TOME I. il
vers bien faits. L'intrigue est faible , mais ce défaut se trouve eu quelque sorte racheté par une foule de beautés de détail. On y rencontre des maximes ingénieuses et quelques épigrammes trèspiquantes.
On peut reprocher a Desmahis de manquer souvent de naturel et de prodiguer les ornements. 11 a composé un grand nombre d'épitrcs, madrigaux, etc.; quelques-uns de ces morceaux sont vraiment gracieux : ainsi , reportant sa pensée vers son pays natal , il évoque le souvenir de ces jardins de Sully dont les ombrages avaient abrité ses premières rêveries :
Assis près de cette onde pure,
C'est au bruit, au tendre murmure De ces légers ruisseaux , bordés de myrtes verts,
Que, saisi d'une douce ivresse,
Chapelle cadençait des vers.
C'est dans renfoncement de ce bocage sombre , Que du plus grand des rois Voltaire évoquait l'ombre , Qu'Apollon écoutait ses chants harmonieux.
C'est sur ces gazons , ces fougères Que Fontenelle apprit la langue des bergères ; Que sur cette terrasse il mesurait les deux.
H y a certainement de la grâce , du charme dans ces vers , et nous pourrions multiplier les citations de ce genre.
Quelques autres morceaux ont , au contraire , un ton précieux et affecté qui en rend la lecture fastidieuse. Les madrigaux , surtout , sontfedes et empreints de cette afféterie qu'on retrouve si fréquemment dans les vers de Dorât.
Cette absence de naturel , cette ornementation qui parfois tourne au clinquant, sont en général les défauts dominants de Desmahis. Son style laisse quelque fois à désirer sous le rapport de la pureté , son goût sous le rapport de la délicatesse; mais on découvre chez lui de fréquentes beautés; souvent il déploie des qualités brillantes, et en somme , ce qu'il a laissé donne la mesure de ce qu'il aurait pu faire si sa carrière n'eût pas été si tôt brisée. En effet, il mourut à trente-neuf ans*.
Après avoir parlé du poète , il nous reste a dire quelques mots de rhomme.
Desmahis apprit la vertu de bonne heure par l'exemple de toute sa famille. Doué d'un cœur accessible a toutes les nobles inspirations, il vécut dans le monde sans se corrompre. Une sensibilité profonde fut pour lui une source féconde de chagrins ; mais rien ne put l'empêcher d'aimer les hommes, tant il y avait en lui de tendresse et de sérénité. Ami dévoué, il recherchait avec empressement l'occasion de rendre service, et, chose plus rare! il se montra toujours reconnaissant de ceux qu'on lui rendait; en un mot, Desmahis était plus qu'un homme de talent, c'était un homme de bien!
Et, à ce sujet, qu'on nous permette de transcrire ici la lettre qu'il écrivait a sa sœur, après la mort de leur mère. L'original de cette lettre, entièrement inédite, se trouve dans la précieuse collection d'autographes de M. Jarry, a l'obligeance duquel nous en devons la communication :
a Ma chère sœur,
« Je ne vous dirai rien sur la cruelle perte que nous avons faite, a la plus grande que nous pussions faire. Cet événement a pris si « fort sur ma frêle santé que je ne sçais pas comment je n'y ai pas « succombé. Depuis deux jours cela va un peu mieux, mais il s'en « faut encore beaucoup que je sois bien , car pour vivre il faut « manger et dormir. Au reste , on a très-grand soin de moi. Ayez- « en beaucoup de vous et de votre mari et de mon pauvre père qui « sans doute ignore son malheur. J'exige au nom de la plus tendre « amitié que mon frère ou vous m'écriviez toutes les semaines. Ditesa lui que j'approuve très-fort le parti qu'il prend de faire continuer « la communauté à mon père , et que j'approuverai toujours tout ce « qu'il fera.
« Si je lui ai envoyé une procuration c'a été pour le mieux, crai- « gnant qu'il n'en eût besoin et ne voulant pas qu'il fût arrêté sur « rien par un défaut de consentement de ma part dans la forme. Il « Ta tout entier dans mon cœur. Il est vrai qu'il pourra y avoir des « choses où il faudra nous concerter, mais c'est uniquement parce « que l'un peut voir ce que l'autre n'a pas vu.
« Vous voilà , ma chère sœur, notre ménagère à tous. Regardez- « vous de ce moment comme une véritable mère de famille, et « joignez les qualités solides , que les occasions seules peuvent déve- « lopper, à toutes les qualités aimables dont vous êtes douée.
« Je vous embrasse et mon frère de toute mon âme. Je vous « recommande mon père.
« Paris, 29 novembre. »
Doué d'une piété sincère, dont les entraînements de la jeunesse et du succès n'avaient pu le détourner qu'un instant, il montra une grande résignation dans ses derniers moments, et dans le cours de sa maladie , il manifesta à plusieurs reprises l'intention de consacrer, si Dieu le laissait vivre , son talent au triomphe de la religion. Le regret qu'il éprouvait d'avoir surtout chanté l'amour et les plaisirs lui fit désirer la destruction de quelques-uns de ses manuscrits. Il donna des ordres en conséquence; mais son confesseur, homme éclairé, obtint de lui la révocation de cette dernière volonté.
PANARD (Chaeles-François).
Panard est né à Nogent-le-Roi , près de Chartres, en 1694.
Poète aimable et facile, chansonnier par nature, et, pour ainsi dire, par instinct, il a porté dans sa vie toute la bonhommie , tout l'abandon qui respirent dans ses vers et qui l'ont fait nommer par Marmontel le Lafontaine du vaudeville. Sa vie s'est passée gaiment, dans l'insouciance , au sein de cette société aux moeurs légères , qui rendit si riante une partie du XVIII 0 siècle , au milieu des gens de lettres et des gens de plaisir qui le recherchaient également : il était désiré dans les soupers élégants, mais il leur préférait la gaité plus franche du Caveau et plus souvent encore la liberté du cabaret. Sans inquiétude de l'avenir et même du lendemain, laissant à ses amis les soins de sa vie et s'en remettant à eux de l'embarras de se vêtir et
de se loger, jetant au hasard et abandonnant à qui le voulait les couplets qui tombaient de sa veine et semblaient découler de son verre, il chantait le plaisir, le vin qu'il aimait avec tendresse, avec recon-
naissance, comme la source où s'inspirait son talent, ou bien il rimait sans effort quelque moralité, quelque critique des mœurs du temps, mais toujours avec convenance. Ainsi vécut Panard jusqu'au moment où il fut frappé d'apoplexie, à Paris, le 13 juin 4765.
Aucun fait important ne se rattache à lui ; il ne fut que chansonnier et ne flt rien que des vers, sans même avoir la moindre prétention d'être auteur. Aucune étude classique n'avait en lui préparé la Muse, et il ne dut qu'à lui seul ses inspirations. Il végétait dans une place obscure de bureau, quand l'auteur comique Legrand le découvrit et le révéla, pour ainsi dire, à lui-même.
Gros et pesant, distrait, sans saillies dans la conversation, rien n'annonçait en lui la Onesse de son esprit. Souvent assoupi au milieu de ses amis, ils le réveillaient pour solliciter de lui un couplet, une épigramme qu'il improvisait avec une rapidité, avec un bonheur qui les émerveillait toujours; puis, avec la même facilité, il se rendormait. Marmontel raconte que quand il allait, et cela arrivait fréquemment, lui demander quelque pièce pour le Mercure : Fouillez, lui disait Panard, dans la boite à perruque; c'était-là qu'il jetait pêle-mêle les papiers remplis de ses vers et le plus souvent tachés de vin ; prenez , prenez, disait-il alors , c'est là le cachet du génie.
Panard a beaucoup travaillé pour la scène, surtout pour les Italienset le théâtre de la foire , quelquefois seul , plus habituellement en société avec Piron, Lesage, Fuselier, Favart, Fagan, etc. Ses pièces sont oubliées et méritent de l'être : on y remarque toutefois des couplets d'une facture élégante , et on en a retenu les vaudevilles. Là, il se trouvait sur son terrain , celui de la chanson. La chanson était son domaine et il a su l'agrandir. Avant lui , à moins qu'elle ne fût satirique , elle se bornait presque exclusivement à chanter l'amour et la table; dans ce genre aussi, Panard a excellé, et personne mieux que lui n'a su célébrer le plaisir ; mais le premier il a porté dans la chanson la peinture des mœurs, des défauts, des ridicules de chaque âge et de chaque état ; il y a introduit la critique et l'épigramme, mais toujours sans aigreur, et jamais sa malice ne se change en malignité. C'est un trait caractéristique de son talent que le respect des convenances dont il sait ne pas s'écarter sans que sa gaité en soit altérée , et que l'absence de toute personnalité dans la peinture des travers de la société.
Digitiz
158 LES HOMMES ILLUSTRES DE l/ORLÊANAlS.
11 se rend avec raison cette justice dans le portrait qu'il trace d« lui-même :
Mon corps, dont la stature a cinq pieds de hauteur, Porte sous l'estomac une masse rotonde Qui de mes pas tardifs excuse la lenteur.
Peu vif dans l'entretien, craintif, distrait , rêveur, Aimant sans m'asservir, jamais brune ni blonde , Peut-être pour mon bien , n'ont captivé mon cœur. Chansonnier sans chanter, passable coupletteur, Jamais dans mes chansons on n'a vu rien d'immonde. Soigneux de ménager, quand il faut que je fronde , — Car c'est en censurant qu'on plaît au spectateur, — Sur l'homme en général tout mon fiel se débonde. Jamais contre quelqu'un ma Muse n'a vomi Rien dont la décence ait gémi :
D'une indolence sans seconde , Paresseux, s'il en fût, et souvent endormi, Du revenu qu'il faut je n'ai pas le demi ; Plus content toutefois que ceux où l'or abonde,
Dans une paix douce et profonde ,
Par la providence affermi, De la peur des besoins je n'ai jamais frémi.
D'une humeur assez douce et d'une Ame assez ronde ,
Je crois n'avoir point d'ennemi, Et je puis assurer qu'ami de tout le monde , J'ai dans l'occasion trouvé plus d'un ami.
On a imprimé les œuvres de Panard en quatre volumes (Paris 1763) , et en cela on lui a rendu un fâcheux service. Beaucoup des pièces recueillies, des fables, des cantates, des réflexions, etc., eussent été laissées par un ami éclairé dans la boite où fouillait Marmontel. En général, quand Panard ne chante pas, il est froid, négligé dans son style , quelquefois commun. Exceptons-en pourtant quelques moralités qui peignent en même temps son caractère bienveillant et la douceur de ses mœurs.
Plusieurs de ses pièces détachées sont charmantes, mais ce qui le fera vivre , et ce qui vraiment lui donne rang parmi nos poètes , ce sont ses chansons. Franc et naturel dans son allure , Panard s'y distingue par l'aisance de la versification : rien ne le gêne dans sa marche, l'expression arrive toujours juste et à propos; il sait ployer l'idée à la forme du vers sans que le sens y perde rien. Ce qu'exige
de coupes diverses le rhythme du couplet ne rembarrasse jamais : il y puise même une grâce toute particulière; les ^petits vers, dans ses chansons, se placent et s'intercalent heureusement pour le nombre, et souvent font image ; les monosyllabes lancés avec bonheur ajoutent dans leur chute originale un mouvement et une expression piquante à sa poésie. Ses refrains, et jusqu'aux flons-flons de la vieille chanson, sont ramenés avec aisance, avec charme, parfois avec force comique. La rime lui obéit toujours ; il la redouble sans effort et la répète avec agrément.
Ces qualités ont placé Panard a la téte de ses rivaux ; si Favart a plus d'élégance et de délicatesse , Collé plus de verve, plus de vivacité railleuse ; si Gallet le surpasse peut-être par sa rondeur et son entrain bachique, et si Laujon l'emporte par la grâce, nul ne possède autant que lui de naturel, de bonhommie, d'aisance, de bon sens assaisonné d'esprit; nul ne l'égale en abandon, en gaité franche et toujours décente , et il serait le premier de nos chansonniers si Desaugiers n'existait pas.
COLARDEAU (Charles-Pierre).
La ûgure de Colardeau est assurément l'une des plus sentimentales, des plus délicates, des plus mélancoliquement aimables qu'une plume puisse esquisser. Tout est plein d'attrait dans cette nature sensible et tendre , dans cet esprit lin et rêveur , dans cette vie discrète qui voulait n'être bercée que par des émotions douces, a laquelle il fallait le calme des champs et les consolations de l'amitié, et qu'une maladie de langueur est venue faucher avant le temps. — Dorât l'a peint tout entier dans ces deux vers de l'épitre aux mânes de son ami :
Tod génie et tes mœurs , leur abandon charmant , Tout, jusqu'à ta faiblesse, était un sentiment.
Colardeau est né à Janville le 12 octobre 1752 , de Charles Colardeau, receveur du grenier-à-sel de cette ville, et de Jeanne Regnard. — Les premières années de sa jeunesse se sont écoulées à Pithiviers. Orphelin à dix ans , il fut placé , avec un frère et deux sœurs plus jeunes que lui , sous la tutelle de son oncle maternel v M. Regnard, curé de Saint-Salomon.
Après avoir terminé au collège de Meung les études qu'il avait commencées chez les Jésuites d'Orléans, et fait sa philosophie au collège de Béarnais, à Paris , il revint a Pithiviers , tourmenté déjà par son inclination pour la poésie et essayant ses forces dans des pièces qu'il n'avait garde de montrer à son oncle.
Colardeau dut aller s'ensevelir à Paris dans une étude de procureur au Parlement. Par bonheur, la clientèle était peu nombreuse et lui laissait le temps de rêver et d'écrire. Mais cette existence prosaïque, au milieu des dossiers et des parchemins, ne tarda pas à lui peser. — Dans plusieurs pièces composées à cette époque, et dont nous avons le manuscrit inédit sous les yeux , il raconte ses chagrins et ses ennuis avec une gaité naturelle à son âge, mais sous laquelle on devine une arrière-pensée de tristesse.
L'oncle Regnard, qui n'était pas sans avoir connaissance des essais poétiques de son neveu , lui écrivait de» lettres sévères. Il le soupçonnait, bien à tort, de se livrer aux dissipations et aux plaisirs, et, pour le rendre docile à ses ordres, il lui envoyait peu d'argent. — Mais le poète suivait sa destinée en dépit de tous les obstacles. Dans une lettre du mois de juillet 4752, il se plaint amèrement de l'abandon où on le laisse , et il ajoute :
« S'il fallait justifier mes dépenses, je vous prouverais au net que « mes plaisirs n'y sont pour rien ; je n'en goûte aucuns ; peut-être « est-ce avec regret, je vous le laisse a penser ; mais j'ay pris mon « parti là-dessus ; mon plan de vie est fait ; vous ne le changeriez « pas. Croyez toujours qu'il est fondé sur de bons principes que je « ne dois qu'à moy-même ; je ne les démentirai pas de quelque ma- « nière que l'on se comporte vis-à-vis de moi. Je n'ai reçu d'autre « éducation que celle que je me suis donnée et que je me donne « tous les jours ; vous n'y réformerez rien et vous n'en rougirez pas. »
La correspondance continua dans ce style un mois encore, mais Colardeau n'était point haineux ; son cœur souffrait de cet état de choses, et bientôt la douceur de son caractère et la sensibilité de son âme l'emportèrent. Il écrivit à son oncle :
« Je n'ai peut-être pas assez senti l'inconséquence des lettres que « je vous ay écrites; s'il arrive que vous m'en punissiez , j'espère « toutefois que sur la simple rétractation que je puis en faire pour « réparer tout, vous reviendrez de vos sentiments pour moy. Je vous
« jure que je n'ai jamais eu d'autre dessein que celui de me mettre « bien avec vous. »
Cependant Colardeau s'ennuya si fort dans son étude qu'il tomba malade. Il revint a Pithiviers pour y rétablir sa santé , et sut adroitement profiter de son séjour pour accoutumer son oncle à lui pardonner d'être poète. — Afin de gagner plus sûrement les bonnes grâces du curé de Pithiviers , il traduisit plusieurs morceaux tirés de l'Ecriture-Sainte et ébaucha même une tragédie, Nicéphore, dont il avait puisé le sujet dans l'histoire ecclésiastique du III e siècle. — La flatterie était ingénieuse, mais l'oncle ne s'y laissa prendre qu'à moitié , et tout en se montrant moins sévère , il força son neveu , dès que sa santé fut rétablie, à retourner chez son procureur.
Le pauvre poète reprit donc le chemin de Paris , emportant précieusement, dans son petit bagage, le manuscrit des premiers actes à'Astarbé, composés à la dérobée durant ses heures de retraite. Rentré dans son étude, il résolut d'en finir avec un genre d'existence qui contrariait toutes les inclinations de sa nature; il s'occupa beaucoup moins de feuilleter les dossiers que de terminer et de polir sa tragédie. — Il se hasarda à la présenter, au mois de juillet 1756, a la Comédie-Française, où elle fut reçue avec de grands éloges.
Engagé désormais dans une carrière qui s'ouvrait pour son jeune talent sous d'aussi favorables augures, Colardeau dit joyeusement adieu a ses affreux grimoires et se livra tout entier au penchant qui l'entraînait vers la poésie.
La représentation à'Astarbé éprouva des retards causés par un événement récent (l'attentat de Damiens), auquel on pouvait faire allusion ; elle n'eut lieu que deux ans après.
Cette œuvre, plus remarquable par une versification facile que par le mérite de l'intrigue et des caractères, souleva autant de critiques qu'elle obtint d'éloges. Toutefois, il n'y eut qu'une voix pour saluer, dans ce début dramatique d'un jeune homme de vingt-six ans , l'avènement d'un poète qui pouvait plus tard cueillir au théâtre de glorieux lauriers.
Colardeau s'abandonna à ce souriant avenir. Le Journal des Savants encourageait ses efforts , chacun autour de lui exaltait ses qualités brillantes : il écrivit de nouveau pour la scène , et composa Caliste , dont l'idée est empruntée au théâtre anglais. — Cette tra-
102 LES HOMMES ILLUSTRES DE l'ORLÉAHAIS.
gédie, riche en beaux vers, mais inférieure à Astarbè sous plus d'un rapport, n'obtint qu'un succès conlesté , malgré le jeu de la célèbre M»« Clairon.
Colardeau , qui portait déjà le germe de la maladie de langueur à laquelle il devait succomber, résolut d'abandonner le théâtre. Il adopta un genre plus approprié à la nature de son talent. En 4758, sa fameuse lettre d'IIéloUe à Abailard, imitée de Pope, avait obtenu un prodigieux succès. Encouragé par ce véritable triomphe, il composa son héroîde tfArmide à Renaud, imitation de la .Jérusalem délivrée, bien digne du modèle par le charme du style et l'éclat des images. Peu après parut le poëme du Patriotisme, qui valut à l'auteur une lettre de félicitations du duc de Choiseul, en même temps qu'une satire très-mordante. Il y répondit ûnement par YEpUre à Minette, adressée à La Harpe, dont la plume jalouse , alors toute dévouée au culte de Voltaire, déchira la plupart des gloires littéraires de son époque.
Dans l'intervalle de ses publications , il avait donné Y Ode à la Poésie, tracé le plan d'une Ântigone qui ne fut jamais achevée, écrit un poème, Y Amour et la Volupté, où sans doute il avait jeté toute la tendresse de son âme, et qui n'a pas été retrouvé dans ses papiers, enfin semé autour de lui des poésies légères arrachées par l'amitié à sa maladive indolence.
Le soin de sa santé le ramena de nouveau à Pithiviers en 1 766 , et ce fut là , au milieu de sa famille, qu'il composa les Perfidies à la mode, ou la Jolie Femme, comédie en cinq actes , que le cœur, dit-on, inspira autant que l'esprit.
De retour à Paris, et témoin de l'enthousiasme qui accueillit les Nuits oV Young a leur apparition , il traduisit en vers, où se retrouve toute la tristesse sombre du modèle , les deux premières Nuits du poète anglais; puis, après quelques mois de silence, il fit paraître :
Le Temple de Gnide, écrit depuis plus de dix années, et dans lequel il a ajouté toutes les grâces de son style au coloris si pur et si brillant de la prose de Montesquieu , dans un tableau digne de l'AIbane ;
Les Hommes de Promélhée , et enfin la belle EpUre à Duhamel de Denainvilliers , qui mit le comble à sa réputation et lui ouvrit les portes de l'Académie française.
Cette épitrc est à nos yeux le plus beau titre littéraire de Colar-
deau. Toutes ses qualités poétiques y brillent du plus vif éclat. Les eaux lentes de l'Essonne , les roseaux de ses rives, la fontaine de Segray, les sillons dorés de la Beauce, les vallées solitaires, les plaines fertiles, les grands arbres du parc, tous les charmes de la retraite , toutes les séductions de la campagne , toutes les beautés de la nature y sont exprimés dans des vers d'une harmonie enchanteresse , avec cette mélancolie douce et cette profondeur de sentiment qui naissent du repos et du calme de l'âme. Il s'est peint lui-même dans les vers suivants :
Au bord de ce ruisseau, qui paisible en son cours Suit de ces prés fleuris la pente et les de' tours, Rappris l'art peu connu d'abandonner mon stylo Et de laisser couler un vers doux et facile.
Colardeau , précisément à cause de sa santé fragile et chancelante , n'avait que des inclinations douces et sociables. La délicatesse de son organisation donnait à sa personne un cachet de finesse exquise, d'aménité, de rêveuse tristesse qui séduisaient; sa faiblesse aimable , sa causticité souriante, la simplicité de ses goûts et de ses mœurs lui conciliaient toutes les sympathies. Son âme tendre était faite pour l'amitié , et quoiqu'un voile discret soit resté étendu sur sa vie intime, l'expansive sensibilité de son cœur et quelques mystérieux passages de ses lettres inédites permettent de croire qu'une affection a dû consoler sa langueur et entremêler d'un peu de joie sa mélancolie.
Il se plaisait dans le silence' et la solitude , pourvu qu'il y trouvât, pour calmer sa souffrance et son ennui, les deux objets qui suffisaient à son cœur. — Avec quelle philosophie légèrement épicurienne il nous dit lui-même :
Dans la foule brillante on est trop loin de soi; J'aime à philosopher , à penser avec moi.
L'amitié, de l'amour cette aimable rivale, Moins vive, et cependant quelquefois son égale, L'amour et l'amiUé ( je les aime tous deux ) , Suffisent au bonheur de qui sait être heureux. Une amante, un ami, que le penchant nous donne, Une amante qui plaît , un ami qui raisonne, Différemment aimés, mais également chers, Nous tiennent lieu de tout et sont notre univers.
iC)4 LES HOMMES 1LLISTRES DE LORLÉANAIS.
Le chant des oiseaux était pour lui une harmonie délicieuse ; il passait des nuits k l'entendre. « Ecoute, disait-il a un ami qui veillait « un soir auprès de lui, écoute : que la voix du rossignol est pureT « que les accents en sont mélodieux ! Ainsi devraient être mes « vers! »
Sa modestie égalait sa délicatesse. Ayant entrepris de traduire Y Enéide, il abandonna ce projet dès qu'il sut que Delille s'occupait d'un semblable travail. Il avait également commencé une traduction de la Jérutalem délivrée, et six chants étaient déjà terminés, quand on lui apprit que Watelet se livrait à la même occupation. 11 n'hésita pas à sacrifier son ouvrage, et quelques jours avant sa mort il eut le courage de se traîner hors de son lit et de jeter lui-même son manuscrit dans les flammes (i).
Inoffensif et bon, Colardeau redoutait par-dessus tout la critique , dont les moindres traits loi étaient profondément sensibles. Si quelque chose avait pu le faire renoncer k la carrière littéraire, c'eût été k coup sûr la passion jalouse et le dénigrement amer dont La Harpe ne cessa de le poursuivre. Dans tous les avertissements qui précèdent ses ouvrages, on retrouve cette crainte des zoïles du Mercure de France, qui l'obséda jusqu'à son dernier jour.
Mais, en dépit de la critique, Colardeau fut désigné par l'opinion pour occuper, k l'Académie française, le fauteuil laissé vacant par la mort du vieux duc de Saint- Aignan. Il fut élu en 1776, malgré toutes les cabales et les intrigues de l'ambitieux La Harpe, son concurrent; mais hélas ! il ne put jouir du privilège d'être immortel de son vivant, et la joie d'avoir triomphé porta un coup mortel k sa pauvre constitution, minée depuis quinze ans par un mal sans remède :
Et son char de triomphe enferma son cercueil,
a dit Dorât.
Ce fut La Harpe qui lui succéda et qui, après l'avoir tant critiqué pendant sa vie, fut obligé de faire son éloge après sa mort. Il s'en acquitta, du reste, avec convenance; mais Marmontel, qui lui répondait, frappé de la singularité du fait, ne voulut point laisser
(1) Deux fragments de trois à quatre cents vers ont seuls survécu et ont été retrouvés dans les papiers de la sœur de Colardeau, par M. Dufresne, parent du poète, à la bienveillance duquel nous devons communication de différents documents inédits.
échapper cette occasion de donner une leçon au critique haineux qui prenait ce jour-là possession du fauteuil. Après avoir rappelé cette parole de Colardeau : a La critique me fait tant de mal, que « je n'aurai jamais la cruauté de l'exercer contre personne, » il ajouta, avec une spirituelle méchanceté, en s'adressant au récipiendaire : « Voilà, Monsieur, dans un homme de lettres, un caractère « intéressant ! » Ce fut dans toute la docte assemblée une tempête d 'applaudissements : le poète était vengé.
Malgré ses souffrances, Colardeau conserva jusqu'à la fin son égalité d'humeur et son amabilité. On raconte que Barthe, son ami, qui avait composé une comédie en cinq actes, Y Egoïste, voulant avoir, avant la représentation, le sentiment de Colardeau, vint la lui lire a son chevet. Le poète écouta jusqu'au bout et se contenta de dire ensuite avec douceur : « Votre pièce est parfaite, vous n'avez oublié « qu'un trait ; c'est celui d'un auteur qui vient lire une comédie en a cinq actes a son ami mourant. »
La dernière pièce de vers qu'il composa est adressée à un ami ; en l'écrivant, Colardeau se voyait évidemment mourir, et au moment de tout quitter, il n'a pu s'empêcher d'exhaler une plainte et de jeter autour de lui un coup d'œil de regret :
... J'ai tu de mes jeunes années L'astre pâlir au midi de son cours; Depuis long-temps la main des destinées Tourne à regret le fuseau de mes jours!
Gloire, plaisir, cet éclat de la vie, Bientôt pour moi tout est évanoui ; Ce songe heureux, dont l'erreur m'est ravie, Fut trop rapide, et j'en ai peu joui!
Le jour de sa réception à l'Académie était fixé, lorsque son état empira par suites des fatigues que lui occasionnèrent les visites d'usage qu'il venait de rendre à ses confrères : Les visites m'ont tué ! disait-il douloureusement dans la dernière lettre qu'il écrivait à son oncle. H rendit le dernier soupir, le jour de Pâques 1776, à Paris , rue Cassette , dans l'hôtel du comte de La Vieuville , qui fut son Mécène , et chez lequel il trouva la plus douce et la plus généreuse hospitalité.
Ses ouvrages sont peu nombreux , mais ils portent tous l'empreinte d'un goût pur, d'un soin infini, d'un travail consciencieux.
On voit, en les lisant, qu'il a toujours pris pour modèles les chefsd'œuvre du grand siècle et que la poésie a été pour lui un art sérieux dans lequel il a constamment cherché les formes les plus attiques et les plus belles. D y a dans ses vers quelque chose de Tibulle et d'Anacréon, un mélange de douceur, d'élégance et de tristesse qui charme l'esprit et l'oreille; et si le mérite de pensées neuves et fortes eût égalé chez lui la grâce et l'harmonie du style, il occuperait un rang éminent parmi les poètes qui font la gloire de notre littérature.
J ami lie est légitimement fier de Colardeau. On voit, dans la salle de la mairie , un buste du poète très-ressemblant , donné par un membre de sa famille, et la rue dans laquelle il est né porte son nom.
Dorât , son plus intime ami , son frère , comme il le dit lui-même dans une lettre" adressée à la famille de Colardeau , a immortalisé sa douleur dans cette épithaphe :
Ci-gH le tendre éeho des regrets d'Héloïse :
Nous admirions sa muse auprès de Pope assise ;
Au midi de ses jours , faut-il que l'Univers
Donne à sa mort des pleurs qu'il gardait pour ses vers.
C'est dans le fauteuil de Colardeau, à l'Académie française, que M. de Montalembert vient de s'asseoir avec tant d'éclat et de retentissement.
LÉO* LAVEDAIf.
COLLIN - HARLE VILLE (Jean-François).
C'est dans la jolie petite ville de Maintenon que naquit Collin-Harleville, en 1755. Son père, M. Martin Collin, ancien avocat au bailliage de Chartres, après avoir quelque temps habité Maintenon, se fixa à Mévoisins, petit village des environs. A cinq ou six ans, le jeune Collin vint a Chartres, où il fut élevé par sa grand'mère, c'est-à-dire gâté. Après avoir appris a lire chez les Frères, il obtint une bourse au collège de Lisieux, où il fit de brillantes études; c'était, dit un de ses amis, un remporteur de prix. Ses études achevées, il entra en qualité de clerc chez un procureur au parlement, car l'ambition de M. Martin Collin se bornait à faire de son fils un avocat.
Voici donc encore un poète destiné au barreau, et rebelle, comme beaucoup de ses confrères, a la direction qu'on voulait lui donner. Andrieux, Colardeau, Picard, Desmahis et bien d'autres, le grand Corneille lui-même, auraient endossé la robe noire, si le démon des vers ne leur eût souillé la désobéissance aux ordres de leurs familles.
De tout temps on a vu les Muses et le Palais se faire une concurrence acharnée, et si la chicane a pour auxiliaire la froide raison des parents, la poésie trouve un allié puissant dans la jeunesse et l'ardeur des enfants. Collin fit comme les autres, il interjeta appel d'une décision qui contrariait tous ses goûts, et après bien des délais, il finit par gagner son procès.
Il était donc chez un procureur où il étudiait avec ardeur la
littérature.
Il y avait a cette époque, dans un coin perdu du quartier latin, un petit hôtel garni tenu par une respectable femme nommée M me Raclot. Bonne et serviable, la digne hôtesse s'occupait affectueusement de ses pensionnaires, qu'elle regardait comme ses enfants. Elle donnait à dîner pour 14 sous, à souper pour 10 sous; on pouvait même économiser 5 sous par jour en ne buvant pas de vin. Comme on le voit, M me Raclot avait résolu le problème de là vie à bon marché, et encore elle faisait crédit. C'est là que Collin-Harleville vint loger:
Oui, je regrette, amis, mon obscure retraite, L'humble hôtel dont trois ans j'occupai le plus haut.
Je regrcUc surtout ma respectable hôtesse.
.....••.....»•<••«••.<• Je la payais fort mal
Ccst là que j'ai trouvé quelques amis bien cbers,
Possédés comme moi de ce démon des vers ;
Bons lils, mais sourds de môme à la voix de leurs pères.
Réunis par nos goûts, nous nous aimions en frères.
Vous souvient-il, amis, de nos petits repas,
Bien petits en effet, si l'on comptait les plats ?
Nous n'avions pas le sou, mais nous étions contents ; Nous étions malheureux, c'était là le bon temps.
Au reste, la vie qu'on menait a l'hôtel de M mo Raclot était curieuse. Tous les soirs, après souper, et quand on n'avait plus a redouter de
lf>8 LES nOMMES ILLUSTRES DE L'OKLÉAIUIS.
visites importunes, on se réunissait dans la salle a manger, où chacun arrivait avec un manuscrit sous le bras : l'un récitait des vers ; l'autre, assis devant l'épinette de M me Raclot, faisait entendre d'harmonieuses et quelquefois de savantes inspirations. La conversation était toujours douce et calme, souvent sérieuse, car tous les commensaux de Collin sont devenus des hommes distingués, quelques-uns ont été célèbres, soit dans la littérature, soit dans les sciences, et bien certainement le séjour qu'il lit k l'hôtel Notre-Dame a exercé une grande influence sur son talent.
C'est la qu'il composa son premier ouvrage, Y Inconstant. Cette pièce n'avait d'abord qu'un acte et était destinée k l' Ambigu-Comique; mais, sur les conseils de l'acteur Préville, il en fit une comédie en cinq actes qui , en 1780, fut reçue, après des démarches sans nombre, k la Comédie-Française.
Le plus difficile alors, comme aujourd'hui, n'était pas de se faire recevoir, il fallait se faire jouer. Collin s'épuisait en efforts, en sollicitations, et n'obtenait rien, si bien que ses ressources s'épuisaient et que sa dette envers son hôtesse grossissait tous les jours. Il écrivit k son père, il parlementa, et bientôt il lui fallut capituler. Les dettes furent payées; mais le pauvre Collin, triste r désespéré, revint k Chartres s'établir chez sa bonne grand'mère, comme quand il était enfant. Lk il retrouva Monique, une vieille servante qui l'avait porté dans ses bras. Cette bonne fille fit aussi tous ses efforts pour le faire renoncer au théâtre. « Mon pauvre enfant, lui disait-elle, tu perds « ton âme, donne-moi ta pièce que je la brûle, et tu nous rendras « tous heureux. » Comme on le voit, tout le monde s'en mêlait; Collin se résigna, et, selon l'expression d'Andrieux, il se mit k avocatier. Pendant ce temps-là ses amis se remuaient, intriguaient pour lui ; et enfin, en 4784, après quatre ans d'efforts, de courses inutiles, après avoir été vingt fois éconduits comme des solliciteurs importuns, ils obtinrent ce que Collin n'avait plus le courage de demander : YInconstant fut joué k Versailles.
Un peu encouragé, ne pouvant d'ailleurs vivre plus long-temps au sein de la procédure, Collin revint k Paris, mais il n'avait aucune ressource. Comment faire? Un ami, Maurice Lévéque, lui offrit l'hospitalité, partagea avec lui un bien modeste revenu, et grâce k cette générosité que personne ne soupçonnait, Collin put attendre. II se ré-
signa à faire des copies pour les auteurs, et quand il avait de l'ouvrage, il gagnait 50 ou 40 sous par jour !
Enfin, en 1786, six ans après la réception de sa pièce, les portes du théâtre s'ouvrirent pour Collin-Harleville. Il était temps ! épuisé d'efforts, accablé de lassitude, sa santé se délabrait peu a peu, et enfin il tomba sérieusement malade. Forcé de garder le lit, toute espèce de travail lui fut interdit, mais il trouva le moyen de tromper la surveillance affectueuse dont il était l'objet. Un jour, il appelle ses amis, leur montre une poignée de feuilles de papier qu'il avait jusquelà cachées sous sa couverture. Assis sur son séant, l'œil en feu, il leur en fait lecture : c'était le Vieux Célibataire, son chef-d'œuvre ! Il l'avait composé en douze jours, ou plutôt en douze nuits!
Collin fut bien grondé, mais on lui pardonna. Bientôt il entra en convalescence et partit pour la campagne.
Après la mort de ses parents, il était devenu propriétaire de leur petit domaine en achetant la part de ses frères et sœurs. Il s'y installa; mais, généreux à l'excès, aimant à recevoir, et recevant bien , sa modeste fortune s'obéra, et il fut forcé de vendre cette maison de campagne, berceau de ses premières aimées, a laquelle il était si attaché. Il était dans la .destinée de Collin de trouver près de I ui des amis dévoués dans les moments difficiles. Une de ses parentes, M mc Caillé, fit preuve envers lui d'un désintéressement plein de délicatesse. Elle lui déclara qu'elle achetait Mévoisins le prix que lui-même l'avait payé. La vente une fois faite, elle voulut qu'il restât dans la maison comme auparavant : « Je l'achète pour « vous la conserver, lui dit-elle, soyez-y toujours le maître. »
Collin ne devait pas jouir long-temps de ce bienfait. Depuis sa maladie, jamais il ne s'était complètement rétabli. Par suite d'une inquiétude naturelle aux malades, il alla plusieurs fois encore de Mévoisins à Paris, fit un dernier voyage à Chartres, et mourut le 24 février 4806 ; il avait été appelé à l'Institut en 1795.
Dans le cadre étroit qui nous est tracé, nous ne pouvons présenter qu'une appréciation bien succincte et certainement bien insuffisante du talent de Collin-Harleville.
Dans les dernières années du XVIII e siècle, la comédie était devenue précieuse et maniérée ; on n'y trouvait plus un caractère vrai,