‹ Les Hommes illustres de l'Orléanais (volume 2)Chapitre 17 sur 85 · PEINTRES · texte numérisé non relu

PEINTRES

A proprement parler, la peinture n'existe pas au moyen-âge avant Fépoque de la renaissance italienne. Les manuscrits donnent bien quelques indications sur cet art aux X e et XI e siècles , mais les essais sont encore grossiers ; on ne sait point imiter le relief des objets par l'opposition des ombres et de la lumière ; les figures sont courtes, les membres disproportionnés , les têtes grosses , les profils droits. Le moine Théophile , dans son curieux ouvrage , Diversarum artium Schedula, parle des procédés employés par les peintres de l'Orléanais et de quelques autres provinces pour les couleurs. Le mélange qui servait alors a former l'or espagtwl est des plus bizarres : il y entrait du sang humain , des cendres de poulets couvés par des crapauds, du cuivre rouge, du vinaigre. On comprend qu'avec des procédés si puérils les progrès de la peinture aient été presque nuls.

Peu à peu on cessa , dans un grand nombre d'églises , d'orner les murailles de fresques, et on les remplaça par de riches tentures. La peinture, protégée par les membres éminents du clergé, semblait aux rigoristes une chose trop mondaine , un luxe coupable.

Le synode d'Arras, tenu en 1025, disait que les peintures des temples étaient le livre des illettrés. Sous l'influence des encouragements donnés par les évêques, des artistes distingués enrichirent les cathédrales de peintures et de vitraux. C'est a cette période que se rattachent les fresques de l'église de Saint-Gilles a Montoire ( Loiret-Cher ).

La grande peinture, protégée par les rois, depuis Charles VII, passa des églises dans les châteaux et les palais. Jusqu'au milieu du XIV« siècle , on connaît très-peu • de noms de peintres , et ceux que l'on retrouve dans des statuts de corporations sont souvent des noms de simples ouvriers peu dignes de la renommée. Nous devrons nous borner à une simple énumcration des artistes Orléanais qui ont eu le privilège d'attacher leurs noms à leurs œuvres , en réservant pour des articles spéciaux les peintres qui méritent quelque attention.

\H LES nOMMES ILLUSTRES DE L'ORLÉANAIS.

Dès 1556, Girart , d'Orléans, exécuta de grands travaux de fine* couleurs à l'huile, au château de Vaudreuil, pour le duc de Normandie, depuis Jean-le-Bon.

Dans un inventaire des vêtements, calices, reliques, etc., appartenant à l'église du Saint-Sépulcre , fondée à Paris en la grande rue Saint-Denis, fait en 1379, et cité par E. Monteil, on lit, au folio 55 :

Item , en la dessus dite chapelle, une fondation faite par \ feu maître Girart, d'Orléans, peintre du roi, chargée de quatre messes la sepmaine.

Les artistes portaient alors le nom de la province où ils avaient pris naissance. François d'Orléans fit partie d'une académie de peinture dite de Saint-Luc, instituée par Charles V et réorganisée sous Charles VI. Il décora, en 1565, les murailles du palais de la reine, à l'hôtel Saint-Pol. Deux ans plus tard, Jean de Blois était appelé à l'Hôtel-de- Ville de Paris pour y faire des tableaux.

Il faut arriver au XVII 0 siècle pour trouver quelques noms connus.

L'école de Simon Vouët a fourni beaucoup d'artistes Orléanais qui acquirent une certaine célébrité dans un temps où des expositions publiques, une certaine liberté pour les artistes, de grands travaux commandés par Louis XIV et les seigneurs de sa cour, multiplièrent le nombre des peintres et éveillèrent entre eux une rivalité de gloire.

Jacques Gervaise, d'Orléans, 1620-1670, auteur de quelques tableaux aux Tuileries, membre de l'Académie royale de peinture, et Poncet, de la même ville et de la même école , professeur à la même académie , et maître de Noël Coypel, sont de cette époque. Us appartiennent , quoique sur le dernier plan , a cette brillante phalange des peintres de l'école française, dont les travaux ne contribuèrent pas moins que les victoires du roi, les règlements de Colbert, et les chefs-d'œuvre de Molière, a illustrer le siècle de Louis XIV.

Le mouvement imprimé alors à toute la France se fit sentir , comme on le voit, dans l'Orléanais. Les peintres du XVIt« siècle, dans cette province, bien qu'ils n'occupent pas la première place dans les fastes de la peinture, y tiennent cependant un rang honorable.

Quillerier (Noël) et Pierre Lé veillé, d'Orléans, furent des

artistes habiles. Le premier a fait des peintures remarquables dans le cabinet des Tuileries : Léveillé parcourut l'Italie et en remporta des dessins fort estimés et des gravures d'après les frises antiques de Rome.

Claude Vigïson, de Châtillon-sur-Loing , figure parmi les artistes du XVII e siècle qui marquèrent le progrès de la peinture dans l'Orléanais, et à chacun desquels il serait difficile de consacrer une biographie spéciale. On voyait de lui, dans cette petite ville du Câlinais, un fort beau tableau représentant la Transfiguration de Notre- Seigneur. II a fait d'autres tableaux fort estimés, entre autres quelques-uns a la maison des Jésuites d'Orléans. On a de lui, aux Chartreux, une toile remarquable représentant le Christ au jardin des Oliviers. Ce tableau, qui est a l'église Sainte-Croix aujourd'hui, n'est pas signé ; on l'attribue aussi à Jouvenet.

Au XYI11* siècle, trois artistes Orléanais eurent une certaine vogue locale, chacun dans son genre. Tibergeau, de Blois, a peint quelques portraits a la détrempe assez estimés. Musson , né a Orléans , d'un père horloger, a laissé quelques miniatures légèrement touchées, mais il est généralement plus connu comme mystificateur. Enfin, Crépin, de l'école française, paysagiste, dont on a au Musée un assez joli paysage , a fait beaucoup de dessus de portes, genre Watteau : il termine la série des peintres d'un ordre inférieur, que nous n'avons guère cités que pour mémoire, réservant toute notre attention sur les artistes vraiment remarquables de l'Orléanais.

Ch. -P. L.

BINEL (Jacob).

Il y a cela de remarquable dans l'histoire des altistes du Blésois, que presque toujours ils eurent pour premiers maîtres leurs pères, qui, eux-mêmes, jouissaient déjà d'une certaine réputation. Ce fut dans sa famille que Bunel reçut les premières leçons d'un art dans lequel il ne tarda pas à faire de rapides progrès.

Les biographes donnent peu de détails sur sa jeunesse. Il quitta de bonne heure sa ville natale, et voyagea quelque temps en Espagne et en Italie , pour étudier les chefs-d'œuvre des grands maîtres. Le

TftME I. 4

50 LES HOMMES IMXST11ES DE l/OULÉANAlS.

Titien réalisa pour lui le sublime du genre, et il s'arrêta long-temps a rEscurial pour étudier sa manière , sous les auspices du vieux Pomorange et de Federico Zuccharo, qui encouragèrent ses brillantes dispositions.

A son retour en France, il fut fort bien accueilli à la cour, et Henri IV , qui voulait l'associer avec Dubreuil , le peintre en réputation, pour l'exécution de travaux importants, dit un jour qu'il voulait les marier ensemble ; mais cette position ne pouvait convenir au caractère indépendant de Bunel , qui n'eût été que le subordonné de Dubreuil; il refusa poliment les offres du roi, et travailla seul jusqu'à la mort de Dubreuil, dont il obtint la place. Ce fut alors qu'il peignit la voûte de la petite galerie du Louvre que détruisit un incendie en 1660.

Bunel était protestant, et ses opinions religieuses nuisirent beaucoup à sa fortune, a une époque d'intolérance et de fanatisme.

Il fit plusieurs tableaux à Paris, entre autres , pour l'église des Grands-Augustins, une Descente du Saint-Esprit, que le Poussin estimait beaucoup, pour les Feuillants de la rue Saint-Honoré, celui de Y Assomption de la Vierge , et pour l'église Saint-Séverin , les Apôtres, les Prophètes et les Sibylles; il peignit encore , à Fontainebleau, quatorze tableaux de fresques. On a de lui, a Blois, le tableau du chœur des Capucins.

On remarque dans ses œuvres une grande pureté de dessin. Il accusait nettement les contours. Cette qualité provenait surtout de ce que, comme Michel-Ange, il avait débuté par l'étude de la chirurgie.

Bunel mourut a l'âge de cinquante-six ans, l'an 1614, sans laisser de postérité.

RF.VRR.

MOSNIEB (Jean).

Un peintre-verrier, nommé Mosnier, vint de Nantes s'établir a Blois, au XVI e siècle; il était l'aïeul de Jean Mosnier, qui naquit en cette ville, en 1600. Son père, qui peignait aussi sur verre, fut son premier maître, et il travailla dans son atelier jusqu'à

l'âge de dix-sept ans. Marie de Médicis était alors en exil au château de Biais; ayant su qu'il y avait dans le couvent des Cordeliers un tableau d'André Solarion, appelé la Vierge à l'oreiller tert, la reine-mère l'obtint moyennant quelques libéralités, etjdonna aux Pères une copie du tableau faite par le jeune Mosnier.

Bien que cette toile ne fût point un chef-d'œuvre, Marie de Médicis en fut si satisfaite, qu'elle fit une pension au jeune artiste, ce qui lui permit d'aller continuer ses études en Italie. Elle le recommanda à l'archevêque de Pise, son compatriote , qui retournait a Florence. Mosnier l'accompagna pendant quelque temps, et pendant son séjour dans cette ville, il suivit les leçons du Brongin et du Passignon. Il fit présent à sa bienfaitrice d'une Vierge, d'après Raphaël , que la reine donna plus tard aux Minimes de Blois. Il alla ensuite a Rome, où il étudia cinq ans en compagnie du Poussin ; il revint en France en 1 625 et fut présenté à la reine-mère; mais .il eut le malheur de déplaire à l'abbé de Saint- Ambroise, son confesseur, qui empêcha qu'on lui confiât des travaux. Contraint de quitter Paris à la suite de cette disgrâce, il lut appelé près de Léonor d'Étampes, évêque de Chartres et depuis archevêque de Reims, qui le fit travailler dans son palais épiscopal. Mosnier y peignit dans la bibliothèque les Quatre Conciles œcuméniques, V Histoire de Théagène et de Chariclée dans un vestibule, et les différents tableaux de la Vie de la Vierge dans la chapelle du château»

De cette époque date pour cet artiste toute une série d'embarras et de chagrins domestiques; sur les instances de ses parents, et contre ses désirs, il contracta un mariage qui le rendit malheureux. 11 se réfugia dans un travail opiniâtre et produisit beaucoup. D s'était fixé à Blois, sa patrie, mais il voyagea dans différentes villes et travailla surtout à Nogent-le-Rotrou, a Menars et a Chiverny^ où il peignit > dans les lambris d'une salle, I* Histoire de don Quichotte.

Dans une chambre de Bourgeuil, il peignit l'histoire d'Apollon et de Daphné d'une manière galante, dit Bernier, dans son Histoire de Blois. Mosnier travaillait beaucoup , soit qu'il cherchât à s'étourdir, soit qu'il fût dominé par un profond amour pour sou

"ft LES HOMMES ILLUSTRES DE L ORLÉANAIS.

art : il excellait surtout par la correction du dessin et la pureté des lignes; ses Ggures étaient harmonieusement disposées , et les couleurs admirablement nuancées. Félibien en fait un grand éloge.

On a de lui, à Blois, une Descente de Croix de saint Solenne, et la Nativité, faite pour l'église de Saiut-Honoré ; mais son chefd'œuvre est le Christ descendu de la Croix, donné aux Capucins, et qui fut exposé long-temps dans leur église ; l'expression de la tête est sublime, et les personnages sont disposés avec un talent admirable.

Un des principaux titres de Mosnier à l'admiration de la poslérité est d'avoir sauvé de l'obscurité un tableau admirable de Raphaël , la Sainte-Famille, rélégué dans un galetas du château de Blois.

Les chagrins et le travail avaient altéré sa santé; sur la fin de sa vie, il était devenu sombre et mélancolique, recherchant la solitude, fuyant ses amis, et répétant souvent cette phrase : « Je ne suis pas assez riche pour acheter de la réputation. » Il mourut d'un accès de goutte, en 1656. Marié deux fois, il n'eut d'enfants que de sa deuxième femme. L'un d'eux, Pierre Mosnier, devint peintre et professeur adjoint à l'Académie de peinture.

CORNEILLE ( Michel).

Né à Orléans, en 4604, il était un des élèves les plus remarquables de Simon Vouet , et, comme beaucoup d'artistes de son temps , fut à la fois peintre et graveur; il resta peu de temps dans sa ville natale, et alla étudier la peinture dans les ateliers des grands maitres.

Il partagea ses travaux entre Orléans et Paris. Notre ville possédait, avant la Révolution , plusieurs de ses toiles, entre autres : Y Enfant Jésus dans les bras de saint Joseph, exposé aux Grands-Carmes, et un autre tableau religieux pour la chapelle des fonts baptismaux de l'église Sainte-Catherine, détruite en 4794.

Il a fait aussi, pour Notre-Dame, Saint Paul à Cystre, déchirant ses habits parce qu'on veut lui sacrifier comme à un Dieu : on lui at-

tribue enfin un tableau, exposé au Musée d'Orléans : Èsaù cédant t pour un plat de lentilles, son droit d'aînesse à Jacob; mais cette toile, recouverte par un autre artiste , lui est contestée.

Une société, formée dans l'intérêt de l'art et des artistes, prit, en 1 648 , le titre d'Académie ; elle fut autorisée par lettres-patentes de Louis XIV, en 1655, et devint l'Académie royale de peinture. Michel Corneille fut reçu dans cette illustre compagnie , dont il devint plus tard le recteur.

Ce fut sans doute a cette époque qu'il peignit , dans la galerie de Chantilly, ce curieux tableau qui représente Clio déchirant les pages de la vie du grand Condé, où sont inscrites les victoires contre les Français.

Corneille avait aussi du talent comme graveur ; il a laissé des eauxfortes, d'après Raphaël et Carrache. Sa manière était moelleuse; il savait assez manier le burin pour donner l'accord et la couleur aux travaux qu'il avait établis à la pointe. Mais ses fils, Michel et Jean- Baptiste , excellèrent surtout dans cet art , et s'y acquirent une grande réputation.

ROBERT (Nicolas).

La Biographie universelle le fait naître à Langres, et Séguier à Blois; Orléans revendique aussi la gloire de lui avoir donné le jour. Cet artiste se distingua par son talent pour dessiner les plantes, les animaux et les insectes. Gaston d'Orléans l'employa a peindre en miniature les plantes et les animaux de ses ménageries du Luxembourg et de Blois. A la mort de Gaston , ce recueil de dessins fut mis sous les yeux de Colbert, et ce ministre en fut si enchanté que le roi, sur sa proposition, nomma Robert peintre de son cabinet. Il fut employé à dessiner les planches de Yllistoire générale des Animaux, et travailla vingt ans a cette œuvre qui est regardée par les connaisseurs comme ce qu'il y a de plus parfait en ce genre. Ces miniatures sont gravées sur des feuilles de vélin in-folio ; la feuille était payée 100 francs à Robert. Le recueil fut continué par Joubert, peintre du roi, et par Aubriet. II s'arrête a l'année 1728

54 LES HOMMES ILLUSTRES DE L'oHLÉANAIS.

et se compose de 2,405 feuillets, représentant des fleurs, des oiseaux, des papillons, etc. Cette collection unique se trouve à Paris, au cabinet des estampes.

Robert fut un de ceux qui peignirent en miniature les fleurs de la fameuse guirlande de Julie, que fit faire M. de Montansier, lors de son mariage avec Julie d'Angennes, fille de la célèbre marquise de Rambouillet. 11 mourut a Paris, en 1680.

DESFRICHES (Thomas-Aignàn).

Paysagiste distingué, il naquit à Orléans, en 1715, d'une famille estimée dans le commerce. Un de ses ancêtres, seigneur de Saint-Lié, avait été, en 4600, le quatrième maire d'Orléans et fut élu deux fois. Desfriches manifesta de bonne heure un goût prononcé pour les arts. En 1735, il commença à étudier la peinture dans l'atelier de Natoire. Les progrès du jeune artiste furent rapides; il annonçait déjà un talent remarquable , lorsque son père , dont la santé s'altérait , le rappela près de lui pour diriger son commerce. Thomas Desfriches continua néanmoins ses études artistiques ; il s'adonna particulièrement au dessin a la mine de plomb, genre dans lequel il excella bientôt; ses ouvrages furent souvent reproduits par le burin,

Desfriches sut s'acquérir des titres a la reconnaissance de ses concitoyens pour les institutions qu'il fonda et contribua à préparer ; il avait donné à M 1 ™ de Rohan-Chabot l'heureuse idée de fonder dans son hôtel , à Paris, une école de dessin pour les jeunes gens sans fortune ; il en fut le directeur.

Orléans lui doit la création d'une école gratuite de dessin, dont il sollicita avec persévérance l'établissement ; ce fut lui aussi qui tira de l'oubli les fragments de l'ancien monument de Jeanne d'Arc et en dirigea la restauration.

Ce monument, relégué depuis trente ans dans un magasin souterrain de l'Hôtel-de-Ville , rue Sainte-Catherine, lut placé, sous sa direction, dans l'embranchement de la rue Royale et de la rue de la Vieille-Poterie.

Desfriches fut le premier qui , dans Orléans, forma une collertion.

PREMIÈRE SÉRIE. — BEAUX-ARTS. ïhi

des tableaux des peintres célèbres , collection qui contribua à faire naître dans cette ville le goût des beaux-arts. Cette collection, à la mort de M me de Limay, sa fille, fut vendue 40,000 fr.

Comme peintre, il a joui d'une excellente réputation ; il a composé, dessiné de jolis paysages et vues des environs d'Orléans , et particulièrement des bords du Loiret.

Ses dessins, touchés avec goût, et presque tous faits sur papier apprêté par lui, se trouvent dans quelques collections d'amateurs Orléanais.

Desfriches était lié avec tous les artistes célèbres de son temps : talour, Vincent, Boucher, Chardin, Pigal venaient passer l'été a sa maison de campagne, sur les bords de la Loire, et il comptait parmi ses amis les Larochefoucault, de Choiseul, Mably, Condillac, etc.

Il avait inventé une manière de dessiner, sur des tablettes plâtrées, avec de la mine de plomb et un grattoir.

Ses paysages sont fort estimés; il y en a quelques-uns au Musée d'Orléans. Un de ses dessins fut acheté 1 ,000 fr. par le grand-duc de Toscane, qui l'offrit à Pie VI.

On cite de lui, surtout, une Vue d'Orléans, gravée par Chiffard, et, parmi les tableaux exposés au Musée de cette ville, sous les n°« 28* et 23i ois, son portrait fait par lui-même , et le portrait de M. Charles Lenormand; Ducoudrais, bibliophile célèbre, son compatriote, peint à l'âge de vingt-cinq ans, et quelques paysages.

Desfriches mourut en 1800, a l'âge de 86 ans. Son buste, en terre cuite, par Pigalle, se trouve au même Musée.

LANTARA (Simok-Mathirin).

Alors que Watteau et Boucher peignaient les bergers trumeaux et toute l'Arcadie d'opéra-comique, les concerts, les fêtes galantes, les amours pastorales et les scènes de la comédie italienne, un jœintrc eût été mal venu de ne prendre pour modèle que la simple nature. Lan tara n'eut cependant pas d'autre maître.

Poussé par une vocation irrésistible, il se fit paysagiste. Né it Châlelles, près Montargis, d'un peintre d'enseignes et «l'une mar-

chaode à la toilette, il fut, dès son enfance, abandonné à lui-même. Il passait des journées entières dans la campagne, et traçait avec un bout de branche, dans le sable, le plan de ses tableaux agrestes, qu'il nuançait avec des couleurs naturelles, des feuilles vertes, des brins d'herbe et des petits cailloux.

Un beau jour, Lantara, pauvre d'argent, mais riche d'espérances, quitta Montargis et s'en fut à Paris. Il se logea près du Louvre, dans une pauvre mansarde d'où il pouvait à peine entrevoir un coin du ciel. Il travaillait peu et rêvait beaucoup. Dans sa maison était une fruitière nommée Jacqueline, fille d'une dame de la Halle, qui chantait beaucoup, mais vendait peu. La mansarde et le rezde-chaussée firent bientôt connaissance; tous deux insouciants, tous deux pauvres, ils associèrent leur misère.

Avec son talent et son heureuse facilité, Lantara eût pu acquérir de la fortune, mais, artiste par !e génie, il l'était aussi par la paresse, et le besoin seul le forçait à prendre le pinceau.

Au lieu de se perfectionner par l'étude des grands maîtres, il passait sa vie dans les cabarets, en assez mauvaise compagnie. Au milieu des buveurs, dans le tumulte d'une taverne, mêlé aux soldats et aux ouvriers, Lantara, en bras de chemise, sans cravate, dessinait à son aise. Il puisait ses inspirations au fond de son verre et ne faisait jamais de plus jolis paysages que lorsqu'il était ivre : il payait ensuite au comptoir avec un tableau que l'aubergiste revendait avec avantage.

Jacqueline mourut; Lantara fut triste huit jours, peut-être moins, puis il but, puis il oublia.

M. Alexandre Lenoir, qui Ta connu, le montre pauvre et heureux dans sa misère ; des crayons, sa palette, ses pinceaux et une huppe qu'il chérissait formaient tout son mobilier : avec de grands talents, il avait l'insouciance et la naïveté craintive d'un enfant. Ce Lantara, ajoute M. Lenoir, avait les bonnes et les mauvaises qualités d'Arlequin; il était comme le Bergamasque, naïf, spirituellement bête et habilement maladroit. Il le peint plutôt gourmand qu'ivrogne ; l'artiste bohémien, selon lui, aimait mieux une bavaroise au chocolat ou au lait qu'une bouteille de vin. On profita souvent de sa bonhomie pour avoir des tableaux a vil prix ; il faisait volontiers un paysage pour

un gâteau d'amandes, une tourte ou toute autre pâtisserie. Le limonadier Talbot, placé près du Louvre, a obtenu une belle suite de dessins de Lan tara avec les bavaroises et le café à la crème qu'il lui donnait à ses déjeuners.

Quand il avait bien bu, bien mangé, il allait rêver dans les champs, sans souci de la gloire, ni de la fortune, ni des honneurs ; il aimait la splendeur des astres, les mystères du crépuscule et le silence de la nuit. « Souvent, dit M. Charles Blanc, on le voyait le soir, immobile « sur le Pont-Neuf, à regarder dans une sainte extase le soleil dessi- « nant les arches des autres ponts et se mouvant en rayons brisés « sur l'eau du fleuve : il pleurait d'admiration. Une fois rentré dans « son galetas ou remisé au fond de son café, Lantara peignait de « mémoire les effets qui l'avaient frappé, qui l'avaient ému ; ou bien «r il dessinait à la lueur d'un quinquet, sur papier bleu , avec des a rehauts de crayon blanc , tantôt des clairs de lune tranquilles et a mystérieux, tantôt des levers de soleil dont il savait par cœur les « teintes, les oppositions et les accidents. »

Lantara vécut presque ignoré et fut peu connu des gens de lettres. On prétend qu'il allait chez Sophie Amoult ; mais on a peine à se figurer le sauvage amant des champs et de la nature, l'artiste insouciant, fantasque, fainéant et gueux , devisant et sophistiquant avec la spirituelle actrice et les beaux esprits du temps , dans ce fameux hôtel, n° 11, de la vieille rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, qui vient de succomber sous les coups de l'édilité parisienne.

Le théâtre s'est emparé de Lantara ; il y avait là tout un type de paresse, de talent, d'insouciance et d'ivrognerie à produire sur la scène. En 1807, les vaudevillistes Barré, Picard, Radet, Desfontaines, ont fait paraître au Vaudeville une pièce intitulée : Lantara, ou le Peintre au cabaret. Les auteurs se sont montrés dignes de leur héros : ils se sont mis quatre pour faire un acte.

Le caractère de l'artiste y est fort bien traité. Le sujet de la pièce est le mariage de la tille de Lantara avec Victor, fils d'un riche et avare marchand de tableaux. Après une série de scènes originales, où la naïveté indolente du paysagiste est aux prises avec la cupidité de Jacob, le brocanteur, le mariage est conclu, et Lantara constitue à sa fdle une dot de 20,000 francs de rente.... en clairs fie lune a peindre.

58 LES HOMMES ILLUSTRES DE L'OllLÉANAIS.

Ce déuoueinent n'arrive qu'après un certain nombre de bouteilles vidées par Lan tara en compagnie de Belle-Tête, son ami et sou modèle ; la scène du déjeuner est traitée de main de maître. Le peintre, dans un couplet chanté sur un air qui a gardé son nom dans tous les vaudevilles, commence par boire à la santé du genre humain.

A jeun, je sais trop philosophe,

Le monde me fait peine à voir ;

Je ne rêve que catastrophe,

A mes jeux tout se peint en noir.

Mais quand j'ai bu, tout change de ligure,

La riante couleur du vin, Pv»Hc son charme à toute la nature

El j'aime encor le genre humain.

Vers la lin de sa vie, Lantara eut un commencement de réputation ; il fut question, parmi les amateurs, de sa vie mystérieuse, de son caractère, de ses mœurs. Quelques hommes éclairés tâchèrent a diverses reprises de l'attirer chez eux. Mais il semblait que la dépendance éteignit son génie ; au milieu des séductions du luxe et des plaisirs, son pinceau ne savait rien produire, et l'inconstant artiste retournait bien vite au cabaret de la rue du Chantre. Un financier voulut être son protecteur : Lantara mangea et but quelque temps chez lui, puis il s'ennuya et revint a l'auberge en disant : « J'ai secoué mon « manteau oVor. »

Un de ses clairs de lune lui fut payé par le comte de Caylus cent écus. Lantara, surpris de se voir autant d'argent, emporta chez lui son trésor. Mais, comme le savetier de la fable, il eut peur des voleurs; il consulta ses amis, et, après mûre délibération, il fut décidé qu'on boirait les cent écus pour éviter qu'ils ne fussent volés.

Il avait une profonde aversion pour les figures et n'en mettait jamais dans ses tableaux. Un marquis lui avait commandé un paysage avec une église et une échappée de vue; le peintre n'y mit pas un seul personnage. Le marquis lui dit : ce Vous avez oublié les figures? — Elles sont a la messe, répondit Lantara en montrant l'église. — Eh bien! je prendrai votre tableau quand elles en sortiront. »

Avec beaucoup de gailé, pas mal de paresse et une certaine

<los6 de philosophie épicurienne, on a beaucoup de chances pour aller droit à l'hôpital. Lantara, accablé de misère, alla chercher un refuge a la Charité contre un mal qui le consumait. Le supérieur le soigna, et parvint presque à le faire travailler en flattant son penchant : il lui promettait pour chaque dessin une visite a la cave. Lantara appelait cela la carte à payer.

Il sortit de l'hospice, mais il ne tarda pas à y revenir pour la dernière fois. Il y rentra le 22 décembre 1778, a midi, et à six heures du soir il avait cessé de vivre; il avait à peine trentetrois ans. A sa dernière heure, l'aumônier lui fit un discours sur les joies du paradis des élus : « Vous êtes bien heureux, mon fils, lui disait-il, vous allez voir Dieu face a face pendant l'éternité. — Quoi! mon père, répartit Lantara, toujours de face, jamais de profil! »

Tel fut sou dernier mot.

Malgré le décousu de cette vie de Bohême, Lantara est un de nos premiers paysagistes ; sa manière rappelle celle de Claude Lorrain. D excellait surtout dans la perspective aérienne ; il rendait d'une manière merveilleuse les différentes heures du jour; les ciels de ses tableaux sont d'un ton vaporeux et fin, et d'une exquise légèreté de touche : ses points du jour ont toute la fraîcheur de l'aurore; ses couchers de soleil n'ont pas moins de vérité; ses clairs de lune sont d'un ton argentin rempli de finesse.

Personne, dit le continuateur de Bachaumont, n'a donné aux matinées une plus ravissante fraîcheur. (

Lantara a laissé peu de tableaux ; les riches Collections d'amateurs, telles qué celles de MM. Delessert, Duclos, Roux et À. Giroux père, possèdent de lui de charmants paysages. U a fait aussi un grand nombre de dessins au crayon noir, rehaussés de blanc.

Duret a gravé d'après lui: la Rencontre fâcheuse, le Pécheur amoureux, l'heureux Baigneur, le Berger amoureux, quatre estampes en long. — Piquenot a reproduit la Nappe d'eau et les Chasse-Marées, deux estampes en long , et Lebas le premier livre des Vues des environs de Paris, douze petites feuilles en long.

Le cabinet de M me de Bizemont, à Orléans, renferme quelques dessins originaux de Lantara, entre autres un fort joli paysage reprç-

sentant un Orage; dans la collection de M. Jarry se trouve une belle gravure faite d'après le portrait de Lantara, peint par lui-même. Les œuvres de Lantara, signées de lui, sont admises dans les collections les plus précieuses, et aujourd'hui un beau tableau de ce maître peut se payer de 800 à 1 ,200 francs.

Ch. -F. LAPIBRRR.

PRÉVOST (Isaac-Bénédict).

Naquit à Montigny , près Chàteaudun, en 1764 , d'une famille de cultivateurs. Ses parents , quoique jouissant d'une certaine aisance , n'étaient cependant pas assez fortunés pour lui donner une éducation appropriée au goût qu'il manifesta dès sa plus tendre enfance pour les arts. Mais son père , qui voyait la vocation de son fils s'accroître en raison des obstacles, se détermina enfin à faire un sacrifice et a l'envoyer a Paris. Il avait alors vingt ans.

Son premier maître fut Yalenciennes, qui le prit en affection et lui donna de sages conseils. Prévost s'appliqua surtout à l'étude de la nature et se proposa pour modèle Claude Lorrain. Malheureusement ses ressources étaient bornées, et il lui fallait non-seulement réparer le temps perdu, mais encore pourvoir à sa subsistance. Isolé, sans protecteurs , il fut soumis aux plus dures épreuves , pouvant à peine fournir a ses besoins; timide et délicat à l'excès, on sent combien sa malheureuse position , qu'il dérobait même à ses amis , dut retarder le développement de ses facultés. Un travail opiniâtre perfectionna son talent, et les ouvrages qu'il exposa au salon du Louvre lui méritèrent les suffrages des connaisseurs et des artistes ; il excellait surtout dans le paysage, et sa manière large et naturelle rappelait celle du Poussin. Malgré un talent incontestable et les succès d'estime qu'il obtint, Prévost ne put triompher de sa mauvaise fortune. Le paysage était alors un genre épuisé; l'infatigable artiste , sans se décourager par des essais infructueux , songea sérieusement à se produire dans un genre nouveau, dont l'idée germait depuis quelques années dans sa tête : il inventa le panorama. Ce n'est point ici le lieu de discuter si cette découverte a été importée en France par l'américain Fulton, ou si elle est due sérieusement a

PREMIÈRE SÉRIE. — BEAUX-ARTS. ttl

Prévost. La gloire que Fullon s'est acquise par l'invention de la vapeur rend son nom assez illustre pour qu'il n'ait pas besoin de ce nouveau titre a l'admiration de la postérité. Suivant d'autres autorités, l'inventeur des panoramas serait M. Robert Barker, d'Edimbourg ; Prévost n'aurait fait qu'exécuter un plan donné par James , propriétaire du brevet , de concert avec deux autres artistes , Denis Fontaine et Constant Bourgeois. Mais dans les beaux-arts , les véritables créateurs ne sont-ils pas ceux qui les portent à leur dernière perfection? Le premier panorama de Prévost représentait Paris; il fut bientôt suivi de ceux de Rome , Naples, Londres, Jérusalem et Athènes, qui obtinrent une grande vogue ; il les intitulait : Panoramas, ou Vues circulaires d'une ville ou d'un vaste site. On y admirait surtout une fidèle imitation delà nature. Toujours laborieux, Prévost allait lui-même sur les lieux copier ses tableaux ; c'est ainsi qu'il flt plusieurs voyages, entre autres celui de la Grèce et de l'Orient, en 1817, avec M. de Forbin; il en revint avec le panorama de Constantinople , un de ses chefs-d'œuvre.

Au milieu de tous les travaux , de toutes les démarches que provoquait cette entreprise , Prévost était loin d'être heureux, et les panoramas, en faisant, comme toujours, la fortune des exploiteurs, faillirent ruiner l'inventeur.

Il fit cependant honneur à ses affaires; mais on peut juger des difficultés qu'il rencontrait dans une profession où il était en même temps artiste et industriel , par ce passage tiré de YAlmanach royal des théâtres:

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