‹ Les hommes d'action; Charles Maurras et les idées royalistesChapitre 12 sur 23 · L'ORDONNATEUR D'IDÉES · texte numérisé non relu

L'ORDONNATEUR D'IDÉES

Sans doute, les traits du caractère intellectuel de M. Maurras commencent-ils à se préciser aux yeux du lecteur. Il est, à un degré éminent, éliminateur, utilisateur, et par-dessus tout ordonnateur d'idées.

Pour mieux comprendre sa méthode, examinez par exemple, comment il en a usé à l'égard 4e l'un des livres qu'il ait le plus vanté. Malgré l'opposition et le ressentiment de beaucoup de catholiques, M. Maurras a ressuscité d'un oubli très prolongé la Réforme intellectuelle et morale de Renan, livre admirable et qui pare de l'enchantement d'un style inimitable des idées abondantes, originales et justes. Or si vous comparez le contenu de ce livre aux références très nombreuses qui l'incorporent pour ainsi dire à la doctrine de M. Maurras, vous vous apercevrez que l'œuvre a été lue

page à' page, contrôlée idée par idée, et que si les témoignages d'extrême admiration pour ce livre sont nombreux et ardents dans l'œuvre de M. Maurras, il a cependant fait, dans cet ensemble, un choix judicieux. 11 a adopté tout l'essentiel mais il a aussi éliminé en le taxant d'illogique ou d'erronné (avec preuves à l'appui) tout ce qui ne pouvait pas faire bloc, s'agréger au corps de doctrine dont la Réforme intellectuelle est un des éléments, mais dont l'auteur et l'éditeur responsable est tout de même le seul M. Maurras.

Ainsi M. Maurras a-t-il procédé à l'égard de tous ceux qu'il appelle ses maîtres. 11 a même appliqué cette méthode patiente aux écrits authentiques des Rois et des Prétendants. Personne n'est infaillible. L'expérience apprend à se corriger. Quand il nomme le Parlementarisme « l'erreur du seul Louis XVIII » ou qu'il qualifie de « détestable » l'accession au trône de Louis-Philippe, il donne la mesure de son indépendance.

Ainsi se sont développées simultanément dans l'œuvre critique de M. Maurras une partie destructive et une partie constructive. Celle-ci

se compose d'éléments rassembles de toutes parts mais qui constituent un édifice nouveau.

Une campagne royaliste.

Après V Enquête sur la Monarchie, livre capital, une Campagne Royaliste au Figaro constitue un nouvel exposé de faits et de principes.

Cette suite d'artil^les (i) avait commencé en août 1901. Interrompue en janvier 1902, elle fut publiée en brochure en septembre 1902.

En voici un aperçu :

« Étant donné qu'il faut que la France soit forte, oiî trouver les conditions réelles et pratiques de la force de la Patrie ?

— ~ Ne sufflrait-il pas de renverser le Ministère ?

— Oui, leur disait M. Jules Lemaître.

— Non, leur répondaient l'analyse et la réflexion.

— De voter des lois sociales ?

(1) Elle se compose de douze articles qui s'espacèrent de plus en plus jusqu'au jour où l'on signifia à l'auteur que c'en était assez.

— Oui, déclaraient les démocrates chrétiens. L'analyse et la réflexion répondaient encore

que non.

— De décentraliser?

— Oui, disait M. de Marcère.

— Non, disait l'autre voix.

— De détruire ou de réduire le parlementarisme ?

— Oui, disait M. Déroulède.

— Non et non.

... Dans toute la force du terme, on n'a pu s'arrêter que le jour oii l'on a reconnu que la France, comme autrefois la République de Pologne, était rongée d'un mal constitutionnel ; que ce mal s'appelait le régime électif ; que l'élection soumet un pays à trois princes anonymes et sans responsabilité : l'Administration, l'Opinion et l'Argent ; que l'État politique devrait être placé au-dessus de l'argent, de l'administration et de l'opinion ; en somme, qu'à l'élection devrait être substituée l'hérédité. »

Citons encore quelques lignes :

« Un sentiment, un seul, est à peu près unanime en France, c'est le désir d'échapper aux

politiciens, c'est le dégoût, la lassitude de ces partis rivaux, qui font du bien public selon le mot de Montesquieu « une véritable dépouille )>. Eh bien ! le Royalisme qu'on accuse partout d'être arriéré ou chimérique est aussi la seule opinion, la seule doctrine qui corresponde à cet instinct général du pays. »

Telle est en effet l'ambition des Royalistes. Ils ne veulent pas être un Parti. Ils ne veulent plus du gouvernement des partis.

Reste à savoir si la force des choses étant plus forte que leur volonté, ils ne se trouveront pas forcés, dans l'opposition, de constituer un Parti, et s'ils parviennent au Pouvoir de continuer...

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