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SIR RICHARE J. CARTWRIGHT 237
bonnes, peut-être meilleures que celles-là ; maïs je suis contraint de me borner à un dernier extrait. Conseillant à ses auditeurs d’entretenir une honorable ambition, il dit : ‘ Une ielle ambition est peutêtre la meilleure sauve-garde contre la corruption politique : elle a autant d'effet dans ce sens qu’en a un amour pur pour nous protéger contre le dévergondage. Tennyson vous enseigne un moyen de protection très efficace, quand il vous dit dans sa splendide description des effets de l'amour sur l'élévation du caractère, spécialement pour ‘a jeunesse et la première virilité : ‘Ne jamais dire une calomnie, et ne jamais y prêter l'oreille ; passer tranquillement sa vie dans la chasteté la plus parfaite ; n’aimer qu’une femme, s'attacher à elle, travailler noblement jusqu’à ce qu’on l'ait obtenue : je ne crois pas qu'il y ait, sur la terre, de plus délicieux enchaînement qu’un premier amour. Non-seulement il façonne le caractère, mais il enseigne les pensées élevées, les paroles aimables, la politesse, le désir de la renommée, l'amour de la vérité, —enfin tout ce qui fait n homme. Ces paroles ne sont pas seulement nobles : elles sont encore profondément vraies, —aussi vraies au point de vue physiologique qu’au point de vue psychologique. Ce sont des paroles que tous les jeunes Canadiens et les jeunes Canadiennes feraient bien d'apprendre par cœur, d'étudier et de méditer. Elles donnent, sur les relations qui doivent exister entre les deux sexes, la juste notion du véritable esprit chevaleresque et chrétien; elles font appel à ces sublimes instincts que nous avons hérités de nos aïeux teutons : je veux dire cette considération et cette estime innées pour la femme, que Tacite, il y a dix-huit cents ans, remarquait comme une des plus admirables qualités des nations de race germanique, comme une de ces vertus qui ont leur récompense dans cette vie aussi bien que dans la vie future.”
D'après ce que je viens d'écrire, on croira volontiers que Sir Richard Cartwright est, au Canada, une des personnalités les pius puissantes de la vie publique, Si je voulais essayer d'établir un parallèle, à la manière de Plutarque, entre lui et quelque autre personnage doué de qualités identiques, ayant vécu dans des circonstances semblables, je devrais choisir un nom dans cette héroïque période de l’histoire, où des hommes d’une intégrité inflexible risquaient leur fortune, leur vie même et tout ce qu’ils possédaient de plus précieux, au service de leur pays. Façonné dans l'antique moule
romain, il m’apparaît comme le Junius Brutus du Canada. Inébranlable dans tout ce qu’il croit être la droite ligne de conduite et de devoir publics, il n’est pas dans sa nature d’hésiter ou de s’en écarter uninstant. Il s’est fixé le travail de sa vie, s’y est préparé par des études sérieuses et approfondies, qu’il a complétées par ses longues observations de l'humanité dans différents pays et dans toutes les conditions ; il s’y est consacré avec une constance à laquelle aucun éloge ne saurait rendre justice. Deux fois dans sa jeunesse et une fois dans ces dernières années, il a reçu des offres qui lui laissaient entrevoir un avancement êt des richesses bien plus considérables que tout ce qu’il pouvait espérer de jamais atteindre au Canada: il a toujours refusé d'examiner des propositions qui auraïent nécessité une absence prolongée, peut-être permanente, de son pays natal.
Lorsque le gouvernement fut formé, en 1873, Sir Richard reçut l'offre du portefeuille des finances et l’accepta. Malheureusement, la dépression commerciale universelle qui régnait alors créait des difficultés insurmontables à la nouvelle administration. En effet, ces années de désastres financiers, arrivant après une période de prospérité inouïe, devaient peser lourdement sur ceux qui tenaient les rênes gouvernementales. L’histoire impartiale reconnaîtra, cependant, les services éminents que Sir Richard rendit au pays en conservant le crédit national et en rencontrant nos obligations sans augmenter les charges publiques. En 1870, après sa retraite du cabinet, ses services reçurent leur récompense: il eut l’honne 1r d’être fait chevalier de Saint-Michel-et-de-Saint-Georges.
Dans la vie privée, il est comme dans la vie publique. Admiré, estimé, très remarqué par ses collègues libéraux dans les salles du parlement, il est l’idole de sa famille, qui a pour lui un respect mêlé d'amour. À ceux qu’il ne cherche pas à se concilier, il peut paraître froid et peu sociable ; mais la faute en est à eux, non pas à lui. Au physique, c’est un géant au point de vue de la force, avec des muscles de fer et des nerfs d’acier. Des habitudes simples et un exercice constant ont préservé sa constitution naturellement forte. Peadant toutes ces années de vie parlementaire, chaque soir, au cours de bien des longues sessions, il a occupé sa place avec une infatigable assiduité, toujours en face d’adversaires qui, après s'être bien reposés en dehors de l'atmosphère énervante de la chambre, venaient s’y relayer. Vigilant, alerte, parfaitement renseigné sur tous les sujets abordés, sa
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SIR RiCHARD J. CARTWRIGHT 239 force de résistance et son fond de vitalité paraissent inépuisables, Ajoutez à cela un courage absolument indomptable, la froideur d’un morceau de glace, même au cours des débats les plus animés, une contenance de sphinx au repos, et vous aurez la meilleure idée que je puisse vous donner de cet homme extraordinaire.
Quelles que puissent être les opinions politiques de celui qui l'étudie, personne ne peut regarder cette figure de statue, dans la chambre des Communes, repasser la vie qu'a menée cet homme pendant ces trente dernières années, chercher à peser la prodigieuse somme de ses travaux, s’efforcer de saisir sa pensée et son but, sans lui payer à son insu le tribut de respectueux hommage que décerne toujours un sentiment juste À un noble et grave caractère.
Depuis vingt-deux ans, ma position dans la galerie de la presse m'a permis de l’observer constamment, dans l'opposition, au pouvoir, puis encore dans l'opposition. Je l'ai vu vieillir au service du pays. Je puis évoquer le jeune politicien d’autrefois et retracer chacun de ses pas dans l’évolution du parfait homme d'Etat d'aujourd'hui. D'autres peuvent considérer sa vie comme dépensée inutilement pour résister à un pouvoir retranché dans une forteresse inexpugnable ; pour moi, la grandeur de son passé me fait croire qu'il pourrait bien finir par triompher de l’adversité et obtenir une récompense digne d’un tel désintéressement et d'un dévouement si élevé et si justement compris.