‹ les hommes frenetiquesChapitre 5 sur 17 · LAS · texte numérisé non relu

LAS

gion ; aux points désignés par les policiers, ils laissaient choir une pluie de fleurs énormes qui descendaient mollement, suspendues à des parachutes étincelants de pierreries artificielles. Les voyageurs qui désiraient atterrir devaient faire un grand circuit et prendre la file derrière un guide qui les amenaiïit aux garages préparés pour la circonstance. Craignant que son arrivée ne passât inaperçue, Roume, le plus vaniteux des savants, troua le rideau d'agents et tomba des nues comme un obus en un luxueux appareil du dernier modèle. Interpellé aussitôt par deux policiers, il fit tout le tapage qu'il fallait pour attirer sur lui l'attention.

Les dames étaient en grand nombre. Sortant de leurs avions capitonnés, de riches Fuégiennes, des Canadiennes, des Suédoises se réfugiaient bien vite à l'ombre, ou bien elles rejetaient leurs fourrures et ouvraient de légères ombrelles métalliques. De grandes dames congolaises, des Colombiennes, des Indo-Chinoises recherchaient au contraire le soleil et serraient autour de leurs épaules de somptueuses écharpes, garnies de filaments radioactifs producteurs de chaleur.

Quelques habitants du voisinage vinrent par terre. Les voies ferrées modernes ne servaient plus au transport des voyageurs, mais les routes, les belles routes aux larges chaussées vitrifiées, étaient encore très fréquentées. De nonchalantes voitures, dont la vitesse dépassait rarement cent mètres à la seconde, gardaient leurs partisans parmi les rêveurs, les malades, les personnes sujettes au vertige. On vit même arriver au 1.47 quelques jeunes étudiants à califourchon sur des chevaux ; costumés à l'antique, ils avaient le grand casque miroitant des pompiers barbares, une veste de laine à brandebourgs et de lourdes bottes en cuir naturel ; ils étaient armés d’une carabine à poudre azotée, et un long sabre d'acier brut pendait à leur selle. La foule se pressait sur leur passage et les acclamait ; quelques femmes légères leur jetaient des fleurs artificielles.

Des forces policières importantes avaient été envoyées sur les lieux. On se méfiait, en effet, des agents des transports aériens, dont la récente revendication de la journée d'une heure avait été repoussée. Soutenus par les habitants des parallèles, gens de maison, cinétéléphonistes, météorologistes, vitrificateurs, ouvriers des centrales, les agents des transports avaient contre eux la majorité des agriculteurs, les artisans à domicile, les distributeurs, c'est-à-dire presque toute la population méridienne. Il eût été possible de leur donner satisfaction, mais la réforme eût mécontenté une foule de gens et provoqué, par incidence, d’autres réclamations.

De plus, les agents des transports avaient gâté leur cause par des revendications secondaires maladroïtes et agaçantes. C'est ainsi qu'ils avaient demandé, avec une arrogance de mauvais aloi, les premières places dans les solennités publiques et qu'ils avaient prétendu exiger des voyageurs des marques extérieures de respect fort humiliantes. Le Conseil suprême, reconnaissant là un détestable orgueil de caste, avait opposé son veto. Et si les voyageurs étaient tenus, en fait, à une déférence très humble, la loi, du moins, ne sanctionnait pas les manquements à l'usage.

Aussi les esprits demeuraient-ils fort échauffés, d'autant plus que des élections générales étaient proches. Une grève de sous-agents venait d'éclater, et l’on craignait en haut lieu que des meneurs ne vinssent troubler par quelque manifestation saugrenue la sérénité des fêtes données en l'honneur d’Avérine, fêtes auxquelles, grâce au cinétéléphone, le monde entier pouvait assister.

L'autorité centrale avait donc pris ses précautions. Des brigades aériennes, pourvues de rapides avions à moteur indépendant, faisaient d’incessantes patrouilles dans les hauteurs de l'air. Les zones de forces étaient étroitement gardées, la gare voisine occupée.

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