CARROLL RYAN
Montréal, 12 septembre, 1892.
(Traduction de Joseph Marmette.)
Les Hommes du Jour. 18eme Série.
Juge en chef de la province de Québec, appelé par la Reine, le 24 maî dernier, à faire partie de l'ordre illustre de Saint-Michel et Saint- Georg-es, après avoir été conseiller législatif, membre du sénat, qu'il a ensuite dirigé en qualité de président de cette assemblée, la plus élevée du pays, directeur de la raison légale la plus considérable de notre monde judiciaire : voilà les grandes étapes qui ont marqué jusqu'à ce jour la carrière de l'honorable Sir Alexandre Lacoste, et avant qu'il ait atteint sa cinquantième année. Il y a dans ces états de service assez de triomphes et d'honneurs pour combler trois hommes ordinaires. Aussi sommes-nous en présence d'un esprit d'élite et d'une de ces fortes organisations qui forcent le succès et ouvrent les avenues conduisant aux premiers rangs partout où la Providence les appelle.
A son entrée dans la lutte pour la vie, maître de son seul talent, appuyé sur son énergie, M. Lacoste vit deux voies s'ouvrir devant lui : le barreau et la politique. Il devait, d'abord, faire sa marque dans la première, puisqu'il est convenu que, dans notre monde moderne, le barreau donne à ses membres la clef qui ouvre une foule d'autres carrières ; mais, une fois sa position bien assurée de ce côté, la politique voulut l'enlever à sa profession. Quel combat se livra-t-il alors dans son âme? Nous ne le savons pas ; mais un psychologue tenterait de le deviner. Sans doute, la vie politique, avec les enivrements que promet le pouvoir et qui masquent aux spectateurs à distance les dégoûts qu'il apporte souvent, l'attire vivement ; mais, d'un autre côté, sa profession l'enchaîne. Pour l'avocat qui s'imagine posséder la science du droit lorsqu'il a franchi les murs de l'université, elle est chose d'une aridité des sables du Sahara ; mais, pour un esprit élevé, c'est une science pleine d'attraits. La philosophie du droit fait apercevoir l'ensemble des principes sur lesquels repose la
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société, cet enchaînement de principes découlant de la sagesse et de l'expérience, et sans lesquels on ne peut rien fonder de stable. Envisagé de cette hauteur, le droit prend des aspects ignorés du vulgaire. Pratiquée à la lumière que donnent ces principes, la profession contente l'esprit le plus difficile, le plus avide d'activité. D'un autre côté, le barreau fait moins de promesses avantageuses que la politique ; mais il tient mieux ce qu'il promet, offrant des garanties de permanence que l'on ne trouve pas sur l'océan si fertile en naufrages de la vie publique. Ce n'est pas une considération de minime importance, lorsque l'on a charge d'une nombreuse famille dont on veut assurer lavenir. M. Lacoste opte donc pour sa profession, donnant à la politique ce que ses devoirs de citoyen lui faisaient une obligation de lui accorder. C'était encore une part bien large, qui lui permit de rendre au drapeau conservateur des services signalés.
M. Lacoste doit à la nature des talents et des aptitudes spéciales, •qui lui permettaient d'ambitionner dans la politique les succès qui sont venus couronner de si bonne heure sa carrière d'avocat. Après un brillant cours d'études au collège de Montréal, il fît son droit à J'université Laval. Durant les trois années de sa cléricature, ses professeurs ne virent pas d'étudiant courbé plus souvent sur les vieux auteurs, sources de notre droit, que le jeune Lacoste. Ce n'était pas un de ces universitaires comme l'on n'en voit que trop, que les démonstrations de la rue, les fumisteries, attirent plus que les leçons de droit et de médecine, pour devenir plus tard des avocats redoutables à leurs clients et des médecins dangereux pour leurs malades.
On le vit alors jeter les bases de cette science du droit, qui deviendra de plus en plus vaste avec les années. M. Lacoste n'est pas de ces hommes qui se contentent du vieux gagné y voulant en vivre toujours. Au contraire, la science, pour lui, est cet horizon désespérant vers lequel on doit marcher, même si ses limites extrêmes sont hors d'atteinte.
Entré dans la raison légale de LeBlanc et Cassidy, il brûla les premières étapes pour arriver d'emblée aux premiers rangs au palais^ comme il est arrivé d'un bond à la plus haute magistrature.
M. Lacoste avait de qui tenir; il appartient à une famille de légistes. Son père, notaire éminent, jouissait d'une réputation de savoir qui s'étendait sur toute la rive sud du Saint-Laurent, de Sorel à Beauharnois. C'était l'esprit légal le plus complet de son temps. Il
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n'y avait qu'un homme dans le Bas-Canada qui fût son émule : M. Girouard, père du député actuel du comté des Deux-Montagnes. L'un régnait en maître au sud de Montréal ; l'autre jouissait d'une égale influence dans la région du nord.
Un frère aîné du juge Lacoste avait marché sur les traces de son père et, à trente ans, figurait au barreau de Montréal avec grande distinction. Sir Hippolyte Lafontaine faisait le plus grand cas de son savoir. Si nous vivions sous l'ancien régime de la monarchie française, Sir Alexandre appartiendrait à la noblesse de robe. L'influence du milieu où s'est écoulée sa jeunesse le prédestinait à la carrière où il s'est créé une si large place. Pendant longtemps, la science moderne a nié les phénomènes de l'hérédité, que nos pères mettaient au nombre des vérités d'expérience ; ils aimaient à pousser le fils sur les traces du père, estimant qu'en continuant les traditions de la famille, il avait plus de chance de succès qu'en s'engageant dans une voie nouvelle.
La science du jour a opéré une volte-face sur ce sujet, et eHe est tombée dans une exagération en voyant partout la transmissibilité des vertus et surtout des tares, d'une génération à l'autre.
A voir cette tête carrée, bien assise sur de larges épaules, on sent qu'ici la force physique vient en aide à la force intellectuelle. Tout, en M. Lacoste, révèle un cerveau bien organisé où, comme chez tous les grands jurisconsultes, le jugement l'emporte sur l'imagination. Il s'est servi de ses belles facultés pour s'assimiler la substance des maîtres du droit français ; il l'a faite sienne, en la marquant de son empreinte personnelle. C'est merveille de le voir pénétrer dans les arcanes du droit, s'y mouvoir à l'aise et rendre clair pour ses auditeurs ce qui, sans la lumière que projette vivement sa science, resterait obscur. C'est pour lui jeu d'enfant, tellement les principes du droit et leurs conséquences se classent et s'enchaînent chez lui dans un ordre parfait. Grâce à l'entraînement intellectuel qu'il s'est imposé, sa pensée embrasse facilement l'ensemble d'une aff*aire et, au sortir du tribunal, il peut rendre son arrêt sans crainte de juger la cause sans l'avoir entendue.
Durant les vingt-huit années d'exercice de sa profession, il a occupe, d'une façon ou d'une autre, dans toutes les causes importantes plaidécs à Montréal. A plusieurs reprises, ses clients l'ont chargé de défendre leurs intérêts devant le plus haut tribunal de l'empire, où
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le succès l'a presque toujours suivi. Le comité judiciaire du conseil privé, qui instruit les procès portés devant lui avec une simplicité antique, la toujours vivement impressionné. Devant ces juges au caractère si élevé, à la science si étendue, nulle procédure embarrassante, aucun apparat intimidant; l'éloquence académique n'y est pas de mise: c'est plutôt un exposé des faits, une conversation à laquelle les juges prennent souvent part, soit pour demander de plus amples explications sur un point obscur, soit pour discuter avec les avocats ; ils délibèrent aves les partis, et, lorsqu'une cause a été entendue de cette façon, le tribunal est prêt à prononcer son jugement, audience tenante. Cette procédure si simple, rappelant le bon vieux temps où saint Louis rendait la justice sous le chêne de Vincennes, plaisait à M. Lacoste, qui aurait aimé à la voir en honneur dans les hautes cours canadiennes.
Il a attaché son nom à une cause d'un intérêt plus qu'ordinaire: la cause des corporations commerciales. Le gouvernement Chapleau avait frappé d'une taxe les institutions financières, les compagnies d'assurances et les associations industrielles de la province. Celles-ci refusèrent de se conformer à la loi, alléguant que la loi provinciale n'était pas constitutionnelle, car elle imposait une taxe indirecte, usurpant, par ce fait, un privilège du parlement fédéral. M. Lacoste, au nom du gouvernement de Québec, établit, avec une puissance d'arguments basés sur les plus hautes autorités, que cet impôt est bien une taxe directe et fit partager sa manière de voir par tous les tribunaux devant lesquels cette cause célèbre fut portée.
Nombre de personnes, à Montréal, se rappellent encore l'ancienne raison légale LeBlanc et Cassidy, dont les bureaux se trouvaient à l'angle de la rue Craig et de la rue Saint-Gabriel. C*est sous les auspices de ces deux estimables hommes de loi que M. Lacoste fit ses débuts au barreau. L'un d'eux, M. Cassidy, était un aimable original qui, après avoir obtenu certains succès au barreau, voulut goûter de la vie publique, à laquelle la nature ne l'avait pas destiné. Il faisait la plus curieuse figure possible à la chambre de Québec, où il siégea durant un parlement. Si le feu de la discussion, attisé par l'esprit de parti, se déchaînait sur l'assemblée législative, M. Cassidy se jetait dans la mêlée, interpellant, à tour de rôle, la droite et la gauche; il taxait les combattants d'exagération, demandait à ses amis, les libéraux, d'abandonner une partie de leurs prétentions, suppliait les
conservateurs de ne pas abuser de leur pouvoir, s'efforçant d'amener une réconciliation sur le terrain des concessions mutuelles. On devinait en M. Cassidy l'avocat qui avait dû réconcilier bien des plaideurs ; mais il en allait tout autrement en chambre, où ce rôle d'arbitre et d'aimable compositeur n'était pas compris. Inutile d'ajouter que le sceptre de ce Neptune d'un nouveau genre ne réussit jamais à calmer la tempête.
Si l'homme du juste milieu ne peut pas trouver à exercer son esprit conciliant entre les partis plus disposés à s'étrang-ler qu'a s'embrasser, il lui est facile d'intervenir avec fruit au milieu de l'un des deux camps. Que de fois l'ancien associé de M. Cassidy et son successeur, M. Lacoste, n'a-t-il pas rendu service à ses amis politiques en leur prêchant la modération, en les forçant, par son attitude et ses conseils, d'éviter des fautes qui leur auraient été fatales ?
I.e tempérament gaulois a laissé une forte empreinte sur la race canadienne. C'est à lui que nous devons dans les questions qui touchent à la race ou à la religion ou qui semblent seulement affecter nos intérêts particuliers, de nous emballer si facilement. Nous disions ailleurs que le contact des Anglais avait modifié notre manière de voir et de juger sur bien des sujets, qu'il nous était souvent plus facile de nous entendre avec les Anglais en affaires qu'avec les Français. Si notre manière de penser s'est éloignée du concept français, il nous est resté bien du vieil esprit de nos pères. Grattez un Canadien, et vous aurez bientôt fait de trouver un Français. Jetez un coup d'œil sur l'histoire politique des quinze dernières années, et comptez le nombre d'emballements des Canadiens dont vous ne trouverez pas l'équivalent chez nos voisins d'Ontario ou des provinces maritimes ; les coups d'Etat, les soulèvements populaires sont essentiellement français.
M. Lacoste, avec son jugement droit, avec son esprit précis, qui lui interdit également de chevaucher sur l'idéal et sur les utopies, voyait le danger des emportements et de la politique, des coups de tête. Que de fois il leur a fait obstacle, que de fois il a appliqué les freins du modérateur avec succès ! On se rappelle l'émoi que causait dans le parti conservateur le refus de Lord Lorne de destituer le gouverneur Letellier. Une partie de la députation conservatrice d'Ottawa partit en guerre contre Sir John et ses collègues français. Les révoltés de la ** Maison bleue" parlaient de tout casser, de tout démolir. M. Lacoste rappela les mutins au calme, fit voir le côté
exag^éré de leur réclamation, plaida la cause de MM. Mason, Baby et Lang-evin, auxquels ils ne devaient pas refuser leur confiance, réclamant la temporisation, afin de donner à leurs chefs les moyens de prouver leur bonne foi et leur sincérité, appuyant fortement, en ceci, la position prise par M. Chapleau vis-à-vis des emballés, qui avaient tort dans la forme plus que dans le fond, au point de vue des intérêts du parti conservateur.
C'est à plusieurs reprises que sa loyauté l'appela à jouer ce rôle ing-rat de modérateur, très ennuyeux pour celui qui s'y dévoue, et tout-à-fait sans gloire, s'il n'est pas sans grand mérite. En 1874, il rendit à ses amis un service encore plus signalé. C'était à la suite de l'affaire des Tanneries. Rappelons en deux mots ce singulier épisode politique. Le gouvernement Ouimet avait échangé une propriété sise aux Tanneries contre la ferme Leduc, plus éloignée de la ville que l'autre. Ses adversaires s'ingénièrent à faire voir dans ce marché une spéculation dont avaient profité certains amis du gouvernement. La Gazette de Montréal dénonça la chose et M. Irvine remit son portefeuille. Ce double coup de tonnerre, éclatant au milieu d'un parti que le scandale du Pacifique avait rendu défiant, jeta l'affolement dans ses rangs. Personne pour rassurer les esprits. M. Ouimet et ses collègues absents, les journaux rouges faisaient feu de toutes pièces ; il n'en fallut pas davantage pour déterminer une déroute, un sauvequi-peut. Quand une armée s'est ainsi éparpillée, elle s'égare à tout jamais, s'il ne se présente promptement un homme énergique pour la ramener au camp. M. Lacoste vit le danger que courait son parti. Réunir chez lui quelques amis, leur représenter la nécessité d'agir à l'instant et de trouver un point de ralliement pour ramener les fuyards éperdus, fut pour lui l'affaire d'une soirée.
Il indique comme solution à la crise la démission de M. Ouimet, qui n'a plus à ses côtés que MM. Archambault et Chapleau, MM. Robertson, Ross et Fortin ayant remis leurs portefeuilles, et son remplacement par M. de Boucherville. Sa proposition très pratique fait son chemin et prend une forme tangible, car, quelques jours plus tard, le cabinet de Boucherville remplaçait l'administration Ouimet.
C'est un service ignoré que M. Lacoste rendit alors à son parti, mais tout de même un service qui prenait l'importance d'une planche de salut.
En 1881, le gouvernement Chapleau l'appelle au conseil législatif.
Quelques amis bienveillants ne se gênent pas pour lui prophétiser un échec certain : il est trop bon avocat pour être du bois dont on fait les hommes politiques. Son premier discours, prononcé à l'occasion de la vente du chemin de fer du Nord, donna le démenti aux faux prophètes. Ce discours lui conquit une des premières places au conseil et lui valut un ascendant incontestable. Il s'était élevé par la force du raisonnement, la logique des faits accumulés, au rang des hommes de gouvernement de premier ordre. Ce discours témoignait d'une connaissance étendue du droit administratif et des véritables principes qui doivent inspirer notre politique provinciale.
C'est en 1884 qu'il entre au sénat. Il étudie les fonctions que cette assemblée pourrait remplir dans nos institutions. A son point de vue, elle devrait agrandir sa sphère d'action, et donner à ses travaux une importance qui fermerait la bouche à ses détracteurs. Pourquoi le sénat ne scruterait-il pas d'un œil plus sévère l'ensemble de l'œuvre des communes? Il n'est que trop vrai, malheureusement, que, dans la précipitation du travail de la chambre populaire, l'empiétement du pouvoir central sur les pouvoirs des provinces se montre h chaque instant. Ces violations de la constitution échappent à l'attention jusqu'au jour où l'application d'un article abusif de la loi en révèle l'existence. C'est ainsi qu'il comprenait la principale attribution du sénat ; toujours il vit en notre premier corps législatif un tribunal de révision dont la vigilance devait sans cesse être en éveil. Aussi, tant qu'il en fit partie, il ne cessa d'examiner avec une sollicitude patriotique les lois des communes pour les enfermer dans les limites de la constitution.
Il affectionnait ce travail qui s'adaptait si bien à ses aptitudes spéciales. Il y prenait goût davantage tous les jours, lorsque le gouvernement vint l'arracher à sa profession et à la vie politique pour lui donner la succession de Sir A. Dorion, nous devrions dire pour Le forcer à t accepter \ et ceux qui ont vu M. Lacoste au moment de sa nomination diront que notre expression est appropriée. Ce fut avec un serrement de cœur qu'il dit adieu à son bureau d'avocat, qu'il aimait tant. Jamais juge ne monta les degrés du tribunal avec autant de répugnance, et jamais honneur n'offrit moins de séduction à celui que tout le monde en jugeait digne.
Sir Alexandre Lacoste est arrivé à la magistrature suprême de notre province comparativement jeuno ; tous les justiciables s'applau-
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diront de le voir fournir, pendant le plus d'années possible, son utile labeur. Des amis nous assurent que la présidence de la cour d'appel est loin d'absorber toute son activité. S'il en était ainsi, nous nous permettrions d'exprimer un vœu qui se trouve dans l'esprit de tous ceux qui apprécient sa haute intelligence. Nous voudrions le voir enrichir notre bibliothèque légale de fortes études dont profiteraient le barreau et le public lettré. Nous ne faisons ici probablement que refléter ses intentions, car son amour du travail, son respect des traditions le portent à marcher sur les traces de cette ancienne magistrature française, dont la nôtre est l'émanation et qui nous a légué ces œuvres, monuments de science et de langage à la forme si élevée. C'est là notre seul souhait ; il a tout le reste par surcroît. Dans sa nouvelle position, l'éclat de son nom brille déjà plus vif ; pour les âmes bien nées, les hautes fonctions élèvent le caractère.
Nous regrettons que le cadre de cette biographie ne nous permette pas de nous étendre sur les aptitudes littéraires de M. Lacoste. Il nous suffira, pour les faire ressortir, de citer une partie des remarques que lui suggérait, il y a quelques mois, la mort du duc de Clarence :
" Il est de notre devoir, aujourd'hui, d'exprimer la douleur profonde que nous cause la mort du prince Albert Victor, héritier présomptif de la couronne d'Angleterre.
"Nous nous associons de tout cœur au grand deuil dans lequel sont plongés notre gracieuse Souveraine, le prince et la princesse de Galles, toute la famille royale, ainsi que la fiancée du noble défunt ; et nous leur offrons très respectueusement nos sympathies et nos condoléances.
" Placé, par sa naissance, dans une position tout-à-fait exceptionnelle, après s'être soumis aux peines et aux labeurs que nécessite l'apprentissage d'une vie comme la sienne, le prince a été enlevé à l'âge où l'homme commence à illustrer sa vie et au moment où une union prochaine, depuis longtemps désirée, devait lui assurer pour toujours le bonheur de la vie de famille.
" Il a du renoncer avec peine à la gloire de régner sur un des plus puissants peuples du monde.
" Il a dû lui en coûter de se séparer de celle qu'il avait choisie pour être la compagne de sa vie.
** Mais la mort n'épargne pas le bonheur, et elle choisit ses victi-
mes sur les marches du trône comme dans la chaumière du pauvre, faisant partout des blessures cuisantes.
"Sous ses coups, la douleur est toujours la même : le diadème n'empêche pas les yeux de pleurer, ni le manteau royal le cœur de saigner.
** Nous comptons que la Providence ne refusera pas à ces illustres affligés le baume de la consolation qu'elle verse dans les plaies du dernier de ses serviteurs."
Il ne nous reste qu'à parler de M. Lacoste intime. Ce savant magistrat, qui a passé sa vie dans les sévérités de la loi, se retrouve, au milieu des siens et de ses amis, l'homme le plus affable du monde. Doux, accessible à tous, îl dépouille le jurisconsulte ; chez notre juge en chef, jamais de pose, encore moins de morgue; il ne pontifie point, il a horreur du formalisme. Esprit cultivé, il adore la petite guerre, où sa verve gouaille impitoyablement ses amis ; mais son épigramme s'arrête à fleur de peau ; comme la lance d'Achille, elle guérit les petites blessures qu'elle fait.
Il est adoré des siens, qui sont tout pour lui. II se plaît dans le cercle de sa famille, où règne une simplicité de manières toute patriarcale, qui n'exclut point la pratique d'une hospitalité aussi cordiale que généreuse. Il y a dans tout l'homme, chez lui et au dehors, au palais et dans le monde, une grandeur morale qui inspire le respect, sans l'exiger.
Comme magistrat et comme citoyen, on peut, pour nous résumer, rappeler, k son égard, ce que d'Aguesseau, le grand chancelier, disait des magistrats qu'il cite comme modèles: "On les a définis, quand on a défini la justice."
A. D. De celles.
Ottawa, juin, 1892.
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Les Hommes du Jour. IQeme Série.
Peu de noms, parmi les Canadiens de distinction, excitant autant d'admiration et de reconnaissance que celui de sir Donald A. Smith. Si sa longue carrière a été constamment marquée par un travail ardu et souvent dangereux, à ses débuts, il n'en a pas moins dépensé d'une main prodigue les fruits de ses labeurs, non pas dans un vain but de gloriole, mais pour le plus grand bien du public. Contrairement à la majorité des gens comblés des biens de ce monde, il aura, lui, généreusement disposé de sa fortune de son vivant, faisant ainsi noblement son devoir et s'assurant du bon usage que l'on fait de ses généreux dons, et cela avec une énergie, un esprit conciencieux qu'il serait bien désirable de voir imiter par le plus grand nombre des heureux de ce monde.
Donald Alexander Smith naquit dans le Morayshire, en Ecosse, en 1821, et reçut une bonne éducation anglaise classique, à part l'enseignement primaire qui, dans les écoles écossaises, est d'une nature extrêmement solide et pratique.
Il est passé en proverbe que les hommes qui, dans l'empire britannique, ont atteint les plus hautes cimes du succès et de la fortune sont, en majorité, des Ecossais. Nous ne doutons pas qu'il faille attribuer ce succès à leur ténacité native dans leurs entreprises, ainsi qu'à cette éducation sévère puisée chez le '^ pasteur" ou le maître d'école du village.
Un certain temps, M. Smith étudia aussi la médecine el, s'il ne persévéra pas longtemps dans cette voie, l'expérience qu'il y acquit ne lui servit pas moins par la suite, alors qu'il eut à séjourner dans leâ solitudes du Labrador et dans les déserts de la grande prairie oii ks sauvages, pleins de confiance en son art de guérir, avaient l'habitude de l'appeler leur "père." Souvent ils accouraient de bien loin pour obtenir le bénéfice de ses conseils et de ses soins.
2gO LES HOMMES DU JOUR
Ce fut en 1838 que M. Smith entra au service de la compagnie de la Baie d'Hudson. Il a été si intimement lié à cette puissante organisation commerciale, que ce ne sera pas un hors-d'œuvre, dans cette notice biographique, d'esquisser rapidement l'histoire de cette corporation. Son territoire consistait "en terres s'étendant sur un espace aussi grand que l'Europe et embrassant le Nord et l'Ouest du Canada, depuis la côte du Labrador, à l'est, jusqu'aux Montagnes Rocheuses, au sud-ouest, s'appuyant aux régions arctiques du Nord, pour aller toucher le quarante-neuvième degré de latitude, entre les Etats-Unis et l'Amérique britannique du Nord. Cet immense territoire, dont la plus grande partie était connue sous le nom de "Terre du prince Rupert," fut concédé par Charles II, en 1670. Il est dit dans cette charte royale que, " vu que notre cher et bien-aimé cousin le prince " Rupert, comte palatin du Rhin, Christophe, duc d'Albermale, et " autres personnes y mentionnées, ont, à leurs charges et forts dépens, ''entrepris une expédition à la Baie d'Hudson, dans la partie nord- " ouest de l'Amérique, pour découvrir un nouveau passage vers la mer " du sud, et trouver quelque source de commerce dans les fourrures " ou les mines, le roi leur a accordé le pouvoir de se constituer en " corps commercial et politique, sous les noms de gouverneur et com- " pagnie des aventuriers d'Angleterre, faisant commerce dans la Baie " d'Hudson, et d'avoir un sceau commun." Le roi accordait aussi à la compagnie " le droit exclusif de la traite et du commerce dans ''toutes ces mers, détroits, baies, rivières, lacs et ruisseaux, sous " quelque latitude que ce soit dans les détroits communément appelés " d'Hudson, ainsi que le droit de pêcher toutes sortes de poissons, la " baleine, l'esturgeon et tout autre poisson royal qui fréquentent ces " parages, sans excepter celui d'exploiter toutes mines royales, " découvertes comme à découvrir, mines d'or, d'argent ou de pierres " précieuses." La charte constituait aussi le Gouverneur et la Compagnie, ainsi que leurs successeurs, "les seigneurs absolus du dit territoire."
La terre du prince Rupert est abondamment arrosée, en comprenant le lac Winnipeg, au sud, superbe nappe d'eau de trois cents milles de long, sur cinquante de large en maints endroits. On y remarque encore le lac Winnipegoosis et le lac Manitoba. La rivière Rouge, qui alimente le lac Minnesota, coule en gagnant le nord jusqu'au lac Winnipeg, et cette partie du pays située entre ce lac et la
SIR DONALD A. SMITH 2gi
rivière Rouge, à l'est, la branche sud de la Saskatchewan, à l'ouest, et la ligne frontière, au sud, forme un parallélogramme d'environ So.ooo milles carrés et qui comprend ii.ooo.ooo d'acres de terres cultivables.
Le sol des bords de la rivière Rouge est riche et produit d'abondantes moissons d'excellent blé. C'est là qu'était situé l'établissement de Selkirk ou de la rivière Rouge, avec lequel M. Smith devait avoir des relations importantes lors de la première rébellion.
A la fm du XV'IIIème siècle, le comte de Selkirk, visitant les '^Highlands" de l'Ecosse, s'aperçut qu'un grand nombre de jeunes gens émigraient aux Etats-Unis. Jugeant qu'ils feraient d'excellents colons pour les possessions britanniques, il engagea, en 1811, toute une bande de ces émigrants à venir au Canada. Après avoir obtenu une concession de terres de la compagnie de la Baie d'Hudson près de la rivière Rouge, il y établit une colonie écossaise. En dépit de la fertilité du sol, cette colonie ne devait cependant pas vivre, se trouvant trop éloignée des centres commerciaux : aussi la compagnie rachetaitelle cette terre en 1834.
En 1863, un changement survenait dans la propriété de la compagnie de la Baie d'Hudson. A cette époque, son capital était d'un demi-million ; mais, par suite d'arrangements conclus avec F" International Financial Society," celle-ci paya ;^ 1.500. 000 aux actionnaires alors existants, et l'on éleva les nouveaux fonds de la compagnie à deux millions. On ne fit aucun changement dans la charte et tous Ijs droits accordés par Charles II restèrent assurés à la compagnie. Dar.s b prospectus de la " Société Internationale," il est dit que le territoire de la compagnie comprend une étendue de 1.400.000 milles carrés, ou plus de 896.000.000 d'acres de terre. La moyenne d \^ profits annuels des dix années précédentes avait été de seize par cei.. sur l'ancien capital d'un demi-milion.
M. Smith entra au service de cette organisation puissante et fi. ' envoyé, peu de temps après, sur la côte désolée du Labrador, où I.i compagnie avait des postes de traite importants. Aujourd'hui mêm . le Labrador est, pendant plusieurs mois, privé presque entièrement c. . communication avec le monde extérieur ; et pourtant, i\ cette époque l'isolement était encore plus complet. Une tribu sauvage, celle des Montagnais, habitait le pays et vivait depuis les bords du Saguenay en descendant jusqu'à l'Océan Atlantique. Ils traitaient considérable-
ment avec la compagnie de la Baie d'Hudson. Le Labrador abondait en ours, loups-cerviers, carcajous, castors, renards noirs et argentés, et en autres animaux à fourrures de valeur.
M. Smith fut préposé au poste de Mingan. En dépit de son importance, il y avait alors peu de blancs en cet endroit, et sa désolation, pour un esprit aussi actif que celui de M. Smith, devait être, durant les longs mois d'hiver, quelque chose d'effroyable.
L'été fournissait toujours des distractions à son esprit aventureux et hardi, en lui permettant de faire des excursions de chasse et de pêche à l'intérieur, où le gibier abondait dans les bois et les rivières sur les rives desquelles s'ébattaient des colonies d'oies sauvages, d'eiders, de ptarmigans et de coqs de bruyère. Mais combien eussent été interminables les longues soirées d'hiver, si M. Smith n'eût aimé l'étude à la passion et n'eût été sans cesse mu du désir d'agrandir le champ de ses connaissances ! Avec sa persévérance habituelle, il lisait tout avec la plus grande attention ; aussi n'eut-il pas lieu de regretter, par la suite, l'isolement forcé auquel l'avait condamné son séjour au Labrador ; car ce genre de vie lui donna l'occasion de se perfectionner dans certaines connaissances qui lui furent si utiles alors qu'il eut à jouer son rôle dans les centres d'affaires de la civilisation du XIXème siècle. Sa facilité à saisir un sujet et à se rendre immédiatement maître de chaque détail s'y rattachant a souvent fait l'admiration des hommes d'expérience ; aussi ne peut-on douter que son séjour au Labrador ait beaucoup contribué à former son esprit et à le rendre apte à réussir dans les grands projets qu'il devait entreprendre plus tard.
Pendant son séjour à Mingan survint un incident qui met vivement en relief cette infaillible persévérance et cet attachement inviolable au devoir qui ont été de tout temps le point remarquable de la carrière de M. Smith. Cet épisode de sa vie montrera aussi à quels dangers ceux qui ont fait le Canada se trouvaient exposés dans le sentier ardu qui devait finir par les mener aux honneurs et aux succès.
Pendant qu'il avait la direction du poste de Mingan, il fut atteint d'ophtalmie, causée par la neige, et se vit en grand danger de perdre la vue. Ce qu'une telle calamité aurait eu d'affreux pour un jeune homme actif et ambitieux, on peut se l'imaginer, et bien peu de gens pourront le blâmer du parti qu'il prit en cette occasion.
Comme il n'y avait pas de bons oculistes avant d'arriver à Mont-
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réal, il se décida à entreprendre le long et pénible voyage sur la côte, en compagnie de deux guides métis. C'était l'hiver, et une épaisse couche de neige couvrait la terre et allongeait sans fin sa blancheur monotone et désespérante sur les flancs dénudés de la grande chaîne des Laurentides. Mais, toujours, toujours à trav^ers l'obscurité aveuglante des ouragans de neige marchaient les guides, soutenus par la bravoure et la fermeté inébranlable de leur jeune chef. A la fin, épuisés mentalement et physiquement, ils arrivèrent au misérable petit établissement de Lachine, à peine digne alors du nom de village, car les maisons en étaient clair-semées et d'une construction primitive.
Le premier soin de M. Smith fut de se rapporter à son chef, qui le reçut d'une façon glaciale, lui reprocha vertement d'avoir quitté son poste sans permission, et lui ordonna d'y retourner sans retard.
Naturellement découragé par un aussi dur accueil et épuisé de fatigue et de privations, à ce moment le jeune homme se décida presque à laisser là son emploi et à abandonner le service de la compagnie de la Baie d'Hudson.
II y a certaines vagues qui, prises à temps dans la marée des afi^aires humaines, poussent à la fortune. Pour le jeune Smith, c'était l'instant critique, et il sut saisir le flot au passage, heureusement pour lui et pour le Canada. Comment le conduisit-il h la fortune ? C'est ce que tous les Canadiens savent bien aujourd'hui.
Avec la réflexion, la sagesse prévalut chez M. Smith, et il se détermina à retourner à Mingan et se remit immédiatement en route avec ses deux métis. Bien peu, parmi la jeune génération de Canadiens qui voyagent dans nos somptueux wagons Pullman, peuvent se faire la moindre idée de ce qu'était alors un voyage en hiver et des difficultés et des dangers qu'il off'rait.
A peine nos voyageurs s'étaient-ils remis en marche que, la neige s'étant mise à tomber en abondance, ils perdaient à chaque instant leur voie.
Succombant de froid et de fatigues, les deux guides tombèrent l'un après l'autre et moururent avant d'arriver au but de leur voyage. Rendu à bout de forces, M. Smith arriva plus mort que vif à Mingan, pour raconter la triste histoire de son désastreux voyage d'hiver. Heureusement qu'il avait pu voir un médecin et que son ophtalmie disparut peu de temps après son retour.
Cet incident n'est qu'une des mille et une périlleuses aventures
d'une de ces vies très ardues si communes parmi les hardis pionniers ;i qui le Canada doit tant et que je tiendrai toujours en la plus haute estime. C'est à ces braves caractères que le pays doit sa grandeur, quil doit que nous en sommes fiers, que nous vivons et mourrions, au besoin, pour lui. A cette crise de sa vie, et nous ne faisons pas de vaine supposition, si M. Smith n'avait écouté que la voix de l'orgueil et du bien-être, pour avoir été rebuté si durement lors de son voyage k Montréal, l'une des grandes voies de l'Atlantique au Pacifique n'aurait pas été ouverte, les annales de notre pays ne contiendraient pas cette page glorieuse, et le Canada n'aurait pas atteint cette place enviable qu'il occupe parmi les autres nations du globe.
L'épisode qui vient après, dans la carrière de M. Smith, est presque une question d'histoire, et il nous met en face de la rébellion de la rivière Rouge, en 1869, dans laquelle il se trouva jouer un rôle éminent.
On se rappelle que les principaux membres des gouvernements du Canada, de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick avaient tenu conseil dans le but de préparer la confédération de toutes les provinces. Le résultat de cette conférence fut, le ler juillet, 1867, la proclamation par le gouvernement impérial de la confédération de ces quatre provinces, sous le nom de Dominion du Canada.
L'on désirait aussi annexer les autres provinces au Dominion, et l'on entama les négociations préliminaires pour y faire entrer les Territoires du Nord-Ouest. Pour arriver à ce résultat, il fallait obtenir le consentement de îa compagnie de la Baie d'Hudson.
Les principaux habitants du district de la rivière Rouge étaient alors des descendants des premiers pionniers français qui, possédés d'esprit d'aventure et du goût des voyages, s'étaient enfoncés jusque dans les prairies du Nord-Ouest et s'y étaient établis. Avec le temps, ils s'étaient développés et avaient fini oar former un petit peuple qui tirait sa subsistance en partie de la chasse, en partie de l'agriculture; ils avaient gardé la plupart des habitudes et des coutumes de leurs compatriotes de la province de Québec.
Ils s'étaient aussi mariés avec des métis indiennes et, à cette époque, la population comprenait environ cinq mille Français, et le même nombre de métis anglais et écossais, avec quelques Canadiens et Américains.
Le gouvernement canadien envoya en Angleterre sir Georges Car-
tier et l'honorable William Macdougall, afin de conclure un arrangement avec les directeurs de la compagnie de la Baie d'Hudson, à Londres. Avec la coopération du duc de Buckingham et de Chandos, alors secrétaire colonial, il fut décidé que la compagnie de la Baie d'Hudson céderait à la couronne ses droits de gouvernement, que son territoire de la terre de Rupert serait annexé au Dominion du Canada, la compagnie de la Baie d'Hudson recevant ;^300.ooo sterling et retenant un vingtième de toutes les terres situées dans la "zone fertile," partie du pays s'étendant du lac des Bois jusqu'au sommet des Montagnes Rocheuses.
Ces négociations ne rencontrèrent pas l'approbation générale de la population du territoire, vu qu'elles n'avaient été opérées qu'avec les actionnaires de la compagnie à Londres. Et la conséquence fut que, lorsque le colonel Dennis fut envoyé parle gouvernement fédéral pour arpenter les terres du territoire, avant que le gouvernement impérial n'eût lancé la proclamation du transfert, des murmures éclatèrent, qui annonçaient l'approche de l'orage.
L'honorable William Macclougall avait été nommé premier gouverneur de la nouvelle province ; mais, comme il arrivait à Pembina, en octobre, il reçut une lettre de Riel, le chef du parti hostile, l'avertissant de ne pas aller plus loin. En novembre, 1869, M. Smith, — probablement h cause de sa connaissance du pays et de son habileté k s'entendre avec les sauvages et les colons, — fut prié par sir John A. Macdonald et le gouvernement canadien de se rendre jusqu'à Fort- Garry, maintenant Winnipeg, et de tâcher d'y régler les difficultés k l'amiable.
La tâche n'était pas facile. Riel, retranché dans le fort Garry avec une bande nombreuse de partisans, s'était emparé des magasins et d'autres propriétés de la compagnie de la Baie d'Hudson, se servait de toutes les munitions que contenait le fort, et se préparait ouvertement aux hostilités. M. Smith éprouva beaucoup de difficultés avec les métis, qui y,e laissaient fortement influencer par Riel. En sa qualité de commissaire du gouvernement canadien, M. Smith fut cependant admis dans le fort par le chef des rebelles ; mais, un certain temps, il fut retenu prisonnier et empêché de communiquer avec l'extérieur, tandis que Riel tâchait de s'emparer de ses papiers. Heureusement qu'il les avait laissés â Pembina.
Dans cette crise, les ressources diplomatiques de M. Smith eurent
un bon effet, et il sut faire preuve du plus grand tact et du coup d'œil sûr d'un négociant avec l'astucieux Riel. Pendant la campagne, le major Boulton fut fait prisonnier par les rebelles et condamné à être (V.sillé dans les vingt-quatre heures. Ce fut seulement par l'entremise c\2 M. Smith qu'il échappa à l'horrible sort de Scott, et à la condition q le le premier se rendrait dans tous les établissements anglais, pour persuader à leurs habitants d'envoyer des représentants, afin de tenir conseil avec Riel, ce qui fut fait. Dans le mémoire préparé par M. Smith, celui-ci cite les paroles de Riel, qui dit, en toutes lettres, que ce fut sur les instances de M. Smith qu'il épargna la vie du major Boulton.
Pendant tout ce temps, M. Smith déployait la plus grande énergie h persuader aux habitants du district d'élire et d'envoyer au plus tôt leurs délégués au gouvernement fédéral, et à induire la population à entrer paisiblement dans la confédération, ce qu'il devait avant longtemps mener à bonne fin. C'est surtout grâce à son tact et à son zèle que la rébellion se termina sans plus grand désastre et qu'on put en arriver à une conclusion relativement amicale.
En 1870, M. Smith fut le gouverneur résident, ou le gouverneur en chef, de la ''terre du prince Rupert," et le dernier gouverneur résident, nommé par la compagnie de la Baie d'Hudson pour les fins de transférer son gouvernement et la terre du prince Rupert au Dominion. M. Smith devint ensuite commissaire en chef de la compagnie de la Baie d'Hudson, poste qu'il occupa durant plusieurs années. Comme gouverneur résident, c'est lui qui avait présidé la dernière réunion du conseil ayant droit de gouvernement.
Avec sir Francis Johnson et l'honorable M. Brelland, il fut nommé l'un des premiers conseillers exécutifs et législatifs du territoire du Nord-Ouest et, en 1870, il fut élu le premier député pour Winnipeg. En 1871, il fut élu député pour Selkirk, y compris Winnipeg et les comtés adjacents, au parlement du Canada, et continua de représenter cette division jusqu'en 1880, après avoir, lorsque l'on eut aboli le double mandat, en 1874, donné sa démission à la chambre locale. Ayant établi sa résidence à Montréal, il fut élu député pour Montréal- Ouest en 1887, et réélu dans la même division, avec une immense majorité, en 189 1.
En 1886, Sa Majesté voulut bien conférer k M. Smith le titre de chevalier-commandeur de l'ordre de Saint-Michel-et-Saint-Georges,
en reconnaissance des services qu'il avait rendus, à la rivière Rouge, en 1869-70, et non, comme on le croit généralement, à cause du chemin de fer du Pacifique.
En politique, sir Donald Smith est un conservateur indépendant, et il nous semble à propos de citer ses propres paroles touchant ses opinions politiques. " N'ayant aucune faveur personnelle à deman- " der à aucun gouvernement, il ne donnera son appui qu'aux mesures ''propres k contribuer, d'abord, au progrès du Manitoba et des " Territoires du Nord-Ouest, et puis à la prospérité générale du " Dominion."
Conjointement avec sir George Stephens et deux autres messieurs, sir Donald Smith construisit le chemin de fer de Saint-Paul et du Pacifique, aujourd'hui connu sous le nom du chemin de fer de "Saint- Paul, Minneapolis et Manitoba." Cette voie ferrée fut la première à atteindre le Manitoba, en 1878. En 1880, en société avec sir George Stephens et d'autres, il entreprit la construction du chemin de fer du Pacifique, et eut la satisfaction, quelques années plus tard, de se trouver sur le premier convoi qui traversa le Dominion du Canada d'un océan h l'autre.
On ne saurait faire une notice biographique complète de sir Donald Smith sans parler de ses dons princiers à la ville de Montréal. Le plus important est la fondation de l'hôpital " Royal Victoria." Le vieil hôpital général de la rue Dorchester, situé dans une partie de la ville où la population est très dense, manque nécessairement d'air frais et vivifiant, et n'était plus, depuis longtemps, à la hauteur des exigences d'une ville comme Montréal.
En juin, 1887, sir George Stephens et sir Donald Smith donnèrent chacun un demi-milion de dollars pour la construction d'un hôpital et d'une école d'apprentissage pour les garde-malade. Cet hôpital devait porter le nom de " Royal Victoria," en l'honneur du jubilé de Sa Majesté, que l'on célébrait cette année-là. En même temps, la ville de Montréal donnait, comme site du futur hôpital, un terrain situé sur la lisière du parc de la Montagne, en face de l'avenue Pine. Quelques médecins canadiens-français, poussant peut-être trop loin l'esprit critique, prétendirent que la proximité de cet hôpital avec le réservoir de la cité pourrait mettre en danger la santé publique. Sir Donald Smith et sir George Stephens revinrent à la charge, et achetèrent un terrain, voisin de celui que la ville avait donné et plus éloigné du
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réservoir. Il a coûté $ 86.000. Le terrain donné par la ville reste terrain public. M. Saxon Snell, éminent architecte anglais, fut chargé de fournir les plans du nouvel hôpital, dont on a commencé la construction en juin dernier.
Cet édifice pourra recevoir deux cent cinquante malades, et comprendra une école pour former les garde-malade qui coûtera environ un demi-million de dollars. La construction de cet hôpital avance rapidement, et on espère pouvoir l'ouvrir en 1892. L'édifice est bâti avec cette solide pierre de sable grise qui fait la réputation de Montréal, et est situé au pied de la Montagne. Il commande une vue superbe du fleuve et des campagnes environnantes, et jouit de tous les avantages que lui donne sa position isolée et salubre.
Toujours porté à donner de l'encouragement à l'instruction publique, sir Donald Smith s'est tout spécialement dévoué à développer la haute instruction des femmes et a fait tout en son pouvoir pour aider à ce mouvement, qui a tant pris d'allure en ces derniers temps. En 1884, la société pour l'instruction des femmes, à Montréal, désirait étendre la sphère de ses opérations et jouir des mêmes avantages que les étudiants de l'université McGill. Il se trouva que, la même année, neuf jeunes filles, qui avaient complété leur cours au "High School," à Montréal, désiraient continuer leurs études, afin d'obtenir le degré de bacheliers ès-arts. Survint à ce moment critique sir Donald Smith, qui fit un don de $ 20.000, pour permettre à ces jeunes filles de suivre un cours spécial, afin de pouvoir subir les examens nécessaires. Ce cours est exactement le même que suivent les jeunes gens, et une étudiante peut assister à toutes les leçons, ou à celles qui lui conviennent davantage. Il porte le nom de cours spécial Donalda. L'année suivante, sir Donald Smith ajouta S 100.000 à son premier don, pour fonder un collège pour femmes, sous le nom de collège '* Royal Victoria." Afin de démontrer que cette générosité n'a pas été faite en pure perte et qu'elle a produit de bons fruits, nous devons ajouter que nombre de jeunes femmes ont suivi ce cours, et que les candidats ont remporté chaque année un grand nombre de médailles, voire même un premier prix.
Avec sir Ceorge Stephens, sir Donald Smith a aussi doté Montréal d'une école de musique, qui est ouverte aux gens de la ville et des environs. Les candidats heureux ont le droit d'aller étudier au collège royal de musique, h South Kensington, les bourses offertes
aux élèves couvrant tous les frais occasionnés par ce dernier cours en Angleterre. Ce privilège a déjà été remporté deux fois, par deux jeunes filles, l'une comme pianiste, et l'autre comme chanteuse.
Sir Donald Smith est aussi intéressé dans plusieurs entreprises commerciales. Il est président de la banque de Montréal, président de la commission montréalaise pour l'association d'assurance contre le feu de Londres, président de la commission montréalaise pour l'association d'assurance sur la vie de Londres et du Lancashire. Il est encore président de grand nombre de sociétés charitables et bienfaisantes, premier président de la société Saint-André de Winnipeg, et patron de l'association du tir du Manitoba. Lors de la dernière réunion de la Société Royale à Montréal, il fut élu président du comité de réception, et il est constamment appelé à parler aux banquets, aux réunions et aux réceptions publiques.
Sir Donald Smith a épousé Isabelle, fille de feu Richard Hardesty, autrefois officier dans les troupes de Sa Majesté et, plus tard, au service de la compagnie de la Baie d'Hudson.
Sir Donald Smith se montre le meilleur des hôtes, et ses amis goûtent la plus ce^rdiale hospitalité dans sa belle résidence de Montréal, si admirablement disposée pour recevoir. Il a maintes fois eu l'honneur d'accueillir sous son toit plusieurs membres de la famille royale, et il a étendu sa large hospitalité à la plupart des notabilités du monde scientifique, littéraire ou artistique, qui sont passées par le Canada.
Sa galerie de peintures est l'une des plus belles du Dominion, et contient des toiles de Raphaël, de Rembrandt et de Van Dyck, outre plusieurs œuvres exquises de Henner, de Jules Breton et d'autres peintres modernes. Sa collection de curiosités japonaises a la plus grande valeur: on y remarque surtout les objets décoratifs d'un temple de cette île si intéressante.
Constamment à l'ouvrage et préoccupé d'intérêts si variés, sir Donald Smith mène une vie des plus laborieuses, au point que ses amis ont souvent craint pour sa santé et l'ont maintes fois supplié de se relâcher un peu de ses habitudes de travail ardu. En sa qualité de président de la compagnie de la Baie d'Hudson à Londres, il est obligé de traverser l'Atlantique plusieurs fois par année, et se trouve ainsi toujours en mouvement. Comme il serait regrettable qu'un excès de travail mît en danj^er une vie aussi utilement remplie !
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Aussi souhaitons-nous qu'elle nous soit conservée bien longtemps encore.
Non-seulement une carrière comme celle de sir Donald Smith fait notre orgueil de posséder un tel homme au milieu de nous ; mais sa vie laborieuse et si généreuse sera longtemps, dans l'avenir, l'exemple de la jeunesse canadienne, en lui montrant au prix de quel zèle et de quels sacrifices s'est édifiée la fortune de notre grand Dominion.