L'AUTORITÉ
Par ce mot Ton désigne le degré de confiance qu'acquièrent aux yeux des autres hommes les pensées, les paroles ou les actes d'une personne déterminée.
M. Maurras a toujours eu de l'autorité. Il en avait déjà dans les cercles du Quartier Latin. Cet ascendant s'exerçait par la conversation qu'il aimait d'autant plus qu'elle représentait
pour lui une conquête difficile sur les conditions de vie qui lui étaient faites par la nature. Son insatiable curiosité d'esprit, le besoin de se mettre en communication immédiate avec l'intelligence, la gaieté ou l'esprit des autres, son besoin d'apprendre, son désir de tout savoir, stimulèrent merveilleusement toutes ses facultés de compréhension et toutes ses facultés d'expression.
Privilège exceptionnel, il réussissaitàêtregai, il avait de l'esprit et même, chose plus étonnante, il n'était pas rare qu'il trouvât l'esprit de répartie si prompt, si vif, si ardent et si juvénile que les survivants de 1895 en évoquent aujourd'hui, encore avec un plaisir visible, le charmant souvenir.
Tous ceux qui furent ses intimes déclarent que la petite gêne, inséparable des répétitions ou des transcriptions nécessaires, ne pouvait être mise en balance avec les plaisirs d'esprit que valaient aux interlocuteurs la qualité des répliques, la sûreté de l'information et l'élégance naturelle de l'exposé des idées.
Bien qu'elles se tinssent le plus souvent dans les salles réservées des cafés du Quartier
Latin (i), ces réunions d'amis se doublaient constamment d'une sorte de comité d'études : Amouretti et Barrés pour les questions politiques, Moréas, Desrousseaux, La Tailhéde et Duplessis pour les auteurs grecs, la Pléiade et les écrivains classiques, Le Goffic, Jules Tellier pour les questions de décentralisation et de fédération, Hugues Rebell pour le roman et l'observation des mœurs, et beaucoup d'autres, aujourd'hui disparus, qui apportaient à la conversation des idées et de Tentrain.
11 est remarquable que, pendant très longtemps, Fautorité de M. Maurras ne s'exerça qu'en des groupes très restreints. M. Glouard, bien que panégyriste, reconnaît qu'à La Cocarde notamment, et même à la Revue Encyclopédique Larousse^ on ne constate point que son influence ait été grande à ce moment.
Maurice Barrés, célèbre à vingt-cinq ans, jouissait en ces milieux d'une considération
(1) Plus particulièrement au Soufflet ou au Vachette. M. Maurras était aussi assez assidu aux soirées de La Plume. Je signale à ceux qu'intéresse son iconographie, que le premier portrait de lui qu'on connaisse (et il y en a bien peu) est un profil au trait que M. Maillard reproduisit en fac-similé dans La Lutte idéale. (Paris, La Plume, 1896.)
CHARLES xMAURRAS bS
particulière. M. Maurras l'admirait beaucoup. Amouretti, royaliste de tradition, s'attachait à recruter quelques adhérents de choix. Ce fut lui qui entraîna Maurras dans un ordre de recherches politiques et réalistes oii le disciple devait bientôt dépasser l'éducateur (^). Paul Bourget y vint parfois.
Les conclusions à! Outre- mer , écrites en 1894, avaient fait sur l'esprit investigateur de M. Maurras une impression profonde.
M. Amouretti, par ses commentaires, les vivifiait et les complétait. Hugues Rebell publiait, la même année, son Union des Trois Aristocraties qui demeure un document d'autant plus curieux qu'il paraissait en pleine anarchie d'idées et de sentiments. Un mouvement décentralisateur, encore bien vague, excitait les Félibres de Paris à exiger, quelquefois sur un ton menaçant, que la capitale renonçât à épuiser les provinces.
Sur ces questions et sur les autres qu'elles entraînent, M. Maurras s'exprimait avec pas-
(1) En 1900, au moment de L'Enquête sur la Monarchie, M, Amouretti était déjà dépassé. On me dit qu'il le reconnaissait.
sien, discutait avec ardeur, tendait de plus en plus âprement à des conclusions assez complètes pour qu'elles continssent la réponse à toutes les questions de détail. On peut et on doit noter quelles influences il subit, mais tous ceux qui ont vécu dans le même cercle que les écrivains dont je viens de prononcer les noms, savent combien cette influence fut réciproque. Il suffit d'avoir entendu M. Anatole France, autrefois, ou M. Paul Bourget, aujourd'hui encore, parler de M. Maurras pour sentir que, malgré les grandes différences d'âge, d'expérience et de célébrité, ces écrivains illustres, sur bien des points, ont reconnu la maîtrise et, en maintes circonstances, subi l'ascendant personnel d'un cadet qui cependant ne leur a jamais ménagé les marques de déférence (^). Plus tardif (puisqu'il est postérieur à l'agitation de la Ligue de la Patrie Française) l'ascendant de M. Maurras sur M. Jules Lemaître fut
(1) Si je ne craignais d'enfreindre les limites de la discrétion, je citerais le nom d'un illustre prélat, l'une des lumières de l'Église de France, dont M. Maurras se nomme volontiers le modeste disciple, mais qui ne paraît pas avoir échappé à l'influence de son élève, du moins dans le domaine politique.
CHARLES MAUtlRAS K7
encore plus décisif. A la lettre il le convertit. Et cette conversion, grâce à l'intermédiaire d'un ami commun (i), devint publique. C'est à M. Maurras que M. Léon Daudet doit d'avoir renoncé avec éclat aux convictions de sa jeunesse pour embrasser la nouvelle cause. Les conversions moins illustres sont extrêmement nombreuses.
Si l'on recherche les causes de cette « autorite » indéniable sur ses aînés, manifeste sur ses contemporains, évidente et reconnue sur ses cadets, on les trouve sans peine.
C'est un spécialiste. Peu d'hommes se sont adonnés plus ardemment et plus complètement h la recherche de la vérité littéraire et de la vérité politique. On peut dire que M. Maurras y a consacré tout son temps et toutes ses forces. Rien ne l'en a détourné. Il a fait servir à cette recherche toutes ses études, toutes ses lectures, toutes ses conversations et même ses divertissements intellectuels. Tout critique impartial est obligé de rendre hommage au sérieux de
(1) M. Vaugeois, fondateur de VAction Française, mort pendant la guerre.
b8 LES HOMMES D'ACTION
ces études et à la continuité de cet effort intellectuel. La sûreté de Tinformation, l'ampleur et la variété de l'érudition ont été les premiers résultats de cette spécialisation servie par une mémoire exceptionnelle.
Mais les qualités d'esprit particulières à M. Maurras vivifient singulièrement cette information. Avec lucidité il étudie jusqu'aux profondeurs l'état moral qu'il veut décrire; la raison et l'intuition contribuent également à cette analyse qu'il veut complète, détaillée, contrôlée par les textes et par les faits. Rien de plus riche, de plus vif et de plus ardent dans sa sécheresse que l'exposé de ces causes et de ces effets. Toute impersonnelle qu'elle veuille paraître, cette exposition est déjà de la discussion. M. Maurras poursuit sa controverse avec une promptitude, une vivacité, une ardeur et pour tout dire en un mot, avec une dialectique incomparable. Quand il en arrive à des conclusions, il les propose à l'esprit du lecteur avec une force singulière.
Même ses défauts le servent. Sa rigueur satisfait l'esprit, son intransigeance en impose, la Netteté de sa polémique donne l'impression
d'une certitude qui ne se ménage ni retraite éventuelle, ni contradiction possible dans l'avenir.
De quel critique pourrait-on dire qu'il ne s'est presque jamais contredit? (i) Pas même de Sainte-Beuve, et à plus forte raison de Renan, de Jules Lemaître ou d'Anatole France ! Cette unité rigoureuse du caractère implique sans doute un attachement systématique à des admirations peu fortifiées par la suite ou à des inimitiés qui auraient pu s'apaiser, mais on ne peut nier que ces admirations ou ces inimitiés fassent partie d'un ensemble logique, continu, cohérent et qui donne une grande impression de stabilité.
Qu'il y ait dans cette unité du système et du dogmatisme il se peut. Mais on le découvre malaisément. Ce qui éclate au contraire, c'est
(1) On trouvera à la page suivante, dans une citation, les mots « notre Platon ». A mesure qu'il se précisait, M. Maurras a examiné de plus près l'œuvre de Platon et il l'a trouvée imprégnée d'esprit asiatique autant que d'esprit hellénique. Son opinion s'en est modifiée d'autant et dans un sens défavorable. Cet exemple donne la clef des changements d'appréciation qui ne vont jamais jusqu'à la contradiction. Les modifications et suppressions de texte qu'il a fait subir à Anthinéa et à trois autres de ses livres ont été des concessions mais non des contradictions.
le prodigieux instinct qui lui a fait aimer dès le début ce qu'il devait aimer toujours, et détester dès le commencement ce qu'il devait détester toute sa vie.
Ai-je le droit d'écrire « instinct » ? On désigne par ce mot le mouvement naturel et irréfléchi qui pousse à faire quelque chose. Sans doute faut-il bien admettre qu'un instinct poussa M. Maurras, au début de sa carrière, à choisir l'ordre de préoccupation qui allait être le sien pour toujours, mais l'idée d'irréflexion qu'implique la définition de ce mot est bien celle qui convient le ^ moins au caractère et à l'humeur de M. Maurras.
En toutes circonstances et dans tous ses écrits on sent au contraire le choix intelligent, le discernement du goût, le contrôle de la raison, la recherche des principes et (quand il les tient pour démontrés) la confrontation permanente à. ces principes désormais admis pour fixes de tous les faits contrôlés et de leurs conséquences.
Le Chemin de Paradis.
Il faut attachera ce livre, paru en mai 1894, avec le sous-titre de « Mythes et Fabliaux », beaucoup moins d'importance qu'il n'en faut attribuer à Anthinéa^ écrit en 1896. C'est un recueil de neuf morceaux que l'auteur aurait pu appeler « Contes philosophiques », Ouvrage de jeunesse I Mais singulièrement réfléchi. Ce recueil se couvre d'un exergue tiré de l'odyssée : « Il répondit à cette déesse non dans la pure vérité, mais en forgeant sur le champ une fable. » M. Maurras avait environ vingtsept ans.
Il dit de ces contes, dans la préface, qu'ils sont « de modestes essais d'art intellectuel », et il écrit plus loin que « sous le mince tissu du style des sens secrets apparaîtraient plus tard si ces phrases avaient longue vie ». On reconnaît à ce trait que ce livre a été écrit à l'époque dite symboliste.
On m'excusera de ne point chercher à éclaircir ces significations secrètes. Beaucoup ont trouvé
ce livre ennuyeux. Il est en tout cas d'une lecture difficile. Ce sont des idéologies. Mais les amateurs peuvent y prendre du plaisir, surtout s'ils se rappellent que ces contes « intellectuels » furent écrits en un temps oii la fièvre romantique exerçait encore un empire à peu près universel. Or ce livre est rationaliste.
On lit encore dans la préface : « Cet insensé désir d'élever toute vie humaine au paroxysme, c'est le fond de Terreur qui ôte la paix de tout cœur. » Et plus loin : « Rien ne sera trop cher pour revenir de l'anarchie où nous vivons aux accords et à la Beauté. »
Littérairement ce petit livre s'apparente à Voltaire par l'intermédiaire d'Anatole France. On y sent le mâle amour des idées et le désir profond de faire entre elles un choix qui soit logique, durable et bienfaisant. Dès son premier livre M. Maurras veut confondre l'art d'écrire et l'art de penser juste. Au rebours de ceux qui sacrifient tout « au sentiment de l'infini », il se propose pour idéal de rétablir « la belle notion du fini » .
Une note sur Nietzsche éclaircit nettement le sens secret de l'un de ses contes « Les Servi-
teurs ». Ce conte avait été publié le 30 avril 1892 dans la Revue Bleue. Quelqu'un prononça le nom de Nietzsche que M. Maurras ne connaissait pas encore, mais dont il lut sans retard tous les livres. « Ce Nietzsche, dit-il, est un Sarmate ingénieux, éloquent et assez subtil. Quoique d'esprit bizarre, il n'a pas lu sans profit notre Platon (i). Cependant TefFroyable désordre de sa pensée finit par le conduire à un anarchisme orgueilleux. Sa naissance l'y destinait. Fidèle à cette barbarie il est devenu fou. J'ai tenté, au contraire, les triomphes de la raison. » Ces lignes datent de 1894.
Est-ce la peine de rechercher dans ce premier livre et de mettre en valeur les preuves de l'influence profonde que, dès ce temps, la philosophie d'Auguste Comte exerçait sur ce jeune idéologue ? Nous retrouverons souvent, dans le cours de l'œuvre de M. Maurras, les preuves de cette influence. Loin de l'avoir niée, M. Maurras l'a proclamée. On y retrouvera aussi l'influence visible du tour d'esprit
(1) Ce mot fait daté. Dans la suite M. Maurras a souvent opposé Aristote à Platon, trop asiatique, pour lui préférer Aristote.
et de style de son ami Anatole France. Leur amitié est scellée au frontispice du volume par une vingtaine de beaux vers que « le pur Attique » adressait au débutant, et qu'il est agréable de citer:
Au bord des eaux de lumière fleuries, Sur l'antique chemin où le vieillard des mers, Entre les oliviers de la Vierge aux yeux pers. Vit dans leur manteau bleu passer les trois Maries, Tu naquis. Ton enfance heureuse a respiré L'air latin qui nourrit la limpide pensée Et favorise au jour sa marche cadencée.
Le long- du rivage sacré, Parmi les fleurs de sel qui s'ouvrent dans les sables,
Tu méditais d'ingénieuses fables, Charles Maurras; les dieux indigètes, les dieux Exilés et le dieu qu'apporta Madeleine T'aimaient : ils t'ont donné le roseau de Silène Et l'orgue tant sacré des pins mélodieux, Pour soutenir ta voix qui dit la beauté sainte, L'harmonie, et le chœur des lois traçant l'enceinte Des cités, et l'amour et sa divine sœur,
La mort qui l'égale en douceur.
Anatole France.
Ainsi se reconnaissaient et se donnaient publiquement la main, il y a vingt-deux ans, deux hommes d'intelligence subtile, pénétrés de lettres grecques et latines, aimant avant tout les idées et que le Destin, à travers l'immensité de Paris, avait fait se rencontrer et se reconnaître pour leur plaisir et pour leur perfectionnement réciproques.
Le style de ce premier ouvrage est presque purement classique, d'un classicisme qui s'apparente aux Grecs plutôt qu'aux Latins. Vous n'y trouverez ni épithète rare, ni alliances de mots singulières. C'est un style sobre et fm, nuancé dans la clarté, sans oppositions violentes d'ombre et de lumière, sans antithèses ni fulgurations. En un mot rien de romantique. Peut-être paraîtra-t-il à beaucoup un peu trop dépouillé, trop abstrait pour être clair, et tellement intellectuel qu'il n'intéresse que très peu la sensibilité.
AxNTHINEA
Anthinéa est plus complexe. Amusons-nous d'abord à constater dans ce livre l'influence du romantisme. Quel écrivain aura pu vivre impunément dans un milieu tout saturé des poussières brillantes du romantisme ? C'est, à n'en pas douter, Maurice Barrés (à qui l'un des contes du Cliemin de Paradis est dédié) qui entraîna par instants M. Charles Maurras dans le sillage de Chateaubriand. Un voyage en Grèce fut l'occasion. Ce voyage eut lieu en 1896, à l'occasion de la reprise des Jeux Olympiques et sur l'initiative de M. Janicot, directeur de La Gazette de France, qui devait éditer, quatre ans plus tard, les dialogues raisonnés de VEnquête sur la Monarchie.
Citons d'abord quelques passages :
« Mon ami aimait à revenir caresser (au Céramique) ^ sous la nuit limpide, d'un regard de prêtre
et d'amant, les chapelles païennes qui gardent Hég-héso, Gorallion, Eucoliné et beaucoup d'autres jeunes mortes. Dressés dans Therbe florissante, leurs fantômes faisaient de touchantes conversations et il apprenait d'eux à se confirmer dans une belle idée de la mort, » (i)
A travers Barrés, ces lignes-là s'apparentent au vicomte de Chateaubriand. Continuons :
« Après examen [du Parthénon) l'on retrouve cette idée de libre élégance qui devait s'élever, à première vue, de l'édifice entier. L'effet de la mutilation a été de mettre tout d'abord à nu la vigueur. Ce que nous démasquent ces ruines, c'est une énergie héroïque, dont on est tour à tour exalté et vaincu. » (2)
Et plus loin :
Tambour à tambour, tranche à tranche, au milieu des herbes flétries qui ne les ont pas recouverts, 5S styles couchés sur le sol font de véritables déjouilles et les mânes qui volent dans l'air au-dessus d'eux nous professent la mélancolie de tant de travaux. »
(1) Ed. or. p. 53.
(2) Ed. or. p. 88.
On n'échappe guère, dans les ruines, au fantôme de Chateaubriand, surtout quand un ami comme Barrés, alors dans tout l'éclat de sa nouveauté, le galvanise dans son tombeau. Sans Barres,^ M. Maurras n'aurait pas qualifié de « fiévreux » le mouvement de l'un des éphèbes à cheval dans la frise du Parthénon. Cette épithète est impropre.
Sans Barres, il n'aurait pas écrit la page qu'on lui a tant reprochée et qu'il a depuis rétractée à propos du beau distique de Catulle : « Je hais et fuime... » qu'il associait intérieurement, dans la Galerie des Offices, à un portrait tourmenté d'André del Sarte par luimême.
Cette épigraphe du portrait :
« Seule épigraphe de Florence ! C'est le vrai lieu du monde où développer ses passions. II. est une ville plus belle, mais je n'en connais pas dans laquelle il y ait un plaisir aussi vif à tenir sous les yeux de l'âme le visag-e d'une amie ou d'un ennemi. Voilà l'œuvre sublime d'une vie si extrême que la volupté, la langueur même ou la dévotiçn y furent féroces ! L'histoire de Florence, ses contes, ses chroniques, toute sa poésie portent le même sceau de la bonhomie sanguinaire et d'une mortelle ten-
dresse. Les armoires et les cabinets vides de stylets et de dagues ont des cassettes de poison mêlées aux ong-uents et aux fards... »
N'oublions pas que cette page (i) extraite du chapitre « Le Musée des passions humaines » a été écrite en 4897 (2).
Mais voici un passage qui n'a été publié qu'en 1901, bien qu'il paraisse avoir été écrit aussi en 1897 :
« Telles étaient les pauses. L'âme y est contente de soi. Mais dans les exaltations qui suivaient, rien ne m'était pénible comme Tabsence de tout esprit faimilier capable d'en prendre sa part. Le mien était tendu jusqu'à la congestion et des sentiments en naissaient qui déterminaient une sorte d'érosion presque douloureuse et, s'il faut le dire, d'égarement. » (3)
Saisissons ces occasions de constater en M. Maurras un peu d'égarement. Ce sont des
(1) Anthinéa, page 239. Ce passage a été discuté par . Maurras, page 144 de L'Action Française et la Religion
atholique. Il a été biffé, ainsi que plusieurs autres, de la ouvelle édition d'Anthinéa. Ce qui restait de la première dition a été détruit.
(2) Publiée pour la première fois dans Le Figaro du 9 Août 1897.
(3) Ed. or. p. 79.
occasions qui ne se retrouveront plus. Presque tout le livre est d'ailleurs poussé à un ton qui l'apparente aux romantiques. Je ne dis pas que Ton y trouve d'un bout à l'autre « l'exaltation forcée », mais c'est tout de même un accent que l'on ne retrouvera plus dans les œuvres où M. Maurras apparaîtra tout à fait lui-même. C'est un ton un peu emprunté. On remarquera d'ailleurs que cet « égarement » se trouve dans l'entraînement des mots plutôt que dans le délire de la pensée. La pensée de M. Maurras ne délire jamais. C'est en quoi il est l'opposé d'un romantique. Aussi les chapitres de ce livre, malgré les passages que j'ai signalés, convergent-ils vers un point central et vers une conclusion magistrale qui n'ont absolument rien de romantique. C'est la « Naissance de la Raison ». Ces pages-là sont d'un grand écrivain et d'une parfaite tradition classique.