TOME I
tout y était alambiqué, subtil, et, sous prétexte de bon ton, il n'était plus permis de mettre sur la scène d'autres personnages que des marquis; on en était venu à exagérer Dorât et Marivaux. En revanche, on jouait Molière et Regnard devant cinquante spectateurs.
Le principal mérite de Collin-Harleville fut de donner le signal et l'exemple d’un retour vers la manière des maîtres; il sut éviter aussi, comme le fait remarquer ta Harpe, les écarts de la grossièreté révolutionnaire. C'était, comme on le voit, chose difficile et méritoire d’avoir su se garder de deux écueils également dangereux, et d’avoir résolument participé à une réforme appelée par les hommes de goût.
On trouve chez Collin-Harleville une gaîté douce et des sentiments exprimés avec charme et vérité. 11 a beaucoup de naturel dans le dialogue et d'élégance dans le style.
Dans le Vieux Célibataire , surtout , les caractères sont bien tracés, habilement développés ; l’intrigue , clairement exposée, marche avec netteté. La pièce est bien faite et amusante ; le personuage de Dubriage intéresse vivement : c’est bien là le langage, ce sont bien là les sentiments d’un bon vieillard qui, emporté toute sa vie dans le tourbillon des affaires et du négoce, s’aperçoit à soixante-cinq ans qu’il est né affectueux et que son existence est vide, qui cherche autour de lui sans voir autre chose que des étrangers, et jette un regard désolé dans son cœur où il ne trouve même pas un souvenir.
Nous voudrions pouvoir présenter quelques citations, soit du théâtre, soit des poésies fugitives de Collin-Harleville, mais le manque d’espace nous en empêche. Nous ne croyons pas utile non plus de donner la liste de ses ouvrages, ils sont tous connus, et nous avons dû nous borner à indiquer en peu de mots les traits particuliers qui distinguent son talent.
Nous aurions pu parler aussi du caractère de Collin-Harleville, mais il y a tant de bien à en dire que nous aurions été forcés d’emprunter le style de ces épitaphes menteuses qui font regretter aux vivants de ne pas vivre avec les morts. Nous nous contenterons de dire, et cela renferme tout, que tous ceux qui l’ont connu, depuis les paysans de Mévoisins jusqu’aux hommes importants auprès desquels il a vécu, ne l’ont jamais appelé autrement que le bon Collin .
Alf.xi» de ROGHEFONTAIVB.
GUILLARD ( Nicolas-François).
Fils d’un notaire apostolique, secrétaire de l'évêché de Chartres, Guillard, le premier de nos poètes tragico-lyriques après Quinault, naquit dans cette ville le 15 janvier 4752. Il y lit de bonnes études et montra dès son enfance un goût particulier pour les poètes grecs. A quatorze ans, il gagna un prix de poésie sur un sujet proposé : La Mort de Charles Ier, roi d’Angleterre. Appelé k Paris k dix-neuf ans, il fut placé k l’Intendance et s’y lia avec Favart le fils, qui le présenta dans la maison de sa mère. L’abbé Voisenon le fit alors travailler k un petit livre intitulé la Journée de l’Amour. Ce fut k cette époque (1771) qu’il publia une Epître sur l’exil du duc de Choiseul . Cette petite pièce, remarquable par des pensées nobles et généreuses , valut au jeune auteur l’avantage d’être présenté par l’abbé Barthélemi au duc de Choiseul, et l’honneur d’être admis dans une société littéraire, fondée, sous le litre de la Table ronde , par la marquise de Turpin, nièce de Voisenon. - Guillard, qui avait tous les moyens de se distinguer, même en cultivant la poésie légère , restait cependant confondu dans la foule des versificateurs agréables. Une représentation d ’ Iphigénie en Aulide décida sa vocation pour la tragédie lyrique. Il conçut, en rentrant chez lui, le plan d’une Iphigénie en Tauride; et en ayant composé les deux premiers actes, il les porta k l’auteur de l’opéra qui lui avait rappelé les formes et les beautés de la scène grecque, au bailli Durollet, et lui laissa le manuscrit pour le soumettre k son jugement.' Quelques jours après, il retourna chez son juge dont il redoutait l’arrêt. Le vieillard le fait monter dans sa voiture et le conduit chez Gluck, qui, sans mot dire, se met k son clavecin et fait entendre l’admirable musique qu’il a composée pour le premier acte du jeune poète.
Encouragé par un éloge si éloquent , Guillard acheva son opéra qui eut le plus grand succès, quoiqu’il n’y eût ni amour, ni ballets, ni personnages métaphysiques. Il dut k cet ouvrage la bienveillance de la reine, qui voulut que Sacchini travaillât sur les poèmes de Guillard.
172 LES HOMMES ILLUSTRES DE l’üRLÉANAIS.
Malgré la sévérité de La Harpe , on ne peut disconvenir du mérite des opéras de Guillard. Son dialogue a de la noblesse et de la chaleur sans enflure , et son style élégant et correct sait se plier aux diverses inflexions du chant ; mais, en général, il manquait d’invention et ce fut sans doute ce qui lui interdit l’entrée de l’Académie.
Guillard était simple et modeste ; naturellement paresseux , il fallait même l’enfermer et lui imposer sa tâche pour le forcer à travailler. En janvier i 799 , il fut député du département d’Eure-et-Loir au conseil des Cinq-Cents, dont il sortit au mois de novembre, après la révolution du 18 brumaire.
A cette époque, les démarches officieuses de Collin-Harleville , son compatriote et son ami , furent sur le point de le faire recevoir à l’Institut; Guillard fut rejeté comme soupçonné d’être ennemi de la république, et depuis il ne se mit plus sur les rangs. Il dut encore aux soins de son ami des pensions du gouvernement et de l’Académie de musique, qui lui permirent de vivre honorablement. Il fut membre du comité de lecture à l’Opéra, et ne cessa d’exercer cette fonction qu’un an avant sa mort, qui arriva le 26 décembre 1814.
Guillard a beaucoup donné à l’opéra : on cite parmi ses pièces principales: Iphigénie en Tauride( 1779); É initie (1781) ; Electre (1782) ; Chimène, ou le Cid, en trois actes, musique de Sacchini. VOEdipe à Colonne , musique de Sacchini, fut a la fois le chef-d’œuvre de l’auteur, du compositeur et de la scène lyrique. Il a été couronné par l’Académie française, joué sur tous les théâtres, traduit dans toutes les langues. Il est au répertoire depuis soixante ans , et Geoffroy n’en a jamais dit de mal. Guillard a fait, avec Collin-Harleville, le Casque et les Colombes, en un acte, musique de Grétry. Son poème de la Mort d’Adam renferme de beaux vers et a quelque chose d’imposant et de religieux; mais à la scène, il parait triste et monotone, ainsi que la musique, qui est de Lesueur. On a encore de lui des poésies fugitives éparses dans divers recueils.
Le Musée de la ville de Chartres possède un tableau dans lequel Guillard est représenté avec une physionomie pleine d’intelligence et d’expression, au moment où il compose les premiers actes de son Iphigénie en Tauride.
MET-GAl'BERT, dt Chartres