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produit de bien meiïlieurs résultats. Au moins, nous aurions passé notre temps à accomplir une tâche utile et élevée, celle d'enseigner le peuple sur la manière dont la constitution doit être appliquée et cemprise. Mais non, on a cherché à écarter les sentiments élevés pour les remplacer par des appels aux préjugés. Je le regrette pour les libéraux et pour. le pays. Je dirai à ceux qui ont parlé des dangers que court l’autonomie de la province: Ne craignez rien, nous serons heureusement à l’a’ de tout danger, tant que nous resterons dans les limites de notre juridiction. 4 ‘La constitution nous donne tous les pc ‘voirs qu’il faut pour assurer notre bonheur comme peuple. Je ne redoute pas les lois que 4 l’on pourra faire, qui empièteraient sur nos attributions, car les tribunaux sont là pour nous p'otéger. Ce que je redoute, c’est cette tendance à torturer la roustitution pour des fins de parti, surtout en discréditant notre province aux yeux du reste du Canada, en faisant de cette Chambre une simple chambre de discussion, un véritable mock parliament.. Avec ce système, bientôt le peuple n'aura plus confiance dans cette chambre. Et si, un jour, ii se convainc que les sommes que nous dépensons ainsi sunt beaucoup trop considérables pour les avantages qu’il en retire, s’il croit ur jour que l'union U législative vaudra mieux que le nouveau système introduit par ces discussions de sujets qui relèvent d’une autre juridiction, quels À seront ceux qui seront responsables de la destruction de nos libertés provinciales, sinon les gens qui nous demandent de sortir des | bornes que la constitution nous donne ?
‘‘Je ne dissimule pas que ce que nous faisons en ce moment | pourra tourner contre nous. Je ne puis pas dire, comme on l’a insinué dans un journal libéral, que je m'en moque. Non, je ne puis dire cela, car j'entends briguer les suffrages de mes \ électeurs ; mais je ne suis pas obligé de subir les préjugés et d'en triompher. Dans une bonne cause, on n’est pas toujours tenu de réussir. Le peuple pourra être trompé aux élections prochaines, mais le jour de la revanche n’en sera que plus beau et plus éclatant.” Cette longue citation donne une idée suffisante du style oratoire de M. Taillon. Je me permettrai cependant de signaler au lecteur un autre discours de M. Taillon. C’est celui qu’il prononçait à la 1
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législature de Québec, le 25 mai 1888, lors du débat sur les résolutions de la conférence interprovinciale, C’est un modèle de puissante dialectique, en même temps qu’une savante discussion sur la position que l’Acte de l’ Amérique Britannique du Nord (1867) a faite aux provinces du Dominion.
Une autre chose à noter pendant que je parle du talent oratoire de M. Taillon, c’est la rapidité du trait, la riposte vigoureuse et incisive, le mot pour rire, qui suffisent quelquefois pour confondre un adversaire et gagner les suffrages de l’auditoire. Combien de fois, à la chambre de Québec, il a mis les rieurs de son côté, aux dépens d’un contradicteur formidable, par un mot jeté en travers d’une discussion acrimonieuse. Il serait à désirer que l’on conservât quelques-unes de ces réparties, ne fût-ce que pour démontrer que le vieux sang gaulois ne se dément pas aux bords du Saint-Laurent. Je ne citerai que le dernier mot de M. Taillon : encore ne suis-je pas sûr que ce soit le dernier, car la scène que je reproduirai de la Minerve du 29 novembre 1893 se passait il y a deux mois.
On discutait à la Législature la question de l'impôt. Le sujet était aride, puisqu'on entassait chiffres sur chiffres et que les orateurs péroraient derrière tout un rempart de //vres bleus. Enfin, la parole fut donnée à M. Dechêne, député de l'Islet. Je reproduirai, sans autre commentaire, le compte rendu du journal.
‘M. Dechêne, continuant le débat, dit : L’honorable premier ministre, incapable de soutenir sa politique, attend encore des lumières qui viennent d’en haut, qui viennent d’en bas, qui viennent de gauche ou de droite.
‘M. Taillon. — Oui, mais pas d’en face. (Rires et applaudissements).
‘M. Dechêne, très interloqué, se perd dans son discours et balbutie de: phrases sans suite jusqu’à six heures, alors que la séance est suspendue.”
” sais si l’on fait iniure à M. Dechêne en disant qu’il fut interloqué, mais il y a cent contre un à parier que la riposte de M. Taillon fut un délassement aussi délicieux qu’imprévu pour les pauvres dénutés que les dissertations mathématiques des orateurs forts en chiffres disposaient sans dcate à bâiller.
Dans les pages qui précèdent, j’ai surtout parlé de M. Taillon comme homme politique. Il convient que j'ajoute un mot sur sa carrière au barreau. Je signalerai d’abord un fait assez singulier aux amateurs de paradoxes.
Il est indiscutable que le travail de la législation demande, plus que toute autre besogne, un tempérament de jurisconsulte et que rien n’est plus propre à mûrir les connaissances légales et la science juridique que la confection des lois. S'il le fallait, je pourrais citer de grands noms à l’appui de ma thèse, tels que celui du chancellier d’'Aguesseau ; mais il est évident que le travail de comparaison des divers systèmes de législation, la nécessité dans laquelle on se trouve de tenir compte des lois existantes et de prévoir les débats que pourrait susciter l’omission d’un seul mot dans un texte de loi, sont éminemment propres à former des jurisconsultes. Et pourtant, dès que l’homme de loi met le pied dans l'enceinte de nos assemblées iégislatives, — à part de rares exceptions — il commence à se désintéresser des choses de sa profession.
Cependant, ce paradoxe est d’une solution facile et on n’a qu’à examiner de près le fonctionnement de la machine parlementaire pour trouver le mot de l'énigme. En effet, bien que la fonction primitive, et pour ainsi dire naturelle, de la législature fût de faire des lois, le Parlement, en Angleterre comme dans les colonies, a assumé ou usurpé une autre fonction qui n’a pas tardé à prendre le premier rang. Il s’est constitué le juge de l’adinimstration des affaires publiques et le suprême arbitre du ministère. C'est en contrôlant cette administration qu’on fait vraiment de la politique, et cette besogne est d’une nature si absorbante qu’elle paraît aujourd’hui réclamer toute l’attention du législateur. Souvent les lois, et nous n’entendons pas parler des moins remarquables, sont l'ouvrage d'hommes qui ne font même pas partie de la législature. Cette dernière les vote, quelquefois les dénature, mais assurément ne saurait en réclamer la paternité.
Cependant, on ne peut pas dire que M. Taillon se soit désintéressé de sa professior ; au contraire, je crois qu’il y est fortement attaché. Sa carrière au barreau a été honorable et distinguée. Il y a rempli les positions les plus élevées, il a été bâtonnier de la
section de Montréal et bâtonnier général de l’ordre pour la province de Québec. Il porte le titre de conseil de la Reine, ce qui est une présumption, je ne dirai pas Juris el de jure, mais une présoiuption légale de science juridique, puisque ces conseils ont officiellement le titre de 7er Majesty's counsel learned in the law. Il n’2 pas perdu le sens légal ni la science des lois; il a été chargé de causes célèbres, entre autres de la cause d’'Auger et al. vs. Labonté et al., mieux connue comme l'affaire des marguilliers de Notre-Dame de Montréal. On l’a souvent désigné pour remplir des vacances dans le banc judiciaire et ce ne serait là que le juste couronnement de sa carrière.
En dehors de la politique, le premier ministre de la province de Québec n’a que des amis. Les jeunes, surtout, reçoivent de lui l'accueil le plus sympathique. Absolument sans prétention, il est d'une modestie d'autant plus belle qu’on ne saurait douter de sa sincérité. Dans le monde, il fréquente de préférence les cercles où l’on fait de la musique, et une voix de baryton agréablement timbrée lui permet de prendre part aux concerts improvisés qu’on y donne. Pour ceux qui aiment les rapprochements, j’ajouterai que c’est là un point de ressemblance avec le premier ministre actuel de l’Angleterre, qui, au retour d'une séance orageuse de la chambre des communes, ne manque pas, dit-on, de s'asseoir au piano pour oublier, dans l’harmonie de la musique, la discorde des discussions politiques.
Ces quelques pages suffisent pour dépeindre — pour ceux qui ne le connaissent pas, si réellement il s'en trouve — un homme d'État vraiment digne de figurer dans la série des Æ/ommes du Jour. En les relisant, l’idée me vient que peut-être ceux qui ne connaissent pas M. Taïillon — je n’ai pas besoin de m’excuser auprès des autres — seront d'avis que je n’ai pas trouvé assez de défauts au sujet de cet article qui, comme tous les autres mortels, doit être pétri de boue et soumis aux misères qui affligent le reste de l'humanité. Au fait, j'aurais peut-être pu signaler un défaut chez M. Taillon : le manque de confiance en lui-même; mais ce défaut est si rare chez nos hommes politiques qu'on ne l'aurait probablement pas accepté comme vraisemblable. Admettons cependant qu’il existe, puisque tout tableau doit nécessairement avoir ses ombres ; mais ajoutons
que ce défaut ne saurait qu'augmenter notre admiration pour un homme d’État qui est un véritable homme de bien et qui ne cherche pas son propre agrandissement, mais celui de sa patrie, la patrie de tous les Canadiens : la province de Québec.