‹ Les hommes du jour [microforme]Chapitre 2 sur 5 · LEE · texte numérisé non relu

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En même temps, il a occupé tous les postes de responsabilité et d'honneur que le conseil du séminaire tenait à lui confier.

Il fut un des fondateurs de l’université Laval, et il est resté profendément attaché et dévoué à cette institution. Elle a été pour lui comme l'enfant que son père aime d'autant plus qu'il lui occasionne plus d’inquiétudes et de tourments. Il en a été la personnification le plus en vue depuis plus de trente ans, et il a partagé ses peines et ses

joies, ses revers et ses triomphes. Voyages en Europe, correspon-

dance volumineuse, rédaction de mémoires, polémiques, lettres pastorales et mandements, il s’est imposé bien des peines et des travaux pour la défendre contre ses ennemis ; et si, finalement, il n’a pas réussi au gré de ses désirs, il peut toujours se rendre le témoignage qu'il n’a rien négligé pour assurer l'avenir de cette œuvre magnifique.

Ce fut pour lui une douloureuse épreuve de quitter son cher séminaire pour aller résider à l’archevêché.

Les honneurs de l'épiscopat n'étaient pas une compensation, et nous croyons à son entière sincérité quand il disait dans son premier mandement : ‘‘ Dieu nous est témoin que nous n'avons ni recherché, ni désiré cette charge redoutable, dont nous comprenons, aujourd’hui plus que jamais, les dangers et la responsabilité.”

Quand il dut faire ses adieux à cette maison qui l'avait abrité pendant tant d'années, son cœur se brisa, et les paroles qui tombèrent alors de ses lèvres furent des plus touchantes :

‘ [I] m'était toujours si doux et si agréable,” dit-il, ‘de voir réunie cette nombreuse famille du séminaire de Québec, de l’université Laval, du collège de Lévis, à la tête de laquelle la Providence m'avait placé comme supérieur et comme recteur ! Je savais que dans tous les cœurs mon affection avait un fidèle écho, et je sentais que véritablement nous ne faisions tous ensemble qu'un cœur et qu’une âme, dans la pensée commune de servir la cause de la religion et de la patrie, les uns en commandant ou en enseignant, les autres en se préparant par l'obéissance et par l'étude à remplir les desseins de la Providence.

‘ Hélas! messieurs, faut-il donc que des liens si étroits se trouvent brisés tout-à-coup !

‘“ I] y aura bientôt quarante-trois ans, un tout petit écolier de huit ans et demi endossait pour la première fois le capot, et se rendait, livres et cahiers sous le bras, au séminaire de Québec, pour y commencer ses études classiques. Neuf années plus tard, après une année de voyage en Europe, il entrait au grand séminaire, commençait ses études théologiques, et, au bout de cinq ans, il mentait pour la première fois au saint autel. Voilà toute l’histoire de ma jeunesse.

‘ Les vénérables directeurs du séminaire qui voulurent bien alors agréer mes services dorment tous, excepté un seul, du sommeil éternel, et reçoivent la récompens: de leur dévouement au séminaire. Dieu seul connaît ce qu'ils m'ont accordé de charité, et quelle fut ma

douleur en les voyant disparaître peu à peu de la scène de ce monde.

‘* Ma vie sacerdotale de vingt-neuf ans, aussi heureuse qu'elle peut l'être dans cette vallée de larmes, s’est donc écoulée tout entière à l'abri de ces murs vénérables que Mgr. de Laval a élevés il y a deux siècles.

‘ Comme vous le voyez, messieurs, sur le demi-siècle qui a blanchi mes cheveux, le séminaire a eu plus de part que la maison paternelle.

‘* Hélas ! encore une fois, il faut quitter cette maison où j'ai trouvé des pères dévoués, des confrères pleins d'affection, des enfants qui m'ont payé au centuple par leur docilité le peu de bien que j'ai essayé de leur faire. J'avais espéré y vivre, y mourir, y reposer au milieu de ceux qui furent autrefois mes maîtres et mes modèles, Triste condition des enfants d'Adam, dont les projets les plus légitimes aboutissent trop souvent à la déception !

‘A mon grand malheur, j'ai prêché, exalté, recommandé et enseigné l’obéissance avec trop de zèle pour avoir le droit de m'y soustraire aujourd'hui. ......”

Il est difficile de relire cette page sans être ému; mais sa parole se fit plus touchante encore et plus délicieusement tendre, lorsque les élèves du petit séminaire vinrent le félicirer sur son élévation au trône archiépiscopal :

‘{ J'avais naguère,” leur répondit-il, ‘un beau jardin que je cultivais avec amour, en compagnie de frères dévoués. Nulle pensée étrangère ne pouvait m'en arracher ; j'aimais à m'y promener; j'aimais à suivre l'épanouissement de ces fraîches roses que le retc‘ir de l’année scolaire faisait éclore et que le soleil de l'étude, avec la douce

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LE CARDINAL TASCHEREAU l

rosée de la piété, mûrissait peu à peu et convertissait en fruits de bénédiction.

‘Un matin, que je me garderai bien d’appeler un beau jour, on vint me dire tout d’un coup: ‘Votre jardin s’est agrandi: il est devenu un vaste champ, un diocèse, toute une province !”

“ Et j'ai dit: Ævat voluntas! Mais mon cher petit jardin sera toujours à moi, comme je serai toujours à lui. C’est là que la divine Providence me plaça jadis, humble plante, pour m'y faire prendre racine et m’abreuver de sucs bienfaisants ; je tiens à cette terre par trop de fibres pour qu'on m'en arrache sans me faire mourir. Je consens, puisqu'il le faut, à devenir un grand arbre, qui ombragera toute une province, pourvu que mon cher petit jardin soit encore là, près de moi, protégé par mes branches, et me réjouissant toujours par ses fleurs et par ses fruits. . . ..."

Je crois avoir quelque notion des divers genres d'éloquence sacrée, etje ne connais rien de plus suave. de plus ému, de plus gracieux comme forme, de plus pathétique comme sentiment, de plus touchant comme tableau, que cet admirable petit discours. Saint François d'Assise, le poète de la nature, et saint François de Sales, le poëtique orateur du sentiment, n'ont rien écrit de plus naïf et de plus charmant.

L'épiscopat ne devait pas être la dernière étape de notre éminentissime compatriote dans la voie des honneurs.

Après quinze années de labeurs et de peines, de travaux et de luttes, de courses apostoliques et de voyeges entrepris pour la cause de l'éducation et pour le plus grand bien de l'Eglise canadienne, il fut jugé digne des plus hautes distinctions, et le Saint-Père voulut le revêtir de la pourpre cardinalice.

Ce fut une grande joie pour tous les Canadiens, et la presse, anglaise et française, protestante et catholique, fut unanime à féliciter chaleureusement le nouveau dignitaire, et à remercier le Souverain- Pontife de lui avoir conféré cet honneur.

Québec fut alors témoin des fêtes les plus grandioses qu'il ait jamais vues. L'imposition des insignes de la nouvelle dignité et la collation de la barrette cardinalice donnèrent lieu aux plus imposantes solennités et à des réjouissances extraordinaires.

Toutes les parties du pays et toutes les classes de la société vouiurent prendre part à ces fêtes et s'y firent représenter. Les rues

étaient décorées et pavoisées. la ville fut illuminée, les cérémonies religieuses furent admirables, et la procession à travers la vieille cité de Champlain se fit avec un incomparable déploiement de magnificence.

La musique, la poésie, l'éloquence célébrèrent à l'envi l'éclat de ces grands jours et la gloire de celui qui avait su mériter tant d'honneur.

IT a fallu tout un volume de trois cents pages pour contenir le récit des splendides manifestations qui se déroulèrent alors sous nos veux et dont Québec ne perdra jamais le souvenir.

Les fêtes se terminèrent par un grand banquet, pendant lequel le nouveau prince de l'Eglise ñt un discours remarquable d'originalité.

Il représenta saint jean-Baptiste apparaissant à Mgr. de Laval dans un songe et lui prophétisant l'avenir de ce pays où il allait débarquer. Nous détachons quelques phrases de ce récit :

‘+ Regarde,’ dit le patron du Canada à Mgr. de Laval, ‘ regarde ces rochers couronnés par une citadelle imprenable ; vois ce que sera dans deux siècles cette cité où doivent reposer tes cendres ; contemple ces nombreux asiles de la piété et de la science. Vois-tu ces immenses constructions? Ce sont ton séminaire et l’université, qui se glorifieront de porter ton nom. Écoute les accents de la joie universelle, qui, dans deux siècles, retentiront dans tout le Canada, parce que ton quinzième successeur aura été revêtu de la pourpre ; prends part avec moi à cctte réjouissance.

‘4 Vois-tu assis autour de lui, dans un banquet, les représentants de l'autorité civile, de nombreux prélats, une armée de ministres du Seigneur, des convives de toutes nationalités et de toutes croyances, levant les yeux et les mains au ciel pour le remercier d’un honneur qui rejaillit sur tout le Canada ?

‘€ Le Canada, si petit aujourd'hui et qui compte à peine quelques centaines de Français, le Canada s’étendra alors d’un océan à l’autre, et ces océans seront reliés par un chemin de fer, sur lequel rouleront des palais emportés par le feu et l'eau. Sans être une nation indépendante, il en aura tous les privilèges, et l’immortel Pontife qui occupera alors le siège de Pierre fera tomber sur cette nation un rayon de lumière céleste, et la reconnaîtra comme telle, en appelant un de ses enfants à partager avec lui la sollicitude de toutes les Eglises.

‘6 {En ce temps-là, l'empire britannique, sur lequel le soleil ne se couchera pas, sera gouverné par une souveraine dont les vertus feront

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l'admiration et l'édification de ses innombrables sujets, en même temps que sa justice et sa bonté la leur rendront chère comme une mère à ses enfants.

‘4 Que Dieu la conserve longtemps à leur affection !?

‘A peine saint Jean-Baptiste, le plus canadien des Canadiens, a-t-il prononcé ces paroles de loyauté vraiment canadienne, qu’un coup de canon annonce l'entrée au port. Mgr. de Laval se réveille tout consolé et émerveillé de cette vision, et se prépare à prendre possession de cette terre qui est devenue sa patrie.

‘* J'ai fini mon histoire.

‘* À vous de l1 juger.

‘A moi de vous remercier de la bienveillance avec laquelle vous

l'avez écoutée.”

Quelques mois apres les fêtes cardinalices, notre archevêque partait pour Rome, où il reçut des mains de Sa Sainteté le dernier insigne de sa haute dignité, le chapeau de cardinal. C'était son huitième

voyage à la ville éternelle.

Depuis lors, le cardinal Taschereau mène la vie calme, Jaborieuse et sainte qui convient à un évêque. Malgré ses soixanteonze ans révolus, il ne croit pas encore que l'heure du repos ait sonné pour lui, et il travaille toujours, comme on fait au milieu de la vie.

Toutes ses juurnées sont parfaitement réglées, et il partage ses heures entre les exercices de piété, l'étude et les travaux que lui impose l'administration de son diocèse.

Maintenant que nous connaissons un peu Sa vie, étudions le plus près l’homme et ses œuvres.

On a dit autrefois que le monde appartient aux silencieux.

Cette parole semble étrange dans notre siècle de parlementarisme et de presse, où l'empire paraît appartenir aux plus bavards ; et cependant, elle renferme encore aujourd'hui un grand fonds de vérité, et, si vous y regardez de près, vous verrez que les plus influents dans le monde ne sont pas ceux qui parlent le plus.

Le cardinal Taschereau est un silencieux, et l’on cite de lui des silences étonnants. Un de ses grands-vicaires m'a raconté qu'il était, un jour, monté avec lui dans sa voiture de Saint-Michel-de-Bellechasse à Lévis, sans dire un seul mot. ‘‘ C'était une expérience que je vou-

lais faire,” me disait-il, ‘‘et je ne voulus pas rompre le ‘silence moimême. Îlse prolongea jusqu'à Lévis.”

Sans doute, il a pris pour modèle cet évêque dont saint Ignace, martyr, faisait l'éloge en disant: ‘Quanto taciturniorem videritis episcopum, tanto magis eura reveremini,—Plus un évêque est silencieux, plus vous deves le respecter.”

Ce goût prononcé pour le silence accroît, sans doute, l'apparence austère du prélat, et fait croire à ‘aucoup de gens qu'il n’est guère sociable. Mais ceux qui ont vécu dans son intimité assurent que la

société des autres hommes ne lui déplaît pas, sourvu qu'elle ne le détourne pas de ses études et de ses travaux. II la recherche même quand l’heure de sa récréation a sonné.

Sous sa rigidité extérieure se cache une grande bonhomie. Dans l'occasion, il est même gai, et les plaisanteries faites à propos le font rire de bon cœur. Mais c’est une gaieté d'enfant, et le caractère de son langage, quand il veut rire, est proprement la naïveté.

IT partage cette qualité avec saïnt François de Sales, et je n'ai pas besoin de dire en quoi ce genre de naïveté diffère de celle de Lafontaine: l'enfant n'oublie jamais qu'’ii est prêtre et, s’il rit souvent, il ne ricane jamais.

Un des traits les plus accentués de son caractère est la franchise. Il voudrait déguiser sa pensée, qu'il ne le pourrait pas. Quand il juge qu'il est mieux de ne pas dire ce qu'il pense, il se tait, ce qui est pour lui la chose la plus aisée du monde.

À son amour du silence correspond un goût naturel de la paix. Étrange destinée des hommes: il a la guerre en horreur, et peu d’évêques ont eu plus de combats à soutenir.

Par suite de circonstances qui n’ont nas dépendu de sa volonté, son épiscopat a été troublé par une série de difficultés tantôt purement ecclésiastiques, tantôt politico-religieuses, et il a rempli son devoir en luttant pour le triomphe de ce qu'il croyait être la vérité.

Les armes de sa famille sont pourtant celles des militants ; mais la devise qu'il v a äjoutée lorsqu'il est devenu cardinal a défini clairement pourquoi et comment il entendait combattre :

‘Zn ide, ‘pe et caritate certandum, —C'est dans la foi, l'espérance et la charité qu'il faut combattre,” tel est son motte.

Son blason est : écartelé, aux 1 et 4 d'azur, à deux épées formant une croix, aux 2 et 3 de gueules à roses épanouies.

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