SON CARACTERE
Par l'ampleur et la complexité des problêmes qu'il a étudiés, par la clairvoyance, la profondeur de son analyse, par l'audace et la rigueur logique de ses conclusions, M. Maurras mérite le nom de savant. La sûreté de son information n'est jamais en défaut. De quelque façon qu'on veuille poser les problèmes politiques, à quelque autorité que l'on veuille faire appel, quelque expérience (proche ou lointaine) que l'on invoque, on le trouve informé, préparé, tout prêt à argumenter.
Exceptionnellement laborieux, méthodique, excellant à ramener toutes les idées particulières à une idée générale, et tous les faits d'expérience à une démonstration intellectuelle et pratique, il aura contribué, dans une mesure incalculable, à restaurer la notion de l'Etat qui
était allée peu à peu se dissolvant, et à restituer à la science politique ce beau nom de science que lui avaient fait perdre à notre époque l'incompétence des hommes et l'habitude des expédients. Mais la politique est aussi un art. M. Maurras ne le nie point. Il fait seulement remarquer que, comme tous les arts, elle implique d'abord des connaissances générales et particulières bien ordonnées en vue d'un but, une méthode, de l'expérience. Le propre du génie n'est que de mettre en œuvre ces éléments divers.
Très ardent, extrêmement combatif, parfois brutal, M. Maurras est courageux l^), loyal et désintéressé.
Dans l'un des examens de conscience que ses ennemis lui ont imposés il a écrit de lui-même : « N'ayant rien désiré que d'intellectuel, sans biens à acquérir, sans fortune à défendre (2) )). Et ses amis.personnels confirment que ces mots répondent à la réalité.
(1) Je ne fais pas allusion à ses cinq ou six duels mais au courage civique dont il a donné maintes preuves.
(2) D'une famille excellente mais peu fortunée, il a toujours vécu très modestement. Son logis de la rue de Verneuil n'est qu'une bibliothèque de célibataire studieux.
Très attentif dans le cours ordinaire de l'existence h passer inaperçu, ennemi de toute publicité personnelle (i), solitaire autant que les circonstances le lui permettent et silencieux dans toute la mesure du possible, il pourrait passer pour extrêmement modeste. Et il est en effet dénué de toute vanité extérieure, de tout ce qui pourrait ressembler à l'ambition mondaine, au désir de luxe, de places ou d'honneurs.
Quant à l'ambition de dominer les esprits, dont Napoléon disait qu'elle est la plus forte de toutes les passions, il est manifeste qu'elle le possède tout entier. De cet unique point de vue, il est le plus ambitieux des hommes.
Il est assez touchant d'imaginer M. Maurras, vers 1895, isolé dans sa chambre d'étudiant, ne possédant pour ainsi dire que sa plume (2), et
(1) Il a été surnommé par ses amis « le musulman » à cause de son horreur pour la photographie.
(2) Dans la préface d' Anihinéa il a dit de lui-même « doué pour la vie monastique ». Comme tout homme qui, vers la vingtième année, se constitue un plan de vie, il eut à choisir entre les trois grandes falcultés de l'âme : l'Intelligence, la Sensibilité et la Volonté. On devine que c'est presque exclusivement par l'intelligence et par la volonté qu'il se développa «selon son tempérament». La sensibilité quand
se haussant, en esprit, à vouloir détruire l'œuvre de Rousseau (qu'il tient pour responsable de la Révolution française) afin de reconstruire la société française sur les principes mêmes que le Rêveur solitaire semblait avoir pour toujours ruinés. Ambition si prodigieuse qu'elle en paraît démesurée !
Elle comporte un certain mysticisme . M. Maurras a la foi politique, comme d'autres ont la foi. Et il parle de la vérité politique, comme un théologien de la vérité religieuse. Mais c'est un mysticisme intellectuel tout à fait différent du mysticisme proprement dit.
Le propre des mystiques est de connaître par le cœur. Ils fondent ou renouvellent des religions. Ils bouleversent tout. Ils emportent tout. Leur puissance d e persuasion réside tout entière dans le rayonnement de leur sensibilité. A-t-on . vu, dans le cours de l'histoire des idées, que
elle est presque entièrement intellectuelle, bien qu'elle soit une source intarissable d'émotions et par conséquent de plaisirs, se confond à peu près avec le domaine de Tintelligence. En certains hommes l'intelligence supplée à tout. Même les passions, à force d'être réglées par la raison et subordonnées par elle, deviennent d'ordre intellectuel et se distinguent essentiellement du sentiment proprement dit et des passions du cœur.
de grandes intelligences, quand elles sont tout entières tendues vers un but bien déterminé, peuvent elles aussi bouleverser, animer, exalter et emporter tout? Je le crois.
L'état d'esprit que j'essaie de décrire a valu à M. Maurras de grands avantages : parfaite maîtrise de soi, ampleur de la conception, continuité, cohésion, puissance d'apostolat et autorité. On en devine aussi les désavantages : intransigeance, partialité, sécheresse à peu près exclusive de la force de persuasion qui s'attache au sentiment et à l'imagination.
M. Anatole France remarquait un jour que la diversité des écoles socialistes et la variété de leurs méthodes étaient une des conditions du succès aussi longtemps que le but demeure le même. Tant de chemins mènent à Rome ! Mais M. Maurras n'admet guère les chemins qu'il n'a pas choisis. A mesure qu'il précise sa doctrine, il multiplie les actes de foi nécessaires et par conséquent les cas d'excommunication. Un bon royaliste, si je le comprends bien, doit être (du point de vue politique naturellement) antisémite, antiprotestant, antifranc-maçon et antimétèque. C'est déjà beaucoup. Mais il doit
être aussi antidreyfusien, anticollectiviste (du moins dans le sens marxiste qui est le vrai sens du mot), antidémocrate, antilibéral et procatholique. Toutes ces conditions restreignent singulièrement le front de combat.
Intransigeant, il l'est quant à la réalité des choses (je veux 'dire des idées et des sentiments) mais aussi en ce qui concerne le vocabulaire. Il n'admet pas qu'on se dise démocrate. Et cela est logique puisque Tétymologie de ce mot (démos-cratos) signifie : régime politique dans lequel le peuple (par conséquent le nombre) est souverain. Mais Tétymologie est une chose, et le sens des mots, surtout dans la langue politique, en est un autre (*). L'usage est le maître souverain. Parmi les personnes qui se disent « démocrates » combien y en a-t-il qui donnent à ce mot le sens d'une adhésion de principe à un régime défini? Bien peu. Dans la langue courante démocrate et démocratique, veulent dire « favorables au peuple ».
Mais M. Maurras, bon lettré, n'admet pas que l'usage soit contraire à l'étymologie. Si
(1) Dans la langue politique progressiste veut dire réactionnaire.
VOUS êtes d'avis que l'autorité souveraine, en principe, et à plus forte raison l'exercice de l'autorité souveraine ne peuvent pas résider dans le peuple, vous êtes antidémocrate. Et M. Maurras veut que vous vous déclariez tel, puisque c'est la vérité. C'est d'une logique irréfutable. Mais les gens ne veulent pas se déclarer antidémocrates. Et les ouvriers encore moins que les bourgeois. Ils sont « pour le peuple », donc ils sont démocrates. Pas du tout! reprend M. Maurras, moi aussi je suis pour le bonheur du peuple ! Je suis démophile. Mais revenons à la question de principe : Croyez-vous que l'autorité souveraine puisse s'exercer par le peuple ?... et la discussion peut continuer indéfiniment, car M. Maurras n'en démordra pas.
Cause incessante de malentendus ! retards inévaluables dans la propagande possible !
Allez donc, dans une réunion publique, vous déclarer antidémocrate pour vous proclamer démophile ! (i). Il subsiste un je ne sais quoi
(1) A la page 82 (entre autres passages) du Recueil officiel (Libr. Nat. 1907) des textes du comte de Chambord, on lit : « Décentraliser... ce serait un puissant moyen dû régler et
de mandarin lettré dans cette promotion des distinctions étymologiques au rang de critérium dans la distribution des partis.
On saisit ici sur le vif ce je ne sais quoi d'intraitable qui est l'un des traits du caractère de M. Maurras. 11 est vrai que cette inflexibilité de caractère est peut-être la condition nécessaire de la confiance en soi, principe de force, eide l'audace dans la conception et dans l'exécution.
Peut-être cet orgueil comporte-t-il aussi
d'organiser la démocratie qui gagne toujours du terrain, et de préserver ainsi l'ordre social des dangers dont elle le menace. »
En mai 1916, le rédacteur de L'Action Française pour ce qui concerne les affaires ecclésiastiques, écrivait : « On sait que, dans sa lettre sur la Démocratie chrétienne (1902), Léon XIII a défendu que ce mot fut employé dans un autre sens que celui d' « Action populaire bienfaisante ». C'est en ce sens, en ce sens bien déterminé que L'Osservatore peut écrire que « l'Église ne recule point devant la saine et honnête démocratie, après avoir régénéré et purifié celle-ci dans un bain salutaire de doctrine ». La démocratie que ne redoute pas l'Église, n'est rien de politique, ni même de social ; c'est quelque chose d'apostolique et de moral. Ce n'est ni le gouvernement du peuple par le peuple, ni l'égalité sociale des individus, mais toute action en général qui s'inspire d'amitié envers le peuple, ce que nous avons souvent nommé à L'Action Française démophilie... »
Discussion interminable et qu'il faut recommencer avec chaque interlocuteur I
quelque vanité littéraire qui se manifeste tantôt par une assez âpre réclamation de priorité à l'égard de ceux qui ont adopté « ses idées », « ses jugements », ou « son vocabulaire », tantôt par l'impatience de toute critique et même de tout éloge qui ne soit pas sans restriction, très souvent encore par un ton un peu trop supérieur à l'égard des autres écrivains et qui comporte « une puissance presque incroyable de dédaigner et d'exprimer chaque nuance du dédain ».
Il se peut toutefois que ce soit par système que M. Maurras s'impose de n'admettre jamais qu'il ait pu se tromper (i). Il a le tempérament d'un chef. Or les chefs ne doivent pas se tromper.
L'esprit de discussion et l'esprit de système comptent parmi les traits principaux de son
(1) Même sur un fait matériel, comme par exemple sur l'écriture du fameux bordereau. A propos de la loi des trois ans, M. Maurras a prédit vingt fois qu'elle ne serait pas votée. Elle l'a été. Qu'a-t-il répondu ? « Mais je ne disais cela que pour qu'elle fût votée ! » Sans doute. Mais vous avez cru qu'elle ne le serait pas. Et si elle ne l'avait pas été, vous auriez dit : « Je l'avais prédit », alors... Et ce fut encore une grave erreur de fait que d'avoir si longtemps jeté l'exclusive sur le seul homme qui ait pu être l'artisan de la victoire. A l'égard de Clemenceau, L'Action Française avait^elle raison '?
caractère. L'esprit de discussion ! C'est un dialecticien merveilleux, et il le sait. Peutêtre en abuse-t-il. Il n'est pas aussi clair qu'il le croit. Et le choix des mots (en quoi il est passé maître) joue un rôle si important dans ses exposés de doctrine et dans ses réponses aux objections que ses partisans eux-mêmes le trahissent presque toujours en le traduisant en langue vulgaire. Certaines de ses discussions (1) sont éblouissantes au sens propre du mot. On est ébloui. Littéralement on n'y voit plus rien.
Peut-être cette virtuosité dans la discussion diminue-t-elle le crédit de M. Maurras sur le lecteur bénévole. Les Français aiment à raisonner, mais ils sentent d'autant mieux que tout raisonnement peut être combattu par un autre raisonnement que M. Maurras lui-même leur prouve incessamment qu'ils ont déjà été trompés. Comment ne s'inquiéteraient-ils pas? Ce dialecticien est d'une virtuosité effrayante. Le lecteur se sent comme dominé par un ad-
(1) Plus particulièrement celles qui touchent la théologie. On en trouvera des exemples dans L'Action Française et la Religion Catholique.
versaire qui est un spécialiste sur toutes les questions. M. Maurras est d'une sûreté d'information, d'une abondance d'arguments, d'une fertilité de ressources, d'une souplesse et parfois d'une subtilité merveilleuses.
Il est quelquefois violent et même brutal, mais d'une violence froide, si, comme je le crois, on désigne de ce nom la violence qui calcule exactement les répercussions éventuelles de ses actes et qui s'approuve ellemême des conséquences possibles. Même dans ses colères, il raisonne. Et l'on sent bien qu'il se calmerait instantanément s'il jugeait que l'intérêt de sa cause le lui conseille.
Cette parfaite maîtrise de soi inquiète vaguement le lecteur. Impossible d'espérer que l'éclair de la passion inspire à M. Maurras un acte, un geste ou des paroles irréfléchies ! Or c'est par leurs imprudences que les hommes, d'ordinaire, livrent le fond de leur âme. Les imprudences de M. Déroulède ont été le meilleur agent de sa popularité. Mais M. Maurras n'est jamais imprudent. Le lecteur le sent bien. Et c'est pourquoi, peut-être, il se défie instinctivement et ne s'abandonne qu'à la
longue. Il se sent en présence d'un esprit subtil et puissant, qui calcule tout, et dont les silences mêmes ont une signification. Le lecteur n'est jamais sûr d'avoir tout compris, ni même d'avoir bien compris. Aussi se réserve-t-il très souvent, même lorsqu'il se sent plus qu'aux trois quarts convaincu. M. Maurras est trop intellectuel. Il n'entraîne pas les cœurs.
Et c'est l'un des inconvénients de l'esprit de discussion.
SA GOiNGEPTION DE L'AVENIR
Bien qu'on n'en trouve les éléments que dispersés dans ses divers ouvrages, essayons de la préciser :
Cette conception est audacieuse. Elle ne vise à renouer avec le passé que dans la mesure où le passé ressemble au présent. Elle
admet quantité de solutions nouvelles. Malgré les apparences M. Maurras n'est pas du tout un réactionnaire. C'est un novateur.
Rappelons d'abord une observation essentielle : Les adversaires de M. Maurras lui prêtent toujours cette absurdité : « Ayons un roi et tout ira bien ! » M. Maurras dit seulement : Avec un roi, c'est-à-dire avec un chef, tout devient possible mais tout est à faire. Sans cette condition préalable, c'est le rocher de Sisyphe.
C'est en vain qu'on voudrait faire croire qu'il n'est pas partisan de l'accession de tous les Français à^tous les emplois, de l'instruction largement répandue, de toute l'égalité compatible avec la nature des choses, et de toutes les libertés compatibles avec un Gouvernement digne de ce nom.
C'est à tort qu'on le dépeindrait comme voulant restaurer un régime de castes et restituer à un petit nombre le privilège de vivre sans rien faire aux dépens du plus grand nombre.
Cependant il veut un chef, un seul chef, un roi.
C'est donc le despotisme?
Voyons ce qui se passerait en pratique si la conception de M. Maurras se réalisait :
Le roi gouvernerait, comme cela s'est vu et se verra encore en des pays qui grandissent et se développent ; il serait responsable (grand avantage sur notre régime essentiellement anonyme) ; il pourrait se souvenir (ce qui ne se voit point dans les gouvernements anonymes), et il pourrait prévoir, ce qui ne se conçoit même pas quand le gouvernement est impersonnel, viager, constamment en voie de renouvellement sinon de révolution.
Du point de vue des affaires internationales, politiques et financières (i), l'avantage est infiniment probable. Ce roi peut se tromper, mais il peut se corriger (2). Il peut, en tout cas, avoir des desseins à longue échéance et profiter des occasions. Du point de vue « guerre », il a beaucoup plus de chances de
(1) M. Maurras exige « une police financière ». Elle nous manque cruellement.
(2) La minorité et la vieillesse, voilà deux dangers de la Monarchie. A quoi M. Maurras répond : « En ce cas, en effet, c'est presque la République I »
l'éviter (i), d'abord parce qu'il y pensera toujours (ce n'est pas le cas d'un gouvernement préoccupé avant tout de plaire à ceux dont il dépend), ensuite parce qu'il a un intérêt pressant à ne pas se laisser surprendre. S'il ne peut en éviter les risques (énormes pour un gouvernement responsable, dérisoires si le gouvernement est anonyme), il y a beaucoup plus de chances pour qu'il l'ait bien préparée et qu'il la conduise bien. Il peut choisir, selon les circonstances, un rustre comme Hindenbourg ou un raffiné comme Talleyrand, n'ayant d'autre règle de conduite que l'intérêt public qui se confond avec le sien. Cette faculté est interdite à un gouvernement incertain même du lendemain, soucieux d'abord de se maintenir, et qui écarte quantité de compétences parce qu'il les suppose favorables à un régime
(1) Un argument puissant c'est que depuis la Révolution ce sont les trois royautés {Louis XVIII, Charles X et Louis- Philippe) qui ont été les plus sagement pacifiques, tout en poursuivant de vastes desseins. Sur le grand argument : les Républiques sont pacifiques, M. Maurras a fourni de remarquables précisions. Rome, Athènes, Venise ont été des républiques guerrières. La guerre de 1792 a été voulue par les Girondins. On a vu des guerres perpétuelles dans les Amériques du Sud, la guerre impérialiste de l'Amérique du Nord contre FEspagne, etc..
d'autorité. Un gouvernement collectif se défie par nature de toutes les personnalités. Quel changement, d'ailleurs, y aurait-il dans la pratique des choses si Ton avouait nettement aux masses populaires que les grandes décisions politiques ne dépendent pas de leurs décisions ? « Le peuple », en France, a-t-il jamais conçu ni conduit une politique extérieure? Ni pour les expéditions coloniales, ni pour la guerre de 1914, il n'a été consulté.
Quant aux questions économiques, la preuve est faite (par l'exemple de l'Allemagne entre tant d'autres pays) qu'un peuple qui veut grandir ne peut pas se passer d'une politique extérieure économique conçue d'ensemble, c'està-dire conçue par un seul et poursuivie avec patience et continuité par un ministre responsable devant son chef, pourvu des moyens d'action indispensables, assuré d'être soutenu, et capable par conséquent de concevoir, d'exécuter, de se modifier selon les circonstances, de se corriger d'après l'expérience et de profiter par une décision personnelle et immédiate de toutes les circonstances favorables qui peuvent fortuitement se présenter. Cette politique im-
plique donc premièrement des idées d'ensemble coordonnées ou du moins acceptées par le Chef, et secondement des mesures d'exécution poursuivies avec méthode et continuité par des ministres responsables dont ce chef suprême est le seul juge. En quoi consistera, dans ce système, le rôle du peuple ? Le peuple jugera « d'après les résultats ».
Mais quel sera le régime intérieur ? N'y aurat-il plus de liberté d'association et de réunion ? La conception de Maurras comporte la liberté de réunion et la liberté d'association aussi larges que le permet l'ordre public. Loin de vouloir les restreindre, il veut par conséquent les dégager de toutes les restrictions inutiles que leur impose le régime actuel. Il va même au delà. Il souhaite que l'État entre en rapports officiels avec les associations et plus particulièrement avec les syndicats économiques et professionnels. On ne peut pas être plus net.
Et la liberté de la presse ? Sauf en temps de guerre, M. Maurras ne prévoit l'institution
d'aucune censure. C'est par conséquent le régime de la liberté, tel qu'il s'exerçait avant la crise de 1914. Mais M. Maurras envisage que les associations professionnelles de journalistes pourraient et devraient exercer un contrôle personnel sur leurs sociétaires afin d'écarter les gens tarés et les maîtres chanteurs de toute espèce qui pullulent singulièrement dans la presse de nos jours. 11 estime que la responsabilité judiciaire des journalistes et des journaux ne devrait pas être un vain mot, qu'il n'est pas admissible dans un Etat constitué que des syndicats d'intérêts privés puissent disposer outrageusement de l'opinion publique, sans même que le public et l'Etat soient en mesure de connaître s'ils ne sont pas au service d'un Gouvernement étranger, et il croit que la liberté peut se concilier avec la responsabilité, avec le contrôle et avec Tordre. Ce n'est pas une conception réactionnaire.
Dans le système de M. Maurras l'opinion publique garde donc le maximum possible de liberté. Elle garde tous ses moyens d'expression. Mais M. Maurras ne veut pas qu'elle soit Souveraine parce qu'elle est de sa nature
capricieuse, ignorante et instable. On remarquera d'ailleurs qu'un Roi ne peut jamais gouverner longtemps contre l'opinion publique quand celle-ci est cohérente, persistante et organisée. Il le peut d'autant moins qu'il est personnel, responsable, et que les mécontents savent à qui s'adresser. Tout au contraire quand le Régime est anonyme et irresponsable les gouvernants peuvent faire tout ce qu'ils veulent, à la seule condition de disparaître momentanément lorsqu'ils se trouvent menacés par les conséquences de leurs fautes.
Venons-en à l'organisation purement politique.
Que devient le suffrage universel? Il continue à être exercé par tous et même il peut être élargi indéfiniment.
// y aura donc un Parlement ? Évidemment oui ! L'institution est entrée dans nos mœurs. Elle est extrêmement ancienne. Elle a rendu des services et elle pourrait en rendre encore. M. Maurras envisage même que la Chambre et le Sénat pourraient subsister à peu près tels
qu'aujourd'hui, recrutés de la même façon (^) et se réunissant dans les mêmes locaux. Mais il repousse avec horreur la conception d'un Parlement Souverain, s'identifiant avec le pouvoir exécutif et empiétant de plus en plus sur le pouvoir judiciaire, pouvoir anonyme, irresponsable, et discontinu. Délibérer est le fait de plusieurs, décider est le fait d'un seul. Il repousse la distinction scolastique des trois pouvoirs. 11 conçoit que le chef, le roi, doit être indépendant de l'élection, indépendant de l'argent, intimement lié par l'hérédité à l'intérêt public qui se confond avec le sien. Au roi de choisir ses conseils, à lui aussi de choisir ses ministres. Et ceux-ci ne doivent être responsables que devant lui, puisque lui seul possède les éléments d'appréciation. Le Parlement ne gouvernerait donc plus. Il ne ferait plus ou ne détruirait plus à son gré les Gouvernements. Il serait libéré de l'alternative malfaisante des occupants et des remplaçants. M. Maurras le conçoit comme une assemblée de magistrats élus dont le rôle essentiel sera
(1) Même avec le suffrage universel étendu aux femmes. (Car enfin pourquoi pas ?) (Page 31, fascicule II.) Enq,
de voter Fimpôt et d'en contrôler l'emploi. Les députés y gagneraient beaucoup en indépendance vis-à-vis de leurs électeurs et aussi en dignité. Magistrats élus, ils se contrôleraient eux-mêmes, mais on leur ferait comprendre qu'il y a incompatibilité absolue entre leur fonction de contrôleur des deniers publics et la qualité d'Administrateur de Sociétés ayant affaire avec l'Etat ou faisant appel au crédit public. Un contrôleur doit être indépendant. 11 ne doit être dans la dépendance ni de l'Etat ni des Syndicats industriels ou financiers.
Dans cette conception du rôle du Parlement, la majorité n'étant plus souveraine, c'en est fini du Gouvernement de la majorité ! Le Gouvernement des partis n'existe plus.
Qui fera la loi ? Le pouvoir exécutif, c'està-dire le Roi entouré de ses Conseils, notamment du Conseil d'État. Le Parlement sera l'un de ces Conseils car toutes les lois impliquent une dépense ou une recette et par conséquent se trouvent soumises au contrôle du Parlement.
Et s'il y a conflit entre le Parlement et le roi ? M. Maurras n'a jamais dit expressément par
quelles mesures pratiques ce conflit serait résolu en faveur de l'Exécutif. Mais on devine que la dissolution et les élections nouvelles pourraient être un moyen régulier de parvenir à un accord.
Est-il bon que le Parlement soit vis-à-vis du Chef la seule expression légale de l'opinion publique ? M. Maurras répond : non. Et il conçoit d'une part la création d'assemblées municipales oii la représentation des intérêts professionnels pourrait être assurée par des délégations de Syndicats professionnels, d'autre part des Sénats provinciaux, sortes de Conseils généraux dont les pouvoirs seraient étendus et pour l'élection desquels les cantons serviraient de base territoriale parce qu'ils correspondent aux circonscriptions naturelles de la France économique. Ces Sénats provinciaux permettraient aux homnies qui voudraient briguer la députation au Parlement de faire leurs preuves de compétence et de bon sens.
Quel sera le râle des aristocraties ? Ceci est fort important, car le régime monarchique éventuel a contre lui tous les préjugés (parfai-
tement justifiés) du peuple travailleur contre les anciens nobles pour la plupart oisifs (i). Constatons d'abord que la conception que s'est faite M. Maurras des aristocraties nécessaires ne se confond pas du tout avec une conception de « la noblesse » jouissant à nouveau de privilèges qui ne correspondraient plus à des services déterminés.
La conception aristocratique de M. Maurras est avant tout antiégalitaire et antiindividuelle. Elle tend à distinguer dans chaque profession ceux qui ont rendu les plus grands services, à fixer dans les familles le souvenir de ces services et à susciter la forte émulation des descendants à l'égard de ceux qui les ont précédés. Il n'exclut pas systématiquement les représen tants de l'ancienne noblesse s'ils ont continué à servir l'État par exemple dans les familles militaires, diplomatiques, industrielles ou de propriétaires terriens njiettant leurs terres en valeur, mais il a cent fois constaté la déca-
(1) Il est juste d'ailleurs de remarquer que notre aristocratie a été principalement une excellente aristocratie militaire. La guerre de 1914 nous Ta montrée à nouveau à peu près telle qu'autrefois. Nous n'avons jamais eu d'aristocratie administrative héréditaire.
dence de l'ancienne aristocratie, il a fondé « l'Action Française » sans elle et souvent malgré elle, et il ne fonde ses espérances monarchiques que sur la raison et le sentiment utilitaire du peuple, pas du tout sur l'esprit politique de l'ancienne aristocratie, vraie ou fausse, et encore moins sur son argent (1). 11 constate d'ailleurs que, de tout temps, les rois en France se sont appuyés sur le peuple pour abaisser l'orgueil des grands et réduire dans la mesure nécessaire les avantages de la noblesse (2). Pourquoi vouloir supposer que le nouveau roi voudrait s'identifier à une noblesse qu'il sait terriblement impopulaire , et surtout quand il constatera que les meilleurs artisans de sa restauration auront été des gens du peuple ? La plupart des nobles sont en effet « libéraux » comme l'était le duc d'Audiffret-
(1) Enquête, page 42. « Elle est inutile. Le roi ne la ressusciterait pas. »
M, Jules Lemaître, lui, a envisagé comme possible la suppression complète des titres nobiliaires. M. Maurras a dit : « Des retranchements chirurgicaux sont urgents. » (Page 25, II.) Ailleurs : « La misérable noblesse » (page 516), et il a dit encore : « Si on rétablit une noblesse » (page 29, E.). A r« Action Française », il n'y a pour ainsi dire pas de nobles.
(2) Page 26, II. « Il est de Tordre royal de la briser.»
240 LES HOJiMES D'ACTION
Pasquier et ne font que desservir la cause qu'on croit être la leur.
L'aristocratie, selon M. Maurras, c'est l'autorité des meilleurs, dans chaque profession et dans chaque catégorie sociale'. La constatation des services rendus dépendra d'abord des syndicats professionnels, ensuite des assemblées régionales, enfin de l'autorité de l'Etat attentif à distinguer les individus et encore plus les familles qui auront su faire coïncider leurs intérêts particuliers avec les intérêts généraux de l'État bénéficiaire (pour une bonne part) de leurs initiatives et de leur travail. 11 envisage donc des aristocraties rurales, commerciales, industrielles ; des aristocraties militaires, des aristocraties de savants ou de lettrés ; et courant comme toujours jusqu'au bout de son idée, il s'est écrié un jour : « Une noblesse ouvrière... et pourquoi pas? » On comprend à ce mot que M"! Maurras ne conçoit pas du tout la noblesse comme une caste décorative et vivant sans rien faire sur le commun (conception assez ordinaire avant la guerre, à notre noblesse dégénérée) mais comme une aristocratie liée à des intérêts réels qui coin-
cident avec ceux de l'État, et qui n'est distinguée et honorée par lui que dans la mesure où elle est au service de ces intérêts et constitue pour l'État, en ayant des enfants et en les préparant à servir, une réserve précieuse et pratiquement inépuisable.
A l'égard du socialisme^ qu'elle est la pensée de M. Maurras? Il faut toujours se souvenir qu'il était qualifié de socialiste quand il collaborait à La Cocarde de Barres et qu'il n'a jamais rien renié des écrits ni des tendances qui lui avaient valu cette qualification. Si socialisme veut dire : doctrine de l'organisation du travail en vue de l'amélioration des classes laborieuses, M. Maurras est encore socialiste. Et il ne cesse de proclamer que cette organisation implique une hiérarchie, donc un chef, et qu'on n'aboutira à rien sans ce chef qu'il appelle « le roi des ouvriers ». Il en donne pour preuve l'avance certaine (et reconnue par Guesde au Congrès d'Amsterdam) (i) que les monarchies euro-
(1) Le Congrès d'Amsterdam est de 1904. Jusqu'à 1914 nos retards n'avaient fait que s'accentuer.
péennes ont prise sur la République française pour la mise en pratique des lois sociales. Sur ce point encore M. Maurras n'est pas un réactionnaire. Il est partisan de la formation et du fonctionnement autonome des syndicats professionnels, du contrat collectif (dans la mesure qui est compatible avec l'existence de l'industrie), de toutes les œuvres destinées à organiser l'instruction générale des ouvriers et leur apprentissage professionnel, de toutes les mesures d'assistance (aux vieillards, aux femmes, aux enfants), de l'assurance contre le chômage et l'invalidité, des retraites autant que possible en rapport avec les charges de famille, etc., etc. Autant le parti libéral par doctrine individualiste, par superstition pour le capital acquis et pour les capitalistes, est opposé en fait à la plupart de ces mesures, autant M. Maurras y adhère d'un esprit dégagé de tout formalisme doctrinaire i^), d'un cœur que l'on sent entièrement dévoué aux intérêts des classes pauvres, et d'un tempérament d'or-
(1) Se rappeler les pitoyables arguments doctrinaires qui ont fait échouer les Pharmacies municipales de Roubaix et tant d'autres mesures analogues.
ganisateur autoritaire préoccupé avant tout des résultats réels (i).
Audacieux comme il l'est toujours, il a si peu la superstition des mots « capital » et « propriété » qu'on a pu lire, sous sa signature, une sorte d'approbation de l'idée que lui proposait un de ses lecteurs et qui aboutirait à la limitation du droit de propriété. Dans le vieux droit romain, elle comportait Vuti et Vabuti. De même dans notre droit français. Le droit d'abus ! c'est-à-dire qu'un propriétaire terrien a le droit de ne pas cultiver ses terres et qu'un propriétaire urbain a le droit de laisser ses immeubles inoccupés, même si des milliers de français dans la même ville ne trouvent pas de quoi se loger! Cette limitation du droit de propriété paraîtrait effrayante aux doctrinaires républicains. Elle n'effraie pas M. Maurras (2).
(1) Citons quelques remarques fines et profondes : « Le peuple veut des modèles et vous vous obstinez à lui présenter des miroirs », ou encore : « Actuellement le vote est un acte de foi. Et envers qui! »> A noter enfin cette troisième remarque de M. Maurras : « Pour eux le peuple ce n'est pas même l'ensemble des travailleurs mais rien que les ouvriers, et encore rien que ceux de la grande industrie, c'est-à-dire les plus nomades et les plus pauvres. »
(2) « La richesse implique des devoirs. L'argent-capital ne se justifie que par ses services. Le droit d'abuser (art. 544, C. G.) est antisocial, »
On se rappelle la déclaration de M. Waldeck- Rousseau: « Le droit d'un seul homme qui veut travailler est aussi sacré que le droit de milliers d'ouvriers qui ne veulent pas travailler. Et réciproquement. » Aphorisme absurde. Ce ministre libéral donc individualiste a trouvé en M. Maurras un adversaire enflammé.
Mais M. Maurras veut que les Syndicats, puisqu'ils seront autonomes, soient aussi responsables dans la personne de leurs membres et même dans leurs biens collectifs. Il n'admet pas que l'intérêt particulier de ces Syndicats (surtout quand ce sont des associations de fonctionnaires, des « amicales » de postiers ou de cheminots) puisse prévaloir sur l'intérêt national ou sur le salut public. Il exige donc un ordre, et (en cas de conflit) des juges, sans excepter, pour les cas extrêmes, le Juge Souverain dont c'est la fonction d'intervenir personnellement quand tous les autres moyens ont échoué.
Cependant il y a une autre conception du socialisme : celle des agitateurs politiques. Pour ceux-là le socialisme implique nécessairement le principe absurde de la lutte des
classes, l'idée utopique de l'internationale ouvrière, l'anticléricalisme et l'antimilitarisme, et presque toujours (car cela dépend des Écoles) l'individualisme latent, sensible en maints endroits. Ces agitateurs, véritables ennemis du peuple, trouvent en M. Maurras un adversaire irréductible. Devient-il pour cela un réactionnaire ?
A l'égard du catholicisme la position de M. Maurras est franche, nette et parfaitement sociale. Il se reconnaît incroyant. 11 se déclare procatholique. Attitude infiniment moins difficile à comprendre que celle des catholiques libéraux qui se déclarent croyants et se proclament anticléricaux. Attitude parfaitement logique si l'on n'oublie pas que la base de toute la doctrine est l'amour de la Patrie telle qu'elle a été faite par dix siècles d'histoire. Tous nos rois ont été croyants. Ils n'ont pas été cléricaux.
M. Maurras étant incroyant revendique pour lui-même et pour toutes les variétés d'incroyants le droit à l'indépendance, il reconnaît à toutes les communautés religieuses le droit à la libre pratique, au prosélytisme et à l'au-
tonomie. Et il ne s'arrête pas à cela. Il va plus loin. Il estime que les communautés religieuses (qu'elles soient juives, protestantes, catholiques ou de quelque nom qu'elles se nomment) ont droit à des privilèges pourvu que ces privilèges correspondent à des services publics. A ses yeux, ces privilèges éventuels n'ont d'autres limites que l'intérêt général et le souci de l'unité française, dont la base n'est pas l'unité de la croyance (qu'il estime être perdue et probablement pour toujours) mais bien l'unité du sentiment patriotique et le dévouement à l'intérêt public.
M. Maurras pourra donc être taxé de clérical (et même de clérical protestant ou juif) par les prétendus libres -penseurs qui ne respirent que haine et persécution à l'égard des doctrines religieuses, mais il réapparaîtra anticlérical à l'instant où une politique religieuse (fût-elle catholique ou positiviste) voudra empiéter sur le domaine de l'État et mettre en péril quelqu'un des grands intérêts dont cet État a la charge, intérêts parmi lesquels l'apaisement religieux est exactement aussi essentiel que l'apaisement social.
La conception de M. Maurras n'implique donc pas l'existence d'un Etat neutre, conception qui serait absurde puisqu'elle serait d'une réalisation impossible, mais d'un État protecteur de toutes les croyances, de toutes les libertés réelles, encore que son rôle ne soit pas de les protéger également (i) mais de les protéger et encourager plus ou moins selon la mesure où ces croyances et ces libertés contribueront à l'ordre et au bonheur publics.
Pour ce qui concerne rinstruction publique, la théorie de M. Maurras se déduit des mêmes principes anti-individualistes et antiégalitaires. Ce n'est pas l'Etat qui doit distribuer l'enseignement, mais il doit encourager et contrôler l'initiative et le développement de toutes les collectivités françaises qui exercent cette liberté. M. Maurras voudrait que les Universités de province et de Paris fussent autonomes dans la plus large mesure possible, reflétant par la variété de leur enseignement
(1) C'est à peu près ce que nous faisons — assez mal — dans les pays musulmans. Preuve nouvelle que si l'État doit protéger toutes les croyances religieuses par souci de la liberté individuelle, il ne s'ensuit pas qu'il doive les protéger toutes également.
la variété des productions et des intérêts des provinces, se recrutant elles-mêmes (sous le contrôle de l'État) et animées à l'égard des uns et des autres d'un esprit de collaboration qui n'exclue pas la nécessaire et vivifiante émulation qu'on peut appeler « concurrence ».
Même conception pour l'enseignement secondaire et pour l'enseignement primaire.
Autonomies, c'est-à-dire libertés réelles, recrutement professionnel sous le contrôle de l'État chargé de maintenir sur les rares points essentiels (patriotisme notamment et c'est à peu près tout) l'unité française. On remarquera encore que ce système s'oppose à la pratique actuelle : École d'État dans chaque commune, enseignement d'État, immixtion dans la politique électorale des instituteurs devenus presque obligatoirement secrétaires de mairies et agents électoraux; enfin suppression de la concurrence sans laquelle il n'y a pour ainsi dire pas de progrès possibles dans les méthodes pédagogiques, ni dans la façon de comprendre et de mettre en pratique les programmes.
M. Maurras désire donc que les écoles soient plus nombreuses (i), plus vivantes, plus libres et interconcurrentes. Ce n'est pas une théorie obscurantiste. Il veut garantir dans une large mesure la liberté des pères de famille.
Sur onze millions d'électeurs, nous avons plus d'un million de fonctionnaires. M. Maurras estime qu'un Etat électif est infailliblement poussé à multiplier le nombre de ses créatures et de ses agents électoraux. La décentralisation permettrait de séparer de l'État (sous réserve de son contrôle) quantité d'administrations autonomes qui produiraient plus et mieux avec des employés moins nombreux, plus rétribués et plus indépendants.
Les Administrateurs de province, agents de l'État, demeureraient responsables vis-à-vis de lui. Leur pouvoir serait d'autant plus grand
(1) « Sous les rois le peuple ne savait même pas lire ! » Ce reproche, si fréquemment entendu, implique la g:lorification de l'œuvre scolaire de la troisième République. On trouvera dans les livres, toujours si documentés, de M. Dimier, d'excellentes réponses à ce préjugé. Notre histoire de France a été très diffamée. M. Pirenne, historien belge, bien avant la guerre, écrivait : « On dirait que l'histoire de France a été écrite par ses ennemis. »
dans leur sphère que leurs attributions seraient mieux définies et que, libérés pour une grande part de la préoccupation électorale, ils pourraient administrer dans l'intérêt public et non dans l'intérêt du parti au pouvoir.
L'intérêt général redevenant le principal sinon Tunique principe régissant la nation, on retrouverait pour quantités de fonctions des hommes qui consentiraient à servir pour l'honneur ou, si l'on veut, pour les honneurs.
Pour tout ce qui concerne les Beaux-Arts notaniiment (et maints autres services) l'économie serait considérable et la compétence beaucoup plus grande. On sait que le principe démocratique veut que tous les fonctionnaires du même rang soient payés également, le riche célibataire comme le chef de famille sans fortune. Cette « égalité » paraît inique à M. Maurras.
On se plaint à juste titre de notre personnel politique : des hommes n'offrant aucune garantie, souvent même inconnus dans leur circonscription au moment où ils se présentent, se trouvent soudain promus, par le hasard électoral, membres d'un Parlement souverain.
candidats à tous les Ministères et en possession de peser sur les ministres pour nantir leurs électeurs et pour se nantir eux-mêmes.
M. Maurras n'a jamais dit expressément que les candidats au Parlement devraient être choisis parmi les membres des Sénats provinciaux, mais il espère bien que l'un des bienfaits de ces Assemblées régionales sera de mettre en valeur des compétences et des caractères qui trouveront leur emploi, soit au Parlement, soit dans les grandes administrations. Ainsi serait-on délivré de cette cause permanente de démoralisation : les agitateurs de profession ne parvenant au pouvoir ou au crédit sur l'opinion conservatrice qu'en consacrant aux plus mauvaises causes la première partie de leur carrière.
M. Maurras conçoit la magistrature comme un corps constitué, autonome le plus possible, nettement séparé de la politique, organisé suivant les besoins de chaque région et jugeant avec indépendance et célérité. La réserve des cas royaux est pratiquement négligeable, le Souverain responsable ayant tout intérêt à s'y dérober dans toute la mesure du possible. La
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crise de la répression dont nous souffrons tous cruellement pourrait être conjurée.
Quelle que soit la question qu'on envisage, on voit que la réponse de M. Maurras comporte toujours un ordre, donc une hiérarchie, et par conséquent des séries graduées de chefs responsables sous l'autorité suprême d'un roi effectif.
Une fois cet ordre accepté, un nombre énorme de questions cessent d'être politiques pour devenir des questions de fait ne sollicitant que des solutions de fait.
La question de l'alcoolisme, débarrassée des préoccupations électorales, pourrait être réglée facilement, et les deux autres fléaux qui déciment la population : la tuberculose et l'avarie pourraient être combattues avec méthode et continuité.
La question de la dépopulation se réglerait peu à peu en fonction de la santé publique par la poursuite des pratiques malthusiennes, par l'assistance organisée aux filles-mères, par les avantages pratiques constitués aux familles nombreuses, par un statut familial envisageant l'intérêt collectif de la famille, et
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non, d'après les principes révolutionnaires, selon l'intérêt exclusif de l'individu.
Quelques-uns estiment que les arts et la littérature ne sont des questions sans importance ni du point de vue national, ni du point de vue de notre prestige à l'étranger. De tout temps les mouvements littéraires et artistiques (surtout dans les arts décoratifs) se sont produits en accord avec des aristocraties ou en réaction contre certaines aristocraties. Mieux ces aristocraties sont constituées, plus ardents et plus féconds sont ces accords ou ces réactions. M. Maurras dit : Nous aurons une monarchie lettrée. Gela est possible. Mais la réaction organisée contre une monarchie antiartiste serait presque aussi féconde. 11 n'y a que l'anarchie qui ne produise rien.
Ainsi M. Maurras examine-t-il une à une toutes les questions dont les solutions successives entraîneraient la mise en œuvre de tout notre capital national, capital moral et (i) capi-
(1) Cf. notamment dans Le Temps les innombrables articles qui énumèrent toutes les richesses inutilisées en France et dans nos colonies : mines de toutes espèces,
tal matériel. Il constate que chaque question particulière le ramène à une question de principe (c'est ce qu'il appelle « Politique d'abord ! ») et que toutes les questions de principe ont pour clef de voûte : la nécessité d'un Chef.
Ce sera donc un dictateur? lui dit-on de divers côtés. Il est probable, répond-il, que le roi sera obligé pendant une période qui doit être courte d'être dictateur et roi. Quel en est l'inconvénient si la France s'en trouve bien?
On objecte encore : Ne sera-ce pas la terreur blanche? M. Maurras répond : Il n'y aura à maîtriser que les influences antinationales. Le Prétendant n'a jamais cessé de dire : « Je ne veux pas être le roi d'un parti. C'est toute la France qui sera à refaire. Tous doivent être utilisés. »
On remarquera une dernière fois que toutes
houille blanche, bois... Sans organe de continuité peut-il y avoir une politique financière ou économique ? Drainage de nos capitaux par les banques vers l'étranger, questions d'importation et d'exportation, main-d'œiivre étrangère, transports maritimes, réforme des consulats, toutes ces questions n'impliquent-elles pas un ordre stable, des organes de prévision, de mémoire, c'est-à-dire des chefs qui puissent avoir un plan et choisir leurs collaborateurs sous l'autorité d'un seul qui puisse les mettre d'accord ?
ces solutions, qu'elles soient générales ou particulières, procèdent de principes antiindividualistes, antiégalitaires, et d'une conception de la liberté qui s'opposent pour ainsi dire trait pour trait aux idées aujourd'hui en faveur et plus particulièrement à la déclaration des Droits de l'Homme considérée comme charte de l'individualisme.
Opposées par leurs principes : (le Souverain est personnel, il ne doit pas. être élu, il n'est pas soumis à la volonté des électeurs s'exprimant par un vote, il n'a besoin que de leur assentiment, il règne et il gouverne, il est contrôlé, il est responsable,) la théorie royaliste et la théorie républicaine se retrouvent opposées à peu près dans toutes leurs applications.
M. Maurras ne cesse de rappeler que c'est la logique individualiste et centralisatrice qui a produit en 1792 le fameux décret Le Chapelier exigeant la dissolution de toute association corporative et défendant aux ouvriers de se concerter « sur leurs prétendus intérêts communs ». Le régime des syndicats professionnels autonomes, propriétaires, en rapports
directs avec les Pouvoirs provinciaux et avec le Pouvoir central est exactement le contrepied du régime révolutionnaire. Et M. Maurras en accepte toutes les conséquences, sous réserve naturellement de la paix et du salut publics.
Dira-t-on qu'il y a dans cette conception de l'avenir une grande part d'utopie? Il se peut. Mais c'est une autre question. Le premier point, si l'on s'intéresse aux idées de M. Maurras c'est de les connaître. Le second est de les juger.
On pourra faire remarquer que jamais un régime n'est sorti tout armé de la tête des théoriciens, puisque les idées vont se déformant et se transformant à mesure qu'elles se propagent dans un plus grand nombre de cerveaux et que la mise en pratique leur fait subir une dernière transformation qui les rend presque toujours méconnaissables. Ainsi en a-t-il été même pour les idées des Encyclopédistes. Rien ne prouve en effet que le régime de la monarchie restaurée ressemblerait à l'idéal que nous en propose M. Maurras.
Mais il ne manquerait pas de répondre : Il
y aura une période de transition. La Monarchie étant conservatrice par essence (réformer pour conserver, voilà tout mon programme !) (i) ne commencera pas par tout détruire afin de pouvoir tout reconstruire. Il y aura un état d'esprit loyaliste à créer et des mesures pratiques à inventer, à suggérer et à corriger conformément à l'expérience. Le rôle des censeurs du régime et même de l'opposition sera donc toujours indispensable. On ne leur demandera que de se placer au point de vue de l'intérêt public. La monarchie ne se fera ni ne se perfectionnera toute seule. Il y faudra la collaboration de tous les bons citoyens. Le roi pourra se tromper. Il pourra aussi se corriger. Et la logique de la constitution l'y aidera indéfiniment.
(1) Duc d'Orléans.