JOHN FRANCIS WATERS
Ottawa, 5 juin 1890.
[Traduction de Louis- H. Taché.]
*Depuis la publication de cette biographie dans la grande édition des "Hommes du Jour," Sir John A. Macdonald est décédé. C'est le 6 juin dernier, (1S91), que le Canada a perdu rhomme d'Etat éminent dont la politique est tracée dans les ligfnes qui précèdent. — (Note de l'Editeur.)
Les rîocMERS
sr Patrick.
RiviïHE DU Loup.
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WILFRID LAURIER
DESBARATS & ClE, GRAVEURS ET IMPRIMEURS.
Les Hommes du Jour. 2ème Série.
WILFRID LAURIER
Ce nom me reporte juste vingt-cinq ans en arrière.
C'était dans la petite rue Saint-Gabriel, à l'aboutissant de la rue Sainte- Thérèse, au premier étage d'une ancienne maison démolie et remplacée depuis, dans le bureau de rédaction de 1' Union Nationale , oii Médéric Lanctôt recevait ses clients, recrutait son parti, et jetait aux quatre vents de Montréal et du pays les articles incendiaires qui faillirent faire avorter le projet de confédération des Provinces. Combien d'hommes importants j'ai connvis là !
Le plus célèbre est sans contredit Wilfrid Ivaurier, le chef du parti libéral pour tout le Dominion, l'orateur parlementaire sans rival, celui que nos compatriotes anglais ont surnommé, ainsi qu'un nouveau Chrysostome, Silvcr-tongiicd Laurier. Je crois le voir encore, assis à son pupitre, tout au bout de la pièce, le dos tourné aux visiteurs, feuilletant des dossiers et couvrant d'une écriture élégante et rapide les longues pages d'un document judiciaire, absorbé dans son travail, et comme inconscient de tout le brouhaha politique qui lui bourdonnait aux oreilles.
J'avais remarqué cette gravité recueillie au milieu d'une telle agitation, ce calme si rare dans l'atmosphère fiévreuse où se fondaient, s'écrivaient et s'imprimaient les journaux du temps, et j'allais donner cours à ma curiosité, lorsque le jeune avocat se leva, prit son chapeau, et, serviette sous bras, passa devant moi pour se rendre au palais.
— M. Laurier, mon associé en basoche, me dit Lanctôt ; un futur ijiinistre !
Laurier sourit, et, comme il était pressé, nous n'échangeâmes que quelques mots. Quand la porte se fut refermée sur lui :
— Faites attention à cette tête-là, ajouta Lanctôt ; c'est celle d'un
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gaillard qui fera son chemin. Il est poète, orateur, penseur, juriste, tout ce que vous voudrez. C'est un homme de l'avenir.
Je n'avais pas besoin de cette recommendation : Laurier possède une de ces physionomies qui frappent au premier coup d'oeil ; une fois aperçue, elle se photographie dans la mémoire et ne s'oublie jamais.
Je fus quelques années sans revoir celui qui devait être mon voisin de fauteuil au parlement fédéral, et avec qui les circonstances devaient m'unir plus tard par les liens d'une amitié si honorable pour moi. Quand j'entendis de nouveau parler de lui, j'habitais Chicago. Il donnait sous sa signature, dans je ne sais plus quelle publication périodique de l'époque, un récit, moitié conte moitié légende, où se mêlaient, dans un style clair et vigoureux, à d'intéressants détails historiques, des peintures de mœurs qui trahissaient un esprit d'observation très original, en même temps qu'une rare connaissance de la langue. Je n'ai jamais vu la fin de ce travail. I^a publication en fut interrompue par un événement dans la vie de Laurier.
C'était en 1867, Kric Dorion venait de mourir, et le Défridieiir, ce journal populaire qui avait si vaillamment fait les luttes et assuré les victoires du parti libéral dans les cantons de l'Est, allait disparaître avec lui, lorsque le jeune associé de Lanctôt partit pour l'Avenir, chargé de relever la plume que venait de laisser tomber l'infatigable patriote et démocrate. Mais il fallait autre chose que du talent et du courage pour maintenir une entreprise dont l'administration avait été depuis longtemps négligée ; et les capitaux nécessaires manquaient à Laurier. Du reste, son talent réclamait une autre arène. Le barreau l'appelait.
Il ne revint pas à Montréal cependant. Cette vie nouvelle et pleine d'activité des cantons de l'Est, qui avançaient alors encore plus rapidement qu'aujourd'hui dans la voie du progrès et de la fortune, l'avait captivé. Et, un beau matin, sans autre bagage que sa mince garde-robe et quelques livres de droit, mais riche d'espérance et sûr de lui, le futur homme d'Etat frappait à la porte de l'unique hôtel de Saint-Christophe, chef-lieu du district judiciaire d'Arthabaska ; et, le lendemain, les habitants de l'endroit lisaient avec indifférence, sur une petite enseigne bien modeste, ces trois mots destinés à un si vaste retentissement : Wilfrid Laurier, Avocat.
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C'est dans ce même village — aujourd'hui Arthabaskaville — que nous renouâmes connaissance en 1870. Je fus frappé par l'élévation de cette intelligence, par la tournure si philosophique de cet esprit dont la multiplicité et la variété des connaissances étonnaient dans un pays où les hommes de profession croient se compromettre en lisant autre chose que les livres qui traitent de leur spécialité.
Mais il ne faut pas que mes souvenirs personnels me fassent trop anticiper sur l'ordre chronologique d'une biographie. Afin de procéder plus régulièrement, remontons jusqu'au 20 novembre 1841, jour où naquit, à Saint-Lin, comté de l'Assomption, celui de nos hommes publics, peut-être, qui ait encore su commander le plus universel respect dans le pays. Son père, M. Carolus Laurier, arpenteur de profession et citoyen sans reproche, mit le jeune Wilfrid au collège le moins éloigné — celui de l'Assomption — où, dès l'âge de treize ans, il commença à manifester la supériorité intellectuelle, l'amour de l'étude et la droiture de caractère qui devaient si hautement le distinguer plus tard. Il ne pouvait manquer d'être excellent élève et de mériter l'estime de ses professeurs ; cependant — c'est M. David qui le dit — cela n'empêcha point qu'il "se fit punir plus d'une fois pour être allé, sans permission, entendre plaider à la cour du village ou applaudir les orateurs politiques, la vocation s' affirmant en dépit du règlement."
En 1860, on le retrou\-e à Montréal, feuilletant le Pandectes et la Coutume de Paris, dans l'étude de Me Rodolphe Laflamme, qui fut son collègue plus tard, à titre de ministre de la Justice, dans le cabinet Mackenzie.
Admis au barreau en 1864, il exerça sa profession durant deux ans, en société, comme il est dit plus haut, avec Médéric Lanctôt. ce journaliste et tribun tapageur dont la popularité fut un moment .si bruyante, et qui devait s'éteindre dans une si triste obscurité. Ce milieu remuant ne convenait guère au tempérament calme et méthodique de Laurier ; et ce fut peut-être là une des raisons qui l'engagèrent à s' éloigner de Montréal, où les circonstances ne pouvaient manquer de le rendre plus ou mo;ns solidaire des écarts de jeunes.se où tombaient quelquefois certain;; libéraux trop enthousiastes pour être prudents.
Quoi qu'il en soit. Laurier ei t bientôt acquis, dans le district où
il s'était fixé, une grande réputation d'avocat et de jurisconsulte ; et ses merveilleuses aptitudes oratoires, son honorabilité en affaires, sa nature douce et bienveillante, sans compter le charme exquis de ses manières, lui créèrent une telle popularité, que la division électorale de Drummond et Arthabaska, aux élections provinciales de 1 871, le porta à la députation pour la Chambre de Québec, par une majorité de 1,000 voix sur l'ancien député, M. Hemming, son concurrent.
Son début à l'Assemblée législative fit sensation. Quel était donc ce jeune député, qui n'avait pas trente ans et qui traitait ainsi, du premier coup, les plus hautes questions politiques avec cette franchise et cette autorité ? Quel était donc ce nouvel orateur, disert, érudit, captivant, qui en imposait même à ses adversaires par sa parole si châtiée, si élevée, si courtoise dans le blâme ou l'ironie, surtout si mesurée dans l'entraînement de la discussion?
L'effet produit fut magique. Je crois entendre encore le tonnerre d'applaudissements qui ébranla les galeries, lorsque, à la fin d'une période imagée où il avait fait défiler, sous les regards de ses auditeurs, la caravane immense et triste de nos compatriotes émigrant aux Etats-Unis, l'orateur jeta au gouvernement du jour son allusion sanglante au mot célèbre des condamnés de l'ancienne Rome : Ave, Cœsar, morihiri te salutant !
Le lendemain, le nom de Laurier était dans toutes les bouches. Et tout le monde se souvient comme ces deux syllabes, dans leur signification héroïque, sonnaient juste et clair, avec leur timbre de pièce d'or pure de tout alliage et frappée au bon coin !
J'ajouterai de .suite que, plus tard, au cours de la carrière si mouvementée du jeune débutant de 1871, dans sa vie privée comme dans sa vie publique, pas une défaillance, pas un instant d'oubli, pas un mouvement maladroit, pas une phrase hasardée, pas un mot malheureux, ne sont venus altérer en rien l'éclat de ce premier succès. Au contraire, quelles qu'aient été les circonstances difiiciles où il se soit trouvé, les lourdes responsabilités qu'il lui ait fallu assumer, les obstacles et les préjugés avec lesquels il dût combattre corps à corps, il a grandi sans cesse, surpassant chaque fois l'attente de ses admirateurs, toujours de plus en plus étonnés par sa souplesse d'esprit et la variété de ses ressources.
Rien de médiocre, toujours des coups de maître. Aussi, quand
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son début retentissant à l'Assemblée législative de Québec l'avait placé au rang suprême parmi les plus brillants orateurs français de sa province, celui qui signala son arrivée à la chambre des Communes, en 1874, le mit d'emblée presque hors de pair parmi les debatcrs anglais de la Confédération.
Ce fut une circonstance solennelle, et nul de ceux qui étaient là présents ne saurait en perdre jamais le souvenir. Il s'agissait de l'expulsion de Louis Riel, le révolté du Nord-Oue.st, qui, accusé du meurtre de Thomas Scott et fuyant la justice, venait d'être élu député de Provencher, et s'était fait assermenter à ce titre sans toutefois oser prendre son siège. Iva question était brûlante et passionnait terriblement les esprits. Des antipathies de races l'envenimaient encore. L,es mots de clémence, de justice, de bonne harmonie n'avaient plus de signification aux oreilles de plusieurs. Il fallait un maître en éloquence pour défendre le contumace en face de ses plus mortels enemis, et manœuvrer, sans encombre ni heurts, à travers les monceaux et l'enchevêtrement de préjugés soulevés contre le chef métis. Le débat durait depuis deux jours, violent, enflammé. Enfin Laurier se lève -.—Mr. Speaker^ dit-il . . .
On savait Laurier éloquent ; il avait déjà pris la parole en français à l'ouverture de. la session; mais on ne croj^ait pas, on n'avait pas l'idée qu'il ha.sarderait sa réputation en es.sayant de prononcer un discours en anglais, dans une circonstance aussi scabreuse. La surprise fut grande, mais ce fut une révélation. Je ne crois pas qu'aucun orateur, si ce n'est lui-même, ait remporté depuis un pareil succès dans nos assemblées délibérantes.
A mesure que, dans son langage si élégant et si académique, le brillant discoureur entrait tranquillement dans le cœur de son sujet, ini silence de tombeau se répandait dans la vaste salle, et les députés anglais prêtaient l'oreille avec étonnement à ce charmeur qui maniait leur langue avec plus de grâce qu'eux et qui leur disait de cruelles vérités sur un ton qu'ils ne pouvaient s'empêcher d'applaudir. Tous s'entre-regardaient, émerveillés. W
Laurier tint l'auditoire entier suspendu à ses lèvres durant plus d'une heure. Pas un seul instant sa prodigieuse éloquence ne faiblit. Il faut l'avoir entendu. Il développait les principes et les doctrines du droit judiciaire et constitutionnel avec l'aisance d'uii
vétéran parlementaire et la précision d'un dialecticien consommé. Les faits se groupaient, les preuves et les autorités s'amoncelaient, les arguments s'échafaudaient les uns sur les autres avec une logique serrée, vivante, inexorable, et les conclusions arrivaient d'ellesmêmes, sans efiForts, mais irrésistibles. Et cela admirablement enchaîné, coulant de source, sans une hésitation, sans un bégaiement, sans une syllabe de trop, avec un organe sonore et vibrant, une richesse et une variété d'intonations superbes, un geste sobre et précis, une attitude aussi naturelle que magistralement digne.
L'enthousiasme fut immense. Il avait déjà repris son siège depuis cinq minutes, que les applaudissements éclataient encore, tandis que les ministres et les députés les plus importants défilaient devant lui pour lui prodiguer leurs poignées de mains et leurs félicitations. Le futur chef de parti venait d'affirmer son droit au premier poste, en disant : Ego nominor leo ! Cette fameuse harangue n'eut qu'un défaut, celui d'en décourager plus d'un. J'entendis un député dire : " Si ce discours eût été prononcé au commencement du débat, personne ne sait s'il n'eût pas emporté le plateau de la balance."
Kn tous cas. Laurier avait gagné .sa partie, à lui ; dès ce moment, sa place fut marquée au ministère. Il y fut appelé en 1877, à la retraite de M. Cauchon, qui venait d'être nommé lieutenantgouverneur pour le Manitoba.
Chose singulière et qui fournit un exemple bien frappant des aberrations populaires comme des vici.ssitudes souvent incompréhensibles de la vie politique, le nouveau ministre, qui, aux élections précédentes, avait été nommé par une majorité de plus de 700 voix sur son concurrent, M. Tessier, un notaire distingué et très éloquent, ne put se faire réélire, malgré le surcroît d'influence qu'aurait dû lui donner son porte-feuille de ministre de l'Accise. Il fut défait par un honnête et inoffensif marchand de village, qui l'importa .sur lui par 21 voix de majorité !
Ce fut pour le gouvernement Mackenzie un échec dont il ne se releva pas. Laurier eut beau revenir dans la capitale, le mandat de Québec-Est à la main, le branle était donné, la bascule commençait à jouer. L'immense popularité du jeune ministre dans le reste du pays n'y put rien.
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Néanmoins, la défaite écrasante que subirent les libéraux, l'année d'après, n'atteignit nullement son prestige personnel. Il avait dit en rentrant au parlement — ces paroles sont reproduites en légende au bas d'une gravure de journal illustré, qui le représente hissant un drapeau sur un bastion: — "J'ai arboré l'étendard libéral sur la vieille citadelle de Québec, et je l'y maintiendrai."
Il a tenu parole. Aujourd'hui, non-seulement la ville, mais encore le district de Québec sont devenus le château-fort du libéralisme dans la Province. M. Mercier a complété l'œuvre ; mais Laurier avait, en eifet, glorieu.sement hissé le drapeau, et son nom ne contribue pas peu, encore à l'heure qu'il est, à soutenir et activer la brise qui souffle dans ses plis.
Maintenant, deux événements, dans la vie de celui dont j'ai entrepris d'esquisser le portrait, l'ont, entre tous, placé au rang des hommes exceptionnels: l'un, en faisant éclater de la façon la plus complète po.ssible l'immense autorité que lui ont conquise son talent et son caractère ; l'autre, en mettant en relief toute la souplesse de ce talent, et découpant en saillie lumineuse la fière virilité de ce caractère ; l'un en posant sur son front une couronne que bien peu de ses compatriotes ont pu rêver de ceindre ; l'autre en le montrant victorieusement aux prises avec tout ce que les complications politiques, les haines de croyances et de races, unies à l'acharnement des factions, peuvent inventer pour paralj^ser les plus nobles efforts, déjouer la plus habile tactique, terrasser les plus puissants ' jouteurs.
Je veux parler de son élection comme chef du parti libéral pour toute la Confédération, et de sa grande tournée oratoire de l'année dernière dans la province d'Ontario.
La population française se trouvant, dans le pays, en face d'inie population d'origine britannique quatre fois supérieure en nombre, il avait toujours été réputé très difficile, sinon impossible, pour un Canadien- Français, d'arriver au premier poste dans l'un ou dans l'autre parti, — non pas précisément à cause de l'intolérance des députés, mais à cau.se de la répugnance naturelle des masses à se mettre à la remorque d'un chef non choisi parmi les "nôtres." one of ours.
Pour un parti, prendre un chef dans un groupe en minorité, c'est
non- seulement se priver d'un élément de succès des plus considérables, c'est froisser le sentiment de l'électeur et mettre la cause même en danger. Or cette considération, en politique la première de toutes, s'est efifacée tout entière devant le prestige de notre compatriote. Et, bien que le parti libéral anglais comptât des hommes de la taille de Sir Richard Cartwright, de Mills, de Jones, d'Edgar, de Patterson, de Davies, le jour où des raisons de santé forcèrent Edward Blake à remettre son bâton de maréchal entre les mains d'un lieutenant, ce fut Laurier qu'on choisit à l'imanimité pour le remplacer à la tête du parti.
Ee choix était inattendu, parce qu'il paraissait impossible. Il a été fait, cependant, sans hésitation et d'une .seule voix.
Laurier a-t-il répondu à cette confiance de façon à ne désappointer personne ?
Quelques-uns disaient de lui: "On peut être charmant discoureur, logicien puissant, et même orateur parlementaire hors ligne, sans pour cela avoir la valeur d'un chef de parti. On peut compter de brillants états de service, posséder même la bravoure d'un héros, sans avoir les qualités d'un général. On peut être un admirable soldat, sans être un grand capitaine. Laurier sera-t-il au premier rang ce qu'il a .su être au second ?"
Eh bien, là aussi, sur ce terrain pourtant si glissant, l'attitude ferme et habile du jeune leader a plus que justifié le choix du parti, plus que satisfait l'attente de ses admirateurs ; elle les a étonnés, — je dirais même déconcertés, si le mot ne comportait pas double signification.
Un des Anglais les plus influents du groupe libéral me disait dernièrement encore : '^ He is niarve/lous/' Et le mot sonne juste. Laurier n'est pas un chef ordinaire. Renseigné sur tous les points, toujours prêt à la riposte, jamais découvert, d'une prudence sans pareille dans ses mouvements, ne laissant rien au hasard, charmant .ses amis par sa crânerie, désarmant ses adversaires par sa loyauté courtoise autant qu'il les étourdit par ses brillantes charges à fond de train, il ne fait jamais une fausse manœuvre, ne se laisse jamais prendre au dépoun-u ; et, s'il n'écrase pas l'ennemi à chaque rencontre, au moins est-il bien rare qu'il ne le couche pas sur le champ de bataille.
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Mais c'est quand il faut disposer d'une question vitale, presser l'application d'un important principe économique ou humanitaire, quand il faut frapper le coup suprême qui décide du sort d'une campagne, que Laurier se dresse de toute sa hauteur et sait déployer toute son envergure.
Alors, si la' nouvelle transpire au dehors, si l'on apprend que L,aurier doit parler, la foule se précipite, les galeries se boudent de spectateurs sûrs d'assister à une éclosion raj-onnante et d'entendre une pièce oratoire digne de figurer parmi les plus belles pages d'éloquence parlementaire. Et personne ne s'en retourne désappointé.
Or toutes ses qualités de chef politique, notre vaillant compatriote les a déployées surtout dans sa récente campagne chez nos voisins d'Ontario.
On sait quels préjugés avaient été soulevés, depuis deux ou trois ans, dans cette partie du pays, contre tout ce qui porte chez nous le nom de français et de catholique. Le brandon de la discorde, secoué par quelques fanatiques désireux de pêcher en eau trouble, avait enflammé les esprits. Le vieux levain des haines anciennes avait fermenté partout, et, au nom de prétendus droits menacés, on avait réussi à soulever contre nous et notre province une portion considérable de la population d'Ontario. Les chefs réagissaient de leur mieux et faisaient des efîbrts inouïs pour enra^-er le mouvement, au risque d'être emportés par la débâcle ; mais, voj^ant, malgré tout, le danger des plus sérieux conflits grandir sans cesse, les libéraux de la province sœur crurent n'avoir rien de mieux à faire que d'appeler Laurier à la rescousse.
Je n'ai pas à signaler ici les causes de ce .soulèvement déplorable, ni à partager entre qui de droit la somme des responsabilités encourues ; je constaterai seulement que, dans les circonstances, pour un chef de parti français et catholique, aller ainsi en plein Toronto affronter les cris furieux de : — No popcry ! No Frcnch domination ! c'était plus que de l'héroïsme, c'était de la témérité. Autant aller défier un tigre dans les jungles, di.sait-on.
Et cpiand le jeune chef eut accepté la tâche presque surhumaine (ju'on lui imposait: — "C'est la fin de Laurier," ajoutèrent plus d'un .sous forme de conclu.sion.
Et cependant AVilfrid Laurier est revenu vainqueur. A .sa parole
généreuse et franche, devant cette nature éminemment conciliante, sachant unir, avec tant de discrétion et d' à-propos, la fermeté qui dompte à la douceur qui captive, en face de cet esprit large et libéral, s' élevant sans le moindre effort au-dessus des mesquines considérations qui divisent trop souvent les sociétés et les individus, et planant libre de tout lien dans les calmes régions de la tolérance philosophique et chrétienne, le fanatisme dut rentrer ses ongles et l'armée de préjugés battre en retraite.
Les adversaires se rendaient en foule aux assemblées, quelquesuns décidés à interrompre l'orateur, à le siffler, à lui répondre par des huées, à l'empêcher même de se faire entendre ; et tous s'en revenaient, sinon convaincus et convertis, du moins adoucis et charmés. Jamais tribun n'avait vu se dresser devant lui plus d'obstacles à combattre, et jamais tribun ne pouvait les attaquer plus victorieusement.
En somme, cette campagne redoubtable se changea en tournée triomphale ; et le résultat des dernières élections dans la province d'Ontario est peut-être plus qu'on ne le pense le témoignage pratique de son efficacité.
La grande puissance de Laurier, c'est qu'il domine les circonstances au lieu de se laisser dominer par elles. Il n'obéit pas, il commande. Et puis il est tout d'une pièce ; sa pensée méditative et profonde le fait en tout remonter aux principes, et des principes son esprit méthodique le fait descendre au sj'stème. Ce n'est pas l'homme des expédients, c'est l'homme du raisonnement. Aussi toute son œuvre forme-t-elle un ensemble compact. Sans être en aucune façon un idéologue dans le sens étroit de cette expression, il se résorbe, en quelque sorte, dans une idée primordiale, qui est comme la synthèse de cette intelligence si variée et en même temps si peu complexe.
Cette idée peut se résumer eu deux mots : le patriotisme servi par le libéralisme. Patriotisme avancé, libéralisme restreint. Patriotisme avancé, c'est-à-dire large, éclairé et sachant regarder l'avenir en face ; libéralisme restreint, c'est-à-dire délivré de toutes les exagérations et de tous les rêves utopiques dont il s'enveloppe souvent dans certains pays de l'Europe.
Laurier voit loin, parce qu'il regarde de haut. Pour la même
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raison, il aperçoit beaucoup à la fois, et son œil sait d'autant mieux embrasser l'ensemble. De là probablement chez lui cette unité de la pensée, qui, pour ainsi dire, taille l'homme d'un seul bloc comme une statue de marbre. De là peut-être aussi l'inflexibilité de son caractère. Car^ si rien n'est plus souple que l'éloquence de Laurier, rien n'est plus rigide que son esprit sur une question de principe. C'est le chêne de Lafontaine : il peut rompre, mais ne pliera jamais.
N'est-ce pas là aussi ce qui fait qu'on le dirait un peu fataliste? Un revers ne l'affecte pas plus que le succès ne l'étourdit. Il le reçoit presque avec le même sourire. Son échec de 1877 était un terrible coup porté en pleine poitrine ; c'était un effondrement inattendu, peut-être fatal. J'étais près de lui, ce soir-là, avec d'autres amis; nous nous sentions écrasés. Or sa bonne humeur n'a pas dévié d'une ligne de son calme habituel, et sa main n'a pas eu le plus léger tremblement sur le verre qu'il leva à la santé des jours meilleurs. Je me demande si, de même que le doit et V avoir dans les livres d'un caissier, les événements heureux et malheureux n'entrent pas en ligne de compte prévue comme partie nécessaire de l'ensemble dans les calculs de cette âme à la trempe si profondément philosophique.
Je lai dit plus haut. Laurier est un patriote, mais c'est un patriote de son temps ; et, si bizarre que soit l'expression, j'ajouterai : de son pays. D'autres, parmi nous, peuvent être plus français que lui : je veux dire plus enthousiastes des institutions frailçaises. Nul n'est plus véritablement canadien. Sa patrie, c'est le Canada, et non pas seulement la province de Québec. C'est vers le Canada tout entier qu'il dirige constamment ses vues et ses préoccupations patriotiques. Il aime sa race, il en est fier ; mais il cherche à développer chez lui et chez les autres ce qu'il y a d'élevé dans ce sentiment, et non ce qu'il peut avoir d'étroit et d'exclusif.
Quand à son libéralisme, il en a emprunté toute la formule aux .seuls grands prêtres de la démocratie anglaise, et il en trouve l'essence dans la constitution de l'Angleterre, cette constitution assez élastique, suivant son expression, pour embrasser toutes les idées nouvelles, et assez solide pour servir comme d'arche entre les institutions du passé et les aspirations de l'avenir.
Aussi n'est-il pas de ceux qui déplorent outre mesure les vicissi-
tudes de fortune qui ont introduit au Canada la domination britannique. Il aime les institutions politiques dont celle-ci nous a dotés ; et il ne s'en cache ni chez nous ni ailleurs, quitte à travailler plus tard, à modifier ces mêmes institutions suivant les besoins des circonstances et de l'heure, k)rsque l'intérêt du pays l'exigera. Cette manière d'entendre le patriotisme se trouve admirablement développée dans la péroraison du mémorable discours sur le Libéralisme politique, qu'il prononça à Québec, le 26 juin 1877. Cette péroraison mériterait d'être citée. Elle donne la note de Laurier sous bien des rapports. Chose rare chez les orateurs à parole facile et nombreuse, son éloquence ne s'abandonne jamais à la fougue. Elle vous intéresse, plutôt qu'elle ne vous secoue. Elle ne vous fait pas toujours passer le frisson dans les cheveux, mais elle vous berce, vous gagne, vous convainc. L'enthousiasme qu'elle provoque e.st raisonné. Point de périodes ou d'images ne visant qu'à l'effet littéraire ; nulle recherche d'esprit ni d'expre.s.sions sonores ; jamais d'appels exclusifs aux sentiments ou aux passions de l'auditoire ; rien que du bon sens, de l'honnêteté, de la logique ; la vérité toute belle et toute pure, dans une langue correcte, savante, abondante, mélodieuse au possible, et pleine d'une énergie virile, devinée plutôt que sentie, sous la nervosité d'une phrase limpide comme l'eau de roche.
Par-ci par-là, un aphorisme bien trouvé résumant une situation ; une considération toute nouvelle, et si naturelle pourtant qu'il vous semble l'avoir sentie germer dans votre cer\'eau en même temps que l'orateur ouvrait la bouche pour l'énoncer ; une de ces phrases concluantes qui se stéréotypent d'elles-mêmes dans la mémoire comme la solution du problème débattu ; un de ces mots brusques, inattendus, à r emporte-pièce, qu'on dirait frappés comme une médaille de bronze et qui restent. Et, par-dessus tout, une conviction communicative, presque irrésistible. Il est impossible de l'écouter cinq minutes sans se dire : Voilà un honnête homme qui parle. Vi>bonus dicendi périt us !
Au physique, Eaurier est la distinction même. Il serait remarqué dans une réunion de ducs et pairs. Grand, mince, élancé, de tournure élégante, il impose par la dignité de son maintien et par je ne sais quelle gjâce inafFectée, probablement inconsciente, qui règne dans toute sa personne.
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L,a figure est glabre, le teint mat ; les traits, sans être absolument réguliers, sont beaux ; le regard est ferme et bienveillant, la bouche singulièrement expressive. Toute la physionomie respire le calme et l'indulgence. La tête, où la chevelure flottante et à demi bouclée encadre encore assez richement un front large et méditatif, se dresse droite et grave avec un grand air d'autorité, tempéré par l'expression sympathique qui se dégage du pensoimage tout entier. Au fait, un corrélation frappante entre le physique et le moral, entre la personne elle-même et le caractère de son talent.
Dans ses relations sociales, Laurier ne perd rien de son prestige. Affable et hospitalier chez lui, d'un commerce charmant chez les autres, la main et le cœur largement ouverts à tous et partout, il se serait fait même une réputation d'homme du monde, si sa renommée comme homme d'Etat eût laissé place pour une rivale.
Il a même cette suprême qualité chez les forts et chez ceux dont la gloire a consacré le mérite, de ne jamais faire sentir son écrasante supériorité à personne. Tout le monde est à l'aise avec lui. Grand homme en public, aimable cavalier chez les dames, bon camarade dans l'intimité — l'éclat de rire sur les lèvres franc et sonore comme sa parole, voilà Laurier.
On ne s'étonnera pas, après ce portrait — aussi fidèle que ma main ait pu le tracer — si j'ajoute que Laurier est d'une loyauté absolue, vis-à-vis même de ses adversaires. Ils se plaisent à le proclamer, du reste. Sir John Macdonald, parait-il, disait un jour à quelqu'un : — "Je puis me fier sans crainte à Laurier; il serait incapable, le voulût-il, de manquer à sa parole."
Et comme couronnement de toutes ces belles qualités, une admirable possession de lui-même dans toutes les circonstances de la vie !
En somme, pas un nuage: une impeccabilité désespérante. On se demande ce qui manque à cet homme. Hélas ! oui, il lui manque quelque chose : un fils, qui serait l'héritier de son talent et de ses vertus civiques.
Mais, si Laurier n'a pas d'enfants, son intérieur n'en est pas moins un des plus agréables qu'on puis.se visiter. J'essaierais de le peindre, si M. Willison, du Globe, dans un article intitulé : Lajiricr at ITome, ne l'avait fait d'une telle main de maître, qu'il serait imprudent pour tout autre de l'essayer après lui.
Je me contenterai de joindre aux siens mes hommages et mon témoignage d'admiration à l'adresse de Mme. Laurier, la digne compagne de l'homme qui — s'il n'est pas, comme Papineau, le type de ma race — a cette autre gloire, aussi enviable au moins, d'en être le modèle.
LOUIS FRBCHKTTE.
Montréal, 25 juillet 1890.
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PESSARATS Jt CIE, GRAVEURS ET IMPRIMEURS.
Les Hommes du Jour. 3eme Série.
Très étrange l'agitation politique qui se produisit à Toronto, vers la fin de l'année 1871.
Chaque soir, durant les dix jours qui suivirent le 8 décembre, la vieille et disgracieuse salle d'assemblée du palais législatif semblait toute métamorphosée par la foule des curieux qui affluaient, à rangs pressés, dans ses galeries étroites et incommodes. Chaque soir, on s'écrasait aux abords de l'enceinte parlementaire, sur les murs de laquelle on aurait pu, avec à propos, placarder les mots "Salle d'attente," tant était anxieuse l'expression de toutes les figures. C'était une faveur insigne que d'obtenir des billets d'entrée. Des femmes, élégamment mises, piétinaient d'impatience dans les couloirs, en attendant leur tour d'admission. Des personnes de marque, qui n'avaient pu réussir à obtenir ce privilège, cherchaient le moyen de se glisser sur le parquet de la chambre ; et l'orateur avait dû tellement céder aux obsessions que, derrière le trône, une foule se coudoj'ait dans l'espace réservé aux représentants du peuple. C'était un license que, seule, pouvait excuser une occasion extraordinaire.
L'instinct guerrier, l'amour de la lutte sont très marqués chez les gens d'origine britannique. Nous disons "britannique," car ce caractère est encore plus frappant chez les Celtes que chez les Anglo- Saxons à qui ce mot " British " est le plus souvent appliqué. Chaque fois qu'il s'engage, dans quelque coin de l'Empire, une campagne pour une cause ou pour une autre, on y est porté à choisir un homme qui représente l'idée de tous ; et, dès lors, l'intérêt se fixe sur lui plus que sur le principe dont il a assumé la défense. Il en était ainsi aux jours de décembre 1871, et l'opinion était plus intéressée dans le duel qui allait se livrer entre Sanfield Macdonald et Edward Blake, que dans le succès de la cause que chacun
défendait. Tous deux offraient un contraste physique et intellectuel si frappant que, pour les esprits arrêtés, la s^-mpathie devait s'accorder de suite à l'un ou à l'autre.
D'un côté, un vieillard aux cheveux gris, grand, digne, entrant dans sa soixante-douzième année et défendant une forteresse qui lui était aussi chère que la vie ; — de l'autre, un homme jeune, et pourtant déjà grave, d'une stature élevée, enthousiaste, confiant, et aiguillonné par l'espoir de triompher à la fin.
A la suite d'une élection générale, l'assemblée provinciale avait été convoquée pour le 8 décembre. Les partis, au local plus qu'au fédéral, étaient à peine organisés et leurs lignes de démarcation n'étaient pas encore bien définies. Le gouvernement lui-même se composait de membres des deux partis politiques qui existaient avant la Confédération. De sorte qu'il était difficile de dire de quel côté se rangerait la majorité, sur une question importante. L'intérêt en était d'autant augmenté.
Le plan de campagne du jeune chef d'opposition était habilement tracé. Il proposa, comme amendement à l'adresse en réponse au discours du trône, une motion condamnant le gouvernement qui, à la session précédente, s'était fait voter un million et demi de piastres pour subventionner des chemins de fer, sans avoir fait spécifier par la législature à quelles enterprises cette somme devait être appliquée. M. Blake et ses collègues soutinrent avec éloquence qu'il y avait en jeu un grand principe constitutionel. Un gouvernement, recevant carte blanche pour la distribution d'une somme aussi considérable, pourrait à un moment donné, s'en servir pour corrompre des comtés et des députés, dans le seul but de se maintenir au pouvoir. De leur côté, les ministériels répliquèrent que la motion Blake n'était qu'un ingénieux expédient pour gagner le vote des députés dont les comtés avaint été laissés de côté dans la distribution de l'argent public. De fait, un habile politicien de nos jours ne s'est pas gêné de déclarer souvent qu'il prendrait bien garde d'imiter Sanfield Macdonald, c'est-à-dire d'économiser pour le peuple et d'amasser des millions qui pourraient être un jour la cause de sa chute du pouvoir. Sans diminuer l'importance du principe invoqué dans la motion-Blake, il faut admettre qu'il y a bien du vrai dans cette manière machiavélique d'envisager la situation.
Le tournoi dura pendant dix jours et dix nuits. La fièvre de l'excitation était intense. Les spectateurs applaudissaient dans les galeries et on les menaçait d'expulsion. Les députés s'attaquaient violemment les uns les autres et en arrivaient aux personalités. Au milieu de ce tumulte, le jeune chef de l'opposition montrait le plus grand calme et le sang-froid d'un vétéran de l'armée parlementaire. On l'avait choisi pour commander l'assaut : on le disait inébranlable, sans faiblesses humaines, rempli d'arrogance intellectuelle, et en imposant plutôt par le respect et la crainte que par la S3-mpathie. Et que de choses ne disait-on pas encore de lui ? . . . . Un de ses collègues, M. Archibald McKellar était cité comme un homme tout différent : c'était son magnétisme personnel et brillant qui maintenait ensemble les rangs qui formaient la masse hétérogène de l'opposition.
Toutes les attaques personnelles dirigées contre M. Blake n'avaient pas semblé l'affecter ; mais, dans son discours du 13 décembre au soir, il daigna y faire allusion. Ceux-là qui eurent la bonne fortune de l'entendre alors purent s'en féliciter. Depuis, ils ont pu l'écouter en diverses occasions ; mais, pour notre part, nous croyons que jamais depuis il n'a fait vibrer si puissamment la corde qu'il toucha ce soir-là. Il serait facile de trouver dans les débats parlementaires des sujets plus élevés pour proclamer son éloquence ; mais l'entêtement des ministériels à le peindre comme un être à part, comme une intelligence dépourvue de chaleur, l'amena à faire étinceler des trésors de générosité enfouis dans son cœur, et à révéler un immense talent pour éveiller un écho dans celui des autres, qualité dont on ne lui donne généralement pas le crédit. Après tant d'années écoulées, nous ne saurions donner à la lettre ce discours de circonstance, bien que le sens en reste gravé dans notre mémoire, tant fut profonde l'impression qu'il produisit sur nous comme sur tous ceux qui l'entendirent. Nul ne saurait oublier surtout la clameur d'applaudissements qui accueuillit son allusion aux attaques personnelles faite contre lui :
"Je sais, dit-il, répondant à l'un des sarcasmes de ses adversaires, que je ne suis doué ni de cette affabilité, ni de cette urbanité qui caractérisent mon collègue à ma gauche, ^L McKellar ; mais il m" arrive parfois de croire que j'ai quelques amis dévoués parmi
ceux qui m'entourent, et je fais toujours en sorte de tâcher de mériter leur confiance et leur respect."' Le ton. plus que les paroles de l'orateur, la gravité et le tremblement de sa voix firent éclater l'enthousiasme autour de lui. Les applaudissements, les cris, les marques d'approbation de toutes sortes s'entrecroisèrent pendant plusieurs minutes. Les galeries se mêlèrent à cette démonstration. C'était une de ces scènes qui restent à jamais gravées dans la mémoire, surtout dans la mémoire de ceux qui en sont à leur début dans la politique.
Quelques jours plus tard, Edward Blake était premier ministre de sa province natale. Sa carrière politique ne datait pas de loin, mais déjà elle était remarquable.
M. Blake est né dans le canton d'Adélaïde, comté de Middlesex, Ontario, le 13 octobre 1S33. Son père, gentilhomme irlandais, qui avait bien peu d'expérience des misères de la vie d'un défricheur à cette époque déjà lointaine, s'était établi en plein bois, bien décidé de se tailler un domaine dans la solitude. Mais il dut bientôt se rendre compte qu'il n'était pas apte à cette besogne ardue : et l'histoire de sa vie nous montre que, s'il crut alors que ses talents l'appelaient à occuper une position plus élevée, ce n'est pas qu'il se laissât leurrer par une ambition déplacée, puisque le pionnier mécontent devait devenir par la suite chancelier d'Ontario. Il fixa sa résidence à Toronto où son fils Edward reçut l'instruction. Au commencement de ses études, l'enfant parut plutôt se distinguer par son amour effréné de la lecture que par son application aux matières de classe. En 1S47, il accompagnait son père en Europe, voyage qui dut contribuer beaucoup à développer cette jeune intelligence en éveil. Ou était à cette époque tourmentée de " 47-48." alors que la civilisation du vieux monde se lançait dans les hasards des idées démocratiques, qui commençaient à montrer la portée infinie de leur puissance future. Il est facile de s'imaginer que bien des grains de semence de théorie politique, qui devaient germer et se développer plus tard, s'implantèrent dès lors dans l'esprit du jeune Edward. A son retour au Canada, il parut avoir compris qu'il se trouvait dans un monde actif où il ne seyait pas de rester oisif II reprit ses études avec une énergie nouvelle et contracta dès lors eette habitude de travail acharné qu'il entretint
jusqu'à ce que, dans ces derniers temps, les avertissements d'une santé affaiblie lui eurent démontré que la vertu même peut conduire à l'excès. Sans vouloir anticiper sur l'histoire de sa vie, nous pouvons dire que, à l'époque où M. Blake débutait au barreau, aussi bien que plus tard, lorsque les fatigues de la vie publique vinrent grossir les heures, déjà si bien remplies, de son existence, le travail auquel il se livrait était tout simplement herculéen, si toutefois cette expression peut s'appliquer aux efforts de l'intelligence. Nous allions oublier de dire qu'il avait obtenu ses degrés avec grande distinction au cours classique de ' ' University Collège ' ' de Toronto ; après quoi, la profession de son père lui aj^ant toujours souri, il se mit à étudier le droit avec cette ardeur et cette énergie qui devaient en faire l'un des maîtres du barreau de sa province.
Edward Blake n'a pas trouvé la fortune à son berceau. Il était bien le fils du chancelier, mais il avait à faire son chemin avec ses propres talents. De vieux avocats se rappellent encore le temps où Edward Blake et son frère Samuel avaient leur bureau dans ce qu'on appelait alors les "Wellington Chambers," au coin nord-est des rues Jordan et Melinda, à Toronto. Et ils vous diront volontiers que l'ameublement et les traitements des clercs étaient loin d'indiquer que ces deux jeunes hommes de talent, qui devaient plus tard s'illustrer dans la politique et au barreau, voguassent alors sur les flots du Pactole. On n'y voyait pas moins quantité de livres de droit que les frères associés dévoraient, en se les assimilant, pour le plus grand bien de leur future clientèle qui, du reste, ne devait pas tarder à venir. Leur étude prit vite de l'importance, et les deux frères durent s'associer d'autres hommes de talent dont ils surent toujours rester les chefs.
En 1858, M. Blake épousait M"'^ Marguerite Cronyn, fille de feu le Très Révérend Benjamin Cronyn, évêque du diocèse de Huron. Ce nom attire l'attention sur la question d'hérédité, sujet plein d'intérêt pour les étudiants en droit. La famille de M. Blake est connue sous le nom de Blake de Cashelgrove, comté de Galway, en Irlande, et était alliée par mariage, dans les temps reculés, avec la noblesse de cette île. L'un de ses ancêtres, Dominique- Edward Blake, épousait, il y a plus de 130 ans, une fille de Lord Nesterville, de Drogheda. A la mort de sa première femme, ce Dominique-
Edward convolait en secondes noces avec une fille de Sir Joseph Hoare, bironet, d'Annabella, dans le comté de Cork. Sa seconde femme lui donna quatre fils. L'un d'eux, qui portait aussi le nom de Dominique-Edward, prit les ordres dans l'église d'Angleterre et épousa M'^^ Anne-Marguerite Hume, fille aînée de M. William Hume, de Humewood, député du comté de Wicklow. Le père de M. Blake, William Hume Blake, plus tard Chancelier d'Ontario, e.st issu de ce mariage. William Hume Blake et son frère aîné, qui portait aussi le nom de Dominique-Edward, après avoir complété leur cours d'études classiques, résolurent de venir chercher fortune au Canada oii ils arrivèrent en 1832. Comme nous l'avons déjà dit, William Hume Blake s'établit d'abord en pleine forêt, où naquit celui qui fait le sujet de cette notice biographique. On ne sait généralement pas que M. Blake reçut au baptême les noms de Dominique- Edward que portaient son aïeul, son grand père et son oncle. Mais il n'a jamais pris le nom de Dominique. Parmi les amis et les voisins qui suivirent les Blake au Canada, se trouvait le Révérend Benjamin Cronyn, qui devait devenir évêque de Huron et dont la fille épousa par la suite Edward Blake. Ainsi s'en va notre vie, tournant et s'emmêlant toujours dans le même cercle. M. Blake a trois fils et une fille.
Familière à tous est cette phrase de l'Ecriture : " Il y en a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus." Au point de vue politique, Edward Blake allait être à la fois appelé, — puis élu. Lors de la Confédération, les chefs réformistes, s' apercevant des qualités précieuses que possédait le fils de leur vieil allié, le chancelier, le supplièrent d'entrer dans la vie publique. Ces sollicitations eurent un tel effet, que Edward Blake se portait candidat, en 1867, dans la division de South Bruce, pour l'Assemblée Législative, et dans West Durham pour le parlement fédéral. Non seulement fut-il élu dans les deux divisions, mais il prit, dès le début, place au premier rang dans les deux chambres. L'année qui suivit son entrée dans la chambre locale, on le choisit comme chef de l'opposition, et nous avons déjà vu que, vers la fin de l'année 1871, il avait réussi à déposséder ses adversaires du pouvoir.
Sir John Macdonald lui avait offert auparavant la position de chancelier d'Ontario, haute charge qu'il avait cru devoir refu-
ser. Quelques années après, il déclinait encore un plus grand honneur, la position déjuge en chef de la Cour suprême du Canada, qui est le poste judiciaire le plus élevé de la Puissance.
En 1872, le double mandat aj-ant été aboli, Edward Blake abandonnait le champ de bataille de la législature provinciale.
Sur la scène plus vaste de la chambre des communes, il avait déjà su, depuis son entrée en Parlement, assumer une place de plus en plus importante dans le conseil de l'opposition, et, après avoir baissé le rideau sur une administration, il était destiné à donner le coup de grâce à une autre dans une occasion plus mémorable encore. Ce fut en 1873, lors de la chute du gouvernement de Sir John Macdonald. Confiant en ses hautes qualités, les partisans de M. Blake lui avaient assigné la tâche ardue de prendre à partie le premier ministre quand celui-ci jugerait à propos de répondre aux graves accusations portées contre lui. Le débat sur la motion de non confiance proposée par M. Mackenzie, se continuait depuis plusieurs jours ; mais le vieux chef ne remuait pas et le député de South Bruce le laissait venir et l'attendait, de pied ferme. Des deux côtés de la Chambre, les batteries de l'artillerie parlementaire avaient déjà fait tonner leurs plus grosses pièces, et l'on n'entendait plus qu'un maigre feu de mousqueterie. Pourtant, l'on savait que deux des plus forts canons étaient pointés, chargés jusqu'à la gueule et que leur décharge meurtière allait, de l'un ou de l'autre côté, décider du sort de la bataille. A mesure que les heures et les jours s'écoulaient et que le suprême coup de feu devenait plus imminent, la capitale se remplissait de gens, accourus de plusieurs centaines de milles pour être témoins du terrible duel. Enfin le premier ministre entama sa défense, le 5 de novembre, et parla cinq heures durant. Le discours était digne de la circonstance et il est resté comme un modèle d'éloquence que l'on ne saurait lire sans être profondément ému. Quand le chef du gouvernement se fut assis, M. Blake se leva au milieu d'une chambre bondée de spectateurs surexcités, mais silencieux. C'était certainement l'heure la plus solennelle de sa vie. Il avait en main un terrible réquisitoire et qui, certes, ne perdit rien de sa sinistre gravité en passant par la bouche éloquente de l'accusateur. Sans pitié dans sa logique énumération des faits, il sut pourtant garder une dignité d'expression qui ajoutait dix fois plus de
force à son argumentation. Quand il reprit son siège, on sentit des deux côtés que le gouvernement était condamné et ce fut sans surprise que Ton apprit bientôt après que l'administration abandonnait le pouvoir.
Il n'entre pas dans le cadre d'une courte esquisse biographique comme celle-ci, de suivre en détail les incidents bien connus d'une carrière dont nous avons mis en lumière deux heures triomphales. Depuis lors, M. Blake a subi bien des revers politiques ; il a sans doute été bien souvent écœuré de la petitesse, de la mesquinerie et de la fausseté de la vie publique, ainsi que de la bassesse de plus d'un de ses partisans ; sa santé s'est même ébranlée sous la tâche de Titan qu'il s'était imposée. A l'heure présente, nous ne dirons pas qu'il boude sous sa tente comme Achille ; mais il se tient à l'écart et il laisse les autres s'escrimer contre l'ennemi.
Il est un fait sur lequel nous devons nous arrêter. On trouverait difi&cilement, non seulement dans notre histoire, mais dans celle des autres peuples, un homme public éminent qui ait fait plus de sacrifices pour la politique et en ait moins retiré d'avantages matériels. Quand il arriva au pouvoir, dans Ontario, M. Blake se choisit une position sans traitement. Quand son parti se fut emparé de l'administration, à Ottawa, il se contenta encore, dans le cabinet, d'une position à laquelle aucuns émoluments n'étaient attachés. Quelque temps avant les élections de 1887, il s'aperçut que sa santé ne lui permettrait pas de mener de front l'exercice de sa profession et l'accomplissement de ses devoirs publics. Nous nous rappelons tous le frisson d'admiration qui secoua le public, admiration que ne purent s'empêcher de partager les journaux de l'opposition, quand on apprit qu'il avait résolu d'abandonner sa profession pour consacrer tout son temps aux affaires publiques. Cela ne signifiait rien moins que le renoncement au revenu le plus considérable qu'un homme de sa profession ait jamais tiré de sa clientèle en ce pays, revenu auquel le traitement bien légitime d'un mini.stre ne saurait se comparer. On appréciera encore mieux l'importance du sacrifice, quand on se souviendra que cet homme, qui renonçait ainsi à un revenu princier, voguait sur les froides ondes de l'opposition.
Comme orateur et debatcr, M. Blake brille au premier rang. Dans le premier portrait de cette galerie, M. Waters fait un parallèle
de Sir John Macdonald avec le feu Lord Beaconsfield. On pourrait en faire un semblable entre M. Blake et M. Gladstone, the grand old inan, qui fut, pendant tant d'années, le plus éminent adversaire du comte de Beaconsfield. M. Blake, bien que plus jeune, a toute la facilité de parole, la richesse d'expressions et la chaleur d'élocution de M. Gladstone dont il partage aussi l'esprit de franchise, l'honnêteté et le bon ton, ainsi que les sentiments religieux. Plus d'une fois, M. Disraeli se moqua de "la fatale abondance de paroles" de .son grand rival ; quant à M. Blake, si son éloquence pêche, c'est par l'extrême clarté ou plutôt par la force microscopique de sa vision qui l'entraîne, tout comme Edmond Burke — avec qui il mérite d'être comparé, — en des minuties, en des raffinements de dialectique semblables à ceux de ces fendeurs de cheveux qu'on appela rhéteurs. Il appartient quelque peu à l'école pré-Raphaëlique des peintres anglais qui veulent faire ressortir chaque brin d'herbe, plutôt que de donner une vie générale à la prairie qu'ils vous mettent devant les yeux ; tandis qu'une école rivale arrive à ce résultat avec un peu de peinture jaune jetée sur la toile du bout de la .spatule. En parlant, la manière pré-Raphaëlique est utile et nécessaire à quiconque s'adresse à des juges dont la mi.s.sion, sur le banc, est de découvrir les nuances, les différences ou les semblables, qui échappent au regard moins exercé de la foule ; mais le peuple aime bien mieux cette manière large et concise à la fois qui, souvent, dans une phrase résume tout un volume, toute une situation et enlevé le nioreeau. La célèbre phrase de Disraeli : "La paix avec l'honneur " enthousiasma plus les Anglais que des torrents d'éloquence; et les ''Hautes cheminées" de Sir John ont eu raison des irrésistibles principes économiques de Bastiat. La longueur dans le développement est peut-être le seul reproche que l'on puisse faire aux discours de M. Blake, et encore fiîut-il dire que cette longueur ne provoque jamais l'ennui. Quand il parle, sa chaleur, ses connaissances étendues, son raisonnement serré cau.sent l'admiration de tous, même celle de ses adversaires. A la dernière session, quand il reprit son siège, après son remarquable discours sur l'opportunité de soumettre les questions constitutionelles à la Cour suprême, quelqu'un fit part à un vieux personnage politique de son admiration pour le brillant et puissant effort oratoire de M. Blake. " Oui, c'est vrai," répondit le
vétéran, " il a même prononcé des discours aussi bons et meilleurs durant ces dernières années, mais quand on en vient à compter les votes, il est toujours du côté de la minorité."'
Ceci nous amène à le juger comme homme politique. Il m'a toujours paru regrettable, au moins à un point de vue. que M. Blake ait sauté dans l'arène politique tout d'une pièce et armé en guerre, comme Minerve de la tête de Jupiter. Nous l'avons vu quitter son étude d'avocat pour prendre la direction d'un parti politique, et entrer dans la mêlée avec l'enthousiasme débordant des tout jeunes gens. Il croyait sincèrement que la hauteur de vue, la franchise, le travail désintéressé et l'éloquence convaincue n'avaient qu'à se montrer pour faire rentrer dans l'ombre les prévaricateurs politiques et qu'il n'avait qu'à sonner de la trompe pour faire s'écrouler les murs de Jéricho. Si l'on me permet l'accumulation de ces métaphores, il s'était mis en tête que le monde politique avait besoin d'un Sir Galahad ; mais la coupe la plus amère qu'il a dû vider a sans doute été de constater que tous les faux chevaliers ne venaient pas seulement de Heathness, mais que quelques-uns d'entre eux, pour le moins, étaient ses voisins de table. Quelque peu d'apprentissage lui eût épargné bien des déboires et des méprises.
On a prétendu qu'im chef doit accepter ses adhérents tels qu'ils sont, même avec leurs défauts, et qu'il doit, avec ces éléments, tout grossiers qu'ils puissent être, fonder un parti sans reproche. Si M. Blake ne s'est pas rendu compte que la plupart des hommes ne .se laissent pas seulement guider par le patriotisme, la raison et la droiture d'intentions, il n'est pas le premier noble cœur qui ait eu à rengainer ses convictions.
Comme avocat, M. Blake occupe une position incontestée, et plus d'un, parmi ses plus brilliants confrères, sont fiers de lui céder le pas. Ses qualités incomparables comme conseil ont éclaté dans l'affaire du chemin de fer de traverse du Manitoba qu'il plaida l'an dernier devant la Cour suprême. Les plus éminents avocats de la Puissance se trouvaient alors en présence et ce n'est pas les rabaisser de dire que le mérite de M. Blake se trouva plutôt rehaussé qu'amoindri par les lumières qui l'entouraient.
Quelle sera maintenant la mission de cette force incontestable dans le monde politique. Pendant les deux dernières sessions, il
.s'est contenté de rester dans les rangs comme simple soldat. Un moment, même, il a paru se tenir à l'écart des combattants pour jouer le rôle de critique indépendant et sincère. Souvent l'on a prétendu qu'il est impossible à un homme de marque de se maintenir dans une assemblée délibérante en dehors du cercle d'un parti. Si la chose est vraie, elle est bien regrettable. Il me semble qu'une personnalité du poids de M. Blake rendrait des services incalculables en assumant une telle position, et les événements de la dernière session paraissent me donner raison. On vit alors, spectable inattendu, le gouvernement accepter une suggestion importante et dont découlait une sérieuse question de principe, de la part d'un député qui, non seulement n'était pas partisan du ministère, mais que l'on savait même affilié à ses adversaires. La part prise par M. Blake, dans les débats sur l'affaire Rykert, prenait d'autant plus de valeur qu'il paraissait occuper en cette circonstance un poste quasi-judiciaire. Vraiment, je ne puis m'empêcher de croire que le sens véritable de l'expression " Tribun du peuple," se trouverait réalisé dans la personne d'un homme de grand talent qui saurait peser les questions traitées en parlement avec un jugement scrupuleux et impartial. Le peuple, qui se laisse souvent aveugler et mystifier par les clameurs des partis, pourrait alors entendre, — comme si elle s'élevait dans la solitude, — cette voix dominant toutes les autres.
Mais, après tout, qui peut se vanter de savoir apprécier le travail de toute une vie, et quel critérium adopter ? Ceux-là seuls serontils reconnus bienfaiteurs de l'humanité qui auront grimpé ou rampé jusqu'au faîte des plus brillants emplois? Installerons-nous Cromweîl au temple de mémoire, quand Pim et Hampden sont tombés dans l'oubli ? "J'aime mieux avoir raison que d'être président," a dit quelqu'un qui a résumé dans ces nobles paroles toute la morale politique. L'homme public qui règle carrément sa conduite d'après ce principe et va toujours droit au but, fermement et honnêtement, mérite plus de vivre dans la mémoire de ses concitoyens que ces politiciens de couloirs et de caucus dont la seule ambition réside en ce sixième sen.s — comme l'appelait Carlyle — qui n'est autre que la démangeaison de dominer ses semblables.
M. Blake paraît s'être volontairement et pour toujours démis de la position de chef de son parti, et des adversaires prétendent qu'il a
manqué sa carrière politique. Des milliers de Canadiens, j'en suis sûr, se prononceront contre ce jugement. Si ses capacités ont jeté du lustre sur nos parlements ; si la pureté de ses intentions a rehaussé le ton de la vie publique ; si, comme homme privé, il a montré que la politique peut s'allier à une noble vie et à la pratique des vertus chrétiennes ; si son renoncement à un revenu princier et son mépris des émoluments ont servi à arracher de l'esprit du peuple l'idée que les mots pillard et homme politique .sont synonymes, je ne puis me résigner à croire que les meilleurs amis de M. Blake regrettent qu'il ait consacré vingt ans de sa vie au service de son pays.
On me permettra de terminer cette esquisse imparfaite en citant deux fragments des discours de M. Blake, afin de donner une idée de son grand talent oratoire. Je tire le premier de l'allocution qu'il prononça en appuyant l'adresse de condoléance à la reine Victoria, lors de la mort du duc d'Albany. Le 3 avril 1884, il s'exprimait ainsi :
' ' La position du prince défunt était particulièrement pénible ; car il a passé toute sa courte vie sous la menace du mal impitoyable qui devait l'emporter et qui, s'il pesait lourdement en secret sur .son esprit, ne parut cependant jamais l'abattre dans les efforts qu'il fit pour se rendre utile à tous. La délicates.se de sa constitution l'avait naturellement rendu plus cher au cœur de sa mère qui doit bien plus déplorer la perte d'un fils sur qui elle avait dû veiller tout le temps avec anxiété, que si ce fils avait joui de la constitution robuste que possèdent les autres membres de la famille roj'ale. Aussi, est-ce bien du fond du cœur que nous lui dirons avec le poète :
' Ne te brise pas, 6 cœur de femme 1 mais endure encore.'
' Parlant au nom du peuple canadien, nous lui dirons que nous pleurons sur cette jeune vie si tôt brisée et respectueusement nous déposons notre tribut de sympathie aux pieds de celle qui reste à déplorer une pareille perte. ' '
Le fragment qui suit — dans une note tout à fait difîérente — est la péroraison du discours que nous avons déjà mentionné et qui précéda la chute du gouvernement en 1873. Ce discours fut prononcé dans la nuit du 4 novembre de la même année :
"Cette nuit, ou la prochaine, dit-il, verra l'horizon d'un jour meilleur et plus pur dans l'administration des affaires publiques de ce pays. Je n'ai jamais prétendu que moi et mes amis étions la personification de l'honnêteté, pas plus que je ne pense que tous les députés de l'autre côté de la chambre soient corrompus. Loin de moi cette idée et ce manque de générosité. Mais je veux que nous, qui soutenons ces principes ce soir, soyons jugés d'après eux dans les temps à venir ; je veux que, dans quelque situation que les amis qui m'entourent soient placés, la position que nous avons assumée, le terrain sur lequel nous nous sommes mis soient regardés comme les seuls solides, les seuls vrais. Nous sommes ici pour déployer le drapeau de l'honnêteté publique. Nous sommes ici pour faire briller encore une fois la bonne réputation du pays que l'on a ternie; nous sommes ici pour lui rendre son éclat ; ici nous sommes pour purger le pays du grand scandale et de la calamité que lui ont infligés ceux-là qui avaient la conduite des affaires. Nous ne pouvons pas, au moyen de l'acte de justice que nous allons effectuer, nous ne pouvons pas, par le jugement solennel que nous allons rendre, nous ne pouvons pas, même par le lavage que nous allons pratiquer, balayer et rejeter entièrement dans d'autres 5-eux et sur d'autres individus la tache et la honte tombées sur le pays. Je n'ai garde de me réjouir de ce résultat. Je déplore profondément la vérité des faits découverts ; mais je suis de ceujc qui pensent que ce qu'il faut regretter, c'est plutôt l'existence de ces faits que leur mise au grand jour. Je ne comprends pas cette vertu Spartiate qui voulait qu'un vol ne fût pas crime tant qu'il n'était pas découvert. Je ne saurais admettre cette moralité qui permet à un crime de rester ignoré, mais qui .se montre choquée et tout alarmée pour la bonne réputation du pays, si le crime devient connu. Messieurs, vous ne sauriez guérir une plaie vive en ramenant par dessus un lambeau de peau. Il faut la lancer, la laver, pour laisser une chair fraîche et saine repousser tout autour. Quelque pénible et ardue que soit la tâche, il faut qu'elle s'accomplisse. La nuit s'écoule et le jour vient. J'espère et souhaite que chacun de vous va voter dans l'instant, d'après ces principes d'honnêteté publique qu'il apporterait lui-même dans une transaction avec son voi.sin. Ne nous laissons pas gagner par cette absurde idée qu'il faut distinguer entre l'honnêteté publique et
l'honnêteté privée. N'allons pas nous laisser persuader que l'on peut pratiquer en secret ce qu'il y aurait honte à laisser connaître au public. Agissons au grand jour, et comme la honte existe, comme elle a été découverte, comme elle a été bien établie et même confessée, décernons par notre vote, — tout regrettable que soit la chose, — leur juste récompense aux coupables."
M. Blake est également fort dans l'invective, dans l'ironie, la répartie et dans une sorte de badinage satirique qui terrasse celui qu'il frappe. Un choix de ses discours parlementaires serait un frappant exemple de la vérité de ce dicton que notre langue anglaise est une harpe à cent cordes. Cette anthologie serait un fort beau souvenir de l'un des plus grands citoyens du Canada.
JOHN A. EWAX.
Ottawa, 20 janvier 1S91.
[Traduction de Joseph Marmette.]