Les hommes du jour [microforme]
Une apparence de fraternisation générale des partis politiques donnait naissance, il y a vingt-cinq ans, à la confédération des provinces de l'Amérique britannique du nord. Dans l’exubérance de leur enthousiasme pour ‘‘la naissance d’une nation nouvelle,” les orateurs et les écrivains de l’Union saluaient cet évènement comme l'aurore d’un millénaire dans les affaires coloniales. Se laissant entraîner par leur imagination échauffée, ils représencaient le lion conservateur et l’agneau libéral couchés l’un à côté de l’autre dans la bienheureuse tranquillité de l'amitié fraternelle. On oublierait bientôt un passé mort, et on substituerait aux disputes acrimonieuses, aux infructueuses nuerelles des anciens partis, ce que le Dr. Tupper, avec cet heureux. don de phraséologie qui l’a toujours distingué, appelait ‘‘ le grand parti de l’union et du progrès.” C'était un temps de réjouissances générales, de serrements de mains, de félicitations mutuelles ; et, si un observateur se fût permis de déclarer cyniquement que, lorsque le lion et l’agneau sort couchés l'un à côté de l’autre, ce dernier est en grand danger, on l’eût fait taire par un éclat de rire. Les évènements ont-ils justifié cette observation? Laissons à ceux qui ont étudié impartialement l’histoire du Canada le soin d’en décider.
Quoi qu’il en soit, le peuple était bien disposé en faveur du changement. Il était fatigué des luttes de partis au milieu desquelles il avait grandi, luttes qui n’aboutissaient à rien, qui ne changeaïient et ne réformaient pas les abus évidents dont il souffrait. Des aspirations à une sphère plus large et à des idées plus élevées avaient commencé à se faire jour dans les cœurs de la génération nouvelle. Les partis, à cette époque, avaient à leur tête des hommes dont les sentiments étaient plus anglais que canadiens. L'idée du jeune Canada s’affirmant de lui-même hautement paraissait à quelques-uns
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d’entre eux si pitoyable et si grotesque, qu’ils exprimèrent ouvertement leur mépris à son égard; ils étaient loin de penser qu'avant que la confédération ait atteint sa dixième année, cette idée, détournée quelque peu de son acception première, serait le point de départ des luttes de partis et tiendrait longtemps au pouvoir l’un d’entre eux, avec ces mots magiques : ‘‘ Le Canada pour les Canadierss !?
Chaque province envoya au premier parlement du Dominion ses meilleurs représentants. Personne ne niera, je pense, que ce parlement fut, à tous les points de vue, le plus remarquable qui ait jamais siégé à Ottawa. Les anciennes législatures provinciales avaient-elles développé les capacités politiques dans une mesure que ne saurait atteindre le système actuel? Les principes et les méthodes de la vie publique étaient-ils plus élevés et meilleurs alors qu'aujourd'hui? Le fait est que la vieille école parlementaire, prise dans son ensemble, était évidemment bien supérieure à celles qui lui ont succédé. Il y avait alors des géants dans le monde parlementaire, et, quand nous tournons nos regards vers cette période déjà éloignée, la différence est si grande, que nous pouvons nous écrier avec le poète :
“We, we have seen the inte!lectual race Of giants stand, like Titans, face to face ;
Athos and Ida, with a dashing sea Of eloquence between.”
Ce fut au milieu de cette assemblée des pères de la confedératon que Richard John Cartwright se fit remarquer pour la première fois. Comme la plupart de ceux qui siégeaient avec lui, il avait fait un apprentissage dans la législature provinciale. Dès le commencement de sa carrière, il avait passé pour être, parmi les conservateurs de la nouvelle génération, un de ceux qui promettaient le plus; et les personnes qui le connaissaient le croyaient bien près de succéder au chef de ce parti. Peu de temps après la proclamation de l’Union, il devint notoire que Sir Alexander Galt, avec ses idées sur une protection limitée, professait des opinions différant sérieusement de la politique du gouvernement ; on prétendit que M. Cartwright, qui siégeait à côté de lui au premier rang de la Chambre, du côté des ministres, partageait ces opinions. Tous deux représentaient cet élément du parti conservateur qui s’érigeait contre c.rtaines idées, méthodes et associations politiques auxquelles la sphère fédérale se trouvait à offrir un nouveau champ. M. Cartwright s’objectait
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surtout à l'opportunisme que, dans son opinion, le gouvernement poussait un peu trop loin.
Grâce à ses études approfondies des questions financières, auxquelles il avait consacré beaucoup de temps, et à son expérience personnelle dans les affaires de banques du pays, il avait toutes les qualités requises pour devenir ministre des finances de la confélération, position qu’on lui assignait déjà d’un commun accord. Telle était la situation, du moins en ce qui concernait M. Cartwright, lorsque Sir Alexander Galt fit sa mémorable déclaration de guerre à la politique du gouvernement et annonça qu'il était déterminé à garder une position indépendante du parti. Ce fut, au sein de cette heureuse famille, la première rupture.
M. Cariwright ne parla point, et, à vrai dire, dans la circonstance, on ne devait pas s’attendre à un discours de lui; mais on connaissait ses idées sympathiques à l'attitude de Sir Alexander, et nous pouvons dire que ce jour marqua le commencement de la désunion entre lui et Sir John Macdonald,—désunion que les évènements subséquents accentuërent de plus en plus et qui finit par sa séparation définitive du parti conservateur et son alliance avec les libéraux,
Les annales des luttes de partis sont remplies d'exemples d'hommes que leurs convictions ont poussés à combattre leurs amis politiques. Pour des hommes de principes élevés et de fortes convictions, rien n'est plus naturel. L’habileté d’un homme public à désagréger ou à fusionner les feux G:s luttes politiques et parlementaires: voilà le chemin qui le conduit au premier rang. Le comte Beaconsfield et M. Gladstone en sont des exemples bien connus. Ceux qui croient que ces changements d'opinion impliquent de l’inconséquence d’esprit n'ont pas suffisamment étudié les courants de la vie publique. Les hommes, pris individuellement, ne sont pas toujours les mêmes; ce ne sont pas toujours les mêmes mobiles qui guident les partis. On peut peut-être accorder, à un point de vue abstrait, que les partis sont réellement divisés par des principes opposés ; mais il n’est pas nécessaire d’avoir fait de longues études politiques pour arriver à la conclusion que, aujourd'hui du moins, chaque parti peut tenir facilement une ligne de conduite bien dangereuse pour la politique du parti adverse. Un homme, sans abandonner son parti, peut être abandonné par lui ; et c’est quelquefois un problème très difficile à résoudre que de décider le moment précis où l’on doit choisir entre
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