer jusqu'au néant, à éteindre la chaleur, à diminuer le relief, à soutirer la passion, et pour qui toute page vivement écrite ou âprement pensée produit l'effet de l'écarlate sur le taureau. Et ce ne sont pas des taureaux, pourtant! Mais il paraît que le bœuf aussi a la même horreur pour ce qui brille... Aux yeux de ces sortes d'esprits, Léopold Ranke, passant de l'état d'historien qui sent, se passionne et peint sa pensée, à l'état d'historien systématique et décoloré, est un grand esprit qui s'élève ; et si, à cette suppression de sentiment ou de mouvement, à cette recherche amoureuse sans amour de l'expression
abstraite, à cette généralisation vague quand elle n'est pas fâtra^ et fausse dès qu'elle s'avise de préciser, on ajoute la gravité, ce masque des têtes vides qui cache si bien, dans tant de livres contemporains, la platitude de la niaiserie sous l'imposance du sérieux, vous avez un de ces historiens composés de qualités négatives tels que les rationalistes philosophiques et littéraires conçoivent leur historien — leur caput mortuum — et l'ont souvent réalisé.
Mais, selon nous, jamais comme ici ! Léopold Ranke peut maintenant être cité comme l'idéal de l'historien rationaliste au xix* siècle. Nous n'avons pas lu son livre dans sa langue, mais dans la traduction élégante et pure que Porchat nous en a donnée, et même dans cette traduction écrite avec soin, nous n'avons jamais vu, sur un sujet plus opulent et plus ample, livre plus pauvre et plus étriqué que cette histoire, — bien moins une histoire qu'une dissertation historique comme on doit en lire beaucoup par année à l'Académie de Berlin. Chose naturelle, du reste! Pour une raison ou pour une autre, Léopold Ranke a joué à l'impossible ; — l'impossible l'a tué! Il a cru qu'il pourrait voiler ce qu'on n'étouffe jamais : sa partialité, ses sympathies, toutes les convictions a priori avec lesquelles l'homme aborde toujours l'Histoire. Il a essayé de cacher le secret de son âme, le rayonnement de son opinion intime, sous une forme impartiale et dégagée, et à l'instant même le livre qu'il
a écrit a perdu tout caractère, et l'ancien talent de Ranke, on se demande... où il a passé?
11 s'est mis sur la tête la calotte de bitume d'un système, et le système l'a rongé jusqu'à la cervelle. Autrefois (on s'en souvient), Ranke, préoccupé de l'action de la personnalité humaine dans ce qu'on appelle la politique, l'y recherchait avec avidité. Pour mieux comprendre les causes secondes de l'Histoire, il y introduisait presque la physiologie et la pathologie, et (on pouvait lui en faire parfois le reproche) il ne séparait pas assez l'influence morale des influences matérielles chétives et honteuses... Oui! Ranke poussait jusque-là la réalité. C'était un défaut, mais ce défaut, du moins, jetait un intérêt profond, amer et toujours excité, sur l'Histoire, prise ainsi dans ses sources abaissées, et faisait de Ranke un historien piquant, sans être pourtant scandaleux. Mais, cherchez-le! Gomment le reconnaître dans cette dernière histoire, sans marquants détails personnels sur personne, et où les portraits ne sont que des lieux communs en grisaille ; dans ce livre à dix mille pieds au-dessus du niveau de la mer... et des faits, qui a la fatuité de renfermer en un demi-volume toute l'Histoire de France, depuis Mérovée jusqu'à François P"" ! Abrégé décharné et désossé, qui ne creuse rien et croit planer sur tout, avec une prétention d'aigle qui trahit par trop le perroquet de Montesquieu...
Et si, talent à part, qui meurt toujours à ce jeu,
Ranke avait réussi à nous faire illusion sur la justice de son histoire, il aurait pu croire à la bonté de son système quand il s'agit de l'intérêt de ces idées qui doivent, pour plus de sûreté, s'infiltrer dans les esprits au lieu de s'y répandre, et passer par-dessous les portes au lieu de les forcer. Mais la finesse de Ranke, s'il y a finesse, s'il n'est pas lui-même la dupe innocente de son système, ne trompera personne. On voit à travers l'impartialité de sa forme, — cette cotte de mailles à chaque maille faussée! on voit à travers ce pauvre masque, qui n'est pas de fer, mais de caoutchouc! C'est donc bien vainement, hélas! qu'on a transi son talent, qu'on n'a pas eu la bravoure de sa pensée ; qu'au lieu d'être un grand ausculteur de faits on est devenu un empailleur d'idées générales qui ressemblent à des momies, et qu'on peut s'appeler désormais en froideur la fée Concombre de l'Histoire. Toute cette glace empilée n'abolit pas le goût du breuvage, facile à reconnaître, que Ranke nous a versé. Certainement, nous le prenons comme il nous le donne, mais nous avons le droit de dire que, sans y rien changer, nous lui voudrions plus de sève, — plus de franchise et de chaleur!
Ainsi, — qu'on l'entende bien ! — c'est au nom du talent inutilement sacrifié de Léopold Ranke que nous accusons sa manière. Historiquement et religieusement, trop de choses nous séparent de l'historien allemand pour que nous puissions mêler une critique historique ou religieuse à notre critique littéraire, sans en diminuer la largeur. Sur ces points vitaux, le fond emporterait nécessairement la forme, et nous savons trop où il l'emporterait. De catholique à protestant, les points de vue ne diffèrent pas seulement, ils se renversent, quand il s'agit d'un siècle qui, comme le XVI®, a été le commencement de tout pour les uns, et presque la fin de tout pour les autres.
Nous laisserons donc là notre appréciation historique, et, acceptant tout entier Léopold Ranke pour ce qu'il est sous une forme vainement désintéressée, nous dirons que, littéralement et au point de vue du talent, nous préférons de beaucoup vingt pages d'Agrippa d'Aubigné sur les événements de son époque, à toute cette histoire inanimée de Ranke. Ranke, dont le Protestantisme a subi l'action des doctrines
philosophiques qui tendent à le remplacer, n'est pas même le fantôme d' Agrippa, cet homme qui vécut si fort, et qui s'étonnerait, s'il revenait au monde, que la question religieuse qui dominait les esprits des grands protestants du xvi^ siècle, ne fût plus la question première pour les historiens, leurs successeurs.
Dans les deux premiers volumes, qui vont jusqu'à la mort de Henri IV, l'auteur, qui semble n'avoir en vue que des résultats généraux, n'en recherche et n'en dégage qu'un seul, dont, à ses yeux, l'importance prime celle de tous les autres, et c'est la question de l'État, comme on dit en Prusse. La question de l'État renferme toute la question du Protestantisme pour Eanke et toute la question de l'Histoire. Même le degré de civilisation se mesure à la connaissance qu'acquièrent les peuples de cette idée abstraite de l'État, que la Féodalité n'avait pas. Or, comme Ranke l'historien n'a pas plus d'idées à lui qu'un historiographe, et comme il n'a établi nulle part, ni par un raisonnement, ni par une théorie, que cette idée de l'État comme on essayait de la réaliser à Berlin est le dernier progrès de la philosophie et de la politique, il résulte qu'il n'y a pas plus de vue supérieure que de faits nouveaux à chercher dans son Histoire de France, laquelle n'ajoutera pas plus à sa renommée qu'elle n'ajoutera à notre instruction.
Ranke est tombé dans un véritable fakirisme à propos de son idée abstraite de l'État. Blême Narcisse
pour le compte de la Prusse, il a passé son temps à la regarder poindre, cette idée, dans tous les courants et tous les torrents de l'Histoire. Voilà pourtant ce qu'est devenu un homme qui pensait, observait et remuait des faits autrefois, et qui semblait organisé pour autre chose que pour pêcher à la ligne, dans l'Histoire, une idée qu'il avait commencé par y mettre — comme on met du poisson dans un étang — pour l'y retrouver. Il n'y a plus qu'une qualification qui convienne à Léopold Ranke. C'était de Maistre, je crois, qui disait plaisamment^ dans sa Correspondance : a On est souvent allé trop loin en appelant (( le Grand Frédéric un grand homme, mais on peut « se risquer à dire qu'il n'a été qu'un grand Prus- « sien. » Eh bien, sauf l'épithète, Ranke mérite qu'on fasse de lui pareil éloge! Seulement, c'est un Prussien... tout court.
Qu'est donc ce Fustel de Coulanges, dont le nom rappelle l'ami de Madame de Sévigné? Il est, sans doute, fort connu et fort estimé dans l'Université de France, mais, en France, il n'a pas fait encore cette impression retentissante qui s'appelle la célébrité. Qu'il soit tranquille, il la fera!... La Célébrité ressemble le plus souvent à la Calomnie, qui rase la terre avant de s'élever et d'éclater sur nos têtes. M. Fustel de Coulanges n'en est jusqu'ici qu'au ras du sol, mais il va monter... Maître de Conférences à l'École normale supérieure quand il fit paraître ce
1. Histoire des Institutions politiques de l'ancienne France.
livre, il n'a, pour moi, contre lui, que son titre d'universitaire; mais c'est un esprit que je crois assez vigoureux pour secouer et mettre à ses pieds les préjugés traditionnels de l'Université et de son enseignement. En 1864, il publiait un livre intitulé : La Cité antique, qu'il nommait, avec une modestie qu'il est impossible de prendre au mot, une Étude sur le culte, le droit et les institutions de la Grèce et de Rome, — ouvrage couronné par l'Académie, et c'est ce que j'en puis dire de pis... En matière d'Histoire, je connais et j'ai souvient signalé les tendances, odieusement païennes, de l'Académie. Or, quoique couronné par elle, le livre en question n'inclinait nullement au paganisme. C'était même un livre qui n'inclinait d'aucun côté, — un livre planté droit dans l'Histoire, qui disait les faits et les établissait avec une imperturbable solidité. Au jeu de billard, les plus maladroits peuvent quelquefois caramboler; l'Académie fit ce carambolage de couronner le livre de M. Fustel de Coulanges. — Elle s'honora, en cela, plus qu'elle ne l'honorait... Ce livre, qui préparait et ç\u\ précursait l'Histoire des Institutions politiques de l'ancienne France que M. Fustel de Coulanges nous a donnée depuis, attaquait l'Histoire à une profondeur de nature humaine jusque-là inconnue à la plupart des historiens. Jamais personne n'avait plongé plus avant dans la notion de cette religion domestique dont l'ancien monde était sorti, et c'était là une découverte magni-
M. FCSTEL DE COULANGES. 17
fique de simplicité! Dans ce livre, on entrevoyait quelque chose comme un Montesquieu, mais un Montesquieu sans épigrammes, épris de netteté, — comme l'autre, cet hypocrite de profondeur ! l'était de clinquant, — et coulant, aisé et large, au lieu de se cristalliser péniblement en de petits angles pointus...
11 paraît que ce livre fit coup — ainsi que disent les Italiens — dans le cercle de l'Enseignement; mais il ne porta pas plus loin. Il n'entra pas d'une volée, comme il aurait dû y entrer, dans l'opinion littéraire de ce temps. Ce pauvre temps a bien d'autres babioles à lire et à vanter que des livres profonds en Histoire, et en une histoire qui n'est pas la sienne! Seulement, pour peu que M. Fustel de Coulanges, ce robuste, nous frappe deux ou trois livres avec cette force qu'il a montrée dans son premier, il faudra bien que la Critique et l'opinion littéraire s'occupent de ce premier livre, où une méthode nouvelle et un talent neuf se révèlent. C'est, en effet, la destinée des écrivains plus forts que leur temps, de lui faire retourner la tête vers une œuvre qu'il n'avait pas vue, quoiqu'elle fût sous ses yeux. C'est le contraire de l'aumône qu'on fait aux aveugles : c'est l'aumône des aveugles à qui y voit clair.
Et M. Fustel de Coulanges est bien cet homme-là. Il y voir clair, et il y fait voir clair... Avec sa profonde manière d'attaquer l'Histoire, il pourrait être obscur comme un allemand; et il brille de la clarté
la plus française. La première impression que donne son livre, c'est la satisfaction de la clarté... Ce n'est pas la vérité encore que la clarté, mais elle y conduit et elle y tient par son rayon. L'auteur des Institutions jyolitiques de Vancienne France établira-t-il la vérité complète, absolue, sans objection, de l'histoire qu'il a entreprise?... Le vrai a cela de bon qu'on le pressent avant que la preuve en soit faite, et nous désirons que ce pressentiment, inspiré par M. Fustel de Goulanges, ne nous trompe pas. Le livre qu'il a publié là n'est que le premier volume d'un ouvrage qui doit en avoir plusieurs. Quels que soient, d'ailleurs, les titres différents que M. de Goulanges donne à ses ouvrages, ils ne sont tous, si j'en saisis bien le sens et la portée, que les chapitres écrits d'un livre qui se continue, que les parties échafaudées d'un ensemble historique embrassé de haut, comme on embrasse tout un pays du sommet de ses montagnes. Les montagnes, en Histoire, sont les idées générales d'où l'on voit tout et d'où l'on résume tout, et M. Fustel de Goulanges, par la nature de son esprit, tend vers elles. Le travail d'ensemble historique qu'il prépare ne peut donc pas avoir dit le dernier mot sur lequel on le jugera. Mais, en attendant qu'il le dise, on ne saurait trop présumer d'un historien qui introduit dans l'Histoire un point de vue aussi puissant et aussi renversant que celui qu'il vient d'y ouvrir, et qui, s'il est vrai absolument et sans réplique, comme il doit l'être.
bouleverse l'Histoire telle qu'elle est écrite et acceptée, et en change instantanément tous les aspects.
Ce point de vue supérieur, d'une unité grandiose, que l'auteur des Insiitulions jyoUtiques de t ancienne France fait planer sur son histoire, et qui en contredit toutes les origines, c'est l'influence de l'Empire Romain sur le monde barbare, — c'est-à-dire tout le contraire de ce qu'on a pensé depuis des siècles. Depuis des siècles, et surtout depuis le xvi% on a cru que l'Empire Romain était une dégradation de la République et la décadence de Rome, châtiée enfin de l'immense corruption de la victoire par les Rarbares, ses vainqueurs, qui lui ouvrirent les veines et les lui vidèrent de son vieux sang, pour y infuser leur jeune sang de Rarbares. Eh bien, selon M. Fustel de Coulanges, c'est le contraire qui est le vrai ! M. de Coulanges retourne cette antique histoire comme on retournerait un gant. Lisez-le ! Il ne croit guères plus à la corruption des Romains qu'à la virginité des Rarbares. C'est la corruption de quelques-uns de leurs empereurs, — supportés, malgré la monstruosité de
leurs vices, pour des raisons qui font plus d'honneur que de honte à l'esprit romain, puisque c'était par respect de leur tradition politique qu'ils acceptaient l'Empire à travers l'Empereur, quel qu'il fût; — c'est cette corruption des empereurs, qui a fait croire à l'universelle corruption des Romains. Mais eûtelle existé au degré où les historiens modernes l'ont poussée, que les Romains n'eussent pas été châtiés par les Rarbares, même quand ils furent envahis par eux. Singulière destinée pour les exécuteurs des hautes œuvres de la Providence! au contact formidablement puissant des Romains, les Rarbares se romcunscrent. Entrés Rarbares au cœur de l'Empire, ils y restaient ou ils en ressortaient Romains. Et, bien loin d'être une décadence pour Rome et une dégradation de son ancienne République, l'Empire réalisa l'idée romaine par excellence. Le principe romain du pouvoir politique tel que la République l'avait affirmé, l'Empire le concentra et l'éleva à sa plus haute puissance. Car, ne vous y trompez pas! l'Empire ne fut jamais que la Dictature de la République, mesurée à la vie d'un homme. Telle est, en quelques mots, la thèse du nouvel historien. Il ne la formule pas, il est vrai, avec cette étreignante rigueur; il s'y prend, lui, de plus longue main que moi. Homme d'analyse, avant tout, et d'investigation patiente et prudente, il cherche dans tous les faits attestés par les historiens contemporains de son histoire, la trace de cette mer-
veilleuse influence de Rome, qui s'étendit sur les Barbares et qui les pénétra, pour se les assimiler. Mais sous toutes ces analyses respire la synthèse qu'il organisera probablement plus tard. On la voit distinctement sous ces analyses, et il est facile de l'en dégager.
Et je l'ai dégagée parce que j'aime, pour mon compte, les conclusions de cette forte thèse; — parce qu'elle soufflette largement, comme les servantes de Boileau, les histoires modernes et toutes les idées sur la liberté politique dont la philosophie et le libéralisme les ont bourrées! La bêtise moderne est de croire à la liberté chez les Anciens. Rome, en particulier, nous a valu les imbécilhtés féroces, sous prétexte de liberté, de la Révolution française. Rien de ce qu'on en dit n'exista. Rome, qui a mérité, avant le Christianisme, d'être la maîtresse du genre humain, ne l'a été que parce qu'elle fut le pouvoir le plus fort qu'il y ait eu parmi les hommes. Les piailleurs contre le despotisme n'ont pas su voir combien, au fond, elle était despote, et bien moins encore dans ses hommes d'Etat que dans ses Institutions. M. Fustel de Coulanges nous en a fait l'histoire. 11 nous a donné un détail qu'ici nous ne pouvons suivre, de ces Institutions puissantes, dans lesquelles tenaient tant de place la naissance, la richesse, l'aristocratie, les classifications, les hiérarchies, tout ce que la Démocratie abhorre. C'est à l'étonner et à l'épouvanter, la Démo-
cratie! « A Rome, — dit fort bien M. Fustel de Cou- (( langes, — tes magistratures n'étaient pas des fonc- (c tiens, mais des pouvoirs. » La révolution de 509, qui, suivant nos ineptes phraséologies, changea la Royauté en République, ne changea pas la nature de l'autorité comme, à Rome, on la comprenait. Les consuls gouvernaient en vertu des mêmes principes que les rois. Ces têtes romaines, organisées pour la politique^ comme les têtes grecques l'étaient pour l'art, admettaient que le droit du magistrat fût absolu ; et il l'était à tous les degrés de la magistrature, pour le censeur comme pour le tribun, pour le préteur comme pour le consul. Et c'est cette conception du pouvoir qui, en se concentrant, fit l'Empire. L'Empire n'est qu'une résultante de toute la société romaine. Le droit de vie et de mort, qui n'existe plus dans nos systèmes énervés de gouvernement, et qu'a gardé, comme un dernier vestige du droit romain, la monarchie française jusqu'à Henri III, qui fit tuer Guise sans jugement, et Louis XIII, le maréchal d'Ancre, ce droit terrible était inhérent au pouvoir politique chez les Romains. Néron et Commode pouvaient être des monstres et abuser effroyablemenL de leur droit, mais ils pouvaient s'en servir. L'Etat, c'était eux, dix-sept cents ans avant Louis XIV. La Majesté, c'était l'autorité omnipotente de l'État. Et tombe ici le grand reproche de bassesse ! Dans ce système, comme je l'ai indiqué plus haut, ce qu'on a pris pour de l'abjection
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chez le peuple romain, était la preuve de sa solidité politique. Les erreurs, et quelles erreurs! de ces esprits éperdus : Commode, Néron, Galigula, ne purent dégoûter la tête ferme des Romains de cette chose toute romaine : — le pouvoir absolu.
Et bien en prit au monde entier, du reste! Bien en prit à tout ce qu'il y avait alors de civilisation, menacé par tout ce qu'il y avait de barbarie ! L'Empire ne résista pas setdement aux Barbares : il les convertit, bien avant même que le Catholicisme eût ajouté sa conversion à la sienne...
Et, en effet, ceci remonte haut. Ceci remonte à César et aux Gaulois, ces premiers Barbares dans la longue chaîne de Barbares qui devait suivre; les premiers dans le temps, mais aussi les premiers par leurs grandes qualités de peuple, par la supériorité de leur race. C'est en raison même de cette supériorité que les Gaulois reçurent vite le coup de cette fascination romaine, qui était mieux que la fascination du glaive; car il y avait autant d'éclairs dans le glaive de Bren-
2i LES IIISTOr.IKNS.
nus que dans le glaive de César. Si ce n'avait été là qu'une question de guerre, jamais la Gaule n'aurait été conquise. On ne lui eût rien imposé par la force. Si elle se transforma, si elle se romanisa, si elle s'imprégna de l'esprit romain au point que le Druidisme, c'est-à-dire ce qui devait être le plus profond en elle, disparut en deux générations, c'est que sa volonté, à elle, était dans cette transformation. « Jamais popula- (( tion italienne ou latine — dit M. de Coulanges — (( ne s'établit en Gaule, et ce qu'il y vint de Romains a est imperceptible. » Sans les Gaulois, César lui-même ne serait pas venu à bout des Gaulois. 11 les incorpora dans son armée, mais, d'eux-mêmes, ils y seraient entrés. On ne force pas la main à tout un peuple. On ne le façonne point à son image. Cette prétention de dieu, qui perdit Napoléon, est une de ces fatuités qu'un peuple aussi politique que le peuple romain n'avait pas. Non! si la Gaule devint promptement romaine, c'est qu'elle avait compris, avec l'instinct d'une race supérieure, que l'unité Romaine valait mieux pour elle que les diversités dont elle souffrait. Déchirée par des démocraties locales, elle alla, avec les instincts de son magnifique tempérament de peuple, où elle vit une organisation. Et elle y alla d'une sympathie si naturelle, que ceux-là mêmes qui, les premiers, dans la Gaule encore gauloise, s'allièrent aux Romains, ne furent jamais dans le sentiment gaulois des traîtres à la patrie, des hommes qui passaient à
l'ennemi. Et ils n'y passaient point, en effet. Ils passaient de l'anarchie, qui tue les peuples, à l'organisation, qui les fait vivre. En vain les Germains invoquèrent-ils une barbarie commune pour fausser et briser le lien qui attachait Rome à la Gaule, le faisceau qu'elles formaient résista. Et, que dis-je? euxmêmes, les Germains, malgré l'infériorité de leur race comparée à la race gauloise, furent atteints à leur tour par ce prodigieux magnétisme qu'exerçait Rome sur l'univers.
Rien de plus curieux que l'histoire de ce magnétisme de l'Empire Romain, retrouvé partout par l'historien des Institutions de l'ancienne France, et môme jusque dans les invasions contre l'Empire. En réalité, ces invasions, dont on a fait des événements si majeurs, et qui n'eurent que l'importance de leurs ravages, ne furent ni calculées, ni délibérées, ni libres. Elles n'étaient que des conséquences de défaites antérieures entre Barbares, d'expulsion de territoires, de poussées eff"rayantes de Goths sur Germains et de Huns sur Goths, fuyant vers Rome et s'écrasant dans leur fuite contre elle. Quand Alaric
disait, vague pour être plus terrible : « Je ne sais « quoi me pousse !... » il mentait. Il le savait bien ! Tous ces Barbares, Germains, Burgundes, Suèves, se haïssaient entre eux, mais ils ne haïssaient pas Rome, et dès les commencements, ils l'avaient servie. Arminius, le Germain révolté, était un chevalier romain. Arbogaste, pour le compte de Rome, avait fait la guerre à Sunno et à Marcomer, les ennemis de l'Empire. Les Goths, établis sur les bords du Danube, battus par Dioclétien, étaient devenus ses auxiliaires. Le paysan du Danube n'est qu'une fable de La Fontaine, renouvelée d'une fable espagnole du xvi° siècle. Il n'y avait pas en Germanie de ces paysans, parce qu'il n'y avait pas de pays. Il n'y avait que des tribus et des peuplades errantes, sans nationalité et sans fierté; — car c'est encore un préjugé, que la fierté des Barbares! Eu face de l'Empire Romain, ils furent plus souples et plus bas que les Byzantins. Réduits à n'être que ce qu'ils étaient, ils sentirent, dans une moindre mesure que les Gaulois, mais ils sentirent aussi, le magnétique rayonnement de l'unité Romaine qu'ils avaient en face d'eux, comme les aveugles sentent le soleil... Le mot qui £Ourt dans les histoires, que les Germains servirent les Romains pour les combattre, est un mot faux. Ils servirent et furent très fidèles. Ils gardaient très bien les frontières. Ces conquérants, qui demandèrent humlDlenient des terres à Rome, on leur en
donna, et ils les labourèrent. Ils justifièrent l'ancien mot de la fierté romaine : « Nous faisons semer par les Barbares! »
Avouez que, vus ainsi, ils ne sont pas grands, ces hommes qui paraissaient gigantesques, et à qui on a trop fait les honneurs de l'Histoire! L'implacable historien auquel ils ont affaire aujourd'hui diminue la hauteur de leur taille, et donne la mesure de leur action, si étonnamment exagérée. Jusqu'ici, on les avait envisagés comme des conquérants, et même on s'est assez vanté d'en descendre! L'idée de leur conquête a longtemps partagé le monde féodal en fils de vainqueurs et en fils de vaincus, — insolence biffée par M. de Goulanges, qui nie la conquête, pièces en main. Si les Germains, en se culbutant les uns sur les autres, entrèrent dans l'Empire, ils n'y restèrent point par leur propre force, ce qui est le fait et le caractère de toute conquête, ils n'y restèrent et ne s'y établirent qu'à la condition de devenir plus ou moins Romains, d'accepter la loi Romaine, de devenir des fonctionnaires de l'Empire. Étrange nécessité pour des vainqueurs, que cette soumission aux vaincus ! L'introduction des Germains dans la Gaule complètement Romaine n'eut point cette netteté d'une conquête, sur laquelle il est impossible de se tromper. Comme ailleurs, comme partout, ennemis entre eux, ils se battirent entre eux, et la royauté des Francs sortit même de ces guerres de Barbares à Barbares. Mais Clovis,
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vainqueur des Burgundes et des Visigoths, est luimême un fonctionnaire romain. Il était patrice et consul, et ce n'étaient pas pour lui des dignités vaines ; il en avait autant d'orgueil que de sa royauté barbare. Il fut toute sa vie l'ami de saint Réniy, qui était un Gallo-Romain. Grégoire de Tours est aussi un Gaulois, et M. Fustel de Coulanges fait remarquer qu'il ne parle nulle part des Germains comme des vainqueurs de sa race. Quant à l'Empire Romain, que les Barbares ne détruisirent pas, ce fut lui qui se frappa lui-même en accordant à l'importunité des Germains qui le servaient la juridiction civile avec le gouvernement militaire, qui auraient dû rester dans des mains romaines. Il y a toujours, chez les nations, un jour fatal, qui, dans toutes les nations, finit tout, et^ presque toujours, ce jour est le jour d'une faute. Le jour de cette funeste concession fut réellement la fin de l'Empire. Ce jour-là, il se frappa dans le cœur, dans le principe même de sa constitution. Mais peut-on dire que celui à qui on a donné ait conquis?...
Voilà le fil d'idées que j'ai été obligé de raccourcir, mais qui s'étend, sans se rompre une seule fois,
dans le livre de M. Fustel de Coulanges. En ce premier volume, l'auteur n'est encore qu'à la porte de son sujet. H va nous faire V Histoire des Instilutions politiques de Vancieime France, et il commence par les arracher à ce Germanisme à travers lequel on a voulu si obstinément les voir. Ce volume-ci s'arrête aux Mérovingiens. Et si, alors, l'Empire Romain était un grand nom plus qu'une grande chose, s'il n'était plus guères qu'un dais avec une momie byzantine par dessous, il existait encore énergiquement par l'influence ; il existait et planait encore comme une divinité politique sur toutes les royautés barbares. Plus tard, l'auteur, sans doute, dégagera de ce qu'il appelle les Institutions de Vuncienne France, l'immense part de cette influence qui les a pénétrées comme l'eau pénètre l'éponge. « La collection de Justinien — dit-il (( en passant — a eu force de loi jusqu'au milieu du « Moyen Age... » Mais, en ce moment, ce qu'il veut, c'est de marquer notre lignage et de le purifier de cette tache originelle de la conquête, que l'Histoire lui a fait trop longtemps porter. Dans la partie de son volume occupée par les Mérovingiens, le profond historien s'acharne à prouver qu'il n'y eut jamais dépossession d'une race par une autre race. La Gaule romanisée resta l'égale de la société franke dans sa législation et dans ses mœurs. Elle garda sa religion et sa langue. « Le latin — dit l'historien, qui pense à « tout, — ne fut point relégué au second rang, comme
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« en Angleterre le saxon, après la conquête nor- « mande. » Toujours les Mérovingiens voulurent être Romains. Sous leurs règnes, le mécanisme de l'administration, l'impôt, la justice, furent choses romaines. Les preuves que l'historien entasse pour prouver sa thèse submergeraient ce chapitre, si je tenais à les rapporter. J'ai vu rarement une argumentation plus forte. Ce qu'il faut surtout admirer dans M. Fustel de Goulanges, c'est le raisonnement historique, c'est le sens critique qu'il porte dans l'interprétation de tous les faits contemporains de son histoire. Et je dis contemporains, car, dans une époque confisquée par l'esprit moderne, il n'a pensé à prendre son histoire que dans les écrivains des six premiers siècles. Il a compris que, pour se débarbouiller des idées historiques de ces derniers temps, il fallait se plonger aux sources, et il s'y est plongé. 11 a traité l'Histoire écrite par les modernes avec le mépris qu'elle mérite. Il n'a pas dit un mot de Gibbon, et s'il a nommé Montesquieu une seule fois, c'est pour lui donner le plus laconique et le plus cruel démenti.
Eh bien, tout cela est excellent! tout cela, pour moi, fait un premier livre supérieur, qui engage superbement la question des Inslilutions de Vancienne France. JNous allons donc les voir jugées par un homme compétent, et dont le premier acte est de s'inscrire en faux contre cette idée de la conquête Germanique, qui a fait prendre la Féodalité pour une
M. FUSÏEL DE COULANGES. 31
des conséquences déshonorantes de cette conquête, l'affranchissement des communes pour le soulèvement des vaincus contre les vainqueurs, et la Révolution française pour la revanche suprême et définitive de ces mêmes vaincus. Je l'ai dit plus haut : c'est l'Histoire retournée, bout pour bout. Nous voilà dégermanisésï Nous voilà rappelés à nos origines, qui sont essentiellement romaines. En lisant le livre de M. Fustel de Goulanges, il est impossible de ne pas conclure que tout, pour nous autres Français, est sorti de l'Empire Romain. Quand il fondait son Empire à lui, Napoléon ne l'ignorait pas!
Cet homme, dont l'instinct politique respirait de loin l'Histoire, quand il ne la savait pas, devinait les choses que M. Fustel de Goulanges nous a racontées, lorsqu'il accusait Tacite de n'être qu'un pamphlétaire, un journaliste contre les empereurs. Leurs vices, à ces prodigieux misérables, ne troublaient pas sa souveraine raison sur la grandeur et sur la beauté de l'institution impériale. Malheureusement, une telle institution, à une si grande longueur de siècles, ne se reprend pas, quelle que soit la force d'un homme. Mais, disons-le pour l'en glorifier, en fondant son Empire, à lui, Napoléon, comme il l'avait conçu et comme il l'a un moment réalisé, ce despote, puisqu'il est reçu de déshonorer avec ce mot-là les champions du principe de l'autorité et de la nécessité du commandement parmi les hommes, essaya, du n.oins, de
nous replacer dans notre vraie tradition politique, qui, comme la religieuse, est Romaine. 11 opposa le romanisme vrai du pouvoir absolu au romanisme faux de la Révolution fiançaise, dont l'esprit démocratique ne pouvait rien comprendre à la constitution romaine. Ce ne sont que d'affreux masques que les Romains de la Révolution française! L'Empire de Napoléon est détruit, mais la question du romanisme subsiste toujours... Serons-nous Romains ou Rarbares? La Démoci'alie de ces derniers temps, plus anarchique encore que les tribus germaines, nous menace de ses invasions, et il ne s'agit plus pour elle de nous passer sur le ventre, mais de nous arracher du ventre tout ce qui nous reste de romain.
Le souffrirons-nous?
L'auteur de ce livre se présentait un jour à l'Académie, et réellement il était fait pour y entrer. Il était du bois de l'endroit... et, de par ce livre, il y est entré plus tard. Mais l'Académie, avec son génie de discernement ordinaire, lui préféra ce jour-là M. John Lemoinne, lequel y est entré, lui, à califourchon sur le dos du Journal des Débats, comme un jockey lassé de courir, heureux de trouver l'écurie. A proprement parler, M. John Lemoinne n'est pas un écrivain dans le sens compact, imposant, livresque du mot. C'est un articlier. Il gaufre, depuis plus de quarante ans, au