‹ Les hommes du jour [microforme]Chapitre 1 sur 3 · Les hommes du jour [microforme] · texte numérisé non relu

Les hommes du jour [microforme]

La première session de la troisième législature de Québec venait de s'ouvrir, au commencement de novembre, 1875. Etudiant de première année à l'Université Laval, frais émoulu des bancs du collège, avide de m'initier à toutes les manifestations intellectuelles, littéraires et politiques, je caressais depuis longtemps un réve, naïf et radieux comme tous ceux que la jeunesse embellit de ses illusions et de ses enthousiasmes : je brûlais du désir d'assister aux séances de l'assemblée législative et aux joûtes oratoires des représentants du peuple, dont les échos lointains avaient fait tant de fois tressaillir mon cœur d’écolier.

Ah! l’âge heureux et charmant, où les impressions sont vivaces, les admirations ardentes, les aspirations généreuses, où l'on voit tout à travers un prisme, où chaque jour nous apporte une sensation, nous dévoile un horizon, nous révèle un monde, nous montre une perspective, nous découvre des aspects inconnus la vaille! Age charmant, mais redoutable ! Car c’est à ce moment que se décident les avenirs et que s’orientent pour le bien ou pour le mal les destinées humaines.

De tous les prestiges qui peuvent éblouir un jeune homme de dix-huit ans, au sortir d'un cours classique, il n’en est guère de plus séduisant que celui de la tribune. Les souvenirs de Démosthène, de Cicéron, de Fox, de Burke, de Mirabeau et d'O’Connell hantent nos imaginations ; des lambeaux des Philippiques et des Catilinaires, des fragments détachés des scènes oratoires fameuses flottent dans nos mémoires ; des visions de forum passent devant nos yeux ravis, et nos Âmes sont émues par les brillantes réminiscences de la gloire antique. Dans de telles conditions, quoi d'étonnant que la parole, le verbe éloquent exercent, sur les jeunes hommes surtout, une attraction souveraine ? :

C'est cette attraction puissante qui me conduisait vers le vieux parlement, le 7 novembre, 1875. Guidé par un camarade, un ancien plus versé que moi dans le dédale et la consigne du palais législatif, j'allai prendre place, avec une émotion réelle et sincère, sur les banquettes destinées au vulgus profanum, dans l'une des galeries de la chambre d'assemblée. Et je me mis à chercher du regard les représentants porteurs de noms célèbres que les journaux nous avaient appris à connaître : Ouimet, Chapleau, Joly, Irvine, etc.

On prenait justement en considération le discours du Trône. C'était M. Landry, depuis député aux Communes et aujourd’hui sénateur, qui proposait l’adresse. Son discours, très orné, très élégant, très fleuri, débité avec une aisance parfaite, me plut beaucoup et produisit sur la Chambre une excellente impression.

Après lui, M. Joly se leva, en sa qualité de chef de l'opposition. Sa figure noble et franche, sa parole gracieuse, fine, correcte et pittoresque dans cet aimable grasseyement qui se prête si bien aux intentions ironiques du discours, m’enchantèrent vraiment, quoique ce fût là de l’éloquence libérale et que je fusse dès lors conservateur de vieille roche.

Après M. Joly, deux ou trois orateurs prirent la parole et poursuivirent le débat avec plus ou moins d’animation. Soudain un vif mouvement se produisit au milieu de la députation. Les galeries devinrent plus attentives, les têtes se penchèrent en avant. Un député, jeune encore, aux traits accusés, au teint hâlé, au regard étincelant, venait de se lever du siège qu’il occupait devant le second pupitre du côté droit. Maigre, de taille moyenne, bien proportionnée, portant la chevelure courte et une moustache déjà légèrement grisonnante, cet homme avait, dans la coupe de sa tête nettement dessinée, dans ses mouvements souples et nerveux, dans les lignes profondément accentuées de sa physionomie énergique, quelque chose de fier, de militant, de loyal, de viril et d’ardent, qui commandait l'attention et faisait dire irrésistiblement : c'est quelqu'un.

‘“ Qui est-il?” demandai-je à mon voisin.—‘C'est Angers,” me répondit-il.

C'était assez pour faire doubler d'intensité la vive impression que j'éprouvais en ce moment. En effet, le nom d’'Auguste Réal Angers était déjà fameux en 1875. Ministre avant d’avoir jamais siégé en Chambre, homme de combat d’un cabinet né dans une crise et au

milieu des périls, capitaine improvisé, —pour notre district, —d’un parti assailli de toutes parts sur le champ de bataille électoral, et capitaine victorieux, en douze mois il avait conquis une renommée provinciale.

Cependant son autorité parlementaire ne s'était pas encore affirmée, Duran: la session précédente, il avait servi sous un autre et n'avait pas donné toute sa mesure. Devenu /eader de l’Assemblée depuis le triomphe du cabinet de Boucherville aux polls, il n’avait pas, jusque-là, pris possession du rôle si difficile de ministre dirigeant et de chef d'une majorité législative,

Il en prit possession ce jour-là avec un éclat, avec une puissance, avec une maîtrise dont ceux qui étaient présents ont gardé le souvenir.

Il me semble entendre encore cette harangue belliqueuse, vivante, hardie, d'un mouvement entraînant, où l'accent du lutteur revenu triomphant du combat éclatait comme un clairon et sonnait la charge des batailles futures. Dans un langage coloré, original, vigoureux, il reprochait à l’opposition son manque de patriotisme, son étroitesse de vues; il affirmait la force et la dignité de nos institutions provinciales ; il signalait le gouvernement Mackenzie, alors régnant à Ottawa, comme l'ennemi de la province de Québec, et il terminait ce discours à l’emporte-pièce par la célèbre péroraison qui fit tant de bruit: ‘11 faut chasser les grr/s du parlement d'Ottawa à coups de corde et de fouet.”

Cette parole était violente ; mais elle était bien en situation. A cette date de 1873, on convenait généralement que M. Mackenzie, doué pourtant d’incontestables et sérieuses qualités, se montrait trop autoritaire, gouvernait d’une façon trop personnelle et refusait à notre province sa part légitime d'influence. L'acte d'accusation de M. Angers venait à propos. On avait justement rappelé, au cours du débzc, les paroles de M. Holton, traitant la législature de Québec de ‘“Jégislature moribonde.” La protestation indignée du solliciteurgénéral souleva les applaudissements passionnés de la droite conservatrice. Chaque fois qu'il se tournait vers elle pour accentuer ses paroles, elle l’acclamait avec enthousiasme. Le parti conser vaieur saluait le jeune Zeuder qui donnait ane voix à ses colères, à ses antipathies et aussi à ses espérances. Le colosse gr// que la tempête de 1874 avait poussé sur le piédestal du pouvoir dans la puissance

Page 1