L'Esprit révolutionnaire avant la Révolutioru
sans viser à la pétarade des journaux, m'est, par cela seul, plus sympathique que les autres, et je suis très disposé à aller vers lui, parce qu'il ne vient pas vers moi avec ces torsions de croupe respectueuses qu'ont les quêteurs d'articles qui veulent qu'on en mette dans leur chapeau... C'est précisément ce qui m'a fait aller à M. Félix Uocquain. Il ne m'a pas envoyé son livre. Le service, pour parler les abominables argots du journalisme et de la librairie, bien dignes, du reste, de parler le même langage, a été oublié, du moins pour moi. Je n'avais jamais entendu parler de M.Félix Rocquain. D'autres que moi, plus heureux, le connaissaient peut-être, mais moi, non! C'était, pour moi : Anonyme Rocquain... J'ai entendu et j'entends tous les jours parler de grirnauds dont on devrait se taire, et je connais assez de gens de talent dont on ne dit pas un seul mot pour que ce que j'écris là puisse l'offenser. Seulement, le titre de son livre me le fit dsmander, comme si j'avais, sous les meilleurs rapports, connu le nom de son auteur. VEsprit révolutionnaire avant la Révolution, quel titre plus heureux ! quelle idée plus historique et plus profonde ! Il y a des titres qui vous attirent comme des visages de femme, et qui vous trompent... comme des visages de femme aussi !
Et, malheureusement, celui-ci était de ceux-là. L'auteur de L'£'«/>r2Ï révolutionnaire avant la Révolution n'a point tenu les promesses de son titre. Il nous promettait de nous montrer les origines de l'esprit
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révolutionnaire. Du moins, c'est ce que son titre impliquait... Et il ne nous a raconté que les Effets révolutionnaires, incapable qu'il était de pénétrer dans cette profondeur des Causes et de jeter sa sonde là-dedans!
C'était cependant un beau livre à faire, et presque un sujet vierge à traiter et à féconder!... Et, en effet, tous ceux qui ont jusqu'ici parlé de l'esprit révolutionnaire, ne l'ont guères vu avant la Révolution ellemême. Ils ne l'ont vu qu'aux approches de la Révolution, quand il éclatait déjà jusque dans les yeux desplus aveugles, et qu'il les leur ouvrait, en éclatant! La plupart des écrivains qui se sont occupés de la Révolution française, — qui est bien moins la Révolution française que la Révolution tout court, sans nationalité, — n'ont pas reculé son origine beaucoup plus loin que la fin du règne de Louis XIV. Ils ont cru qu'elle datait de la Régence et de ses libertinages d'esprit et de sens, du règne de Louis XV qui la surpassa en cette double espèce de libertinage, et surtout de cette Philosophie — autre libertinage aussi mais dans l'ordre de la pensée — qui acheva l'œuvre de destruc-
tion commencée, et donna, de sa plume, le coup de balai final ! Quand les historiens ont montré cela, ils ont tout montré, à ce qu'il semble; Ils ont épuisé le sujet. Ils ne dépassent guères cette circonférence. Ils ne voient que pardessus l'épaule des faits qui les pressent. Ils ne voient que ce qui est immédiatement derrière eux. Mil croyez-le bien, la sagacité des hommes n'est pas plus grande quand il s'agit du passé que quand il s'agit de l'avenir, et, dans tous les sens, leur vue est courte... Mais puisque après toutes les histoires sur la Révolution française, et Dieu sait s'il y en a eu déjà et s'il y en aura encore! on en intitulait une, entre toutes, L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution, la tête qui la pensait, cette histoire, et qui, du propre aveu de son titre, se préoccupait plus de l'esprit révolutionnaire que delà Révolution elle-même, devait le chercher et le prendre partout où il fut. Il était à croire que cette tête remonterait le vulgaire courant que tout le monde a descendu. Il était enfin naturel de croire qu'elle percerait assez avant dans l'intimité cachée de l'Histoire pour toucher le point initial de l'influence subie, pour pénétrer jusqu'au germe où dormait la vie dans cet œuf terrible, qui, pour ce qu'il a donné au monde, a dû mettre plus de trois quarts de siècle à couver 1
Eh bien, rien de tout cela! Titre profond, histoire superficielle. Quand on tombe de son titre dans le volume de M. Félix Rocquain, on tombe d'un qua-
trième étage... Vsmtem' de L'Esprit révolutionnaire avant la Bévolution,na, vu, en se vantant, que ce que tout le monde a vu, sans se vanter. Son livre, à le prendre pour ce qu'il est, ne devrait s'appeler que l'histoire des règnes de Louis XV et de Louis XVI jusqu'aux États Généraux; car il n'est que cela, et encore, nous allons voir tout à l'heure comment cette histoire est écrite!... Le long de cette histoire, bien entendu, l'esprit révolutionnaire qui n'en est plus à son origine, qui est très bien venu, au contraire, très perceptible, très gros et très puissant, se mêle à tout et agite lamasse, — mens agitât molem, — et il faudrait être aussi bête que la masse pour ne pas le voir... Il ne précède déjà plus la Révolution, mais il l'accompagne. 11 est même toute la Révolution; car les États Généraux ne mirent que l'étiquette sur la bouteille, mais la clive houXQiWo, existait! Et si c'est là ce que M. Félix Rocquain appelle L'ê'^j;/'// révolutionnaire avant la Révolution^ le penseur et l'observateur auxquels je croyais avoir affaire ici s'effacent, et le livre sur lequel je comptais comme sur une découverte n'est plus, pour moi, qu'une banalité !
Oui! c'est une grande erreur, ou plutôt c'est un manque de vue, puisqu'on prétend y avoir regardé, que de dater l'apparition de l'esprit révolutionnaire dans notre histoire de la fm du règne de Louis XIV, et de lui donner pour première origine et pour cause la réaction inévitablement nécessaire de la Régence contre l'accablant despotisme d'un Roi qui avait fatigué et dégoûté la France par soixante ans de pouvoir absolu. J'aime moins, probablement, l'esprit révolutionnaire que ne l'aime, au fond, M. Félix Rocquain, — lequel, du reste, n*est ni très clair, ni très affirmatif dans ses préférences, mais qu'on pénètre mieux cependant qu'il ne pénètre, lui, l'origine de l'esprit révolutionnaire. Seulement, je fais plus d'honneur que M. Félix Rocquain à l'esprit révolutionnaire. Je ne le fais pas aussi nouveau que cela dans notre Histoire. Je ne le regarde pas comme de si moderne roture. Il est plus ancien, cet esprit-là, que M. Félix Rocquain ne le dit. Il est plus ancien que Louis XIV lui-même, et ce ver, qui est devenu de taille à avaler la monarchie de Louis XIV, existait bien avant les vers qui ont
dévoré son cercueil! Pour moi, cet esprit qui ne s'est jamais interrompu dans ses destructions depuis qu'il a paru dans l'Histoire de France, s'y est glissé le jour où le principe religieux sur lequel était fondée mie mooarchle séculaire, a laissé s'introduire en elle l'effroyable termite qui n'a terminé sa besogne qu'en 1789, et qui n'a troué la cale du navire qu'après avoir troué le cœur de ceux qui auraient dû la préserver et la défendre. Chose amère à dire pour un homme qui aime la royauté! L'esprit révolutionnaire c^'^y^n/ /« Récolution, a commencé par être royalement révolutionnaire, d'avant et de jyendant des règnes qui n'étaient pas ces deux misérables derniers racontés par M. Rocquain, et qui précèdent moins la Révolution qu'ils ne la consomment. C'était là toute l'histoire qu'il fallait écrire. C'était cette origine qu'il fallait retrouver et interroger. Fragment d'histoire, il est vrai, mais de plus d'ampleur et de profondeur que le morcelet qu'on nous donne là. L'histoire de la Révolution n'existe pas sans tous ses prolégomènes, et ils ne sont pas dans le livre de M. Rocquain. A une certaine distance dans notre histoire, deux dates terribles, comme deux Sphinx, se regardent dans le blanc des yeux. C'est 1572 et 1789. L'esprit révolutionnaire d'avant la Révolution est entre ces deux dates. Il y est, mais en haut comme en bas, et peut-être plus en haut qu'en bas, PARCE QUE C'EST EiN HAUT... Et il s'y remue, il s'y rassied, il s'y soulève, il s'y délaisse, il s'y reprend, mais
c'est inutile ! Il n'y a plus d'unité nulle part, et tout ce qui est divisé et multiple doit périr. M. Rocquain n'a pas vu cela. Il n'a vu et n'a ramassé que les dernières gouttes de la coupe débordée, sans dire quelles mains imprudentes ou coupables l'avaient remplie.
Et c'est dommage, vraiment ! Il a rapetissé, étriqué, étranglé son sujet, et il en a ratatiné le cadavre. La lueur qui était passée de son esprit dans son livre, s'est éteinte. Il a donné des causes prochaines de la Révolution française qui sont les causes secondes; il n'a pas donné les causes éloignées^ qui sont les causes premières... La flamme recroqueville ce qu'elle va brûler, mais c'est la flamme! et M, Félix Rocquain recroqueville tout sans brûler rien. C'est un homme de peu de passion historique. J'ai vu rarement plus froid. Comme il n'est jamais passionné, il n'entraîne ni n'impose jamais... Je regrette de ne trouver dans un livre qui aurait pu, sous une autre plume, être beau, de personnalité d'aucune sorte. Il n'y a ni une seule caractérisation supérieure, ni une seule conviction arrêtée et nettement articulée, avec l'accent qui fait qu'on la maudit parfois, mais qu'on la respecte toujours. Ah! certes! non. Certes! non, malgré la gravité de son livre et l'honorable peine qu'il a pu lui coûter, ce n'est pas là un historien que l'écrivain de cette histoire. C'est tout au plus un sténographe artistique. Il écrit les faits — tous les faits — et, chose particulière! ceux qu'il aime le plus, ce sont les plus petits. Ils
entrent mieux clans son petit œil... Mais jamais de grandeur, quand il les envisage! A de certaines places, c'est tantôt un huissier de Parlement qui écrit cette histoire ; c'est tantôt un marguillier janséniste. Pas plus haut que cela. Et encore, le sténographe a le dessus! Le sténographe, — ce produit moderne d'un temps mécanique, où l'homme n'est plus que la machinette d'un métier, — le sténographe, qui ne prend la responsabilité de rien de ce qu'il écrit, est tellement développé chez M. Félix Piocquain, qu'il n'a pas une opinion à lui franchement exprimée, pour son compte, à ses risques et périls, pendant toute la durée de son histoire, et que tout, même les moindres paroles qui ont un relief quelconque, il les restitue, entre guillemets, à qui les a dites, de peur d'en être soupçonné. Il ressemble à une personne qui mettrait un masque, et qui écrirait. loyalement au front de ce masque : H Ne vous y méprenez pas! ce n'est point ma figure. » Honnête homme! Est-ce modestie ou défiance de soi qui le fait se couvrir de l'opinion et des mots des autres sur les choses qu'il raconte?... Seulement, la critique des œuvres de l'esprit n'a pas été instituée pour couronner les intentions vertueuses ; et, d'ailleurs, elle ne croit guères, cette critique, qui connaît ses auteurs, à la modestie ou à la défiance de soi dans un homme qui se carre en un livre d'histoire de cinq cents pages in-8° ; car s'il y a quelque chose qui doive caler l'aplomb d'un homme, ce doit être cela!
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Cette absence de personnalité qui distingue (distinction singulière) le livre de M. Félix Rocquain, est, du reste, si complète, et même si étonnamment complète, qu'elle lui constitue une espèce d'originalité, — une originalité à la renverse. On est ordinairement original à force d'être. L'auteur de L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution l'est, lui, à force de n'être pas... 11 y a dans son livre quelques personnes : Barbier, Mathieu Marais, Buvat, Joseph Languet, d'Argenson, Isambert, Bachaumont, Hardy, Bezenval, Ségur, Mirabeau, Lafayette, et les philosophes Diderot, Griram,MorelIet et Voltaire, — Voltaire, qui emplit tout son siècle et toutes nos bibliothèques ! qui est partout ! qui a l'ubiquité, non de Dieu, mais du diable ! Mais jamais, parmi tout ce monde, il n'y a quelqu'un qui s'appelle M. Rocquain. Il n'y a que l'anonyme M. Rocquain ; que dis-je ? que le non-étant M. Rocquain ! C'est avec les citations tirées des Mémoires ou des écrits de ces gens-là, que l'histoire de M. Rocquain se trouve faite... Je sais bien que l'Histoire ne se fait pas toute seule et qu'il faut la prendre où elle est, c'est-à-dire chez les autres qui l'ont
vue OU qui l'ont écrite avant nous. Mais il y a une manière de la prendre qui est le geste du talent et l'assimilation aune âme ou à un esprit qui lui communique de sa force ou de sa lumière. Eh bien, il faut le dire, M. Félix Rocquain n'a pas ce geste du talent qui fait de l'histoire, appartenant à tous, une œuvre glorieusement individuelle ! Je ne voudrais pas être injuste pour lui : il n'a que le métier d'écrire correctement pratiqué, à cette heure où la moyenne du monde fait cette chose assez proprement... D'un autre côté, son érudition n'a pas assez d'embonpoint pour le venger de la maigreur de son esprit. "A cela près de deux ou trois peut-être, j'ai dit toutes les sources dans lesquelles l'auteur de L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution a puisé son livre, et on vient de voir qu'elles ne sont ni bien nombreuses, ni bien profondes, ni bien difficiles à trouver. Il n'a pas dû se fatiguer beaucoup pour aller à toutes ces fontaines, qui nous cotdent trop dans les jambes pour que, si on se baisse un peu, elles ne soient à portée de toute main. Seulement, si on y regarde avec attention, ces sources donnent peut-être des opinions inexprimées de M. Félix Rocquain une idée qu'on n'aurait pas sans elles... « Qui se ressemble s'assemble », dit le proverbe. Et M. Félix Rocquain, qui, dans son livre, ne parle que par la voix des autres, doit penser, s'il en prend la peine, comme les voix dont son livre est l'écho...
Évidemment, en effet, il doit être, dans l'intimité de sa conscience d'historien, de l'avis de ces hommes dont il répète les mots comme un commissionnaire qui fait sa commission, et sa pensée doit transpirer à travers les citations qu'il leur emprunte. Un historien qui n'a pas une de ses sources qui ne soit révolutionnaire,— qui ne soit plus ou moins parfumée (pour lui) mais empoisonnée (pour moi) de l'esprit révolutionnaire, — doit en avoir lui-même, de cet esprit, dans un degré quelconque ; et quand il ne conclut pas dans son livre et en son propre et privé nom, il vous donne le droit de conclure pour lui. Quand, à part même les philosophes dont il se fait sa plus belle ceinture, il invoque le témoignage de toutes les voix gallicanes, jansénistes , parlementaires qui ont le plus insolemment piaillé contre le pouvoir religieux et monarchique d'alors, ou du moins contre ce qu'il en restait encore ; quand sa plus large et sa plus familière et sa plus chère source de renseignements et d'informations est Barbier, le bazochien Barbier, l'avocat consultant au Parlement, et qu'il consulte — qui tient plus de place dans le livre de M. Bocquain que Voltaire, le croirait-on ? oui ! que Voltaire, — il est impossible de ne pas admettre que l'auteur de U Esprit révolutionnaire avant la Révolution ne soit animé — non pas animé, il n'est jamais animé ! mais rempli, — de cet esprit révolutionnaire, qui est aussi bien d'après la Révolution que d'avant la Bévolution !
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Il n'est pas douteux pour qui que ce soit que si cet historien avait vécu dans la mêlée du temps qu'il raconte, il n'eût parlé, écrit, agi, dans la mesure de sa force, qui n'est pas grande, il est vrai, mais dans le sens de tous ceux-là dont il nous répète les observations, les opinions et les maximes. Il aurait été assurément gallican, janséniste, parlementaire, et même, qui sait? peut-être philosophe, aux heures où l'on était tout cela contre le Pouvoir, qu'il fallait ruiner de fond en comble, non pas seulement en fait, mais dans l'essence même de sa notion, parce qu'on ne tue bien un pouvoir que quand on l'a déshonoré ! Certainement, l'esprit révolutionnaire dont M. Félix Rocquain fait l'histoire ne lui inspire pas les mêmes sentiments qu'à nous. 11 ne l'exalte pas, je le reconnais, avec la netteté et l'enthousiasme des écrivains qui ont du tempérament et de la chaleur de sang au service de leurs idées. Après un homme comme Michelet, par exemple, M. Félix Rocquain est un triste glorificateur de la Révolution française. Mais, croyez-le! il tient pour elle et il tient pour ceux qui, dans son livre, annoncent son avènement avecjoie. Ils sont pour lui la Loi et les Prophètes, et encore moins les Prophètes que la Loi.
C'est un triste glorificateur de la Révolution française ! mais il l'est comme il peut. Les opinions des hommes ne transforment pas leur nature. Ils peuvent se fausser l'esprit tant qu'ils veulent et ils y réussissent très bien, mais s'ils ont l'âme froide, ils ne sont
pas capables de l'enflammer. J'ai dit au commencement de ce chapitre que je ne connaissais pas M. Félix Rocquain. Mais j'estime qu'un livre doit donner exactement la nature d'un homme, et je crois aux livres comme Lavater croyait à la figure humaine. M. Félix Rocquain est un esprit de ce temps, de ce temps sceptique et lassé, qui n'a plus d'enthousiasme même pour le mal qu'il fait cependant ; qui n'a pas plus de flamme infernale que de flamme divine ! L'auteur de l'Esprit révolutionnaire est révolutionnaire, mais modéré, mais discret, mais pudibond, et cette manière dont il l'est ne déplaira peut-être pas trop à ce temps, qui est bien capable de lui faire un succès auquel je n'ai pas beaucoup travaillé aujourd'hui. Je suis allé à son livre qui m'a pipé avec son titre, et je l'ai ouvert par respect pour une grosseur qui témoignait de longues études. On est toujours dupe de la grosseur des colis. On croit qu'il y a là quelque chose. Je n'ai trouvé dans celui-ci que l'esprit des autres... que je connaissais. Mais que M. Rocquain, qui n'y est pas et que j'y cherchais, se console de la sévérité de ma critique en pensant à la bienveillance du public. Le temps est venu des sténographes, même en Histoire ! Sténographes, photographes, calligraphes sont présentement en superbes postures. Ils sont en train d'avoir leur gloire. Et M. Féhx Rocquain peut avoir la sienne.
Et pourquoi pas?...
Il y a déjà plusieurs années que cette traduction de Carlyle, interrompue quelque temps, a été reprise et terminée. Mais ces années étaient les années affreusement lamentables où nous n'avions en France ni le loisir, ni le cœur de nous occuper de littérature. Le pays saignait. Thomas Carlyle a écrit X Histoire de la Révolution française, et nous en faisions une autre alors pour les Carlyle futurs, s'il y en a qui veulent l'écrire. C'est à des talents, en effet, du genre de Carlyle, qu'appartient l'histoire du h septembre et de
1. Histoire de la Révolution française, dernier volume, traduit par M. Jules Roche.
la Commune de Paris, cette misérable et honteuse révolution pondue par la Révolution que Carlyle a peinte et qui est la grande pondeuse de toutes les autres, l'abominable mère Gigogne de toutes celles qui, depuis elle, ont bouleversé le monde, et qui doivent le bouleverser encore .
Carlyle, dans son Histoire de la Révolution française, — si prodigieusement difficile à traduire, de l'aveu même de Philarète Chasles, ce Français-Anglais par la plume, le seul homme peut-être qui fût capable de triompher des difficultés de la langue et du génie de Carlyle, et qui essaya un jour, mais se fatigua et rentra bientôt dans son vagabondage et son lazzaronisme littéraires, — Carlyle est, en histoire (ce qu'on n'avait jamais vu!), un caricaturiste de premier ordre. Jusqu'à lui, THistoire avait été sérieuse... Elle avait été quelquefois indignée. Elle avait eu souvent du mépris. Un de ses plus grands méprisants. Tacite, en a, mais sans un seul sourire. Elle avait eu aussi le pincement de lèvres de Montesquieu. Mais le rire, non! le terrible rire, elle ne l'avait pas. Joseph de Maistre avait bien déclaré la Révolution satanique, mais le rire de Satan, ce rire du Diable qui rit de se voir si bien obéi par les hommes, personne, avant Carlyle, ne l'avait entendu retentir dans l'Histoire, et c'est lui qui, le premier, le lui a campé sur ses fortes et impassibles lèvres d'airain. Carlyle, je fai dit déjà ailleurs, est l'Hogarth de l'Histoire, — de l'Histoire
qui a une verge de plus dans sa main, quand elle se sert de la caricature... Or, qui appartient plus à la caricature, à la cruelle, sinistre et déshonorante caricature, que la Révolution du li septembre et les crimes bas de la Commune de Paris ? Et si le puissant historien anglais a fait des grotesques énormes des scélérats de la première Révolution française, que ferait-il des pygmées criminels qui sont sortis d'eux, de tous ces eunuques de naissance que je n'appellerai même pas des petits crevés révolutionnaires ; car, pour être crevé, il faut avoir vécu, si peu que ce soit ! Que feraitil de tous ces enragés d'impuissance que nous avons vus à la besogne, ravalant l'atrocité de leurs actions dans la bêtise de leurs personnes, et salissant de leurs ignobles mains jusqu'à la flamme de l'incendie qu'ils avaient allumé?...
Et j'ai bien dit : le caricaturiste dans l'Histoire ! Voilà ce qui saute aux yeux tout d'abord dans Garlyle, et ce qui y sauta d'une si étrange manière lorsque son livre sur la Révolution française fut révélé à la France. On était alors en plein doctrinarisme histo-
rique. Guizot, qui donnait le ton à cette époque, écrivait des livres raides et froids comme lui ; Guizot, le petit homme gris de style dans l'Histoire, comme dirait Cariyle lui-même, — mais qui ne disait pas : Moi, je 771 en ris! comme le j^^lit homm.e gris de Béranger ; car il ne riait ni ne souriait de rien, pas plus de sympathie que de mépris, — Guizot, qui ajoutait, pour être complet dans l'agrément, le pédantisme du protestant au pédantisme du professeur ! Un autre petit homme dans l'Histoire avait, comme Garlyle, écrit précisément celle de la Révolution française, n'ayant souci de rien que de se montrer révolutionnaire dans cette histoire, — le long de laquelle il passa à travers toutes les opinions, comme le singe de la Fable à travers son cerceau, avec les souplesses d'un esprit que le scepticisme rend plus souple encore; — Thiers, qui grimpe sur toutes les idées comme il en dégringole, avec la même facilité, n'est que l'écureuil de la Politique et de l'Histoire ; mais quelle que soit l'alacrité des mouvements de l'écureuil, son genre historique, sobre de couleur, n'en a pas moins la gravité, il faut bien dire le mot, d'un homme qui est souvent un Prud'homme littéraire. Augustin Thierry, le saule pleureur de la tombe de tous les vaincus, versait des pleurs systématiques sur les Saxons, si méchamment mis à mort par les fiers Normands. Chateaubriand promenait dans l'Histoire, comme partout, sa hautaine misanthropie. La gravité donc, la gravité régnait sur toute
la ligne... Il y avait bien, il est vrai, une Histoire parlementaire de Bûchez et Roux, dans laquelle on soutenait que la Révolution française était, à coups de guillotine, une application drue et supérieure des principes du Christianisme, et ceci ne manquait pas de gaieté au point de vue de l'absurde. Mais cette idée bouffonne, qui n'était pas une plaisanterie et qui aurait pu être une effrayante ironie, était maintenue tristement par ses inventeurs, avec des airs de docteurs convaincus absolument insupportables ! Enfin, il y avait aussi, dans ce temps-là, Michelet, qui faisait son Histoire de France, et qui avait, lui, plus de talent, comme on dit si joliment, à son petit doigt, que les autres — Chateaubriand excepté — dans toutes leurs personnes. Mais, à cette époque, il se tenait, Michelet, qui s'est tant débraillé depuis. Il avait encore aussi la gravité régnante. Il l'avait, mais du moins il l'animait et la colorait des chauds rayons de son esprit. Il l'a perdue... malheureusement, pour polissonner dans l'Histoire; mais, alors, il l'avait. Eh bien, je vous laisse à penser l'effet que produisit, dans un temps de pareille littérature historique, l'histoire de Carlyle, de ce singulier humouriste anglais qui ne se gênait pas, qui se permettait tout en fait de sans-gêne britannique; de Carlyle, le houx anglais incarné, mais incarné dans le vrai, et qui ressemblait, par sa gaieté funèbre, en piochant les tombes de l'Histoire, au fossoyeur de Shakespeare.
Gela fut presque un scandale, avec le bégueulisme littéraire dû temps et l'endroit où pareille chose fut publiée... Ce fut, si je ne me trompe, et je ne crois point me tromper, dans la Revue des Deux-Mondes, cette pédante des pédantes, que se fit la première importation de Garlyle, si peu pédant, lui ! et que Philarète Ghasles y. introduisit de sa plume audacieuse et brillante. Philarète Ghasles, le chercheur de truffes littéraires, avait découvert Garlyle et lui faisait politesse. G'était là affaire d'humouriste à humouriste. Le scandaleux devint piquant, mais la chose eut plus de conséquence qu'on n'aurait cru. L'Histoire, cette harpe trop tendue, allait détendre ses cordes d'airain... Michelet reçut le coup de la fascination de Garlyle dans ses yeux charmés, qu'il aurait dû garder charmants, mais qui, plus tard, sont devenus obscènes. Garlyle alluma certainement le Michelet que nous avons maintenant, mais tout en l'allumant, — et trop, — il n'en changea pas la nature pour lui donner la sienne. Michelet avait les lèvres trop fines, pour que l'éclat de rire que pousse parfois Garlyle aux plus tristes ou aux plus terribles instants de l'Histoire pût s'y étaler à l'aise et y retentir. Pour cela, il eût fallu des lèvres un peu à la Rabelais.
Gar il a du Rabelais, Garlyle. l\ n'a, certes ! pas l'étendue de ce Rabelais qui est aussi un historien à sa manière, et qui, à force de génie, est parfois aussi beau sur son fumier que Sardanapale sur ses fleurs;
mais il en a pourtant quelque chose. Il en a l'éclair et l'éclat de ce grand rire gouailleur qui descend un homme du troisième ciel avec une épithète et lui passe la flèche du ridicule à travers le corps. — Rabelais n'est pas seulement un caricaturiste de premier ordre, comme j'ai appelé Garlyle au commencement de ce chapitre. C'est le caricaturiste le plus grandiose et le plus idéalement réel qui ait jamais existé, dans quelque littérature que ce soit. Swift ne vient pas, lui-même ! à la cheville de Rabelais. Il est un de ses propres Lilliputiens devant notre grand homme de France. Seulement, Rabelais caricaturise, d'un bout à l'autre de ses œuvres, les hommes, les choses, les mœurs et l'esprit humain de son temps, en des compositions étranges qui sont des Épopées comiques, des Iliades et des Odyssées d'un Homère ivre, ou plutôt d'un Racchus aimé des Muses et traîné par des tigres ; car les plaisanteries de Rabelais sont d'assez fières tigresses ! tandis que Carlyle, qui ne crée pas, mais qui raconte, et qui n'a qu'une goutte du génie de Rabelais, la verse insolemment, dans l'Histoire sérieuse et bégueule, sur des fronts qui se croient faits pour inspirer la terreur. — Et cette goutte du génie de Rabelais dans une tête anglaise, voilà son originalité !
Car il est bien Anglais. Il a tous les traits du génie autochtone de son pays, et même les vices de ce génie. Il est biblique, protestant, puritain, prédicateur comme les Caméroniens d'Old Mortality de Walter Scott, et, par-dessus le marché, universitaire, — universitaire anglais, — barbouillé de mythologie, bourré de souvenirs classiques, roulé dans les loques pédantesques que nous trouvons dans les plus modernes et qui traînaillent encore, en Angleterre, dans leurs plus beaux discours de Parlement. Mais la goutte du génie de Rabelais, qu'il a naturellement et qu'il n'imite point, le sauve de tout cela et reste le meilleur et le plus profond caractère de son talent. Il en a pourtant de très nombreux qui ne sont pas tous anglais. Ainsi, il est mystique, presque halluciné, mais surtout matériel et pittoresque. Pittoresque jusqu'à la folie ! Quelle conviction politique a-t-il, ce damné diable du pittoresque, qui s'identifie tellement avec le fait qu'il raconte qu'il est momentanément de tous les partis ? Il dit nous avec les émigrés aux habits rouges et aux culottes de nankin, et nous avec les jacobins, les sans-culottes !
Il dit nous même en parlant de Louis XVI ! Sa personnalité se fond dans son histoire.
Il s'en fait l'acteur par la pensée, ou du moins le chœur qui épousait l'action même et la vivait dans le drame antique, et cela communique à son récit un accent très particulier, qui n'est pas la particularité d'un faiseur de Mémoires qui raconterait simplement sa vie, et qui donne au sien une passion que n'a pas ordinairement l'Histoire. C'est la passion de l'Histoire même, la passion du récit, indépendamment des idées ou des sentiments qu'il exprime. C'est la passion de son art d'historien toute seule, la passion de l'instrument dont il joue, et dont il ne joue au profit de personne qu'au sien!
Il n'a pas de cause, en effet. Au milieu de celles qui luttent dans son livre et qui s'y déchirent : cause royaliste, cause jacobine, cause religieuse ou cause athée, il ne choisit point ; il ne se range point ; il ne combat pas. Il les traverse les unes après les autres. Il se place au cœur de toutes, pour les mieux voir et les mieux senlir, — et c'est de là que le moraliste qu'il est avant tout, ce Carlyle, aperçoit le côté ridicule, abusif, outrancier, caricaturesque de toute chose humaine, et qu'il part de cet éclat de rire qui rappelle cet immense éclateur de Rabelais, mais amertume de la cruelle gaieté anglaise, plus féroce que la nôtre ; la gaieté de Swift et d'Hogarth !
Comique âpre et profond, qui sort tout à coup du
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sérieux pour rentrer dans le sérieux! Effet de surprise, puissant et étrange, qui se renouvelle toujours sans s'affaiblir jamais, et qui met le lecteur de Carlyle dans l'impossibilité rare et heureuse de se blaser en le lisant.
Je viens d'écrire, je crois, qu'il était, avant tout, un moraliste, mais je ne l'ai pas dit assez. Rigoureusement parlant, il n'est que cela. Pas plus qu'il n'épouse de cause politique ou de cause religieuse, il n'épouse aucune métaphysique. Nul système d'idées préconçues ne s'impose à sa pensée d'historien, à une époque où tout historien a cette fatuité de viser plus ou moins à une philosophie de l'Histoire. Par ce côté-là aussi, il ressemble à Rabelais. C'est un haïsseur de quintessence. Il traite dédaigneusement de formules les lois, les religions, les codes, les thèses quelconques, et il n'a une si grande haine pour Robespierre que parce que cet homme de creuse métaphysique politique n'est pour lui que l'expression morte d'une formule (il l'appelle même par moquerie Y homme- formulé), et il n'a tant de sympathie pour Danton que parce que celuici, crimes et tout, n'est que de la passion et de la vie, jusqu'au bout de ses ongles de lion ! La passion et la
vie, Carlyle n'a pas d'autre préoccupation dans son Histoire de la Révolution française, où elles atteignirent à des diapasons de furie si épouvantablement aigus ! Cela peint, son histoire est finie. Son histoire n'a pas d'autre conclusion, d'autre signification que cette peinture. Son histoire n'est qu'une évocation de la passion et de la vie. Que dis-je ? C'est une résurrection. Je l'ai appelé, un jour, un résurrectionniste. Positivement, il en est un. Et, naturellement, qui fait tant de cas de la vie ne pouvait pas la manquer !
Et il ne l'a pas manquée non plus, pas plus dans ce volume-ci que dans tous les autres. Ce dernier volume, traduit par M . Roche tout seul, — car ce singulier livre a la singularité de plus d'avoir changé de traducteur à chaque volume, ce qui prouve la difficulté de bien traduire Carlyle, — ce dernier volume commence en Septembre, à l'établissement de la Commune, jusqu'en Vendémiaire, aux mitraillades de Bonaparte, oii finit, pour Carlyle, la Révolution. «Elle finit — dit-il, « dans son langage explosif, — quand les dompteurs « du sans-ciilotiisme furent eux-mêmes domptés et <( que le droit sacré d'insurrection fut emporté par la « poudre. » En cette période, il y a les massacres de Septembre : Septembre à Paris et Septembre dans l'Argonne. Il y a le Régicide, la mort des Girondins, la Terreur, Charlotte Corday, puis Thermidor, le Vengeur, le sang rouge de Danton payé par le sang vert de Robespierre, — comme il dirait, Carlyle! — puis
Vendémiaire, qui finit tout comme les Révolutions finissent ; car il n'y a que le canon pour les faire finir... Telle la dernière fresque de Carlyle, l'une des plus belles à peindre pour un homme si préoccupé, j'oserais même dire si affolé, si timbré de réalité et de vie. Et puisque c'est un peintre, et ce n'est que cela, mais puissamment, malgré les taches du protestant, de l'anglais et du puritain, et du millénaire, et même du scholar^ qui sont sur son talent et indélébilement y restent, nous allons dire un mot du peintre et de la valeur de sa peinture, et nous aurons tout dit.
Hogarth, oui ! Hogarth, mais dans des sujets plus hauts, dans une sphère plus élevée, la fresque immense sur laquelle il a transporté la caricature, voilà Carlyle. C'est Hogarth le moraliste, Hogarth pour l'inspiration, le jet, la manière de regarder les hommes et les choses; car pour le détail, pour l'appuyé du trait, pour la netteté, pour l'ordre de la composition, ce n'est plus Hogarth, le positif et réaliste Hogarth, brutal, mais réfléchi, profondément réfléchi, et froid dans sa brutalité. Carlyle n'a point cette netteté incisive qui fait du
pinceau un acier. Il a, de temps en temps, et souvent même, un trait, un coujj à percer la toile et l'homme ou la chose qu'il retrace ; puis il glisse et devient confus. J'ai dit qu'il séclaffait, — que du sérieux dont il sortait, par un bond, comme un tigre sort de son antre, il rentrait dans le sérieux immédiatement après son bond. J'aurais dû dire aussi dans le confus, dans la brume de cette pensée de mystique et de prédicant qu'Hogarth ne connaissait pas, lui, et dont il n'a pas embrouillasse ses poignantes, ses implacables caricatures ! Garlyle, qui a fait son éducation intellectuelle chez les Allemands, ajoute à son brouillard anglais le brouillard germanique. C'est un amateur de Gœthe, qu'il appelle (pour le louer!!) : « l'incompréhensible » , dans cette Histoire de la Révolution française où il le rencontre, à la suite de ce pauvre Pharaon de duc de Brunswick, noyé dans une Mer Rouge de crotte ; badaud à cheval qui badaudait avec le canon, curieux du vent du boulet et de l'impression qu'il faisait sur les intestins. Heureusement que le trait caricaturesque savait crever chez Garlyle ces deux brouillards superposés. Seulement, ils se reforment et ils persistent, et il est fort à regretter que Garlyle ne s'en soit pas essuyé tout à fait.
Ghose curieuse et qui n'est pas rare 1 contraste criant ! Il avait la vapeur et l'éclair qui la troue et la hache, sans la dissiper ; il avait le mot pittoresque, et pourtant je ne sais quelle nue sur la pensée, dont tous
les mots pittoresques, pris au plus épais et au plus coupant des choses matérielles, ne pouvaient venir à bout. Garlyle, en effet, malgré ce vague que je lui reproche, est tellement possédé par le génie du pittoresque qu'il allait le chercher n'importe où, — dans les lieux les plus bas ! Pour faire du pittoresque, comme diraient les peintres plastiques, il descendait jusqu'à la vulgarité et le mauvais goût. « Le cruel « Jean Bon, — dit-il quelque part, en parlant de ce (( représentant du peuple et à la fin d'une page très « soutenue et très solennelle, — le cruel Jean Bon ! (( Ne l'écrivez pas, comme cela se voit dans beaucoup (( de dictionnaires : Jambon ! » La vulgarité devient là une calembredaine; mais voici qui est mieux : « Si la « Convention voyait clair et devant et derrière elle, H elle serait une Convention paralysée ; mais comme « elle voit clairement jusqu'au bout de son nez, elle « n'est pas paralysée. » La vulgarité de l'image sert du moins ici à quelque chose. Elle exprime le mépris de l'aciion politique que Garlyle avait et que tous les hommes sensés et fiers devraient avoir; car vous voyez à quel prix on l'a !
Du reste, ce défaut de la vulgarité^ qu'ont presque tous les grands pittoresques, qui ne craignent absolument rien quand il s'agit d'exprimer ce qu'ils ont dans V impression de leur esprit, était racheté, chez Garlyle, par l'expression idéale qu'il a souvent au même degré. Il est maître des mots. Il en a la double
puissance. S'il n'est pas, dans la langue de son pays, un styliste de premier degré, il y est, du moins, un expressioniste formidable. Ce n'est certainement pas moi qui lui ferai un crime, tout spiritualiste que je sois, de la matérialité de ses images. Mais s'il en a la force, en a-t-il la fécondité?... Il avait une fois appelé Robespierre « l'homme verdâtre », et cela avait touché si heureusement qu'il était impossible de l'oublier. Pourquoi donc revenir perpétuellement sur cette épithète pendant le temps que dure son histoire? Il le verdit trop. Tout devient vert dès qu'il s'agit de Robespierre, qui, de vert de mer, passe à certains moments au vert de suif.
Est-ce là de la pauvreté d'imagination, qui abuse d'un trait heureux et ne peint qu'une fois pour toutes? Ou serait-ce de la passion, qui répète la même chose, dans la haine comme dans l'amour, et met éternellement un clou sur l'autre, pour mieux enfoncer le premier?...
Mais quoi qu'il soit de ces défauts que je relève et de quelque manière qu'on les juge, Carlyle est un peintre d'histoire, qui a créé je ne dirai pas un gen?^ en peinture historique, — je ne crois pas aux genres et je méprise les Écoles : pour moi, les imitateurs les plus forts ne sont jamais que les assassins de ceux qu'ils imitent et les frappent, comme iNéron Agrippine, au ventre qui les a portés, — mais Carlyle a fait le premier une chose qu'avant lui on n'avait
pas faite. La caricature était où elle était : elle était dans l'humanité. Mais elle n'était pas dans l'Histoire. Il l'y a mise.
Et ce sera sa gloire, à cet Anglais !
Une notice signée A. M., et que je soupçonne, au style, d'être de madame Michelet, nous apprend que ce livre posthume n'est que le fragment d'un livre plus grand dans la conception de son auteur. Michelet, dès 1851, avait eu l'idée, très digne de lui, du reste, ce chrétien de la Révolution, de faire la Légende de la Révolution et d'en glorifier les Saints, comme il disait; car il croyait aux Saints, et il en parlait comme nous. Seulement, les siens n'étaient pas les nôtres... Il transposait la sainteté... L'héroïsme et