MINISTCR OF MARINE AND FISHERIES OTTAWA CANADA
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LOUIvS FRECHETTE.
Les Hommes du Jour. 25eme Série.
LOUIS FRECHETTE
Prenez le point culminant de Montréal, la rue Sherbrooke, par exemple ; sur la rue Sherbrooke, la maison la plus haute, le numéro 408 ; dans cette maison, l'avant-dernier étage, le quatrième ; et la, h toute heure du jour, dans un vaste cabinet de travail éclairé par une quadruple fenêtre qui tient presque tout un côté de la pièce, garnie sur trois de ses faces de longs rayons de livres précieux, audessus desquels, flanqués de nombreux diplômes, planent les bustes de la famille, vous rouverez notre poète national penché sur son pupitre, travaillant, bûchant, " vingt fois sur le métier mettant et remettant son ouvrage."
Après avoir gravi le haut escalier de pierre qui conduit à la porte d'entrée, le visiteur presse la. sonnette électrique et pénètre dans le premier vestibule, clos par une large porte aux vitres maillées de plomb doré, où se détache en couleur le monogramme du propriétaire de céans.
Dans une niche creusée sur la gauche, un gigantesque ibis en bronze japonais, autour duquel grimpe et s'entrelace un lierre aux teintes lustrées, semble monter la garde sur ce séjour de calme et de félicité hospitalière.
Balzac était d'avis ''qu'à cinquante mille livres de rente, et pas avant, commence la liberté du chez soi ".
Je ne sais si Fréchette a beaucoup dépassé cette mesure ; mais l'on s'aperçoit vite, en entrant dans le large ha// qui introduit dans la demeure du poète, que " la liberté du chez soi " n'y manque pas.
Une lourde portière d'élégante tapisserie, discrètement relevée-, permet de jeter un coup d'œil sur un salon somptueux, mais, chut ! le maître a été prévenu de la présence d'un ami et c'est sa bonne grosse voix qui m'interpelle là-haut :
— C'est toi, Sauvalle ? Monte donc, tu connais le chemin.
Pas plus de façon que cela. Fréchette, en vieillissant — ce qui n'y paraît guère — est resté ce qu'il a toujours été : le bon camarade, joyeux, rond, serviable; que tous ont connu et à la bienveillance de qui l'on n'a jamais fait appel en vain.
J'escalade lestement les deux étages et sur le palier je trouve mon excellent compagnon d'autrefois, qui me tend une main largement ouverte, avec un cordial bonjour.
— Comment vas-tu ? Et chez toi ?
Jamais Fréchette n'oublie la petite famille ; il est avant ^out l'homme du foyer, pour les autres comme pour lui-même.
J.es enfants sont sa joie, son régal ; régal de poète, d'ailleurs, si l'en en croit le grand génie dont le portrait trône au-dessus du bureau de mon ami, le grand génie qui nous a donné VAr/ d'ctre grand-père.
Les badauds se figurent qu'un poète, dans la période d'incubation, doit revêtir un costume spécial, adopter une pose particulière, une coiffure à part. Foin de ces balivernes !
Notre poète, — qui n'est pas plus chevelu qu'un agent de change, — vêtu confortablement, comme le commun des mortels, avec de bons chaussons aux pieds pour mieux défier les attaques sournoises de la noble goutte, m'indique du geste l'entrée du sanctuaire :
— Fais comme chez toi, me dit-iL^
Je pénètre dans le cabinet connu de longue date et, choisissant sur la table un bon cigare que j'allume, je m'installe dans la plus commode des chaises longues et des fauteuils à bascule qui garnissent la pièce ; puis, une fois à mon aise, je romps les chiens :
— Sais-tu ce qui m'amène, Fréchette ? Tu ne devineras jamais. Il faut que je fasse ton portrait.
— Comment ? Es-tu devenu photographe ?
— Non, ce n'est pas cela : je suis chargé par la direction des HOMMES DU JOUR d'écrire ta monographie ; on m'a môme demandé ta vie.
— Hein !
— Disons ta biographie, mais je n'ai consenti qu'à essayer ton portrait ; veux-tu poser ?
— Ce n'est guère dans mes habitudes.
— Je le sais ; aussi, je n'insiste pas ; seulement tu vas me laisser toute liberté de saisir mes Jignes, de guetter mes nuances, et pour cela de te faire parler un peu, de parler beaucoup moi-même, et aussi
de circuler à loisir dans toute ta maison, de la cave au grenier, en véritable inquisiteur.
— Mais cela n'intéressera personne.
— Tu te trompes. As-tu lu de Concourt et sa Maison d'un artiste ? C'est lui-même qui passe en revue ses bibelots et qui dit : " En ce temps où les choses dont le poète latin a signalé la mélancolique vie latente sont associées si largement par la description littéraire moderne à l'histoire de l'humanité, pourquoi n'écrirait-on pas les mémoires des choses au milieu desquelles s'est écoulée une existence d'homme ? "
— C'est bon, tu m'as convaincu ; j'y consens, mais tu m'es témoin que c'est à mon corps défendant.
— Entendu. Je commence.
Fréchette s'est remis au travail et, la tête penchée sur l'ouvrage, il couvre de sa belle écriture nette les larges feuilles de son papier spécial. Comme beaucoup d'écrivains, il tient au bon papier. De son passage dans le journalisme, Fréchette n'a pas conservé la déplorable habitude de griffonner sur le premier chiffon de papier à chandelle qui tombe sous la main. Il a son encre, ses plumes et son papier ; et je dois avouer que c'est presque un désespoir pour lui de me voir poser les mains sur son pupitre, commencer les pages au milieu, écrire en long et en large.
Ce qui le désole, ce n'est pas le papier qu'on gâche, c'est l'idée qu'on puisse travailler d'une façon aussi décousue. Fréchette est un méthodique : tous ses documents sont classés d'une façon irréprochable dans de grandes enveloppes faites exprès, numérotées, étiquetées, chiffrées. En une seconde il sait mettre la main sur ce qu'il cherche, et vous plante sous les yeux un article vieux de dix ans ou paru il y a huit jours, suivant le besoin.
Ses scrap-books sont des recueils précieux où toute l'histoire anecdotique du Canada se trouve compilée et alignée, car il est adepte fervent de la devise : liber ibro, le livre par le livre. Aussi ne néglige-t-il rien pour s'entourer de tous les renseignements qu'il peut se procurer. Avec une mémoire aussi fidèle que ses papiers sont scrupuleusement coordonnés, il retrouve toujours, soit dans ses souvenirs, soit dans sa bibliothèque, le passage ou l'incident qui doit compléter son idée ou lui donner une chance de la développer.
Fréchette n'est pas un silencieux ; je veux dire que le travai ne l'absorbe pas au point de lui faire oublier le compagnon qui est à ses
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côtés : de temps à autre il s'interrompt, échange un mot, une exclamation de contentement, et c'est avec un air de triomphe qu'il éclate finalement, lorsqu'il a terminé la phrase ou le vers qui seront le clou de son écrit. Il s'arrête alors et, se levant, s'il a affaire k un intime, lui dit sur un ton de gaieté bon enfant :
— Attends un peu, nous allons prendre un madère, et puis je vais te lire cela, je crois que ça y est !
Inutile de dire que l'invité n'a garde de refuser ; on trinque, puis on se remet en place.
La lecture et la déclamation sont au nombre des talents favoris de notre poète lauréat ; il dit magnifiquement non-seulement sa poésie, mais encore celle des autres, — ce qui n'est pas le don de tout le monde.
Mais il ne faut pas croire que c'est uniquement pour le bon plaisir de son auditeur que Fréchette se livre à cet exercice de lecture dont je parlais dès le début ; il sait y mettre un peu d'égoïsme littéraire et beaucoup d'étude. Au fond, il s'inquiète très légèrement que son auditeur soit content ou mécontent, ou, pour mieux dire, la satisfaction de celui-ci est secondaire. Il ne le consulte même pas, afin d'éviter le compliment banal qu'il serait sûr de recevoir ; son but est d'expérimenter z'n aiiimâ vili l'effet de son écrit, poésie ou prose. Sans perdre de l'œil celui à qui il s'adresse, il suit sur sa physionomie la trace des sentiments intérieurs ; si l'auditeur sourit aux bons endroits, reste attentif aux passages sévères et s'attendrit aux veré touchants, le poète ne relève pas l'impression produite, mais il la note, et c'est pour lui un critérium. Si quelque chose tombe à plat, même silence de sa p.art ; soyez sûr, pourtant, qu'une fois seul le piocheur, que je connais, se remettra â l'œuvre, et demain le passage sera refait.
Combien j'en ai vu de ces braves gens qui avaient ainsi servi, sinon de modèles, au moins de spécimens moraux sans s'en douter ! Les pauvres ! jls pensaient que Fréchette s'amusait k leur lire des vers pour les distraire ou leur donner une primeur !
Fréchette a trouvé dans la diversité du travail un moyen d'expédier beaucoup de besogne, tout en prenant le repos et les aises qui lui sont nécessaires.
Toujours il a quelque chose de nouveau sur le tapis, quelque chose de récréatif et d'attrayant, pour se reposer du travail d'aVrache-pied,
de la machine de longue haleine qui, elle, avance à petites étapes.
Un jour il écrira un article humoristique, le lendemain un écrit sérieux, deux ou trois pages de mémoires, une jolie traduction ; puis ce sera une semaine d'abattage forcené, l'éclosion d'une suite de belles strophes qui nous enlèvent, qui nous font pleurer.
Jamais de négligences,* par exemple. La plus vaillante conscience d'artiste qu'il soit possible d'imaginer. Au point de vue de la langue, surtout, il ne se pardonne rien. Ah ! s'il eût vécu à Paris !...
Je suis loin de vouloir donner à entendre que Fréchette soit un puriste, un esclave des règ'les, un tortionnaire de la langue française. Non, il est même très large et ne recule point devant une hardiesse, une nouveauté, pourvu qu'elle soit bien dans le génie de la langue, qu'elle ajoute à la vigueur de l'image, à la souplesse de la formule.
Profondément épris des beautés de notre idiome national, il est, sans contredit, l'homme qui a fait le plus dans toute l'Amérique pour la gloire de la langue française : non-seulement pour sa gloire, mais encore pour son intégrité et le respect de ses traditions. Ne dédaignant pas de s'abaisser même aux petits soucis du linguiste vraiment convaincu, il a travaillé sans relâche à la corriger, à l'épurer chez ses concitoyens. Durant plus de quinze ans, il n'a pas manqué une occasion de relever les erreurs de langage, les solécismes, les barbarismes ou les anglicismes qui tombaient sous sa coupe, et son œuvre a été fructueuse. Il a réussi à provoquer une sorte d'émulation, d'amourpropre, de honte même parmi ceux qui s'abandonnaient à ces nonchalances et à ce relâchement de style, et le résultat a été une sensible amélioration de la langue parlée et écrite dans notre société canadienne.
A ce titre, il a grandement mérité des lettres françaises.
Combattre l'ignorance est pour lui un besoin. Mais autant il est indulgent pour l'ignorant involontaire et sans prétention, autant il déteste les faux savants ou les pédants qui pataugent devant lui, au milieu des belles-lettres, comme des corneilles abattant des noix, et qui se complaisent dans les hérésies les plus monstrueuses sans se douter un instant qu'ils sont aussi ineptes qu'ignares. Pour ceux-là, il est impitoyable.
Sur le chapitre de l'érudition histoiique, il est d'une intransigeance féroce; sur celui de l'érudition littéraire, il n'admet pas d'entraves;
et, bien que sans aucun penchant pour les ouvrages trop légers ou trop court vêtus, il ne souffre pas de clôture à son esprit.
Il lit beaucoup et il lit tout. Son avis, comme celui de tout homm2 réellement intelligent, est que l'écrivain qui réunit les qualités nécessaires pour coordonner ses pensées et les communiquer au public devient nécessairement l'expression de son temps. On ne peut connaître celui-ci sans tout lire.
Vlllemain, jeune encore, raconte Sainte-Beuve, lisait à Sieyès son éloge de Montaigne. Arrivé au passage où il dit : " Mais je craindrais, en lisant Rousseau, d'arrêter trop longtemps mes regards sur de coupables faiblesses qu'il faut toujours tenir loin de soi." Sieyès l'interrompit, disant : " Mais non, il vaut mieux les laisser approcher de soi pour les étudier de plus près."
Cette saine tolérance est celle que pratique mon ami, non-seulement pour lui, mais encore pour les autres. Ces études, néanm.oins, — et c'est bien ce qui nous montre l'avantage de l'indépendance et aussi l'innocuité du mal sur les âmes bien trempées — n'ont jamais déteint sur les croyances du poète et ne l'ont jamais fait dévier de l'inflexible ligne de conduite qu'il s'était tracée dès ses débuts. Fréchette se glorifie de ne jamais écrire une Jigne, de ne jamais employer un mot qui puisse offenser la religion ou blesser les croyances de n'importe qui, catholique ou protestant.
Quant à la morale, il n'y a pas une de ses œuvres qu'il hésiterait à mettre sous les yeux d'un enfant de quatorze ans. "Je m'honore, dit-il quelquefois, de n'avoir jamais écrit une ligne que mes fillettes ne pourraient pas lire avec autant de sécurité que leur catéchisme."
Tout cela, d'ailleurs, est une question de caractère.
La physionomie et le tempérament même physique d'un écrivain sont des éléments indispensables dans l'analyse que l'on fait de son talent. Cette vérité n'est plus discutable aujourd'hui. Il est notoire que chacun pense comme il sent et écrit comme il pense. Ainsi chez Fréchette. C'est un patriote dans toute la force du terme ; c'est un robuste aussi : de là la virilité de ses grands vers, les éclats de clairon, les apothéoses et incelantes de sa Légende d'un peuple.
En même temps, il est sensible, il est tendre, doux pour les humbles et les petits. Une parole affectueuse fait infailliblement rouler une larme dans l'œil de ce rieur. Son émotion, comme sa gaieté, est communicative ; le cœur toujours ouvert, la main promptement ten-
due, toujours il a une pensée pour là-haut, tout là-haut. De là les touchants accents, les sentiments délicats, les pieuses envolées des Feuilles volantes.
Dans sa prose se retrouve encore la synthèse de ce caractère énergique, croyant et jovial. Avez-vous parcouru ses Originaux et détraqués, où le rire éclate à chaque ligne par fusées sonores ? Avezvous lu Tipite Vallerand remportsint la. " torquette du diable" dans un concours de " sacres " ? Rien de plus vivant, de plus vrai n'a encore été écrit sur le milieu où s'agitent les personnages. Le ton, l'entrain, la facture même de la phrase indiquent bien que tout cela a été vu et senti. Ceux qui, vivant dans l'intimité du poète, ont pu mettre la main parmi les manuscrits qu'il empile tous les jours, savent un peu ce que réservent aux lecteurs canadiens les deux volumes de Masques et fantômes, les trois volumes de Vieux cartons, et le futur recueil de poèmes : La forêt vierge.
Et encore, peut-on dire que Fréchette a donné la mesure de son talent? Bien des gens, et j'en suis, ne le croient pas. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le délicieux récit qu'il vient de publier dans la Revue Canadienne sous le titre de : Conte de Noël, et dans lequel il se révèle, suivant moi, romancier de premier ordre.
Cette fraîche et touchante nouvelle découvre un côté du talent de Fréchette comme prosateur, et c'est peut-être son meilleur.
Je ne parle ici que des derniers ouvrages du poète, des plus récents. Qui n'a lu les autres ? Qui n'a admiré la Voix de Vexilé^ Pêle-Mêle, les Fleurs boréales, les Oiseaux de neiges, et tant d'autres ouvrages qui frisent le chef-d'œuvre.
L'Académie française en a solennellement couronné deux. Ce jour-là fut un grand jour pour notre poète et pour le Canada tout entier. L'honneur n'en était pas mince pour l'humble fils du sol canadien, qui s'était fait lui-même au milieu de difficultés et d'épreuves sans nombre et qui avait réussi à enlever d'assaut ces lauriers tant enviés. Ils n'étaient pas éclos dans l'indolence et dans la joie, ces vers si puissamment émus, fruit des froissements de cœur, des luttes et des combats pour la vie.
De ces mauvais temps, le poète se souvient juste assez pour apprécier son bien-être actuel et se ranger en riant parmi les philosophes de la bonne fortune.
Mais le temps passe vite à causer et à observer ; le soir arrive, et
je me prépare k fermer mon calepin. Ah ! non, on ne part pas comme cela. Mme Fréchete a entendu ma voix, et la voici qui apparaît, entourée de la charmante maisonnée, pour me prier de rester à dîner, en famille, car tout est bien patriarcal dans cette excellente dem.eure où l'ami retrouve un autre chez-lui.
Quel joli tableau ! Quel monde heureux et joyeux ! Mme Fréchette, si bonne, si aimable, si distinguée, ayant abandonné un des noms les plus respectés de Montréal pour se vouer à son poète, qui lui en a conquis un autre sans supérieur parmi les illustrations littéraires de l'Amérique ; Louis, le fils aîné si délicat et si bien élevé ; Jeanne, l'aînée des filles, déjà grandelette, aux yeux largement ouverts, à l'allure dégagée ; puis les deux petites : Louise, plus frêle et, pour cela probablement, la plus caressée du papa, et enfin la dernière — un ravissant bébé de trois ans — blonde et bouclée, dont l'enfance joyeuse est comme un rayon de soleil qui se joue tout autour de ce bouquet de jeunesse fleurie.
Quel légitime orgueil reflète le visage du père presque extasié devant le groupe gracieux formé par ce quatuor massé autour de la mère qui sourit à tous d'un beau sourire à la fois doux et heureux !
Fréchette se lève et, me montrant du doigt ce coup d'œil délicieux, me dit, bien simplement, mais aussi avec une conviction à laquelle on ne se trompe pas :
— Tu vois, Sauvalle, il n'y a que cela !
Nous descendons maintenant ; la jeunesse a pris les devants, et nous la regardons dévalant l'escalier, avec ce sentiment indéfinissable qui nous vient d'instinct dans les heures calmes du jour; ''Voilà ceux qui nous succéderont et qui auront à faire comme nous leur trouée dans le monde."
C'est alors que le protecteur de ces jeunes années, qui a largement fait sa part de la tâche à lui imposée par le Créateur, qui a grossi son patrimoine et assuré l'avenir de ses enfants, éprouve la fierté et le soulagement de se dire: "Ces petits-là, au moins, n'auront pas à passer par où j'ai passé, et pour eux les fanfaronnades de François Villon ne seront pas lettre morte :
Vente, gresle, gelie, j'ay mon pain cuit !" Cette apaisante tranquillité devant l'avenir, Fréchette l'a conquise, et quand on le voit " piocher " toujours avec l'ardeur d'un besogneux, personne ne la lui jalouse.
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L. O. David a dit quelque part : " Il y a deux hommes dans Fréchette : le poète enthousiaste, et l'homme pratique sérieux, l'homme d'affaires."
En effet, Fréchette est le premier littérateur, au Canada, qui soit arrivé à faire payer ses écrits. C'est grâce à lui, à la ténacité toute commerciale avec laquelle il a tenu la dragée haute à ceux qui nous exploitaient, si quelques-uns d'entre nous sont parvenus à faire tarifer leurs productions littéraires et si l'écrivain canadien de quelque valeur peut enfin gagner sa vie avec sa plume.
Ses ouvrages lui rapportent, bon an mal an, un fort joli revenu qui, ajouté à celui dont il jouit déjà, lui permet de faire valoir, en administrateur intelligent, ses excellentes qualités pratiques. L'ordre, la conduite, la ponctualité, l'intelligence financière ne sont pas, en général, qualités de poète : Fréchette les possède toutes.
On me reprochera peut-être l'insistance que je mets à signaler ce côté sérieux de notre poète, ce serait un tort. J'y trouve un curieux champ d'observation et une leçon qui n'est pas à dédaigner.
J'aime aussi à mettre en lumière le côté heureux de la vie du poète. Que voulez-vous ! le bonheur au foyer d'un ami me fait autant de plaisir que si ce bonheur frappait à ma propre porte ; et nul plus que Fréchette n'a mérité de le voir frapper à la sienne. Il a travaillé ferme, il a lutté pour de nobles causes, le front haut, sans broncher, sans se décourager ni faire un pas oblique. Il n'a pas compté les adversaires ni courtisé le succès. C'est un paladin, et je suis heureux: qu'il en soit récompensé.
Avec cela qu'au lieu de tourner ses regards et ses aspirations vers la vie à grandes guides, il se renferme dans son intérieur, cherchant dans le calme d'une existence tranquille et rangée, dans la satisfaction du devoir accompli, dans la compagnie d'un petit cercle d'amis éprouvés et surtout dans le travail énergique et persistant, les jouissances que tant d'autres vont chercher ailleurs.
Il se permet pourtant une petite débauche ; mais celle-là, il y tient : la misère seule pourrait l'empêcher de donner libre cours à ses goûts artistiques. Tout artiste n'est pas poète, mais tout poète est artiste, et Fréchette l'est dans le fond de l'âme. Il ne l'est pas seulement pour lui, mais encore pour les autres.
Quelle guerre à mort n'a-t-il pas faite aux extravagances architecturales et décoratives de ses concitoyens ! Ce n'était pas une guerre,
c'était une croisade. Pendant des mois, il a publié dans le Canada Artistique^ précurseur du Canada- Revue^ des satires mordantes dans lesquelles il dénonçait sans merci les crimes de lèse-art, sans calembours, dus à l'incompréhensible indifférence de nos compatriotes pour tout ce qui touche au bon goût.
Et il a réussi : Fréchette a accompli un prodige à mes yeux, une action d'éclat qui lui vaudra la* reconnaissance éternelle des races présentes et futures.
Je le dis sans honte : Fréchette est le seul homme que j'aie vu, dans toute ma carrière de journaliste, — quinze ans bientôt, — parvenir à déraciner un abus par la seule force de sa plume. Quedis-je, un abus ? Il en a déraciné deux ou trois, à ma connaissance. Grâce à lui, nous avons vu disparaître ces hideuses clôtures en bois qui déparaient la face de nos demeures. Grâce à lui aussi et malgré les efforts du belliqueux abbé Baillargé, les saintes-faces et les mains ensanglantées ont été retirées des salons et reléguées dans les oratoires.
Et puis, il a donné le coup de grâce à ce titre banal et ridicule diéciiyer qu'on se croyait obligé d'accoler au nom du premier venu, sous peine de l'insulter. Maintenant avocats, notaires, médecins, échevins même n'ont plus honte de se nommer monsieur Un Tel tout court, de même que le président de la République française. C'est plus qu'il n'en faudrait pour illustrer un journaliste.
Mais lorsque je parle des goûts artistiques de Fréchette, il ne faut pas croire que je vais m^n tenir à ce hors-d'œuvre : je dois certainement insister davantage sur cette faiblesse de notre grand poète.
Il y a quelques années, Fréchette entrait quelquefois dans l'atelier de Philippe Hébert, l'éminent sculpteur. Ce dernier, frappé par les remarques toujours justes que lui faisait le poète sur son travail, lui dit un jour : " Monsieur Fréchette, je serais très curieux de vous voir modeler ; voici une selle, de la terre, des ébauchoirs : essayez donc ! "
Le poète était avec son fils, alors âgé de trois ans ; il fit le buste de l'enfant, et avec un tel résultat, que la ressemblance est encore frappante, bien que le modèle ait aujourd'hui près de seize ans. Le nouveau sculpteur ne s'en tint pas là ; et deux des plus jolis ornements de son salon sont aujourd'hui les deux bustes en marbre de son père et de son beau-père, feu J.-B. Beaudry, modelés par le poète.
Il y a longtemps malheureusement que Fréchette n'a pas repris
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l'ébauchoir. La peinture a maintenant pour lui tous les attraits. Patiemment et sûrement, il s'est créé une collection remarquable et de la plus haute valeur.
Dans son salon richement décoré, plein de jolies choses et d'objets d'art, on remarque tout d'abord une Sainte- Famille de Jordaens, probablement la seule œuvre du rival de Rubens qui soit en Amérique ; un Hercule attribué au Parmesan, un groupe d'enfants de Boucher, un Benjamin Constant, un Bellanger, un Forster, un Cox, un Fernand Lutcher, un Kreighoff, un Van Borcelen, sans compter quelques autres petits tableaux du pays, un Fdson, un Huot, deux Dyonnet, etc..
Dans la salle à manger, de nouvelles merveilles : un vaste Guillaume Héda, VAzilo7?î?7e, les Filles de Loth par le Guerchin, presque dans les mêmes dimensions, deux Félix, deux Gaston Roullet, un Yeen King, et divers autres paysages, avec une délicieuse marine de Reeves.
J'en passe évidemment, et peut-être des meilleurs ; du reste, la maison tout entière est garnie de portraits de famille et de toiles diverses, que Fréchette, avec son flair de connaisseur, a su découvrir un peu partout, aussi bien dans les magasins de bric-à-brac et de fripiers que chez les marchands de tableaux. C'est là sa passion et sa distraction. Si l'on s'en étonnait, il serait capable de vous répondre, en vous renvoyant tout droit à la page qui suit la citation de Concourt dont j'ai peut-être abusé tout à l'heure :
"A l'heure où l'on devient vieux, malingre, souffreteux, il faut songer à meubler, pour la maladie, un coquet logis, oij elle sera moins laide pour les autres et pour soi-même, et se préparer au mi''"' d'élégances à accueillir la mort en délicat."
Un des traits caractéristiques, la dominante même du caractère de Fréchette est son amour pour la France ; c'est plus que de l'amour, c'est une véritable dévotion ; d'aucuns diraient du fanatisme.
Fréchette, tout en étant un excellent citoyen britannique, loyal sujet de Sa Majesté, est bien l'apôtre de la France au Canada : un ambassadeur qui ne lui coûte rien.
Parcourez ses salons, visitez son cabinet, sa chambre à coucher, partout, sur les murs, sur les meubles, vous trouverez des souvenirs de France, des figures françaises : artistes, diplomates, marins, militaires, écrivains, toute la gamme. Chacun a voulu remercier ce noble
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ami de l'accueil chaleureux qu'il ne manque jamais de faire à "l'oiseau qui vient de France."
Sa maison est un pied-à-terre pour les artistes de renom et les grands écrivains qui visitent notre pays ; mais ce sont les étoiles françaises surtout qu'on y accueille le plus somptueusement et à cœur plus largement ouvert : Sarah Bernhardt, Coquelin, Rhéa en savent quelque chose.
Fréchette est bien connu à l'étranger. Il est un des très rares Canadiens dont la réputation ait réellement traversé l'Océan. Seul des nôtres, avec la grande cantatrice Albani, il a eu l'honneur du Larousse et des autres encyclopédies récentes, non-seulement en France, mais en Italie et ailleurs. Il n'en est pas plus orgueilleux pour tout cela.
Chevalier de la Légion d'honneur, officier d'Académie, membre de l'Académie de Rouen, la deuxième de France, membre de TUnion des Lettres françaises, membre décoré de l'Association des Félibres, parrain de trois clubs littéraires de notre continent : le cercle Fréchette de Chicago, le cercle Fréchette de Minneapolis, le club Fréchette de Montréal, docteur en droit, docteur ès-lettres dans trois universités, membre de la Société royale, membre de l'Institut impérial de Londres, lauréat de l'Académie française, Fréchette est tout cela, et, au milieu de ces honorables parchemins, il n'a pas plus l'air de songer à la gloire que lorsque, k l'âge de quinze ans, il sortait le matin de sa modeste pension pour aller casser de la pierre à macadam dans les rues d'Ogdensburg, après avoir fui le toit paternel pour échapper aux aménités d'une marâtre qui n'avait pas le don de comprendre les âmes poétiques !
On dit qu'il a eu ses chagrins ; en tous cas, il les a bien portés, car il n'y parait guère, D'ailleurs, je suis convaincu que, même s'il a eu ses moments de tristesse, il n'a jamais manqué l'occasion de rire tout son saoul, lorsqu'elle s'est présentée à lui ; il 1 aurait rcgietté toute sa vie. C'est le compagnon le plus agréable, le convive le plus entraînant, le partenaire le plus irrésistible qu'on puisse rencontrer. Son répertoire d'anecdotes désopilantes est intarissable. Toujours le mot amusant, toujours l'allusion comique : c'est la gaieté en personne.
Le rire, chez lui, est â l'état endémique ; et il rit de si bon cœur, il y va si sincèrement, que la contagion est immédiate. Il ferait rire un mur, une statue, un mort !
inutile de dire combien il est recherché en société ; le siège où il est assis, le coin de la pièce où il se trouve, forme immédiatement le noyau d'un cercle sans cesse s'élargissant, d'où partent de sonores éclats de rire, l'un n'attendant pas l'autre. Aussitôt, d'instinct, on dit sans se retourner : '' Encore Fréchette qui raconte des histoires !"
A table, il est étincelant d'à-propos, de vie ; pas un instant ne s'écoule sans quelque nouvelle saillie, quelque pointe spirituelle, quelque riposte piquante et joyeuse. Et ce qui est agréable, qui plaît surtout, c'est que cette gaieté n'a rien de factice, qu'elle esi naturelle, sans effort, elle part du cœur.
Ce grand talent de narrateur, Fréchette ne se contente pas de l'employer pour régaler ses amis; il sait s'en servir aussi pour accomplir ses devoirs de bon Français dans les autres pays comme au Canada. Il poursuit sa noble mission jusque dans le vieux monde, où chacun de ses voyages marque un effort nouveau pour dissiper les ténèbres épaisses qui couvrent là-bas l'histoire des premiers Français de la colonie.
Il ne manque pas une occasion de faire connaître les héroïques abandonnés qui, sur ce continent, ont fait souche de nation. Leurs actes de bravoure, leur dévoûment patriotique, leur fidélité k la France, il les proclame bien haut et sait les faire admirer.
— C'est un plaisir, me disait-il dernièrement, de voir combien les personnes instruites s'intéressent à nos grandes luttes. Ainsi, ajoutait-il, j'étais, il y a cinq ans, l'hôte de Mgr Thomas, fait cardinal au dernier consistoire. Nous étions réunis dans le salon du palais archiépiscopal. Mgr Thomas avait auprès de lui un certain nombre de membres éminents de son clergé, et il me demanda de lui dire quelques-uns de mes poèm es historiques. Après en avoir donne plusieurs, je me risque à déclamer les Excoinmiiniés^ où, comme tu sais, je raconte la mort des derniers rcfractaircs à Ja domination anglaise maudits par Mgr Briand et enterrés dans un champ sans les prières de l'Eglise. Je n'étais pas sans quelque inquiétude sur le sort de ma tentative ; pourtant, je remarquai, à ne pas m'y tromper, que le digne prélat me suivait avec une attention et un attendrissement non dissimulés. Enfin, quand je terminai par ces vers :
Sans (Icniander à Dieu si j'ai tort en celo, Je dccoMvrc mon front devant ces tombes-là,
j*eus la joie d'entendre Mgr Thomas dire aux chanoines qui étaient
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les plus rapprochés de lui, de façon k ce que tout le monde entendît : "Je ne doute aucunement du salut de ces braves gens : le patriotisme porté à cet excès est une vertu dont Dieu sait tenir compte." Des paroles comme celle-là, ajoutait Fréchette en concluant, consolent de bien des injures.
Fréchette a tâté aussi de la politique, mais elle n'a laissé chez lui que des souvenirs peu attrayants. Durant cinq années il a représenté le comté de Lévis au parlement fédéral ; mais il a renoncé depuis longtemps à faire, malgré eux, le bonheur de ses concitoyens.
Aujourd'hui, il admet son inaptitude à tirer les ficelles parlementaires et budgétaires. Nous l'en croyons sur parole, car sa franchise toute prime-sautière a dû lui faire plus d'une fois la réputation, peu avantageuse en politique, d'un fameux empêcheur de danser en rond. Il a eu raison d'abandonner la carrière. Un homme qui a la philosophie, comme notre poète, de toujours chercher à voir le bon côté des choses doit se trouver quelquefois terriblement dépaysé dans les " conseils de la nation ".
Sur ce, je me retire, enchanté d'avoir dit un peu des bonnes choses que je pense de mon ami. Si vous ne me croyez pas, allez en juger par vous-mêmes. Vous serez bien reçus.
— Mais, me dira-t-on, et le portrait ?
C'est vrai, j'y pense, je l'ai oublié
Je ne vais pourtant pas recommencer ; d'ailleurs, vous avez la photographie.