L. R. MASSON
Quiconque étudie la puissante orgaiiisalion de la Grande-Bretagne remarque tout d'abord la place importante que les familles nobles de ce pays y occupent. Que le pouvoir soit aux mains des tories ou des whigs, le ministère compte toujours dans son sein plusieurs ducs, comtes ou marquis. Encore aujourd'hui, malgré la marche envahissante de la démocratie, nous voyons aux côtés de Gladstone les lords Kimberly, Roseberry, Ripon, Houghton, et plusieurs autres encore. L'aristocratie anglaise tient à honneur de participer au gouvernement de son pays, et il est de tradition chez elle d'élever en vue de la vie publique ceux de ses enfants que leurs aptitudes désignent pour la politique. C'est une pratique excellente, que ne peu\-ent malheureusement pas suivre toutes les nations qui se sont donné des constitutions plus ou moins imitées de celles de l'Angleterre. Il y a un avantage immense à confier les intérêts publics aux représentants des grandes familles. Ils entrent dans la carrière bien préparés à la lutte, avec des dispositions spéciales dues à l'influence du milieu qui les a vus naître et grandir, apportant avec eux des idées et des principes qui leur donnent cet esprit de suite si nécessaire au bon gouvernement d'un pays. C'est à cela que l'Angleterre doit la politique traditionnelle qui a fait sa force et sa grandeur. On sait combien est aventureuse la vie publique, avec ses nombreux écueils, témoins de tant de naufrages ; quels sacrifices elle exige de ses adeptes, souvent ruinés de santé et de fortune, au milieu de ses vicissitudes. Lorsqu'on paraît sur l'arène comme les Salisbury, les Hartington, possesseurs de grandes richesses, on n'a pas à redouter les craintes angoissantes que font naître, dans l'esprit du ministre ou du député pauvres, les incertitudes de l'avenir. Il semblerait que la fortune dût être une condition essentielle de la participation à la vie publique; elle ne l'est pas, heureusement, mais qu'elle donne donc un élément de force et
d'indépendance à ceux qui en sont pourvus ! Elle les met k l'abri de bien des soupçons, prête à leurs actes le prestige du désintéressement, surtout lorsqu'elle vient en aide h des talents très sérieux, à une intelligence d'élite, comme ce tut le cas pour le sujet de cette étude, l'honorable Louis-Roderic Masson, ancien ministre, ancien lieutenantg'ouverneur de la province de Québec et aujourd'hui sénateur du Canada. Jouissant des mêmes avantages que ces fils de grandes familles anglaises, il s'est révélé, comme les meilleurs d'entre eux, homme d'Etat ; et il était en passe de jouer un grand et noble rôle, lorsque la maladie qui le guettait depuis longtemp.; vint, pour notre malheur, paralyser ses eflforts et le forcer à prendre un repos qui doit peser à son besoin d'activité.
Les fonctions publiques élevées exigent un apprentissage; c'est là une vérité d'expérience de nature à surprendre nombre de gens sacrés grands politiques par leur vanité et leur outrecuidance. Dins un ordre inférieur d'idées, les Anglais établissent une distinction entre le skillcd et Xunskilled labour, entre le travail de l'ouvrier intelligent, instruit, et celui du simple manœuvre. La même distinction s'impose tout naturellement dans l'ordre politique, où nous trouvons, d'un côté, des personnages qui se croient appelés à diriger les masses, parce qu'ils savent s'assimiler la substance des articles de journaux, parce qu'ils ont l'art facile de haranguer la foule avec succès; et, de l'autre, de vrais meneurs de peuples, à l'esprit pénétrant, nourris de fortes études, éclairés des lumières de l'histoire et de l'expérience : ceux-ci aperçoivent avant la multitude les dangers qui menacent leur pays, possèdent le don rare de percevoir quelle ligne de conduite il faut suivre pour pousser le peuple vers le progrès. Toute la science de la politique consiste à savoir et à prévoir; mais ils sont rares, ceux qui la possèdent. C'est à cette école des grands politiques qu'appartient M. Masson : l'école, chez nous, des La Fontaine et des Cartier, ces hommes qui ont compris à fond notre situation sociale si complexe.
De bonne heure, au sortir des collèges de Georgetown et de Saint- Hvacinthe, il tourna ses regards vers le champ de bataille de la vie publique où, à cette époque, (1854,) tant d'hommes éminents, Cartier, Dorion, Loranger, Cauchon, Chauveau, Laberge, concentraient sur eux l'attention de leurs concitoyens. L'ambition lui vint dès lors de se jeter dans la mêlée ; mais, sentant qu'il avait le temps d'attendre et que le meilleur moyen d'y briller était de se préparer à la lutte par