‹ Les Hommes du jourChapitre 2 sur 46 · SIR JOHN A. MACDONALD · texte numérisé non relu

SIR JOHN A. MACDONALD

Sir John Macdonald n'a jamais, nous dit-on, donné le moindre encouragement aux biographes qui ont tenté d'écrire sa vie. Il est assez rare que les hommes de valeur veuillent se prêter à des appréciations forcément entachées de bienveillance ou de mauvais vouloir ; même une esquisse biographique ne peut avoir de poids véritable que dégagée des passions qui s'agitent incessamment autour d'eux. Il est donc naturel que Sir John préfère attendre le grand apaisement qui suivra sa retraite de la vie politique, avant de chercher, dans le jugement des hommes, la modération, la justice et la saine appréciation de sa carrière si mouvementée et si profondément liée à l'histoire de ce pays.

Sir John doit cependant se soumettre à l'inévitable, et, du moment qu'on publie une galerie de portraits des hommes éminents du Canada, la première place lui appartient et il lui faut subir l'infliction d'une " esquisse," toute incomplète qu'elle puisse être. Autrement, ce serait faire la même faute que d'omettre le nom de Shakespeare ou de Hugo en parlant des grands poètes.

Le cadre dans lequel nous devons renfermer cette étude ne nous permet guère que des considérations générales et une rapide revue des faits principaux qui .se rapportent à notre sujet. Le soin de décrire minutieusement la vie et la carrière du premier ministre appartiendra à celui-là qui, après la mort de Sir John, grâce à une intimité de vieille date avec lui, pourra joindre à l'exactitude et à l'ensemble des faits le récit des habitudes journalières de l'éminent homme d'Etat, et apprécier, en y ajoutant l'anecdote à l'occasion, les subtilités de son esprit et l'élévation de son caractère. L'auteur de ces lignes n'a pas eu le rare privilège de jouir de la connaissance 7ersonnelle du premier ministre, ce qui le force à suivre de loin

seulement le vieux chef, en se fixant sur ces événements qui ont diminué la distance entre l'architecte de la Confédération et la gloire, comme les chaînons du chemin de fer du Pacifique ont rapproché les deux océans.

On parle facilement d'hommes d'Etat, mais peu de personnes réalisent la véritable signification et l'étendue de ce mot. Dans les classes ignorantes, on donne souvent ce titre à des politiciens d'occasion et même à ces hâbleurs qui voient des dangers partout et que Ben Jonson désignait avec mépris comme " stateswomen." Un homme d'Etat est chose bien rare. Il n'}^ en a pas trois parmi ceux qui s'occupent aujourd'hui de politique aux Etats-Unis ; il n'y en a pas cinq avi Canada. Sir John Macdonald est, sans aucun doute, le plus grand des quatre Canadiens que nous cro3-ons vraiment dignes de ce nom et le plus grand du continent américain. Comment une nation de cinquante à soixante millions d'habitants a produit moins d'hommes d'Etat qu'une nation voisine de cinq à six millions seulement, est une question que nous ne voulons pas discuter ici. Qu'on nous permette seulement de dire que nos institutions plus libres, nos traditions historiques incomparablement plus grandes, comme partie intégrale du plus vaste empire du globe, favorisent mieux la production et le développement des facultés et des talents de l'homme d'Etat que les rudes, égoïstes et démocratiques habitudes de la république américaine. Un Canadien illustre exprimait énergiquement, le 4 janvier 1889, son appréciation du sentiment de dignité nationale qui existe dans les deux pays, dans un sens qui appuie notre assertion et qui dénote un jugement droit, uni au patriotisme le plus éclairé : "Je préfère, disait l'honorable Oliver Mowat, être premier ministre de la province d'Ontario que gouverneur de l'Etat de New- York ; et, .si j'avais une ambition qui me manque pour une position honorifique plus haute, j'aimerais mieux être premier ministre du Canada que président des Etats-Unis."

Bien que les facultés et les talents des hommes d'Etat soient les mêmes partout, leur politique varie considérablement selon les milieux et particulièrement entre l'Angleterre, les Etats-Unis et le Canada. Nulle part l'éducation politique ne commence aussi à bonne heure qu'au Canada et aux Etats-Unis, ce qui donnerait à croire au même degré de culture et d'avancement dans les deux

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pays. Il y a cependant la distance de la coupe aux lèvres entre cette. supposition et les faits. Chose étrange : bien que les Anglais ne commencent à s'intéresser activement aux affaires publiques qu'au moins cinq ans après les jeunes gens du Canada et dix ans après leurs cousins des Etats-Unis, (qui s'occupent d'affaires municipales dès l'âge avancé de douze à treize ans), ils sont, quand leur heure est venue, tout aussi capables de se former une saine et intelligente opinion des questions publiques que les plus précoces politiciens ; et les hommes d'Etat anglais s'élèvent généralement à un bien plus haut degré de perfection, d'intelligence et de dignité politiques. De là vient qu'on considère souvent comme un compliment de comparer un homme d'Etat colonial ou américain à un homme d'Etat anglais. Il a été dit de Sir John qu'il était "more than a colonial mind." Ce n'est pas très flatteur pour les colonies, mais ce l'est d'autant plus pour notre premier ministre.

On a souvent comparé Sir John Macdonald à l'illustre Benjamin Disraeli, comte de Beaconsfield. Cette comparaison pourrait être prise pour un compliment à l'adresse de Sir John, si elle n'était tout aussi flatteuse pour Disraeli. Il y a sûrement de fortes ressemblances dans la personne, la vie et le caractère de ces deux hommes, bien que nous n'admettions pas un parallèle aussi frappant que certains enthousiastes veulent le faire. Il n'est pas à regretter non plus que Sir John diffère de caractère avec Disraeli en ce sens qu'il ne possède pas la vanité personnelle qui amenait ce dernier à parler de lui-même si souvent et d'une manière parfois ridicule. D'un autre côté, la gloire de Lord Beacon.sfield est grandement due à son génie littéraire, que Sir John ne partage pas. Très distingué comme homme d'Etat, Disraeli est encore grand comme auteur; et, pour citer ses propres mots dans la préface qu'il a écrite à l'ouvrage de son père, " Ciiriosities of Literahire '' : " ITn auteur peut diriger la fortune du " monde d'une manière plus étendue qu'un homme d'Etat ou un " guerrier ; et les œuvres par lesquelles son influence se produit et " s'exerce peuvent avoir l'intérêt et l'importance des décisions des " corps légi.slatifs les plus grands ou posséder la valeur stratégique " déploj'ée sur les champs de bataille les plus mémorables." Il y a cependant auteur et auteur. Comme auteur, Lord Beaconsfield n'a pas exercé son influence sur la fortune du monde à un aussi

haut degré, loin de là, que comme homme d'Htat ; et pourtant Vivian Grey, et encore plus Contarini Fleming occupent une place d'honneur dans les annales de la littérature anglaise. Publier un livre n'est pas un effort si colossal, après tout, de notre temps où le découpage et les citations jouent un si grand rôle à l'insu d'un nombre de personnes considérable, mais moins nombreux de jour en jovir. Si Sir John Macdonald écrivait un livre, ce livre serait, sans doute, digne de son génie ; mais je n'ai jamais entendu dire qu'il ait eu la pensée de devenir auteur. Il est cependant si bien doué, qu'il ne serait pas étonnant de le voir un jour surprendre le monde, au déclin de sa vie, par une œuvre remarquable, tout comme un certain Caton, non étranger à la célébrité, commença à étudier le grec à l'âge de quatre-vingts ans. Sir John a été toute sa vie un homme à surprises et un fidèle croyant aux doctrines de Disraeli, dont l'une par excellence est la suivante : ''Ce n'est pas assez de gouverner les hommes : il faut encore les étonner."

ly'âge ne semble pas affecter Sir John. Un jour, à un pique-nique où il faisait une allusion à la possibilité de sa mort prochaine, un rude paysan lui cria : "John A., vous ne mourrez jamais !" Ce mot peut être donné comme le pendant de l'anecdote qui suit. Un Anglais exprimait l'espoir que son fils pourrait entendre Gladstone "avant sa mort." Sou interlocuteur lui répliquait que le chef libéral était en parfaite santé et qu'il n'y avait aucune probabilité qu'il mourût avant longtemps. " Oh ! reprit le premier, je ne parle pas de la mort de Gladstone, mais de celle de mon fils." Puissent le vaillant ami de la cause irlandaise et Sir John Macdonald, qui, tous deux, ont eu le privilège d'être appelés " Our grand old man " par leur nation respective, être conservés longtemps à l'admiration et à l'affection de leurs compatriotes !

Sir John Macdonald et I^ord Beaconsfield ont tous deux étudié le droit ; mais ce dernier n'a jamais exercé. Aucun d'eux n'était bien jeune à .son entrée dans la carrière législative. Kn 1837, quand Disraeli fut élu pour représenter le bourg de Maidstone, il avait trente-deux ans. Aux jours de Cicéron, cet âge formait partie de la première jeunesse politique ; mais le monde a marché depuis cette époque.

Illiiivi fuit et ingens gloria Teneronim.

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