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LES HOMMES OÙ JOUR

exagéré de leur réclamation, plaida la cause de MM. Mason, Baby et Langevin, auxquels ils ne devaient pas refuser leur confiance, réclamant la temporisation, afin de donner à leurs chefs les moyens de prouver Jeur bonne foi et leur sincérité, appuyant fortement, en ceci, la position prise par M. Chapleau vis-à-vis des emballés, qui avaient tort dans la forme plus que dans le fond, au paint de vue des intérêts du parti conservateur.

C’est à plusieurs reprises que sa loyauté l'appela à jouer ce rôle ingrat de modérateur, très ennuyeux pour celui qui s'y dévoue, et tout-à-fait sans gloire, s’il n’est pas sans grand mérite. En 1874, il rendit à ses amis un service encore plus signalé. C'était à la suite de l'affaire des Tanneries. Rappelons en deux mots ce singulier épisode politique. Le gouvernement Ouimet avait échangé une propriété sise aux Tanneries contre la ferme Leduc, plus éloignée de la ville que l'autre. Ses adversaires s’ingénièrent à faire voir dans ce marché une spéculation dont avaient profité certains amis du gouvernement. Za Gasette de Montréal dénonça la chose et M. Irvine remit son portefeuille. Ce double coup de tonnerre, éclatant au milieu d’un parti que le scandale du Pacifique avait rendu défiant, jeta l’affolement dans ses rangs. Personne pour rassurer les esprits. M. Ouimet et ses collègues absents, les journaux rouges faisaient feu de toutes pièces ; il n’en fallut pas davantage pour déterminer une déroute, un sauvequi-peut. Quand une armée s’est ainsi éparpillée, elle s’'égare à tout jamais, s’il ne se présente prompteraent un homme énergique pour la ramener au camp. M. Lacoste vit le danger que courait son parti. Réunir chez lui quelques amis, leur représenter la nécessité d'agir à l'instant et de trouver un point de ralliement pour ramener les fuyards éperdus, fut pour lui l'affaire d’une soirée.

Il indique comme solution à la crise la démission de M. Ouimet, qui n’a plus à ses côtés que MM. Archambault et Chapleau, MM. Robertson, Ross et Fortin ayant remis leurs portefeuilles, et son remplacement par M. de Boucherville. Sa proposition très pratique fait son chemin et prend une forme tangible, car, quelques jours plus tard, le cabinet de Boucherville remplaçait l’administration Ouimet.

C'est un service ignoré que M. Lacoste rendit alors à son parti, mais tout de même un service qui prenait l'importance d’une planche de salut.

En 1881, le gouvernement Chapleau l'appelle au conseil législatif,

Quelques amis bienveillants ne se gênent pas pour lui prophétiser un échec certain : il est trop bon avocat pour être du bois dont on fait les hommes politiques. Son premier discours, prononcé à l'occasion de Ia vente du chemin de fer du Nord, donna le démenti aux faux prophètes. Ce discours lui conquit une des premières places au conseil et lui valut un ascendant incontestable. Il s'était élevé par la force du raisonnement, la logique des faits accumulés, au rang des hommes de gouvernement de premier ordre. Ce discours témoignait d'une connaissance étendue du droit administratif et des véritables principes qui doivent inspirer notre politique provinciale.

C'est en 1884 qu'il entre au sénat. Il étudie les fonctions que cette assemblée pourrait remplir dans nos institutions. A son point de vue, elle devrait agrandir sa sphère d'action, et donner à ses travaux une importance qui fermerait la bouche à ses détracteurs. Pourquoi le sénat ne scruterait-il pas d’un œil plus sévère l’ensemble de l'œuvre des communes? Il n'est que trop vrai, malheureusement, que, dans la précipitation du travail de la chambre populaire, l’empiètement du pouvoir central sur les pouvoirs des provinces se montre à chaque instant. Ces violations de la constitution échappent à l'attention jusqu’au jour où l'application d’un article abusif de la loi en révèle l'existence. C’est aïinsi qu’il comprenait la principale attribution du sénat ; toujours il vit en notre premier corps législatif un tribunal de révision dont la vigilance devait sans cesse être en éveil. Aussi, tant qu’il en fit partie, il ne cessa d'examiner avec une sollicitude patriotique les lois des communes pour les enfermer dans les limites de la constitution.

Il affectionnait ce travail qui s’adaptait si bien à ses aptitudes : néciales. Il y prenait goût davantage tous les jours, lorsque le gouv. nement vint l'arracher à sa profession et à la vie politique pour lui donner la succession de Sir A. Dorion, nous devrions dire pour le forcer à l'accepter ; et ceux qui ont vu M. Lacoste au moment de sa nomination diront que notre expression est appropriée. Ce fut avec un serrement de cœur qu’il dit adieu à son bureau d'avocat, qu'il aimait tant. Jamais juge ne monta les degrés du tribunal avec autant de répugnance, et jamais honneur n’offrit moins de séduction à celui que tout le monde en jugeait digne.

Sir Alexandre Lacoste est arrivé à la magistrature suprême de notre province comparativement jeune ; tous les justiciables s’applau-

diront de le voir fournir, pendant le plus d'années possible, son utile labeur. Des amis nous assurent que la présidence de la cour d’appel est loin d'absorber toute son activité. S'il en était ainsi, nous nous peimettrions d'exprimer un vœu qui se trouve dans l'esprit de tous ceux qui apprécient sa haute intelligence. Nous voudrions le voir enrichir notre bibliothèque légale de fortes études dont profiteraient le barreau et le public lettré. Nous ne faisons ici probablement que refléter ses intentions, car son amour ‘u travail, son respect des traditions le portent à marcher sur les races de cette ancienne magistrature française, dont la nôtre est l'émanation et aui nous a légué ces œuvres, monuments de science et de langage à la forme si élevée. C'est là notre seul souhait; il a tout le reste par surcroît. Dans sa nouvelle position, l'éclat de son nom brille déjà plus vif; pour les âmes bien nées, les hautes fonctions élèvent Île caractère, :

Nous regrettons que le cadre de cette bicgraphie ne nous permette pas de nous étendre sur les aptitudes littéraires de M. Lacoste. Il nous suffira, pour les faire ressortir, de citer une partie des remarques que lui suggérait, il y a quelques mis, la mort du duc de Clarence :

‘Il est de notre devoir, aujourd’hui, d'exprimer la douleur profonde que nous cause la mort du prince Albert Victor, héritier présomptif de la couronne d'Angleterre.

‘ Nous nous associons de tout cœur au grand deuil dans lequel sont plongés notre gracieuse Souveraine, le prince et ia princesse de Galles, toute la famille royale, ainsi que la fiancée du noble défunt ; et nous leur offrons très respectueusement nos sympathies et nas condoléances.

‘{ Placé, par sa naissance, dans une position tout-à-fait exceptionnelle, après s'être soumis aux peires et aux labeurs que nécessite l'apprentissage d’une vie comme la sienne, le prince a été enlevé à l’âge où l’homme commence à illustrer sa vie et au inon:ent où une union prochaine, depuis longtemps désirée, devait lui assurer pour toujours le bonheu; de ia vie de famille,

‘Il a dû renoncer avec peine à la gloire de régner sur un des plus puissants pei ples du monde.

‘Il a dû lui en coûter de se séparer de celle qu’il avait choisie

pour être la compagne de sa vie.

‘: Mais la mort n'épargne pas le bonheur, et elle choisit ses victi-

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mes sur les marches du trône comme dans la chaumière du pauvre, faisant partout des blessures cuisantes.

‘Sous ses coups, la douleur est toujours la même : le diadème’ n'empêche pas les yeux de pleurer, ni le manteau royal le cœur de saigner.

‘Nous comptons que la Providence ne refusera pas à ces illustres affigés le baume de la consolation qu'elle verse dans les plaies du dernier de ses serviteurs.”

Il ne nous reste qu’à parler de M. Lacoste intime, (Ce savant magistrat, qui a passé sa vie dans les sévérités de la loi, se retrouve, au milieu des siens et de ses amis, l’hommc le plus affable du monde. Doux, accessible à tous, il dépouille le jurisconsulte ; chez notre juge e: chef, jamais de pose, encore moins de morgue; il ne pontifie point, il a horreur du formalisme. Esprit cultivé, il adore la petite guerre, où sa verve gouaïille impitoyablement ses amis ; mais son épigramme s'arrête à fleur de peau; comme la lance d'Achille, elle guérit les

petites blessures qu'elle fait.

[l'est adoré des siens, qui sont tout pour lui. Il se plaît dans le cercle de sa famille, où règne une simplicité de manières toute patriarcale, qui n'exclut point la pratique d’une hospitalité aussi cordiale que généreuse. Il y à dans tout l’homme, chez lui et au dehors, au palais et dans le monde, une grandeur morale qui inspire le respect, sans l'exiger.

Comme magistrat et comme citoyen, on peut, pour nous résumer, rappeler, à son égard, ce que d’Aguesseau, le grand chancelier, disait des magistrats qu’il cite comme modèles: ‘On les à définis, quand on a défini la justice,”

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Ottawa, juin, 1892.

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