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AVANTAGES ET DEFAUTS DE CES MOYENS D'ACTION

Résumons en trois mots la méthode pratique de M. Maurras : préparer l'esprit public à la Restauration, se constituer les moyens de la réaliser en fait si l'occasion se présente, la faire accepter ensuite par l'opinion publique.

De ces trois propositions la première seule nous intéresse ; les deux autres n'ayant chance d'être mises en application que dans un avenir très hypothétique.

Dans quelle mesure M. Maurras a-t-il réussi à préparer l'esprit public à une Restauration éventuelle ? A cette question posée à l'impro-

allemande, peuvent-elles être confondues avec une campagne de coup d'État? Il serait absurde de le penser. Les perquisitions et menaces d'arrestation d'octobre 1917 ont été un expédient de police pour donner satisfaction aux amis des espions.

viste la plupart répondraient « En rien ». Ce serait juger trop vite. Je me rappelle avoir entendu en 1913 un curieux fragment de dialogue. Des professeurs venaient de se plaindre que leurs collégiens ou leurs étudiants fussent en grand nombre nationalistes :

— C'est curieux, dit M. Joseph Reinach, tout le monde me dit qu'au Quartier Latin la jeunesse n'est plus républicaine.

J'en demeurai confondu. L'action Française a certainement contribué à préciser et à utiliser l'aversion qu'inspire à la jeunesse le régime électif et parlementaire tel qu'il se pratique sous nos yeux. Cette aversion est indéniable. L'avoir provoquée ou du moins généralisée est déjà un résultat.

Dans les milieux parlementaires ou politiques, la pensée de M. Maurras peut se comparer à un pôle. Force d'attraction ou de répulsion, elle ne se laisse oublier par personne (^). L'une et l'autre réactions attestent son importance. Il y a deux façons de ne pas penser par

(1) Le livre de M. Marcel Sembat : Faites un roi sinon faites la paix, publié à la veille de la grande guerre, a aidé à cette diffusion.

soi-même. Dire comme les autres et dire le contraire. Que ce soit en obtenant l'approbation ou en suscitant la contradiction, sur combien de milliers de gens l'opinion de M. Maurras exerce-t-elle son influence? Peu de députés Tapprouvent. Combien y en a-t-il cependant dont l'opinion n'est qu'une déformation de celle de M. Maurras? Cette pensée représente un point fixe. Dans une conversation politique d'ordre général il est bien rare que — pour ou contre — ce ne soit pas à l'épreuve des idées de M. Maurras, que les interlocuteurs se jugent les uns les autres.

Dans une assez grande mesure je vois donc se réaliser le plan à longue échéance que M. Maurras se traçait il y a vingt ans : agir sur les élites, amener à réfléchir sur le problème de l'Etat, forcer les uns et les autres à discuter et, par conséquent, à mettre en doute les principes démocratiques, rendre possible le bloc des conservateurs en préparant sur des questions de principe une nouvelle distribution des partis politiques.

L'inconvénient de cette préparation principalement intellectuelle c'est qu'elle ne peut pas

être rapide. Or si les idées de M. Maurras dans toute la fraîcheur de leur nouveauté relative, proposées et défendues par lui avec une ardeur et un talent incontestables ne se sont répandues que très lentement et en des milieux très restreints, n'est-il pas à craindre qu'elles s'émoussent peu à peu, qu'elles se démodent, comme se démodent et perdent leur activité interne toutes les idées humaines, surtout quand elles font partie d'un système cohérent? 11 se peut. M. Maurras est un auteur difficile. Quoique très bien écrits ses livres sont d'une lecture sévère. Ses articles quotidiens sont des fragments d'articles de revue. Ils exigent une attention soutenue. Le plus grand nombre les juge ennuyeux.

Certes, son énergie intellectuelle et sa confiance en « la vérité » sont incomparables. Mais voilà tout de même vingt ans qu'il travaille et qu'il combat avec une ardeur inlassable. Vingt ans ! et les résultats qu'il a atteints, si prodigieux qu'ils paraissent quand on considère qu'ils ne sont dûs qu'à son seul effort, ne sont tout de même presque rien si on les compare à rimmensité des résultats à obtenir. En un

pays où la souveraineté dépend du nombre, il n'est lu que par un nombre d'électeurs relativement très petit. En gros on peut dire que la classe ouvrière et paysanne ne le connaissent même pas de nom. Il en est de même ou à peu près dans les classes moyennes. Le ton du journal toujours si raisonneur, parfois si pédant, presque toujours si suffisant, déplait à quantité de lecteurs et bien souvent les décourage. La violence froide d'une polémique perpétuelle déplaît aux gens paisibles.

En général (et sauf exceptions) c'est le journal de ceux qui sont déjà convaincus. Observation remarquable : dans les endroits publics, s'il arrive quelquefois qu'on puisse voir ce journal entre les mains des hommes, on ne le voit jamais entre les mains des femmes. Ceci est grave. Et je sais bien que le propre de la manière de M. Maurras étant de s'adresser à la raison, il est assez naturel que les femme — qui vivent d'ordinaire par le sentiment et qui s'intéressent surtout aux questions ♦ de sentiment — ne comptent guère dans son public. Mais il n'y a pas que les femmes pour qui « les puissances du sentiment » soient de

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beaucoup les plus importantes. Toutes les foules, toutes les collectivités, un nombre infini d'hommes pris en leur particulier, ne sont sensibles qu'aux raisons de sentiment. C'est un fait — constaté par M. Barrés dès l'enquête de 1900 — que les puissances de sentiment ne se polarisent pas vers la Monarchie; cela diminue de beaucoup sa puissance de propagande.

M. Maurras a écrit : « La nécessité de la Monarchie se démontre comme un théorème » (i). Fort bien. Mais la plupart des hommes n'aiment pas raisonner. Il y a donc un public que les arguments ne touchent pas. Et c'est M. Faguet, je crois, qui a écrit : « Les hommes n'aiment pas la raison, même quand ils l'admirent, même quand ils s'y soumettent. » On n'aime que soi et les reflets de soi. On n'aime que les sentiments. Ce sont eux qui consolent, encouragent, exaltent. Ce sont eux qui transfigurent tout. Il y a une mystique de la République démocratique. Quand re verrons-nous une mystique de la Monarchie?

(1) Enq,, p. 30.

L'opinion est quasi-unanime : « Une Restauration est impossible ! » Parmi ceux qui s'expriment ainsi y en a-t-il beaucoup qui la désirent sans l'espérer? et qui, en tous cas, ne s'y opposeraient pas? Toute la question est là. S'il y en a beaucoup, j'estime que les partisans du régime actuel auraient tort de ne rien craindre. En politique tout est possible. On se figure volontiers, dans le parti républicain, que la conspiration du silence est la meilleure réponse qu'on puisse faire à M. Maurras. C'est une erreur, et qui peut conduire loin. Les idées mènent le monde. Elles partent toujours d'une élite (quelquefois même d'un seul cerveau) et se propagent par les élites.

Du point de vue pratique (j'entends bien que cela veut dire électoral), quel rôle peuvent jouer les idées de M. Maurras ? A lui seul (cela est clair) il lui faudrait cent ans pour constituer le bloc des conservateurs jusqu'à présent si morcelés. Mais n'est-il pas possible que les radicaux, les socialistes et les politiciens profiteurs, par leurs fautes et par leur jactance, constituent eux-mêmes le bloc de leurs adversaires ? Cette hypothèse n'a rien

d'inadmissible. A partir de ce moment la situation est à la merci des circonstances et des événements. Et quand même, dans l'une des Chambres prochaines, l'opposition demeurerait divisée, inorganique, et par conséquent impuissante comme elle l'a toujours été depuis vingt ans, qui sait s'il ne suffirait pas à M. Maurras de rallier sur ses idées une notable minorité ? Etant en possession d'idées nettes et d'un but précis, cette minorité pourrait diriger.

Beaucoup de gens disent : « Les députés sont impopulaires. Les électeurs en nommeront d'autres. Et tout recommencera indéfiniment. »

Mais il se peut aussi que les événements, la situation financière notamment et les prochaines convulsions sociales empêchent que tout recommence indéfiniment. Supposons que l'impopularité des parlementaires se cristallise sur une formule qui ait chance de plaire à presque tout le monde : par exemple « la limitation des droits du Parlement». Ce mouvement d'opinion, pour se coordonner, se trouvera dans la nécessité d'incarner cette idée en des personnalités de chair et d'os. Ces hommes

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se trouveront (probablement par nature et certainement par position) des antiparlementaires. Ils sentiront le besoin d'un chef.

Et il y a bien des chances pour qu'ils soient par tempérament ou pour qu'ils deviennent par force les alliés de M. Maurras. Voilà les choses engrenées. Le champ des possibilités s'étend à l'infini.

Ajoutez qu'il y aura de plus en plus des hommes passionnés et des hommes de sentiment qui trouveront dans les livres de M. Maurras et dans leur documentation de quoi soutenir, fortifier et organiser leur antiparlementarisme. Quand les idées de M. Maurras siB seront concilié « les puissances du sentiment » elles deviendront redoutables.

Telles sont les possibilités. Une seule éventualité peut détruire à tout jamais les espérances de M. Maurras : l'amendement du régime par lui-même et sa transformation radicale dans le sens d'un Pouvoir central mieux constitué. Gela est-il à espérer?

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