Les hommes du jour [microforme]
À l'heure actuelle, parmi les Canadiens éminents qui dirigent l'opinion publique en ce pays, il n’y a personne à qui le qualificatif “Homme du Jour” puisse être appliqué avec plus d’à propos qu’au très révérend George Munro Grant, principal de l’Université Queens de Kingston. Dans le plus large et le meilleur sens de cette expression, le Dr. Grant croit que chacun doit vivre pour son temps. Il n’est pas un de ces conservateurs du vieux régime n'agissant que d’après les traditions ; mais il n’est pas non plus un de ces radicaux écervelés sur qui un précédent produit le même effet qu’un haillon rouge sur un taureau. Sans dédaigner ni oublier les leçons du passé, il estime à sa valeur l’époque contemporaine ; et son regard plonge dans l'avenir aussi hardiment, aussi loin qu’un œil humain peut y plonger.
Plus que cela, le Principal Grant a foi d£ns son siècle, qui est, à son avis, le plus grand dans l’histoire du monde, et il croit que, si nous sommes à la hauteur de nos destinées, le vingtième sera encore meilleur et plus brillant que celui-ci. Il ne se trouve pas une goutte de ce lourd poison du pessimisme dans ses veines. Son cri a toujours été : ‘En avant! En avant! Ce n’est pas en vain que l'horizon s'illumine au flambeau du progrès ! ”
Ses sympathies pour tout symbole et pour toute œuvre de progrès sont ardentes et communicatives. Il n’y a pas un mouvement dans les hautes sphères de l’activité intellectuelle avec lequel il ne se mette en rapport. Par sa profession de ministre de l'Evangile, il a aussi donné le bénéfice de son énergie incroyable et mis son zèle entraînant et sa chaude éloquence au service de la littérature, de l'éducation, de la politique. Et, sans flatterie, l’on peut dire de lui: Mzzl fetigit quod non ornavél,
Le Principal Grant partage avec le grand nombre des #eneurs.
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d'hommes le crédit de ne rien devoir à sa naissance. Son père était un humble instituteur du comté de Pictou, dans la Nouvelle-Ecosse. Il naquit sur les bords de la rivière de l'Est, vis-à-vis Stellarton, un pauvre village de mineurs, le 22 décembre, 1833. Son activité physique dans le bas âge fut un heureux présage de l’activité intellectuelle qu'il devait déployer dans l’âge mûr. Parmi ses compagnons d’enfance, il se distingua, tout d'abord, par son énergie, et il y avait peu de coups d’audace ou de plaisanteries de bon aloi auxquels il ne se prêtat. Personne ne se serait imaginé alors que ce brusque enfant, qui allait à l’école le long des ruisseaux et qui préférait entendre les sermons dans les bois qu’à l’église, se distinguerait bientôt comme étudiant et un peu plus tard comme prédicateur. Et, si sa carrière fut providentiellement fixée, ce fut peut-être dû à un accident causé par sa propre imprudence. Avec quelques compagnons, il se mit, un jour, en tête de faire marcher une machine à faucher, et le vieil adage qui dit que les enfants ne doivent pas jouer avec les rasoirs eut douieureusement raison. La main droite du jeune Grant fut prise dans la machine et coupée près du poignet. Ainsi privé des jeux et des amusements de son âge, son énergie se tourna dans une autre direction, et l'enfant des bois et du plaisir devint l'enfant du travail et de l’étude. Vers cette époque, sa famille vint demeurer au-chef-lieu du comté, à Pictou, ce qui permit au jeune Grant de suivre les cours dans une excellente académie, l’orgueil du lieu; il ne manqua pas d’en profiter, car il remporta, à la fin de l’année, plusieurs prix et, entre autres, la Primrose Medal. De là, il partit pour le séminaire de West River, soutenu en partie par l'Eglise presbytérienne de la Nouvelle- Ecosse, et il y fit de tels progrès dans les classiques et la philosophie que, deux ans plus tard, l'Eglise d'Ecosse dans le comté l’envoyait, avec trois de ses camarades, à l'Université de Glasgow, se préparer à entrer dans les ordres. Il avait alors dix-huit ans seulement ; son cours d’études en Ecosse dura huit ans et fut très complet. Il s’y fit remarquer, d’ailleurs, par ses talents, et remporta les premiers prix dans les classiques, la philosophie morale, la chimie, et surtout, le plus remarquable de tous, le prix du lord-recteur, de trente guinées, pour le meilleur essai sur la littérature hindoue et la philosophie. Outre cela, et malgré la perte de sa main droite, il prenait une part active aux exercices athlétiques ; en se mêlant à tout ce qui forme la vie des étudiants, il devint très populaire parmi ses compagnons
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d'études, qui le regardèrent toujours comme leur chef. Tout comme cela était arrivé à Pictou, il exerça sur eux la même influence personnelle qu’il exerce depuis partout où il passe, par son attitude mâle et désintéressée.
D'un autre côté, il s’inspira profondément du noble caractère et du grand cœur de Norman McLeod, alors à l’apogée de sa célébrité ; et, dans son ambition de servir l’humanité, il se mêla activement aux missions de la cité, pénétrant sans crainte dans les quartiers et les bouges où des familles vivaient comme des troupeaux, en proie à la plus profonde dégradation.
Au terme de ses études, le jeune Grant fut fait ministre de l’Fzlise d’'Ecosse, et reçut les offres les plus flatteuses pour qu’il restât là-bas. Mais son cœur était tourné par-delà l'Atlantique. Il aimait la terre des Ælue Noses et il y revint, prêt à entrer dans les champs qu’on ouvrirait à ses travaux. Sa première mission fut, naturellement, dans sa province native. Bientôt après, une sphère plus large s’offrait à lui dans le joli village de Georgetown et les districts ruraux de ‘‘St- Peter’'s and Brackly Point Roads,” île du Prince-Edouard. En 1863, il fut appelé à l'Eglise Saïnt-Mathieu, à Halifax, l’un des postes les plus considérables de la Nouvelle-Ecosse.
Ce fut là qu'il eut l'occasion de manifester, dans toute leur étendue, les remarquables qualités et les talents dont il était doué pour le ministère et pour la tribune sacréc et qui le placèrent, dès le début, au-dessus de tant de ses contemporains. Sa prédication ralliait les fidèles en foule pressée dans la vieille église de Saint-Mathieu, l’un des plus beaux édifices gothiques du Canada. De la chaire de cette église tombaient des sermons qui impressionnaient vivement la congrégation. Pas de ces dissertations théologiques faites sans entrain, ni de ces essais sur la vérité dits d'un ton monotone ; mais des démonstrations éloquentes, pleines de feu, exposant les enseignements de la Bible appliquée à la vie de chaque jour, et données sans crainte ni mollesse. La maxime du prédicateur semblait être: ‘‘Fais ce que dois : advienne que pourra !?
Rien n'était plus étranger au caractère du révérend M. Grant qu’un puritanisme rigide ou un étroit esprit de secte. Chrétien sincère, presbytérien loyal, il était absolument dégagé de fanatisme. Sa charité pour les pécheurs égalait sa libéralité envers les autres sectes protestantes et les catholiques romains. Il prenait même un plaisir
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tout particulier à encourager des institutions qui pouvaient créer des relations plus cordiales entre les membres des différentes religions, avec la certitude qu’il n’en résulterait que du bien pour tous.
La jeunesse surtout aimait sa prédication. Il était classique, large, affectueux et décidé, et il attirait probablement plus de jeunes gens que n'importe quel autre ministre d'Halifax dans le temps. C’est cette particularité de son caractère, unie à ce remarquable talent d'organisateur dont il avait donné tant de preuves, qui le désignèrent comme le mieux qualifié pour tirer l’université de Kingston de la crise où elle se trouvait plongée en 1877.
L'offre de la direction de la seuls université presbytérisnne du Canada était, sans doute, un grand honneur ; mais l'acceptation de cette offre impliquait de rudes sacrifices de la part du pasteur de Saint-Ma- : thieu. Adoré, vénéré par sa congrégation; installé dans une résidence comfortable, avec un large traitement ; récemment allié, par le mariage, à l’une des premières familles d'Halifax ; populaire parmi toutes les classes et toutes les croyances ; indiqué d'avance comme devant diriger tous les mouvements d’une nature philanthropique ou religieuse ; gouverneur de l’université de Dalhousie ; modérateur de l'Eglise d'Ecosse dans les provinces maritimes durant l’époque critique de l’Union :—il avait, pour rester chez lui, toutes les raisons que peuvent donner les affections, le comfort, la considération, la tranquillité et le bonheur domestique.
Mais le mème sentiment qui, vingt ans auparavant, l’avait amené à résister aux sollicitations qui lui étaient faites de rester en Ecosse quand le devoir le rappelait au Nouveau-Monde, ce même sentiment de ce qu'il devait à son église et à la patrie provoqua l’héroïque abnégation dont il fit preuve quand il accepta la tâche colossale de relever l’université Queer’s des difficultés qui menaçaient son existence et de rétablir cette institution sur des bases durables et dans des conditions qui répondraient à l’œuvre qu'elle avait à accomplir. Le fait que Queen's était automone,—ce qui est la plus forte garantie de succès d’une université, —le décida. A la tête d’une telle institution, il serait indépendant des considérations de secte ou de parti.
Il se mit à la tâche avec cette énergie qui le caractérise ; et, au moyen de sa puissante éloquence, il fit comprendre aux citoyens de Kingston que charité bien ordonnée commence par soi-même, leur promettant, s'ils lui fournissaient un local convenable, d'obtenir au
‘er des dehors des dons considérables. La situation fut comprise et les Igions, Kingstoniens répondirent avec ensemble. De larges terrains furent donnés, des édifices y furent promptement érigés, et alors commença ssique, la campagne dans le Dominion. Avec un zèle infatigable, le Princijeunes pal traversa le pays, et il plaida si bien la cause de son université, Lemps. qu'il obtint un succès considérable, comme le démontrent éloquemtalent ment les chiffres suivants :
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t de Quel qu'ait été le succès financier de l’œuvre accomplie par le Prinndi- cipal Grant, dans un temps où l’on est trop porté à prôner surtout les fait entreprises payantes, ce serait être injuste à son égard que d'oublier + de le succès qui en a couronné la partie morale et intellectuelle. Comme ion, Mele Machar l’a dit dans une élégante et sympathique esquisse de notre sujet, publiée dans le Week de Toronto, il y a quelques années, y au —esquisse que nous apprécions hautement :—‘ Les dons financiers de obtenus par le Dr. Grant ont moins contribué au progrès de l’univereur sité que le souffle qu'il a donné à la carrière universitaire par sa au débordante activité et son enthousiasme, souffle qui s’est communiqué
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à la fois aux professeurs et aux étudiants.” Comme on l’a vu plus haut, le nombre des étudiants a augmenté considérablement ; et ces derniers ne peuvent manquer de partager les hautes visées et les ambitions de leur directeur. [Il a pour règle de traiter ses élèves comme des hommes, et non comme des enfants. Il veut être leur conseiller, et non leur maître ; et, avec cela, il n'y a pas besoin d’autre système disciplinaire.
Les devoirs qui se rattachent à la di-ection d’une université sont onéreux et très absorbants. Pourtant le Dr. Grant a, depuis sa nomination, occupé la chaire de théologie, et ses élèves sont très assidus à ses cours. De cette branche d’études, si peu attrayante au premier abord, il a fait un cours d’un intérêt profond par la libéralité de ses idées, la chaleur de ses sympathies et la forme élégante qu’il donne à son enseignement. Il continue, de plus, sa prédication, et on l’entend souvent, à Kingston et ailleurs, interpréter la Bible avec cette sincérité inaltérable et ce sens pratique qui survient aux versions contradictoires des différentes sectes.
En deux occasions, il assuma, sur la question universitaire, une position qui témoigne hautement de son esprit de progrès. Quand les jeunes filles demandèrent qu’on les admît aux cours de l’université Queen's sur le même pied que les jeunes gens, il se rendit à leur prière, non parce qu'il s’intéressait spécialement à l'éducation supérieure des femmes, mais parce qu'il croit que les grandes institutions enseignantes doivent répondre aux besoins de tous également, sans considération de sexe, et ne doivent pas être ouvertes seulement à une classe en particulier. Il n'aurait pas chercher à inaugurer ce mouvement lui-même ; mais, du moment qu'on vint lui dire : ‘“ Nous, les femmes, voulons recevoir la même éducation que nos frères et travailler à lacquérir,” il n’a eu que des paroles de bienvenue et d'encouragement pour elles.
Lorsqu'il fut question de le fédération universitaire, c'est-à-dire d'une entente pour l'affiliation de toutes les universités d'Ontario, entente par laquelle chacune d'elles se transportait à Toronto et se départissait de son droit de conférer les degrés pour le céder à un comité central qui aurait son siège dans cette ville, le Dr. Grant s’opposa énergiquement à ce mouvement. La province d’'Ontario était, d’ailleurs, trop grande, à son avis, pour n’avoir qu’une seule université. Comme on pouvait s’y attendre d’un gradué d’une université écos-
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saise, il soutint que l'individualité historique de Queen's était un facteur important pour l'expansion et l'influence de ses compatriotes. Il connaissait la valeur de cette grande richesse des traditions, qui ne s'acquièrent que par une longue et individuelle existence, et on ne put le convaincre que, dans une centralisation, où tout cela se perdrait, il y aurait compensation pour un tel sacrifice. Il fit aussi remarquer que, s’il n’y avait plus qu’une université, tout le patronage universitaire dans Ontario serait laissé à un seul homme, qui serait sous le contrôle d'un parti politique, et il refusa d’abdiquer l’autonomie de Queen's pour un tel état de choses. Aussi sa réponse aux partisans de la fédération fut-elle un éloquent plaidoyer en faveur de son université, et l'appui cordial qu’il reçut nous assure que son attitude restera la même sur ce point dans l’avenir.
A lire ce qui précède, on pourrait croire que la carrière du Principal Grant, depuis 1877, s’est bornée à ce qui touche à la grande œuvre de sa vie. Recteur, professeur, prédicateur, administrateur, financier, cela parait déjà trop pour un seul homme, et l’on ne s'attend guère à le voir se lancer dans une autre sphère de pensée et d'action. Et pourtant, il trouve encore le moyen de s'intéresser activement aux affaires publiques. Il se tient au courant des grandes questions du jour ; il forme ses opinions et ne les garde pas pour lui quand il croit utile de les faire connaître. Le fait est qu’il est une des voix les plus autorisées et les mieux écoutées du pays aujourd’hui. Il repousse l'idée que le prédicateur n’a pas sa place dans la politique. Que ce dernier se tienne en dehors des partis, mais que sa voix se fasse entendre quand des questions vitales, grosses de conséqu. nces pour l: présent et l'avenir de la nation, sont ouvertes à la disc: sion publique: voilà le droit qu'il réclame. Et il a le courage de st convictions; l'intérêt qu'il prend aux questions publiques et la bonne volonté qu'il met à les discuter en toute occasion convenable le prouvent amplement.
Que de fois nous avons été remués par des discours tombés de ses lèvres! Quel retentissement dans la presse, dans les cercles politiques et dans l'intimité n’ont-ils as produit? Qu'on l'approuve ou non, quand il parle de la tribune politique, c’est avec la même franche libéralité et la même sincérité qui distinguent sa prédication de la chaire. Il n’hésite jamais à dénoncer le mal, dans les hautes sphères comme ailleurs. Contrairement au sénateur Ingall, il veut que le
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Décalogue et la Golden Rule aient place partout. Il abhorre cette définition de la vie publique : ‘Tout est bien pourvu qu’on arrive.” Il est toujours du côté d’une politique large et généreuse, à l'encontre d'une politique d'expédients, et il porte ses regards vers un idéal élevé plutôt que vers des succès matériels. Par-dessus tout, il est loyal et patriote.
Il a foi dans l'avenir de son pays, pourvu que ses compatriotes fassent leur devoir de bons citoyens. ‘Le devoir,” dit-il, ‘‘nous commande d'être fi =s à nos traditions! Le devoir nous commande aussi d'être loyaux envers notre pays. Pour tous, la patrie doit avoir la première place dans nos cœurs. Oh! inspirons-nous de ce souffle patriotique qui a animé pendant des siècles le cœur des fils de l’Ecosse et que respire la fervente orière: Dieu sauve l'Irlande, que ne rianquent jamais de répéter le plus humble paysan ou la plus modeste servante irlandaise fixés loin des rivages de la verte Erin. Chaque province est superbe à voir; ses fils et ses filles sont fiers de leur sol natal. Pourquoi, pris dans l’ensemble, tout cela n’inspirerait-il pas des sentiments ae lcyauté aux âmes les moins susceptibles à la voix du patriotisme?
‘Je me suis assis sur les bancs de charbon dans les mines de Pictou; j'ai parcouru les vallons du Cap Breton; J'ai erré autour du cap Nord et traversé une centaine de milles, sous les pommiers en fleurs, dans les vallées de Cornwallis et d’Annapolis ; j'ai vu les montagnes de l’ouest dans toute leur gloire et me suis engagé dans des défilés où les grand cèdres et les pins touffus de la côte du Pacifique cachent le soleil et le ciel en plein jour ; et je puis dire que, sur cette distance de quatre mille milles, se trouve tout ce que l’homme peut désirer, avec la promesse d’un avenir prospère. Si nous ne pouvons pas faire un grand pays avec de tels éléments, c’est parce que nous ne sommes pas dignes d’y réussir ; et, si cela arrive, soyons sûrs que nous serons punis par où nous aurons péché.”
En octobre dernier, le Principal Grant donna, devantle C/ub national de Toronto, sous le titre: Ze Canada, sa position, ses aspirations, ses destinées, une conférence qui, du coup, prit place parmi les plus rem2rquables déc'arations publiques faites dans l’histoire du Dominion. Il y manifesta son grand talent d’orateur politique ; et, pour en donner une idée sans affaiblir ni changer le sens de ses paroles, il faut citer un peu au long. Parlant de la question de notre fin suprême comme nation, il uit :
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“En étudiant la situation du Canada, ma première question est celle-ci: y a-t-il un terrain sur lequel les hommes d'idées et de vues
différentes consentiraient à se rencontrer? Que nous brisions le lien
colonial pour déclarer notre indépendance, ou que nous le maintenions
en évoluant graduellement vers un état de relations et d’union plus
intimes avec l’Empire, en gardant nos privilèges et nos responsabilités constitutionelles, il est, dans les deux cas, d’une importance
majeure que le Canada soit fort et uni. Peu importe à laquelle de
ces deux destinées nous donnions nos préférences, soyons Canadiens avant tout! Voilà un programme que tous nous pouvons endosser
avec honneur. L'homme qui voudrait provoquer un changement
immédiat et affranchir la nation en brisant la confédération pour nous soumettre à un autre pouvoir ne pourrait pas, naturellement, adhérer à ce programme. Mais il est inutile de dire que de tels hommes n'existent pas au Canada.
‘“Je pourrais ajouter ici mon opinion sur la différence qu'il y a entre les fédérationistes impériaux et les sécessionistes. La poiitique des premiers tend à continuer nos traditions historiques et promet le développement paisible de notre pays; la politique des derniers veut dire une révolution, d’abord, puis la faiblesse inévitable qui en serait l'éternelle conséquence. Les hommes mûrs savent qu’on ne joue pas avec les révolutions et que l’affaiblissement national est frère de l’humiliation nationale.”
La prédilection du Dr. Grant pour la Fédération Impériale se révèle dans les lignes qui précèdent. Voici maintenant, dans son franc parler, si brusque, mais si expressif quand il s'emporte, comment il apprécie l’annexioniste :
4 L'annexioniste abandonne, d'abord, le nom du Canada, avec tout ce qui s’y rattache, —son histoire, sa constitution, ses luttes du passé, son existence actuelle, ses espérances, ses aspirations, — comme des choses absolument sans valeur. Il est vrai que, pour certaines gens, comme pour le bétail, ces choses ne comptent pas.”
Après avoir parlé de l'agitation anti-jésuitique et de tout le malaise qu’elle avait provoquée, il fait un appel éloquent pour qu'on comprenne plus intelligemment la charité chrétienne et la tolérance qu'on se doit les uns aux autres:
‘“ Dans nos divergences, nous devons prier avec l'espoir que le chef de l'Eglise parviendra à réconcilier les deux grandes familles de
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la chrétienté, qui, pendant si longtemps, se sont rencontrées face à face sur des champs ennemis, et à les réunir dans une même foi et dans une même Eglise plus puissante qu'aucune autre existant de nos jours. En attendant, la paix doit régner entre elles, comme elle s’impose à tout patriote et à tout chrétien. Dans le passé, bien que l’entente n'ait pas été aussi parfaite qu'il était désirable, il y a eu, cependant, un sentiment général de modération qui donne à espérer pour l'avenir. Les progrès matériels de la civilisation et le levain des idées modernes feront le reste. Celui qui croit n’a pas besoin de se hûâter.
‘ La province de Québec ne peut pas rester permanemment étrangère, entre les provinces maritimes d'un côté, et Ontario de l'autre, puisque nous appartenons tous à la même organisation politique. Et la cause de son isolement passé ne doit pas être imputée à la race française seulement : nous avons été aussi ignorants des grandes qualités de l'habitant que lui était indifférent à tout ce qui nous concernait. Combien de bonnes choses ils ont là-bas, que nous ne ‘onnaissons pas encore ! Comme peuple, nous les ignorons presque complètement. Il faudrait quelqu'un pour nous les révéler, comme Charles Egbert Craddock s’est fait l'interprète des populations des montagnes du Tennessee, comme George Cable a décrit la vie des créoles de la Louisiane, comme Rudyard Kipling a peint les mœurs de l’empire anglo-indien, et Tolstoï et ses frères romanciers le paysan slave et la société russe. Quiconque a remonté le cours du Saint- Laurent en plein jour doit avoir gardé l'impression qu'il y a, juste au centre du Dominion, une civilisation chrétienne, d’un type différent de la nôtre, mais supérieure à bien des points de vue.”
Commentant ce passage, M. L.-H. Taché, le directeur de cette galerie, a écrit, en marge, l'appréciation suivante: ‘Voilà comment le Principal Grant prêche la tolérance envers une province dont la coopération est aussi nécessaire à la vie du Dominion que l'air est nécessaire aux poumons. La seconde en population, mais la première en traditions historiques, la province de Québec occupe une situation géographique supérieure à celle des autres. Sa population est paisible, soumise aux lois, tolérante et cultivée. Ses hommes publics soutiennent avantageusement la comparaison avec ceux des autres provinces, c! elle a produit des orateurs qui sont des maîtres en éloquence dan: la langue anglaise comme dans leur langue maternelle. Presque tous ses hommes politiques parlent couramment l'anglais
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La race française professe un atiachement inaltérable pour les institutions britanniques et elle a donné, à diverses reprises, des preuves non équivoques de sa fidélité à la couronne anglaise. Quelles peuvent alors être les causes de divergence entre elle et les autres provinces ? Il y en a pas, en dehors de l'ignorance dans laquelle trop de Canadiens s'obstinent à l'endroit des provinces sœurs de celle où ils vivent. C'est ce qu'a si bien compris le Principal Grant, et il s’est donné la mission de faire connaître dans Ontario les autres parties de la Confédération. C’est une mission toute de patriotisme éclairé, et le pays ne peut que grandir et prospérer tant qu’il possèdera des hommes comme celui-là. Dans un moment de crise, il suffit parfois d’un cri d'alarme, jeté par une voix aussi autorisée et aussi sympathique, pour ramener le calme dans les esprits.”
Ceci nous amène à dire ce que pense le Dr. Grant du soin que le peuple doit apporter dans le choix de ses représentants et de la manière dont nous devons envisager l’idée de nos progrès futurs:
‘ Je suis fier de la représentation actuelle aux Communes. C’est la meilleure que nous ayons encore eue, parce qu'elle est la plus indépendante, Maïs nous pouvons l’améliorer, et il faut y songer dès maintenant. Il n’est jamais trop tôt pour se préparer aux devoirs puplics qui nous incombent à chaqueélection. Il est, sans doute, difficile de trouver l’homme de la circonstance ; mais ces hommes existent. En les cherchant, il faut oublier le vieux diction: Ore volunteer ts worth two pressed men, et exercer une pression pour amener sur les rangs ceux-là qui se dérobent trop souvent à leur devoir de citoyens. C’est encore plus difficile de décider les comtés à choisir l’homme qu’il leur faut; mais le jour viendra bientôt, où l’on ira chercher ces hommes chez eux, au lieu de les forcer à solliciter un mandat qu’on devrait les supplier d'accepter; et cela arrivera quand la loi obligera chaque électeur à aller au po// sous peine de perdre son droit de vote. Voilà la punition que l’on devrait infliger à ceux qui négligent l’accomplissement de ce devoir.
‘ Quel orgueil chacun doit éprouver à mettre la main à la construction de l'édifice national, et quelle forte position le Canada occupe pour devenir un grand pays ! Je ne parle pas de la grandeur du territoire, ni du nombre de ia population, ni de la richesse matérielle. Ce sont là des questions d'importance secondaire. C’est folie de parler du Canada comme ayant plus de territoire que les Etats-Unis,
si l’on veut faire croire qu’il possède la même quantité illimitée de ressources naturelles. En parlant ainsi, on ajoute : si l’on en excepte l'Alaska, —comme si l'Alaska n’appartenait pas à la république voisine et comme s’il ne valait pas un million ou deux de milles carrés de nos territoires de glaces, entre le pôle nord et le Labrador.
‘ Le Canada n'aura probablement jamais plus du dixième de la population des Etats-Unis ; mais cinq millions, augmentant graduellement jusqu’à dix millions durant la vie de quelques-uns de nous, suffisent à notre ambition et à faire une nation. C'est autant que l’Angleterre possédait aux grands jours d’Elizabeth; plus qu’Athènes n'avait quand, pendant deux mille ans, elle réunissait aux pieds de ses hommes d'Etat, des ses poètes, de ses philosophes, de ses historiens, de ses mathématiciens, de ses savants, de ses artistes et de ses professeurs, les étudiants du monde entier; beaucoup plus que la Judée à l’âge d’or de cette littérature prophétique qu’elle nous a transmise et qui est restée, dans une large mesure, notre guide et notre inspiratrice dans les voies de la justice; plus que Rome à l’époque de sa gloire, —non pas quand, à l’est et à l'ouest, les peuples étaient ses vassaux et que les empereurs Constantin et Théodose le Grand régnaient sur le monde, mais lorsque, vaincue à Trébie, à Thrasimène et à Cannes, ses champs dévastés, ses légions dipersées, ses soldats tués ou prisonniers, ayant dans ses murs à peine assez d'hommes pour former une légion, elle se concentrait chez elle, fermait ses portes, défendait aux mères et aux épouses de payer la rançon de leurs fils et de leurs maris, et refusait de traiter avec l'ennemi tant qu'Annibal resterait en Italie. Oh! Dieu veuille que nous ayons ces fières notions de dignité nationale et ces vertus d'Etat qui font la force des peuples.”
Et, après avoir étudié la question des relations du Canada avec les Etats-Unis, le Principal Grant conclut sa conférence par cette remarquable péroraison :
‘* Mais, quoique nous puissions différer quant aux détails, soyons d'accord sur les principes fondamenteux. Il y a des questions d’une importance indiscutablement plus grande que celle de la quantité de nos importations et de nos exportations et que tout ce qu’on peut établir par les chiffres ou des statistiques couleur de rose. Une ration vit, et elle vit dans l’histoire, par ce qu'est sa population. © Ceux qui ont fondé le Canada ont bien peu pensé aux questions de tarifs
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douaniers. C’étaient des hommes vivant modestement, que les privations ne décourageaint pas. Nous leur devons tout ce que nous avons, et le plus fermement nous maintiendrons les traditions qu’ils nous ont léguées et le plus nous nous r'ipprocherons de leur rude existence, de leur foi robuste, de leur ardent patriotis ne, le mieux ce sera pour nous.
‘* L'heure présente est chargée de dangers. Il nous faut des hommes forts, des hommes sincères, € nous sommes dignes d’en avoir. Prenons conseil du devoir, et n’ayons pas peur des conséquences ! On nous menacera pour nous effrayer, on nous tentera pour nous entraîner en dehors des sentiers de l’honneur. Contre tout cela, soyons fermes. Evoquons le souvenir de nos pères, dont les traditions nous ont éclairé comme une colonne de feu, quand la nuit était noire. Oh! oui, nous sommes de bonne race. Nos pères, qui ont émigré au Nouveau-Monde, étaient forts contre la souffrance. Ils espéraient fonder dans les forêts de l’ouest un état où il y aurait justice pour tous, récompense pour le travail et refuge pour la liberté ; liberté contre la misère, liberté contre les chaînes du despotisme ; confiance et droiture de l’homme, prenant sa source dans la confiance en Dieu. Ils savaient qu’il n’y a pas de plus sûres fondations, de plus solides liens d'union dans l’organisation sociale. Ils travaillaient et priaient pour leur nouvelle patrie. Ils étaient pauvres, et pourtant ils enrichirent tous ceux qui se joignirent à eux. Quelques-uns sont encore parmi nous, car le Canada est à son enfance. Que la connaissance de ces hommes qui ont fondé la patrie sanctifie nos aspirations et nous donne foi dans l’avenir. Ne désespérons jamais ! ”
C’est par de tels appels à ce qu’il y a de plus noble et de meilleur en nous, que le Principal Grant exerce une influence que ne surpasse celle d'aucun de ses contemporains. Ilest un apôtre enthousiaste de la Fédération Impériale, qu’il regarde comme la solution logique
des difficultés qui paraissent assombrir l’avenir du Canada et de l’empire britannique. Il y a trois ans, sa santé lui commanda de prendre un repos prolongé. Il partit pour un voyage d’un an à travers les colonies anglaises, qui font une ceinture au globe, et il revint parfaitement guéri et plus enthousiaste que jamais de la Fédération Impériale,. Il trouva les colonies sud-africaines et celles des îles qui forment le continent australien prêtes à se donner les avantages politiques que les provinces anglaises de l'Amérique du Nord se sont
donnés en 1867. Si la confédération était bonne pour une partie de l'empire, ne doit-elle pas l’êtie pour le tout ? Aussi, depuis son retour, il a mis sa parole et sa plume au service actif de cette politique dont il est aujourd’hui le chef reconnu au Canada. Si jamais ce vaste et grandiose projet se réalise, le nom du Principal Grant sera intimement lié à son histoire, du moins pour ce qui concerne notre pays.
La vie du Principal Grant a été trop absorbée par ses multiples devoirs pour lui permettre de consacrer beaucoup de son temps à la littérature, et il est à craindre qu’il ne puisse laisser derrière lui des œuvres qui témoigneraient de sa grande habileté littéraire. Son seul livre, Ærom ocean to ocean, est une description graphique et un récit très intéressant et très instructif de l’expédition d’ingénieurs, conduite par M. Sandford Fleming, qui a fixé le tracé préliminaire du chemin de fer du Pacifique. Quoiqu'évidemment écrit à la hâte, ce récit est bien fait et donne des détails que nul autre ouvrage ne peut fa re connaître. En dehors de cela, il a dirigé la rédaction du Can sua Picturesque, une superbe publication illustrée, et il a collaboré à la: rédaction du Century, du la Contemporary Review et de Good Words, par des articles sur des questions relatives au Canada, dans lesquels il a donné la note d’un écrivain vigoureux et élégant.
Sa résidence, à Kingston, occupe un endroit plein de soleil sur le penchant d’un plateau, tout à côté de l’université. Quelques années avant de quitter Halifax, il avait épousé la fille aînée de feu William Lawson, l’un des princes du commerce dans cette ville, et il a unfils à ( qui il consacre tous les loisirs que ses occupations lui accorr'ent, | Encore dans la force de l’âge, et à l’apogée de sa réputation, nous ne pouvons terminer cette biographie sans exprimer le souhait et l'espoir que la Providence lui réserve encore de nombreuses années d'activité, de bienfaisance et de bonheur.
J. MACDONALD OXLEY.
Ottawa, 13 mars, 1891.
[Traduction de Louis-H. Taché. |
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