‹ Les Hommes du jourChapitre 34 sur 46 · L. R. MASSON · texte numérisé non relu

L. R. MASSON

" Mon voisin d'estrade, Espagnol très intelligent, ne pouvait comprendre la grande répugnance des étrangers pour ces jeux nationaux de l'Espagne. " Il s'en faut de beaucoup, disait-il, qu'ils soient aussi cruels et aussi révoltants que les combats d'hommes en Angleterre, (la boxe), et aussi dangereux que les spectacles licencieux de Paris." Il avait probablement raison ; mais, n'ayant jamais eu l'avantage de fréquenter les hauts cercles de la boxe et des combats de coqs, i'en suis revenu le cœur lourd et promettant bien de n'y pas retourner.

" Il y a, dans la vue du sang, quelque chose de révoltant auquel le cœur ne se fait qu'avec peine, et il est incompréhensible qu'un peuple chrétien y puisse prendre plaisir ; mais, d'un autre côté, il ne faut pas tomber dans l'exagération des détracteurs ordinaires de l'Espagne et des Espagnols. La passion de ce peuple pour ces jeux cruels n'est pas le seul mystère incompris que cache le cœur de l'homme : écoutons plutôt le grand écrivain catholique de l'Espagne contemporaine, Balmès, expliquant les penchants de ses compatriotes, tout en les déplorant."

Toute cette intéressante relation est écrite d'une plume vive, alerte ; on n'y rencontre pas ces banalités qui constituent souvent le fond des récits de voyageur ; les réflexions piquantes y abondent. M. Masson admire sincèrement les merveilles de l'Europe ; mais cette admiration ne l'emporte pas au point de lui faire perdre de vue ce qui, chez nous, est supérieur à ce que lui offrent les autres pays. Son esprit critique, élevé, sait démêler le vrai du faux, l'or du clinquant. Un souffle patriotique passe à. travers ces pages, que l'on trouve trop courtes, une fois la lecture finie.

Il est passé en axiome aujourd'hui que la science du droit est la base de la science de la politique, et le nombre toujours croissant d'avocats au sein des gouvernements n'y contredit point. C'est la parole de l'homme de loi qui gouverne les démocraties, quoique les orateurs qui parlent beaucoup et même bien soient rarement des hommes d'action.

M. Masson, qui méditait toujours d'entrer dans la vie publique, fit donc des études de droit, et devint avocat en 1859. Comme il n'était pas question pour lui d'exercer sa profession et qu'il lui fallait fournir un aliment k son activité, il se fit militaire et passa par tous les grades de notre milice jusqu'à celui de major de brigade, qui donnait alors le commandement d'un district. Il apporta au service cet

amour du travail, cette activité, cette conscience qui est la caractéristique de toute sa conduite. Personne plus que M. Masson ne fut utile k notre milice, sur l'organisation de laquelle il écrivit alors une sage brochure. Prêchant d'exemple, il entraîne à sa suite des jeunes gens sans occupation, qui autrement ne seraient pas sortis de l'oisiveté. Son ardeur, son enthousiasme mettent le métier de soldat à la mode. Il n'entend pas être un militaire de parade seulement ; et, à deux reprises, on le voit courir à la frontière durant les invasions féniennes.

M. Masson a gardé de son passage dans nos camps une allure toute martiale. De haute taille, la tête fièrement établie sur de larges épaules, le buste bien développé, tout témoigne chez lui de l'homme né pour le commandement ; et il l'a été aussi bien parmi les soldats que sur le terrain de la politique. C'est la marque d'un esprit vraiment supérieur, car il est bien difficile d'amener à l'obéissance ceux mêmes qui partagent toutes nos idées, tous nos desseins. L'entrée de M. Masson dans la vie publique date des premiers jours du régime inauguré en 1867. La confédération canadienne vient d'être proclamée. Cartier, qui se trouve sur une scène agrandie, comprend qu'avec un parlement à Ottawa et un autre à Québec, il lui faut de nouveaux auxiliaires pour lui prêter main-forte dans son œuvre. Il jette les yeux sur ^L Masson et le presse d'accepter le mandat que lui offrent les électeurs de Terrebonne. En même temps, il confie A M. Chauveau, alors surintendant de l'instruction publique à Québec, la mission d'organiser le gouvernement de notre province. Aux élections de 1867, Terrebonne acclame en M^L Masson et Chapleau deux futurs ministres, deux futurs lieutenants-gouverneurs, inaugurant cette tradition qui semble exiger que ce comté soit toujours représenté par quelques-uns des hommes les plus éminents de notre pays.

M. Masson ne tarda pas à se faire une place marquante aux communes, et ce n'est un secret pour personne que Cartier ne prenait l'initiative d'aucune mesure importante sans se concerter avec le député de Terrebonne, dont l'influence allait croissant de jour en jour. Ses compatriotes le tenaient en haute estime, tandis que les députés d'Ontario et des provinces maritimes, dominés par son talent hors ligne, son prestige de grand seigneur, le regardaient comme une puissante individualité. Dans notre état politique et social si complexe, ce sont des personnalités de la force de caractère de >L Mas-

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