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N. FAUCHER DE SAINT-MAURICE

Québec, Juin 1893

D'ALTON McL ARTHV

Les Hommes du Jour. 14eme Série.

D'ALTON McCARTHY

D'Alton McCarthy occupe, dans le groupe des hommes d'Etat du Canada et dans l'opinion du peuple canadien, une position particulière, mais importante. Indépendant en principes et en politique, il a cependant des idées et des ambitions bien arrêtées.

Ardent conservateur pour tout ce qui touche aux institutions britanniques et au développement de nos relations avec l'Empire, il diffère pourtant du gros de son parti sur une question d'une extrême importance. Admiré dans certaines sections du pays, détesté dans d'autres, auxquelles il n'inspire que de la défiance, M. McCarthy a donné, pendant toute sa carrière politique, l'exemple d'un avancement rapide, interrompu, à l'heure actuelle, par les événements.

Son attachement raisonné à une certaine ligne de pensées et d'actions politiques, la vigueur avec laquelle il dénonce les principes de ses adversaires, enfin sa position brillante et remarquable devant les cours du Dominion et le comité judiciaire du Conseil privé, sont bien faits pour donner une grande importance ;ï sa carrière et permettre d'en tirer des leçons du plus haut intérêt pour tous ceux dont les eff"orts tendent à gravir l'échelle du succès et A imprimer leur nom dans le livre de la renommée.

Né, en 1836, d'une famille qui, depuis deux générations, exerçait le droit dans la ville de Dublin, D'Alton McCarthy fut amené au Canada dès son bas âge, et fit ses études h Barrie, Ontario. Il fut appelé au barreau du Haut-Canada en 1859, devint conseiller do la Reine le iS décembre, 1872, et fut, pendant plusieurs années, élu oflîcier du barreau d'Ontario. S'il est vrai que, comme le dit Emerson, "les grands hommes se distinguent bien plus par le rang qu'ils occupent et par leur talent que par leur propre originalité," un avocat éminent doit être un grand homme ; et il ne peut y avoir, sur la position de M. McCarthy au barreau, qu'une seule opinion. Possédant

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une connaissance approfondie du droit anglais et des lois fédérales, avec cet heureux don de l'application intuitive de la théorie, qui est la marque caractéristique du plaideur retors et populaire, il peut passer, à bon droit, pour le maître du barreau de sa province et l'éj^^al des quelques jurisconsultes éminents du Dominion. M. McCarth\- a paru devant le Conseil privé aiii^flais dans nombre de cas importants, parmi lesquels on peut mentionner : le fameux Sfream's Bill, la cause de Mac- Laren contre le chemin de fer du " Canada Central," et la question des frontières d'Ontario, dans laquelle il représentait la province du Manitoba. Bien qu'il n'ait pas toujours réussi devant le Conseil privé, M. McCarthy a fait une vive impression sur les cours du Dominion, et il n'y a peut-être pas d'autre avocat dont les services soient désirés plus vivement et plus instamment recherchés pour une alTaire importante, que ceux du représentant de Simcoe à la Chambre des Communes. Cette supériorité réelle dans sa profession n'a peut-être pas été étrang-ère aux succès politiques de l'éloquent avocat.

Sa carrière publique ne parait pas avoir commencé sous des auspices très favorables. Comme tous ceux qui se sont frayé leur route dans le sentier ardu de la politique, M. McCarthy a eu des désappointements amers ; et ce n'est qu après une lutte tenace et vigoureuse contre ses adversaires qu'il est arrivé aux succès.

C'est en 1867, au cours des premières élections générales après la proclamation de la Confédération, qu'il fit sa première apparition sur la scène politique en soutenant la candidature de feu M. .Angus Morrison contre M. Wm. Lount, pour la représentation à l'.Asscmblée Législative du comté de Simcoe Nord. M. Morrison se présentait aussi pour la Chambre des Communes dans l'ancienne circonscription de Niagara, et, comme les deux élections avaient lieu simultanément, M. Morrison, trop vivement pressé dans Niagara, abandonna Simcoe Nord, laissant à M. McCarthy le soin de continuer la lutte à sa place dans ce dernier comté.

Ce n'était pas une tâche aisée, à cette époque, d'entrependre la lutte dans cette division, qui comprenait tout le territoire actuellement connu sous les noms de Simcoe Est et Simcoe Nord. Il fallait convoquer des assemblées à de grandes distances les unes des autres, car les routes étaient à peine praticables. Il devenait nécessairement très difficile d'amener tant d'éléments contradictoires A une union de sentiments et d'action. La lutte fut, d'abord, des plus inégales, à cause de

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la très grande popularité de M. Wm. Lount, soutenu par M. T. D. McConkey, qui avait été élu aux Communes sans opposition et dont l'influence dans le comté était considérable. Elle devint sans espoir après le départ de M. Morrison, et M. Lount obtint une forte majorité. M. McCarthy soutint pourtant la cause du parti avec une inébranlable énerg-ie.

Après l'élection, M. McCarthy se consacra de nouveau tout entier h sa profession, et établit la base de ses succès A venir. Mais, en 1872, il fut choisi comme candidat conservateur pour la Chambre des Communes, et reprit la lutte pour lui-même, cette fois, contre M. H. H. Cook. L'organisation, dans les rangs du parti conservateur, était faible, et l'autre parti, — on le lui a toujours reproché, — jeta l'argent a\ec une folle prodigalité. Après une lutte désespérée, M. McCarthy fut défait par une majorité de 50. Cette majorité était beaucoup moins forte que lors de la défaite de M. Morrison ; mais, en 1874, M. Mc- Carthy, cédant aux vives instances de son parti, reprit encore !a lutte, et fut défait par une majorité de 154. C'est à cette élection que le parti conservateur fut battu sur la question du Pacifique.

Cependant, l'élection de M. Cook fut immédiatement annulée, et l'indomptable avocat, après avoir en vain cherché autour dj lui quelqu'un qui relevât le gant, se présenta de nouveau, et réduisit, cotte fois, la majorité à 75 voix. Le courant changeait de direction ; et quand, au mois de décembre, 1876, la mort de l'hon. J. Hillyard Cameron laissa vacant le siège de Cardwell, M. McCarthy, quoique souffrant des suites d'un accident, accepta la nomination et parcourut le comté pendant huit jours, rencontrant, entre autres adversaires, le ministre actuel de l'Instruction Publique dans Ontario, tandis que Sir Charles, (alors le Dr. Tupper,) le soutenait. Il eut plus de 360 voix de majorité. La surprise de ses adversaires fut d'autant plus grande, que la majorité précédente avait été faible et qu'ils comptaient sur la victoire. Dès son premier discours à la Chambre, M. McCarthy s'empressa d'avertir son ancien adversaire, M. H. H. Cook, de son intention de reprendre la lutte contre lui .'i la prochaine élection. 0\^ fit, des deux côtés, de grands préparatifs. L'élection eut lieu en 1S7S, et le comté, qui était alors le plus grand comté du Canada, fut divisé et organisé par les deux partis. Le résultat fut l'élection triomphale de D'Alton McCarthy par 50 voix de majorité.

En 1882, le comté fut redivisé, et, tandis que M. II. H. Cook se

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faisait élire dans l'une des nouvelles divisions, M. McCarthy se présenta dans Simcoe Nord. Son adversaire, M. Charles Drury, qui vient d'être appelé à faire partie du cabinet Mowat, était alors un prédicateur de l'endroit, bon orateur, auquel les succès n'avaient pas manqué. Il fut battru par 250 voix de majorité. Et enfin, k la dernière élection g"énérale, la lutte d'autrefois fut reprise par M. H. H. Cook qui, dans des circonstances exceptionnelles, fut défait par 296 voix.

Telles sont, en peu de mots, les campagnes électorales qu'a soutenues le champion actuel des "Droits Egaux." Quel que soit le parti auquel appartienne fe lecteur, quels que soient ses principes, peut-il ne pas admirer cette ténacité d'idée, cette énergie de caractère et cette inébranlable confiance dans le succès futur, dont est empreinte, dès le début, la carrière politique de M. D'Alton McCarthy? Le seul fait que l'adversité et la défaite ne font que donner une impulsion nouvelle aux efïorts personnels d'un homme et un stimulant à sa noble ambition est la meilleure preuve que l'on puisse donner de ses véritables qualités.

Elu député aux Communes, jouissant au barreau d'une solide réputation, M. McCarthy occupait, en 1876, une position qui faisait prévoir un avenir brillant. Pendant les treize années suivantes, il a fait de grands progrès dans l'estime de son parti et la faveur populaire. Bien qu'il ne consacrât pas tout son temps à la politique et que l'exercice de sa profession en absorbât peut-être la plus grande partie, il a cependant réussi à faire accepter ses vues dans la législation de cette époque. En 1883, M. McCarthy a présenté un projet de loi pour la création d'une cour de commissaires de chemins de fer pour le Canada, visant à donner au gouvernement un contrôle plus immédiat sur les chemins de fer. Cette mesure, qu'il proposait pour la quatrième fois, a été rejetée par le comité ; mais elle n'en a pas moins provoqué de chaudes discussions et un intérêt considérable dans le pays, et plusieurs de ses dispositions ont été introduites plus tard dans un projet de loi du gouvernement.

Dans le cours de la même session, M. McCarthy, selon les désirs d'un comité du gouvernement, dont il était le président, sinon nominal, du moins réel, proposa la fameuse mesure réglant le trafic des spiritueux, à laquelle il avait été fait allusion dans le discours du Trône et que l'on désigne généralement, depuis, sous le nom d'Acte McCarthy. Plusieurs de ses clauses, basées sur la première législation d--'

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l'Australie, furent introduites dans le projet de loi d'Ontario connu sous le nom d'Ar/c Crook. Les propositions passèrent devant les Chambres et prirent force de loi ; mais ce ne fut pas sans soulever de grandes discussions et une violente opposition de la part du gouvernement d'Ontario, qui trouvait que l'on diminuait trop ses pouvoirs. Tout le monde connait la fin de cette affaire : l'acte fut soumis l\ l'appréciation du comité judiciaire du Conseil privé, et désavoué comme empiétant sur les droits du gouvernement provincial.

En 1884, M. D'Alton McCarthy fut nommé président du Comité Exécutif de l'Union Libérale-Conservatrice d' Ontario. Pendant les cinq années qu'il conserva ce poste, il s'acquit l'approbation de tous, et vit la confiance en sa puissance politique aller toujours en augmentant.

Aux élections de 1887, la grande question était celle de Riel, cet homme qui avait poussé à la révolte les malheureux Métis du Nord- Ouest, qui avait fait tous ses efforts pour soulever les Indiens ignorants et irascibles, qui agissait avec un sang-froid et une précision si singuliers dans la campagne contre nos braves volontaires, qui portait toute la responsabilité du carnage qui avait eu lieu ; de cet homme, enfin, que ses crimes ont conduit à l'échafaud de Régina. Mais pourquoi redire cette vieille histoire ? Personne n'ignore l'extrême violence de la tempête que la province de Québec fit éclater sur les ministres du gouvernement fédéral.

Les adversaires du parti conservateur profitèrent de l'occasion pour déverser leur indignation sur les chefs du pouvoir exécutif et, quoique les ministres canadiens-français Langevin, Chaplcau et Caron fussent restés fidèles à leur drapeau et :'i leurs convictions, nous saxons la perte temporaire que ce cri leur infligea. M. McCarthy ouvrit la campagne avec vigueur dans Ontario et prononça h. Barrie un des discours les plus remarquables du temps. 11 y esquissa, peut-être sans arrière-pensée, les principes dont parait découler sa politique d'aujourd'hui, principes qui ont éloigné de lui iieaucoup de membres du parti conservateur, dont il a été pendant si longtemps un des chefs éminents et hororés.

" A mon avis, dit-il, ce nest pas la religion qui fait le fond de cette question : c'est plutôt ime haine de race. 11 n'\- a pas, et l'histoire le prouve, de sentiment plus fort que cette haine d'une race contre une autre. Les Français d'aujourd'hui, dans la pro\ ince de Ouébec, ne

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sont-ils pas plus Français que lorsqu'ils ont été vaincus par Wolfe dans les plaines d'Abraham ? Les voyons-nous se mêler à nous, s'unir à nous par le mariage, essayer de notre littérature ou étudier nos lois? Non : chez eux, tout se fait selon le mode français, et, bien que nous admirions parmi eux des citoyens aussi estimables dans leur vie privée que remarquables comme hommes politiques, je dis qu'ils constituent un danger sérieux pour notre Confédération."

Il n'est pas étonnant qu'un tel langage, dans un discours dont, les termes, d'ailleurs, avaient été pesés avec soin, ait produit une forte sensation et servi peut-être de base au mouvement avec lequel, dernièrement, M. McCarthy a été complètement identifié.

L'orateur, dans cette occasion, s'éloigna de la politique générale du parti conservateur, qui a toujours concentré ses efforts k cimenter toutes les races et toutes les croyances dans un même sentiment de support pour l'union du Dominion ; cependant, il approuva hautement la conduite assumée par le gouvernement au cours de la crise récente de Québec et s'éleva contre les violences de langage et les récriminations dont l'exécution de Riel servait de prétexte :

" Nous savons que Sir John a reçu pétition sur pétition demandant le pardon de Riel, menaçant le gouvernement, s'il ne l'accordait pas, de lui retirer le support des Canadiens-Français, tandis que la province d'Ontario n a envoyé qu'une seule pétition, réclamant l'exécution. Mais Sir John a été inébranlable. Il a déclaré que si le criminel, après avoir eu un procès équitable, après en avoir appelé d'un tribunal h l'autre jusqu'à ce qu'il eût épuisé toutes les arguties de la loi, après avoir été examiné sur les facultés mentales pour voir s'il était encore dans les mêmes conditions qu'auparavant, était jugé responsable d*s' crimes pour lesquels il avait été condamné, la loi devait avoir son cours ; et, pour ma part, je crois que beaucoup de mes compatriotes libéraux sortiront des rangs de leur propre parti, pardonneront à S'r John une multitude de fautes dont il le croient coupable et le soutiendront pour ce seul fait."

Cette déclaration fut suivie de la mémorable agitation de 1889, de l'indignation contre le bill des Jésuites et son ridicule préambule, de la prise de possession de chef du mouvement par M. McCarthy, et du support qu'il donna, <i la Chambre des Communes, à la motion du colonel O'Brien. Les scènes dramatiques sont rares à la Chambre ; mais tous ceux qui se rappellent l'excitation publique h cette époque

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et les sentiments que soulève toujours une question de race ou de relig-ion ne manqueront pas de remarquer quels éléments d'un drame politique présentait ce combat de 13 députés contre 188. La tempête a passé, le g'ouvernement a été soutenu avec plus de vigueur quon ne pouvait le présumer, et M. D'Alton McCarthy, qui s'est officiellement séparé du parti conservateur, a cependant continué à lui donner un support sincère pour tout ce qui n'a pas rapport à la nouvelle ligne de conduite qu'il s'est tracée. L'association des partisans des " Droits Egaux " a été formée, et celui qui en est le chef réel, quoiqu'il ne porte jamais ce titre, a pris une part plus ou moins active à l'agitation qu'elle a soulevée.

Le 22 janvier, 1890, M. McCarthy fit encore un pas dans le sentier qu'il s'était tracé et déposa un projet pour l'amendement de l'acte du Nord-Ouest et l'abolition des deux langues dans les Territoires. Son premier discours a été tellement répandu qu'il est inutile d'en donner l'analyse. D'un côté, on taxe ce discours d'une injuste violence et d'une bigoterie protestante excessive ; de l'autre côté, on le considère comme l'expression des vrais principes de la liberté civile et religieuse. L'orateur et sa mesure soulèvent le plus violent antagonisme et les débats les plus amers. Le résultat prévu, non sans appréhension, dès le début, fut un compromis que Sir John Thompson formula dans un amendement du gouvernement. Cet amendement, qui accordait à l'Assemblée du Xord-Ouest, après sa prochaine élection générale, le pouvoir de régler elle-même sa procédure comme cela lui paraîtrait convenable, fut adopté par 99 voix de majorité. La question en est encore là. Mais il arrive encore comme un murmure éloigné de nouvelles attaques sur le même sujet, et nous entendons de temps en temps l'écho de ce fameux discours que prononça le député do Simcoe :\ Stayner le 12 juillet, 1889 : " \'oici le temps où le scrutin va décider cette importante question de\ ant le peuple, et. s'il n'apporte pas le remède à notre génération, la génération qui nous sui\ra le d<^mandera aux ba'ionnettes."

En mai, 1890, l'Assemblée Législative d'Ontario fut dissoute, et un mouvement considérable fut fait par les Equal Rii{hters à propos des progrès de l'enseignement du français dans certaines écoles et dans certaines sections de la province et de la protection que le gouvernement Mowat accordait à cet enseignement. M. Charleton, M. P.. et le Principal Caveii oublièrent leurs déclarations antérieures, du moment

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que les répéter aurait constitué une attaque contre leurs allies politiques ; mais M. McCarthy, conséquent comme toujours, reprit la lutte pour ce qu'il croyait être un principe de justice. Il prononça plusieurs discours remarquables, entre autres ceux qu'il fit pour appuyer les candidatures de MM Bell et Armour et qui lui valurent des réceptions enthousiastes.

Le 2 juin, le chef Eqiial Ri^^htcr prit occasion de répondre à l'accusation qu'on avait portée contre lui d'être l'allié secret de Sir John A. Macdonald depuis l'origine de cette agitation :

"Je déclare ici, dit-il, en face de cette grande assemblée, et je le déclare sans crainte de contradiction, que, depuis le vote sur la question des Jésuites, je n'ai jamais parlé de politique à Sir John et que Sir Ji^hn ne m'en a jamais' parlé. Nous sommes des amis personnels, et je me flatte que le jour n'est pas encore venu, au Canada, où les hommes doivent s'interdire toutes relations d'amitié ,^i cause de leurs divergences politiques."

L'orateur expliqua alors la position qu'il avait assumée sur la question des écoles séparées d'Ontario dans des termes dont la clarté prévient tout malentendu :

''Avec la législation actuelle au sujet des écoles séparées, il n'y a qu'une chose à faire : c'est de rapporter toutes les clauses adoptées depuis la Confédération. Empêchons que les taxes payées par les protestants aillent aux écoles séparées. V'oyons à ce que l'inspecteur des écoles visite ces dernières aussi bien que les écoles publiques. Et, avant tout, insistons pour que les livres d'écoles non religieux, mais d'enseignement, soient approuvés par le Bureau de l'Education. Nous voulons qu'on enseigne assez de l'histoire vraie de l'Angleterre pour que nos enfants apprennent Ix avoir quelque admiration pour la mère-patrie."

Coupée par des applaudissements frénétiques, cette harangue ne manqua pas de soulever la majorité de l'assemblée, mais ne réussit pas à donner la victoire aux amis de McCarthv.

Dans beaucoup d'autres questions, le député de Simcoe a pris une position vigoureuse et digne de remarque. Le résultat des fameuses résolutions de 1884, au sujet du gouvernement autonome de l'Irlande, fut peut-être dû à sa sagacité politique. Bien que désireux de voir l'Irlande grande et prospère, il dissuada les Communes de faire un acte qui serait une intervention directe dans la politique intérieure de

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la Grande-Bretagfne et une justification pour l'Ang-letcrro d intcrvciiir elle-même, h un moment donné, dans nos affaires à nous.

Dans les questions autres que celles de race ou de relig-ion, dont il a assumé la direction, M. McCarthy a toujours détendu les principes conservateurs et surtout la politique britannique et commerciale de son parti. Il s'est, d'ailleurs, exprimé l;'i-dessus l'an dernier : ''Je suis, je veux rester, et j'espère mourir conservateur. "

Le nom de M. D'Alton McCarthy est indissolublement lié à un autre mouvement, pour lequel les hommes de toutes races et de toutes croyances dans le Dominion doivent avoir de la sympathie, un mouvement qui a rencontré l'approbation assez g-énérale et qui prendra peutêtre, avec le temps, une importance considérable dans la politique du pays, un mouvement dont la nature est essentiellement patriotique et élevée: nous voulons parler du travail commencé en vue d'une union plus étroite entre la mère-patrie et les grandes et petites possessions coloniales de l'Ang^leterre. A Londres, en 1884, M. McCarthy a pris part à la formation de la ligfue de la Fédération Impériale, et lorsque, deux ans plus tard, la branche canadienne fut organisée à Montréal, il en accepta la présidence, et fut réélu tous les ans, à l'unanimité, jusqu'en février 1891, époque à laquelle il céda sa place à Sir Léonard Tilley. Voici un passage d'un de ses discours qui montre sous leur \ rai jour les vues du chef canadien de la ligue : " On ne peut pas, disait-il, répéter trop souvent que, dans le projet de la Fédération Impériale, personne n'a jamais eu en vue de faire abandonner aux colonies les libertés constitutionnelles dont elles jouisseni ; mais la défense commune de l'Fmpire est une question à laquelle sont intéressées, non-seulement la mère-patrie, mais encore chaque colonie, ;'i laquelle doit contribuer, on toute justice et équité, chaque colonie dans la mesure de ses forces, l'n grand pays comme le Canada, — cela ne fait de doute pour personne, doit, avant longtemps, d'une manière ou d'une autre, assumer toutes les charges de cette existence nationale qu'il a atteinte aujourd'hui."

" Bien que ce ne soit pas, ;'i mon a\ is, indispensable à la Fédération Impériale, il existe un projet qui, s'il était adopté, ferait faire un grand pas h ce mouvement et rendrait plus facile et plus simple l'objet qu'il a en vue : ce serait l'adoption d'une politique qui établirait, entre • '.Angleterre et ses possessions, et entre les colonies elles-mêmes, des relations de commerce plus intimes et plus avantageuses que celles qui existent actuellement."

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Le lo avril, 1891, M. McCarthy appuyait encore plus fortement h ce sujet, à Collingw-ood :

" Moi pour un, je désire des relations plus étendues a\ec la mèrepatrie. Le Canada ne doit pas mendier et se faire rebuter à Washing'ton. Nous pouvons nous adresser à l'Anijleterre et, en lui offrant des avantages commerciaux, en obtenir aussi sur les autres nations. Si quelques-uns de nos compatriotes ont souffert par suite des droits douaniers trop élevés, il est facile d'y remédier. Nous devrions réduire graduellement les droits sur les marchandises anglaises. Tout en soutenant nos manufactures, il faut comprendre que ce n'a pas été l'intention du parti, en 1888, de toujours maintenir le tarif élevé que réclamait alors la création d'une industrie nationale. Le jour vient, où nos industries doivent pourvoir à leur existence, indépendamment des gouvernements. Dès lors, sans vouloir embarrasser le gouvernement tant qu'il aura espoir d'obtenir des avantages commerciaux h Washington, je crois que notre politique est toute tracée : c'est de réduire graduellement nos droits sur les importations anglaises, d'ouvrir nos marchés à l'Angleterre, à l'exclusion des Etats-Unis, non pas tout d'un coup, mais avec le temps."

Cette politique de relations commerciales plus étroites avec l'Empire, quelque forme qu'elle puisse prendre, fait évidemment son chemin. Les déclarations récentes de Sir Charles Tupper, celles des hommes d'Etat anglais, les expressions d'opinions des gouvernants et des journaux australiens et l'agitation persistante qui se fait en Angleterre devront, à un moment donné, amener quelque proposition tangible et acceptable à tous pour le dé\eloppement du commerce, la protection mutuelle de la mère-patrie et de ses colonies, et la création d'un conseil central délibératif, chargé de veiller à la conservation de l'unité impériale, de ces grands principes de liberté parlementaire et représentative et de cette puissante civilisation pour laquelle les Canadiens français et anglais se sont battus dans le cours du dernier siècle. Depuis 1884, M. McCarthy a toujours taché de diriger l'opinion vers cette politique. Il s'est surtout adressé à la jeune génération, et, de concert avec le Principal Grant, l'archevêque O'Brien, d'Halifax, le lieutenant-colonel G. T. Denison, le Dr. Bourinot et autres, il a tâché de créer un sentiment de confiance dans notre avenir comme partie intégrale de l'empire britannique, comme nation auxiliaire, pour se servir des mots de Sir John A. Macdonald, britannique en principes,.

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dans sa politique et dans son administration, britannique dans l'union du pouvoir et du commerce, mais canadienne quant à son administration g'ouvernementale, à sa foi dans le progrès et dans sa future grandeur.

Quelque nombreux que soient ceux qui diffèrent d'c^pinions avec M. McCarthy, personne ne niera qu'il soit un chaud défenseur de l'union et des institutions britanniques, un croyant enthousiaste dans le brillant avenir réservé au Canada, un partisan énergique de toutes les g-randes mesures que Sir John A. Macdonald et les conser\'ateurs ont fait tous leurs efforts pour rendre populaires et mettre en vigueur. 11 a une foi entière dans l'union du Canada et de l'Empire, et, sans parler des tiraillements et des discussions intérieurs, il a toujours gardé présents à l'esprit ces mots d'un brillant poète canadien : " Forwnrd for oiir cause and Canada,

Forward for Britain's Empire,

Peerless arch of Freedom's raising,

Whose majestic span

Is axis to the world."

Que peut-on dire de plus ? Le nom de D'Alton McCarthy est connu dans le Dominion et dans maintes parties de l'Empire ; mais le personnage lui-même reste nécessairement plus ou moins inconnu au milieu de l'immense population d'un si vaste royaume. Petit de taille, M. McCarthy a une physionomie distinguée, avec des traits énergiquement dessinés, qui fait impression sur ceux qui le voient pour la première fois. Extrêmement populaire parmi ceux qui le connaissent, il est toujours considéré avec respect, même parmi ses adversaires les plus acharnés. Les points caractéristiques peuvent se résumer comme suit : courage, hardiesse touchant parfois c\ l'imprudence ; conséquence dans ses vues et dans ses actes ; vigueur et persévérance dans la défense d'une idée ou d'un principe, jointes à des moyens d'action remarquables et h une très rapide perception des différents aspects sous lesquels se présente une question. Maintenant qu'on a étudié sa vie passée, à chacun déjuger M. McCarthy selon ses vues. Ce serait folie que de faire des prédictions sur son avenir politique ; mais, quel qu'il soit, sa carrière a déjà une importance considérable, et le nom du député de Simcoe aura une place intéressante dans l'histoire de la

Confédération canadienne.

j. CASTELL HOPKIXS.

Toronto, Mars 1891.

SIR Ri^iiARi) j. CARI \\'Ric;ii r

Les Hommes du Jour. 15ème Série.

Une apparence de fraternisation g-énérale des partis politiques donnait naissance, il y a vingt-cinq ans, à la confédération des provinces de rAmérique britannique du nord. Dans l'exubérance de leur enthousiasme pour "la naissance dune nation nouvelle," les orateurs et les écrivains de l'Union saluaient cet événement comme l'aurore d'un millénaire dans les affaires coloniales. Se laissant entraîner par leur imagination échauffée, ils représentaient le lion conservateur et l'agneau libéral couchés l'un à côté de l'autre dans la bienheureuse tranquillité de l'amitié fraternelle. On oublierait bientôt un passé mort, et on substituerait aux disputes acrimonieuses, aux infructueuses querelles des anciens partis, ce que le Dr. Tupper, avec cet heureux don de phraséologie qui l'a toujours distingué, appelait " le grand parti de l'union et du progrés.'' C'était un temps de réjouissances générales, -de serrements de mains, de félicitations mutuelles ; et, si un observateur se fût permis de déclarer cyniquement que, lorsque le lion et l'agneau sont couchés l'un à côté de l'autre, ce dernier est en grand danger, on l'eût fait taire par un éclat de rire. Les événements ont-ils justifié cette observation ? Laissons à ceux qui ont étudié impartialement l'histoire du Canada le soin den décider.

Quoi qu'il en soit, le peuple était bien disposé en faveur du changement. Il était fatigué des luttes de partis au milieu desquelles il avait grandi, luttes qui n'aboutissaient à rien, qui ne changeaient et ne réformaient pas les abus évidents dont il souffrait. Des aspirations à une sphère plus large et à des idées plus élevées avaient commencé à se faire jour dans les cœurs de la génération nouvelle. Les partis, à cette époque, avaient à leur tête des hommes dont les sentiments étaient plus anglais que canadiens. L'idée du jeune Canada s'afHrmaiit de lui-même hautement paraissait à quelques-uns

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d'entre eux si pitoyable et si grotesque, qu'ils exprimèrent ouvertement leur mépris à son égard ; ils étaient loin de penser qu'avant que la confédération ait atteint sa dixième année, cette idée, détournée quelque peu de son acception première, serait le point de départ des luttes de partis et tiendrait long^temps au pouvoir l'un d'entre eux, avec ces mots mag^iques : " Le Canada pour les Canadiens ! '

Chaque province envoya au premier parlement du Dominion ses meilleurs représentants. Personne ne niera, je pense, que ce parlement fut, à tous les points de vue, le plus remarquable qui ait jamais siégé à Ottawa. Les anciennes législatures provinciales avaient-elles développé les capacités politiques dans une mesure que ne saurait atteindre le système actuel ? Les principes et les méthodes de la vie publique étaient-ils plus élevés et meilleurs alors qu'aujourd'hui ? Le fait est que la vieille école parlementaire, prise dans son ensemble, était éx'idemment bien supérieure à celles qui lui ont succédé. Il y avait alors des g-éants dans le monde parlementaire, et, quand nous tournons nos regards vers cette période déjà éloignée, la différence est si grande, que nous pouvons nous écrier avec le poète :

"We, \ve hâve seen the intellectual race Of giants stand, like Titans, face to face ; Athos and Ida, with a dashing sea Of éloquence between."'

Ce fut au milieu de cette assemblée des pères de la confédératon que Richard John Cartwright se fit remarquer pour la première fois. Comme la plupart de ceux qui siégeaient avec lui, il avait fait un apprentissage dans la législature provinciale. Dès le commencement de sa carrière, il avait passé pour être, parmi les conservateurs de la nouvelle génération, un de ceux qui promettaient le plus ; et les personnes qui le connaissaient le croyaient bien prés de succéder au chef de ce parti. Peu de temps après la proclamation de l'I'nion, il devint notoire que Sir Alexander Galt, avec ses idées sur une protection limitée, professait des opinions différant sérieusement de la politique du gouvernement ; on prétendit que M. Cartwright, qui siégeart à côté de lui au premier rang de la Chambre, du côté des ministres, partageait ces opinions. Tous deux représentaient cet élément du parti conservateur qui s'érigeait contre certaines idées, méthodes et associations politiques auxquelles la sphère fédérale se trouvait à offrir un nouveau champ. M. Cartwright s'objectait

SIR RICHARD J. CAKTWRIGHT 227

surtout à l'opportunisme que, dans son opinion, le gouvernement poussait un peu trop loin.

Grâce à ses études approfondies des questions financières, auxquelles il avait consacré beaucoup de temps, et à son expérience personnelle dans les affaires de banques du pays, il avait toutes les qualités requises pour devenir ministre des finances de la confédération, position qu'on lui assignait déjà d'un commun accord. Telle était la situation, du moins en ce qui concernait M. Cartwright, lorsque Sir Alexander Galt fit sa mémorable déclaration de guerre à la politique du gouvernement et annonça qu'il était déterminé à garder une position indépendante du parti. Ce fut, au sein de cette heureuse famille, la première rupture.

M. Cartwright ne parla point, et, a vrai dire, dans la circonstance, on ne devait pas s'attendre à un discours de lui ; mais on connaissait ses idées sympathiques à l'attitude de Sir Alexander, et nous pouvons dire que ce jour marqua le commencement de la désunion entre lui et Sir John Macdonald,— désunion que les événements subséquents accentuèrent de plus en plus et qui finit par sa séparation définitive du parti conservateur et son alliance avec les libéraux.

Les annales des luttes de partis sont remplies d'exemples d'hommes que leurs convictions ont poussés à combattre leurs amis politiques. Pour des hommes de principes élevés et de fortes convictions, rien n'est plus naturel. L'habileté d'un homme public à désagréger ou à fusionner les feux des luttes politiques et parlementaires : voilà le chemin qui le conduit au premier rang. Le comte Beaconsfield et M. Gladstone en sont dos exemples bien connus. Ceux qui croient que ces changements d'opinion impliquent de l'inconséquence d'esprit n'ont pas suffisamment étudié les courants de la vie publique. Les hommes, pris individuellement, ne sont pas toujours les mêmes; ce ne sont pas toujours les mêmes mobiles qui guident les partis. On peut peut-être accorder, à un point de vue abstrait, que les partis sont réellement divisés par des principes opposés ; mais il n'est pas nécessaire d'avoir fait de longues études politiques pour arriver à la conclusion que, aujourd'hui du moins, chaque parti peut tenir facilement une ligne de conduite bien dangereuse pour la politique du parti adverse. Vn homme, sans abandonner son parti, peut être abandonné par lui ; et c'est quelquefois un problème très difficile à résoudre que de décider le moment précis où l'on doit choisir entre

22S LES HOMMES Dl' JOIR

ce qu'on croit être juste et la loyauté à ses amis politiques, M. Cartwrig^ht s'est-il jamais trouve dans cette terrible alternative ? Je ne suis pas en position de le dire ; mais sa stabilité ne saurait être mise en doute. Comme je l'ai déjà donné à entendre, sa carrière fut un développement progressif. Né, pour ainsi dire, conservateur, élevé dans une atmosphère tout imprégnée d'idées conservatrices, nourri dans l'admiration d'un gouvernement idéal, mais doué d'un esprit d'une étonnante originalité et d'un pouvoir analytique très grand, ne fallait-il pas s'attendre à le voir se créer lui-même sa carrière politique ? Et, s'il a refusé d'être un simple instrument dans la main d'un chef politique, pour ne pas étouffer la voix de sa conscience, nous devons applaudir à son honnêteté et laisser à d'autres la tâche de déplorer chez lui l'absence de cette souplesse qui permet à certains hommes, de vues moins élevées, d'atteindre la somme de succès auxquels ils peuvent prétendre.

Sir Richard était tout jeune quand il entra au parlement. Il avait à peine vingt-sept ans lorsqu'il représenta, en 1863, le comté de Lennox à l'assemblée législative du Canada. Pendant ces trente années, — excepté en 1883, époque à laquelle le comté qu'il représentait, Huron-Centre, fut supprimé par r"acte de redistribution," — il a consacré aux affaires du pays tout son temps, une grande partie de ses ressources personnelles et ses brillantes qualités. Plus que personne dans le pays, il ressemble à ces hommes d'Etat de la Grande- Bretagne qui ont tous les moyens et toutes les facilités de mener une vie de plaisirs, mais qui préfèrent consacrer leur temps aux travaux assidus et souvent ingrats de la vie publique. C'est un bonheur pour un pays d'avoir des enfants aussi dévoués à son service. Le seul fait qu'ils se dévouent à une tcâche si ingrate et si périlleuse n'est-il pas une réponse suffisante à ces partisans exaltés qui, dans la furie de leurs luttes, les accablent d'insultes et de calomnies ? "Voici, pour l'expression des vues de Sir Richard sur la question, un passage du discours qu'il prononça, en 1882, en réponse au discours sur le budget: "Je n'ai," dit-il, "aucune espèce d'objection à ce qu'un homme accumule une fortune aussi grande que possible par tous les moyens honnêtes et légitimes. Je ne veux pas dire que je regarde la fortune comme le but le plus élevé de la vie ; et je crois que, si on la regardait comme le but le plus élevé et l'obiet de la vie, nous ne nous occuperions point de politique. Mon expérience me montre que, si

beaucoup d'hommes y sont entrés riches et l'ont quittée pauvres, pas un homme honnête et honorable n'y est entré pauvre et ne l'a quittée riche."

Ceux qui admirent aujourd'hui la merveilleuse facilité d'élocution de Sir Richard auraient peine à croire que, lorsqu'il voulut parler en public pour la première fois, il était embarrassé et hésitant ; ce que quelques personnes considéraient comme une prononciation affectée donnait à son débit une raideur désagréable. Mais il eut vite remédié à ces défectuosités, et l'on peut dire qu'il n'y a pas un homme, au Canada, aujourd'hui, qui possède à un plus haut degré que lui la faculté d'improviser et d'exprimer ses pensées dans un langage à la fois sobre, vigoureux et clair. Dans la discussion, il n'est pas surpassé ; mais son incomparable facilité d'invective et de sarcasme le met bien au-dessus de tous les rivaux possibles. Ceux qui sont contre lui se plaignent tous de la trop grande liberté avec laquelle il s'y exerce ; mais ils ne devraient pas oublier ce qui l'a provoqué. Malheureusement, dans le pays, les discussions politiques ont été trop souvent avilies par l'oubli des plus ordinaires convenances de la politesse sociale ; mais, même dans ses paroles les plus mordantes, quand il était piqué au vif par les attaques immodérées de ses adversaires, Sir Richard n'a jamais oublié qu'il est un gentilhomme, et il a toujours su lancer le sarcasme dans les termes les plus élégants. Dans toutes les occasions, il est fidèle à ses principes. De nature loyale, il abhorre tout ce qui ressemble à la supercherie. On peut dire que tous les échecs qu'il a subis comme homme politique viennent de la droiture et de la franchise chevaleresques avec lesquelles il a toujours reconnu la force et la valeur des arguments portés contre lui. Cette qualité, malheureusement trop rare chez les hommes publics canadiens, fut mise en évidence surtout quand il occupa la position de ministre des finances dans l'administration Mackenzie. Si l'on s'en tient exclusivement à leurs mérites, sans s'occuper de politique do parti, on admettra, je pense, que ses discours renferment des exposés aussi justes, aussi clairs et aussi énergiques, ou des aperçus sur les importantes questions de législation concernant les finances et le commerce aussi dignes d'un homme d'Etat qu'il soit possible d'en trouver ailleurs.

Longtemps avant que celui qui fait le sujet de cette biographie se fût rendu célèbre par ses facultés brillantes et sa magnifique éloquence,

230 LES HOMMES Dl" JOLK

le nom de Cartwrig'ht jouissait d'une haute et honorable réputation dans l'histoire du Canada. Le fondateur de la branche américaine de la famille émigra d'Angleterre et arriva h New-Vork, en 174-2, à bord du Dolphin. Son fils, l'honorable Richard Cartwrighl, grand-père de Sir Richard, naquit, le 2 février, 1759, à. Albany, dans l'état de Xcw- Vork, qui était alors une colonie anglaise. Avec les avantages d'une haute position sociale et d'une très belle éducation, il avait la perspective d'une brillante carrière. Il possédait, nous dit son biographe, *' au plus haut degré ces qualités qui font un grand caractère et un homme vertueux ; " mais " il n'avait pas l'ambition fXc se lancer dans la vie publique et, après mûre réflexion, il se tourna du côté de l'Eglise." Pour devenir plus apte à suivre cette vocation sacrée, il voua son temps à l'étude du grec et de l'hébreu ; mais, au milieu ô.c ses études, la révolution américaine éclata et changea complètement le but de sa vie. Elevé par ses loyaux parents dans l'habitude de révérer le roi et le parlement, il n'hésita pas un moment à faire son choix. C'est dans ces sentiments qu'il accompagna ses parents au Canada et, pendant quelque temps, il fut attaché comme secrétaire au colonel Butler, des Voltigeurs Royaux. Après la guerre, il conclut une association commerciale avec l'honorable Robert Hamilton, père de feu le sénateur Hamilton, de Kingston. Ses succès dans le commerce furent la base de la fortune de la famille. Peu de temps après son établissement à Kingston, il fut nommé juge des Plaids Communs et s'acquitta de ses devoirs, sans recevoir d'honoraires, d'une manière très honorable pour lui-même et très appréciée du public. Quand le Haut-Canada fut érigé en province séparée, il lui nommé membre du conseil législatif et, pendant tout le reste de sa vie, c'est-à-dire pendant \ ingt-trois ans, il assista à toutes les sessions du parlement, excepté une. Ceux qui croient à la transmission des qualités reconnaîtront en Sir Richard une grande ressemblance, en beaucoup de points, avec son grand-père, dont la maxime favorite était : " Rendez une nation vertueuse : ses lois seront sages, et leur exécution assurée." Plusieurs fois on lui offrit, au conseil exécutif, un siège, qu'il refusa ; mais, pour citer encore son biographe : " Daiîs toutes les situations où il s'est trouvé placé, nous avons remarqué la même dignité de caractère, le même oubli de lui-même, la même élévation de principes ; se contentant de l'approbation de sa conscience et de ses espérances dans l'avenir, il ne se fiait pas aux applaudis-

SIK RICHARD J. CAK'l WRIGHT 23I

sements des hommes et se réjouissait même, quelquefois, de voir le mécontentement ou les reproches de ses amis et de ses connaissances. ' Après s'être distingué dans les gfuerres de la révolution et de 1812, après avoir enduré les tribulations de l'exil et avoir eu sa part des privations qui attendaient les colons dans les solitudes du Haut- Canada, il mourut, en 1814, laissant une réputation de patriotisme absolument désintéressé et de probité sans reproche.

Apres lui, ce fut John S. Cartwrig-ht qui eut à maintenir, au service du pays, le bon renom de la famille. Depuis sa trentième année jusqu'à sa mort, il représenta Lennox et Adding-ton à la législature du Canada. La vie des hommes publics est quelquefois traversée par des événements dont les conséquences sont énormes, mais que les contemporains laissent passer inaperçus ou qu'ils oublient. C'est ce qui arriva pour la carrière de John S. Cartwrig"ht : un concours de circonstances le mit en antagonisme av^ec le jeune John A. Macdonald, qui aspirait alors à devenir le chef du parti conservateur. Il est inutile de discuter la question ; mais on peut remarquer que le ressentiment de John S. Cartwright contre les méthodes adoptées par John A. Macdonald pour venir à bout de supplanter Sir Allan McNab était basé sur ces idées strictes de devoir public et ce haut sentiment d'honneur personnel qui poussèrent, plus tard, son neveu. Sir Richard Cartwright, à refuser de reconnaître plus longtemps pour chef Sir John Macdonald.

Il est curieux de noter, dans l'histoire du Canada, la quantité de noms autrefois fameux qui ont disparu des annales du pays depuis peu de temps. Le nom de Cartwright est une exception singulière. Pendant cent ans, c'est-à-dire depuis 179-2, lorsque l'honorable Richard Cartwright fut appelé au premier conseil législatif du Haut- Canada, jusqu'à nos jours, le parlement a toujours compté dans son sein un des membres de cette famille. Bien plus. Sir Richard est, je crois, le seul descendant direct dun des membres de la première législature du Haut-Canada qui occupe un siège dans le parlement fédéra!. On peut donc dire de lui qu'il a "hérité l'obligation de servir son pays natal."'

Sir Richard est né à Kingston, le 4 décembre, 1S35. H est l'aîné des fils vivants du Rév. R. D. Cartwright, M. A., du Oucen's Colleté d'Oxford, qui était lui-même le pkis jeune fils de l'honorable Jolin Cartwright et le frère jumeau de John S. Cartwright. Je ferai ob-

232 LES HOMMES DU JOl'R

server, pour satisfaire les curieux en maticro ^.\^ généalog'ie, qu'il descend, du côté de sa mère, de Hugh O'Neil, comte do Tyrone, célèbre dans les chansons et dans l'histoire de l'Irlande sous le nom de "la Main Roug^e d'Ulster,' — {//te Red Hand of Ulster), — car Margaret Dahvay, petite-fille du grand Hugh, avait épousé son huitième arrière-grand-père. Sir Richard est digfne de cette illustre généalogie. Dans son indomptable courage, dans son absolu dévouement à la cause qu'il a embrassée, nous retrouvons plus qu'une ressemblance accidentelle avec le favori des romances et de la chevalerie irlandaises. Un fait encore plus curieux, dans sa généalogie, c'est que, du côté de son père, il descend du Rév. D. Cartwrig'ht, le fameux théologien puritain qui, comme Hugh O'Neil, florissait sous le règne d'Elizabeth. Cette descendance d'ancêtres si remarquables n'a pas été, d'après bien des personnes, sans avoir sur lui une influence appréciable. Dans un discours prononcé à la chambre des Communes, pendant la session de 1882, sur les résolutions du Home Riile, Sir Richard fit allusion à ce fait de l'histoire de sa fam.ille et réclama le droit, comme ayant dans ses veines du sang irlandais, de plaider la cause du peuple de l'Irlande. Je n'oublierai jamais l'éloquence et la magnanimité de ce discours, le noble dédain avec lequel il réfuta les insinuations lancées par certains politiciens contre le pays de sa mère.

Après avoir fait ses études préparatoires dans des institutions privées, à Sainte-Catherine, et à l'école primaire de Kingston, il entra au collège de la Trinité de Dublin, Mais il n'y resta pas assez longtemps pour avoir ses diplômes, car des raisons de famille le rappelèrent au Canada avant qu'il eût fini son cours. Il se lança à la fois dans les affaires et dans la politique et, quoiqu'il ait toujours eu des devoirs et des engagements multiples, il n a pas cessé d'étudier avec ardeur. Il n'est point de sujet de politique publique, d'économie politique ou d'administration gfouvernementale sur lequel il ne puisse causer en toute connaissance. Dans les sphères de la finance, où se sont le plus largement exercées les facultés incomparables de sa virile intelligence, il n'a pas d'égal au Canada. Outre ces connaissances approfondies, il possède parfaitement l'histoire, la littérature et la langue de plusieurs pays ce qui lui permet d'embellir à volonté ses discours des citations les plus appropriées et les plus frappantes.

C'est surtout comme homme d'Etat qu'il se laisse g-uider par ses

SIK RICHARD J. CARTWRIGHT 233

principes et qu'il cherche à les appliquer au développement de notre progrès national. C'est la lecture de ses discours qui fait le mieux voir et comprendre cela. Mais il faut se méfier beaucoup des faux sens et des fausses interprétations que donne à ces discours une presse partiale. Sir Richard Cartvvright a peut-être souffert de cela plus que tout autre homme public au Canada. Cela est dû, sans aucun doute, à son attitude intransigeante vis-à-vis d'hommes qu'il considère indignes de respect et à l'égard de mesures qu'il pense nuisibles aux véritables intérêts du pays. Revêtu d'une triple armure de droitu'e, de conviction et de force de résolution, il n'a jamais fait quartier à ses adversaires et s'est toujours attendu au même traitement de leur part. Aucun chef libéral n'est plus redouté que lui de l'autre côté de la Chambre.

Dans son discours lors de l'inauguration du Young Lihcral Club, de Seaforth, le 27 octobre, 1S86, il a donné une définition du libéralisme que l'on peut considérer comme sa propre profession de foi politique. " Le libéralisme," a-l-il dit, " n'est pas précisément la même chose que la réforme. Libéralisme signifie le désir de liberté dans le sens le plus large possible, toute la liberté que peut avoir un homme sans porter atteinte aux droits des autres. Libéralisme signifie le désir et la détermination de maintenir le droit de la liberté d'examen, de la liberté d'action. Et c'est donc priina facie, pour parler exactement, par la loi de leur existence, que tous les vrais libéraux sont, nécessairement, ennemis de tout esclavage ; ils sont, nécessairement, ennemis des monopoles, qui ne peuvent guère exister sans injustice pour une classe ou pour une autre de la société ; ils :sont, nécessairement, ennemis des classes privilégiées auxquelles on permet de vivre sous une loi diflférente de celle qui régit le reste des citoyens ; ils sont aussi, nécessairement, ennemis de la corruption et de tous les autres modes d'entravement à la liberté d'action des sujets canadiens." Dans la même occasion, il conseille à ses auditeurs, s'ils veulent une organisation élégante et énergique, d'adopter cette devise: " Liberté du sol, liberté du commerce, liberté de la parole, liberté de l'homme."' " Les vrais libéraux," ajoute-t-il, " ont foi dans le progrés de l'humanité. Ils croient que certainement la race humaine doit devenir meilleure à mesure que le monde avance ; ils croient que le créateur de la race humaine veut qu'il en soit ainsi."

Après ce qui a tté dit de scm attitude à l'égard de certaines per-

234 1-"^-^ iioM.MHS nr joik

sonnes a\\.c lesquelles il a été en lutte, il est intéressant de noter ses idées sur les relations qui devraient exister entre les libéraux et les conservateurs. '" je \oudrais," dit-il, " vous faire comprendre clairement qu'à mon avis il n'est pas indispensable qu'il y ait, et il ne devrait pas y avoir de conflit entre les vrais libéraux et les vrais conservateurs. D'après ma manière de voir, le parti libéral et le parti conservateur sont le complément et le supplément l'un dt l'autre,

plutôt que nécessairement opposés Soyez, à votre tfuise,

conservateur ou libéral ; mais encore, je vous dirai : so\ ez l'un ou l'autre. X 'hésitez pas entre deux opinions. S'il y a une chose que j abhorre et que je déteste, ce sont ces Laodicéens de la republique, ces mulâtres politiques qui héritent les vices des deux partis et n'ont les qualités d'aucun, qui soufflent tantôt le chaud et tantôt le froid, qui. lorsque les exii^ences politiques le demandent, sont prêts à jurer que le noir est blanc, que le jaune est vert, qu'un cercle est carré ou qu'un carré est rond, qui sont prêts à se dire, si cela peut leur procurer une voix, catholiques-protestants ou protestants-catholiques. '

Sir Richard n'est pas un homme qui se laisse égarer en des song-es creux : son esprit est essentiellement pratique. Mais, comme tous nos hommes publics, il a pensé à lavenir du pays. 11 disait, à ce propos, dans le discours dont je viens de citer un passage : " Je suis intimement convaincu que notre organisation actuelle est une organisation d'un caractère tout-à-fait temporaire, et qu'elle ne saurait durer, au moins sans subir de très sérieuses modifications. Outre cela, voici une autre question plus importante : les relations du Canada avec toutes les nations parlant anglais, et la possibilité ou les avantages d'une alliance plus étroite entre elles. Je crois que ce ne serait pas seulement notre intérêt personnel, mais aussi le véritable intérêt de la liberté et de la civilisation dans tout l'unix ers, si les branches dispersées de la famille anglo-saxonne, mais suriout le Canada, l'.Vustralie, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, pouvaient réussir à conclure amicalement une alliance solide et étroite qui, entre ces peuples parents, rendrait toute guerre désormais impossible humainement parlant. Je ne caresse pas l'idée vaine de les unir sous une seule forme de gouvernement, et je ne le désire pas. Ce que je rêve, c'est une véritable alliance amicale, non point dans le but d'aller faire la guerre aux états moins forts, mais simplement pour assurer, entre ces nations, la paix et le bon vouloir. '

Ce superbe aperçu d'une brillante constellation des nationalités d'origine anglaise qui s'élèvent et progressent à tous les coins du monde flatte l'esprit des meilleurs et des plus capables enfants de l'empire britannique, et il pourrait bien devenir une réalité avant le milieu du siècle prochain. Nous retrouvons ces mêmes vues importantes de haute politique dans son discours sur la réciprocité, à la chambre des Communes, pendant la session de 1888 : c'est, à mon avis, le meilleur discours traitant du commerce international qui ait jamais été' prononcé au parlement du Canada.

Il y a, dans ses discours, bien des passages qui montrent la largeur de ses grandes qualités d'homme d'Etat. Je voudrais pouvoir les citer ; malheureusement, les limites de cette biographie ne le permettent pas. Je me contenterai de quelques extraits très courts. Parlant du droit de résistance à l'injustice et à la tyrannie, il pose en principe qu'il y a des circonstances et des occasions où les grandes injustices ne peuvent être reparées que par la révolte à main armée. Il cite l'histoire pour montrer qu'à certaines époques des hommes sages, des hommes bons, des hommes doués d'un cœur tendre ont répété avec insistance que ce n'était pas seulement un droit, mais un devoir, de se lancer dans la guerre civile ; il prouve que souvent cette terreur de la guerre civile a fait courir au monde le risque de devenir la proie de canailles qui se retranchaient derrière des formes légales et des subtilités constitutionnelles. "\'ous avez," déclare-t-il, " des exemples de ce droit sacré do résistance dans les événements qui ont précédé la Grande Charte, et ce droit est incorporé dans la Charte elle-même. La glorieuse révolution a été la consécration du droit de résistance, et l'établissement actuel de la couronne anglaise est la preuve évidente de ce droit." Dans le même discours, après avoir cité des exemples de cas où tous les hommes probes auraient à prendre les armes par devoir, il fit cette déclaration d^ mauvais présage, qu'une mesure telle que l'acte de redistribution de 1882, si elle était mise en vigueur par lo parlement, comme on l'avait d'abord proposé, serait une juste cause de révolte contre la tyrannique majorité du parlement. "Remède violent !" ajoutait-il. "Oui, c'est un remède violent, et, comme tous les bons remèdes, et aussi les bonnes doctrines, il a des effets de \ie ou de mort."

Instruit à la diflicile école de l'opposition pendant des années, il eut à combattre des méthodes, à résister à des influences que je n'ai

pas besoin de qualifier: il semble donc tout naturel qu'il soit devenu un des moralistes politiques les plus austères. Parlant, à Seaforth, dans une circonstance que j'ai déjà mentionnée, il disait aux jeunes libéraux : "Il faut que vous ayez un caractère sérieux, de beaucoup de sang-froid, mais toujours prêt à affronter les circonstances critiques; vous devez avoir la faculté honnête et salutaire d'une sévère et juste indignation contre les malfaiteurs. Je vous déclare que ce n'est pas seulement votre droit, mais votre devoir, de mépriser et, si vous le pouvez, de châtier tous les fourbes, les voleurs et les menteurs, partout où vous les trouverez, et de les châtier triplement, s'ils se sont faufilés jusqu'à des postes élevés." Il réprimande violemment toutes ces excellences trop puissantes qui sont la caractéristique du temps actuel, et il dit que quelques-uns de ces millionnaires, dont les coûteuses extravagances et les luxueuses prodigalités servent si fréquemment de thèmes aux journaux, "ne valent pas mieux que des brigands prospères." "Elevez-vous," s'écrie-t-il, " mes jeunes amis, contre ces bassesses. Honorez un homme pour ce qu'il est, non pour ce qu'il a, sans quoi n'ayez jilus jamais l'audace de vous intituler de vrais libéraux !"

Dans bien des passages. Sir Richard possède une netteté et un brillant d'épigramme qui lui donnent droit à une place dans la sagesse axiomatique de tous les temps. En voici quelques-uns, pris au hasard: "La politique, quand on s'y livre honorablement, est une des plus nobles vocations ; si l'on cherche à y gagner de l'argent, c'est un des commerces les plus vils." " Honorez tous ceux de vos adversaires qui sont dignes de l'être. Immédiatement après un ami digne de respect, honorez un adversaire qui en est digne aussi. ' " Il faut être prudent dans ses accusations contre un homme public; mais, quand on a des preuves de sa culpabilité, c'est un crime contre l'Etat de le pardonner. " "Marquez votre mépris de la fourberie en refusant rigoureusement aux hommes coupables d'actions viles et corrompues ces marques de courtoisie qui ne sont dues qu'a des adversaires respectables." " Il y a beaucoup d'or dans la boue de la politique." " Les hommes qui font les plus grands sacrifices ne demandent rien en retour." " \'ieil!ir, c'est perdre ses illusions." " Pour faire quelque chose de vraiment grand, il faut de la patience, de la discipline, de la méthode et de l'organisation."

Je pourrais rassembler plusieurs pages de maximes tout aussi

SIR RICHARD J. CAKTWRIGIIT 237

bonnes, peut-être meilleures que celles-là ; mais je suis contraint de me borner à un dernier extrait. Conseillant à ses auditeurs d'entretenir une honorable ambition, il dit : " Une telle ambition est peutêtre la meilleure" sauve-gfarde contre la corruption politique : elle a autant d'effet dans ce sens qu'en a un amour pur pour nous protéger contre le dévergondag-e. Tennyson vous enseigne ua moyen de protection très efficace, quand il vous dit, dans sa splendide description des effets de l'amour sur l'élévation du caractère, spécialement pour a jeunesse et la première virilité : ' Ne jamais dire une calomnie, et ne jamais y prêter l'oreille ; passer tranquillement sa vie dans la chasteté la plus parfaite ; n'aimer qu'une femme, s'attacher à elle, travailler noblement jusqu'à ce qu'on l'ait obtenue : je ne crois pas qu'il }'• ait, sur la terre, de plus délicieux enchaînement qu'un premier amour. Non-seulement il façonne le caractère, mais il enseigne les pensées élevées, les paroles aimables, la politesse, le désir de la renommée, l'amour de la vérité, — enfin tout ce qui fait un homme.' Ces paroles ne sont pas seulement nobles : elles sont encore profondément vraies, — aussi vraies au point de vue physiologique qu'au point de vue psychologique. Ce sont des paroles que tous les jeunes Canadiens et les jeunes Canadiennes feraient bien d'apprendre par cœur, d'étudier et de méditer. Elles donnent, sur les relations qui doivent exister entre les deux sexes, la juste notion du véritable esprit chevaleresque et chrétien ; elles font appel à ces sublimes instincts que nous avons hérités de nos aïeux teutons : je veux dire cette considération et cette estime innées pour la femme, que Tacite, il y a dix- huit cents ans, remarquait comme une des plus admirables qualités des nations de race germanique, comme une de ces vertus ciui ont leur récompense dans cette vie aussi bien que dans la vie future."

D'après ce que je viens d'écrire, on croira volontiers que Sir Richard Cartwright est, au Canada, une des personnalités les plus puissantes de la vie publique. Si je voulais essayer d'établir un parallèle, à la manière de Plutarquc, entre lui et quelque autre personnage doué de qualités identiques, ayant vécu dans des circonstances semblables, je devrais ciioisir un nom dans celte héroïque période de l'histoire, où des hommes d'une intégrité inflexible risquaient leur fortune, leur vie même et tout ce qu'ils possédaient de plus précieux, au service de leur pays. Façonné dans l'antique moule

238 I-ES HOMMES DU JOl'K

romain, il m'apparait comme le Junius Brutus du Canada. Inébranlable dans tout ce qu'il croit être la droite ligfne de conduite et de devoir publics, il n'est pas dans sa natuiy d'hésiter ou de s'en écarter un instant. Il s'est fixé le travail de sa vie, s'y est préparé par des études sérieuses et approfondies, qu'il a complétées par ses longues observations de l'humanité dans différents pays et dans toutes les conditions ; il s'y est consacré avec une constance à laquelle aucun éloge ne saurait rendre justice. Deux fois dans sa jeunesse et une fois dans ces dernières années, il a reçu des offres qui lui laissaient entrevoir un avancement et des richesses bien plus considérables que tout ce quil pouvait espérer de jamais atteindre au Canada : il a toujours refusé d'examiner des propositions qui auraient nécessité une absence prolongée, peut-être permanente, de son pays natal.

Lorsque le gouvernement fut forme, en 1S73, Sir Richard reçut l'offre du portefeuille des finances et l'accepta. Malheureusement, la dépression commerciale universelle qui régnait alors créait des difficultés insurmontables à la nouvelle administration. En effet, ces années de désastres financiers, arrivant après une période de prospérité inouïe, devaient peser lourdement sur ceux qui tenaient les rênes gouvernementales. L'histoire impartiale reconnaîtra, cependant, les services éminents que Sir Richard rendit au pays en conservant le crédit national et en rencontrant nos obligations sans augmenter les charges publiques. En 1879, après .sa retraite du cabinet, ses services reçurent leur récompense: il eut l'honneur d'être fait chevalier de Saint-Michel-et-de-Saint-Georges.

Dans la vie privée, il est comme dans la vie publique. Admire, estimé, très remarqué par ses collègues libéraux dans les salles du parlement, il est l'idole de sa famille, qui a pour lui un respect mêlé d'amour. A ceux qu'il ne cherche pas à se concilier, il peut paraître froid et peu sociable ; mais la faute en est à eux, non pas ;'i lui. Au physique, c'est un géant au point de vue de la force, avec des muscles de fer et des nerfs d'acier. Des habitudes simples et un exercice constant ont préservé sa constitution naturellement forte. Pendant toutes ces années de vie parlementaire, chaque soir, au cours de bien des longues sessions, il a occupé sa place avec une infatigable assiduité, toujours en face d'adversaires qui, après s'être bien reposés en dehors de l'atmosphère énervante de la chambre, venaient s'y relayer. Vio-ilant, alerte, parfaitement renseigné sur tous les sujets abordés, sa

SIR KKHAKO J. (.ARTVVRIGHT 239

force de résistance et son lond de \italité paraissent inépuisables. Ajoutez à cela un courage absolument indomptable, la froideur d'un morceau de glace, même au cours des débats les plus animés, une contenance de sphinx au repos, et vous aurez la meilleure idée que je puisse vous donner de cet homme extraordinaire.

Quelles que puissent être les opinions politiques de celui qui l'étudié, personne ne peut regarder cette figure de statue, dans la chambre des Communes, repasser la vie qu'a menée cet homme pendant ces trente dernières années, chercher à peser la prodigieuse somme de ses travaux, s'efforcer de saisir sa pensée et son but, sans lui payer à son insu le tribut de respectueux hommage que décerne toujours un sentiment juste à un noble et grave caractère.

Depuis vingt-deux ans, ma position dans la galerie de la presse m'a permis de l'observer constamment, dans l'opposition, au pouvoir, puis encore dans l'opposition. Je l'ai vu vieillir au service du pays. Je puis évoquer le jeune politicien d'autrefois et retracer chacun de ses pas dans l'évolution du parfait homme d'Etat d'aujourd'hui. D'autres peuvent considérer sa vie comme dépensée inutilement pour résister à un pouvoir retranché dans une forteresse inexpugnable ; pour moi, la grandeur de son passé me fait croire qu'il pourrait bien finir par triompher de l'adversité et obtenir une récompense digne d'un tel désintéressement et d'un dévouement si élevé et si justement compris.

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