C. BRAIVXE
DE CHAUMEIX (Abraham-Joseph).
Encore un ennemi de Voltaire ; mais celui-là n’avait ni l’érudition ni la finesse de critique de Thémiseul , aussi succomba-t-il sous le ridicule que déversa sur lui la plume impitoyable du grand écrivain. Chaumeix était né à Chanteau, près d’Orléans, au commencement du XVIIIe siècle. Son père était vinaigrier; cette circonstance fut ex-
ploitée plus tard par les encyclopédistes, lorsqu’il osa s’attaquer à eux. On prétendit savoir qu'il avait été successivement marchand de vinaigre, puis maître d’école , et on ajouta qu’il était devenu non-seulement janséniste , mais convulsionnaire.
Chaumeix fit d’aboxd quelques travaux sérieux et s’appliqua , non sans quelques succès, h l’étude des sciences morales. Les premiers volumes de Y Encyclopédie venaient d’être publiés, quand il en entreprit la réfutation. Sauf quelques passages , où l’on remarque du bon sens critique et des observations judicieuses , ce pamphlet était faible. Il eut le malheur de l’intituler : Préjugés légitimes contre V Encyclopédie. C’en était assez pour faire sentir h ses adversaires qu’il était facile de ridiculiser l’auteur. Ce fut dès lors contre lui un déluge d’épigrammes et de satires , dont le succès fut tel que Chaumeix fut abandonné par ceux-là même de son parti qui l’avaient mis en avant. Leclerc de Molinet commença les hostilités par les Préjugés légitimes contre ceux du sieur Chaumeix, et , presqu’en même temps, Morellet faisait paraître le Mémoire contre les prétendus philosophes Diderot et d’Alembert .
On ne peut nier que l’ouvrage de Chaumeix ne contienne de sages critiques; mais son style, les détails minutieux dans lesquels il entre, et ses innombrables bévues, ont fait tomber dans l’oubli un livre qui serait utile s’il eut été bien fait. L’esprit de parti ne lui donna pas même cette vogue passagère qu’obtenaient alors les pamphlets dirigés contre la philosophie moderne.
Plusieurs autres tentatives ne purent le relever dans l’opinion publique. Après l’abolition de la compagnie de Jésus, Chaumeix écrivit, sur la manière de remplir les places de professeurs chez les Jésuites, un plan d’études, véritable rapsodie en deux volumes auxquels il ne mit même pas son nom. Il fournit aussi quelques articles au Censeur hebdomadaire. Enfin, bafoué en France par les philosophes, il alla à Moscou, reprit son ancien état d’instituteur et y mourut à la fin du dernier siècle.
Il devint plus tolérant en Russie, et une querelle s’étant élevée au sujet d’un enterrement entre deux corporations religieuses, il fit un mémoire où Catherine II trouvait des opinions sages et raisonnables , comme elle l’écrivait à Voltaire.
Celui-ci lui avait porté le coup de grâce par le Coule du pauvre Diable , composé pour détourner de la carrière des lettres un jeune homme sans fortune auquel il s’intéressait. L’auteur mène son protégé h. travers plusieurs tentatives infructueuses, et après avoir, avec sa malice accoutumée, distribué des coups de griffes aux courtisans’, aux moines, à Fréron, Lefranc dePompignan, Gresset, l’abbé Trublet, le compilateur, il arrive à une maison située près l’hôtel de la Comédie-Italienne. C’était là que s’assemblaient pour y faire de prétendus miracles , les convulsionnaires protégés par Dubois , président au parlement :
L'a gros rabbin de cette synagogue,
Que j’avais vu ci-devant pédagogue,
Me reconnut : le bouc s’imagina Qu’avec ces saints je m’étais couché là.
Je lui contai ma honte et ma détresse :
Maître Abrahain , après cinq ou six mots De compliment , me tint ce beau propos :
« J’ai comme toi croupi dans la bassesse,
« Et c’est le lot des trois quarts des humains ^
« Mais notre sort est toujours dans nos mains.
« Je me suis fait, auteur, disant la messe,
« Persécuteur, délateur , espion.
« Suis, comme moi les méchants à la piste ;
« Crie à l’impie, à l’athée, au déiste,
«Au géomètre, et surtout prouve bien « Qu’un bel esprit ne peut être chrétien.
« Du rigorisme embouche le trompette ,
« Sois hypocrite... etta fortune est faite. »
Ce conte est dédié ironiquement à M. Abraham Chaumeix : « Faites « l’analyse de l’ouvrage, lui dit Voltaire; ne manquez pas d’y ré- « pandre un filet de vinaigre, en souvenance de votre premier métier. « J’ai des préjugés légitimes que vous êtes un des plus absurdes bar- « bouilleurs de papier qui se soient jamais mêlés de raisonner : ainsi « personne n’est plus en droit que vous d’obtenir par vos raisonne- « ments et votre crédit qu’on brûle ce petit poème, comme si c’était « un mandement ou le testament de frère Berruyer. »
Voltaire l’accusait d’avoir dénoncé les philosophes au parlement de Paris : il est certain qu’il fut trompé par ceux qui lui parlèrent de cette dénonciation dont il n’existe aucune preuve.
Le succès du Pauvre Diable accabla Chaumeix : plus tard il essaya d’y répondre en publiant : Voltaire aux Champs-Elysées , oraison funèbre , histoire, satire qui passa inaperçue, et dont son redoutable adversaire ne daigna môme pas s’occuper.
Ch. -F. LAPIERRB.
D’ALLAINVAL-SOULAS (Léonor-Jean-Christine ).
Il naquit à Chartres, mais on ignore l’époque précise de sa naissance. Il vint fort jeune h Paris , où il se mit à travailler pour le théâtre. Son début dramatique fut Y Embarras des Richesses, comédie bien conduite et bien dénouée, qu’il fit jouer au théâtre italien vers 4 725 ou 1 726, et qui eut du succès. Palissot, dans ses Mémoires sur la littérature, dit que cette pièce n’est pas sans mérite et que c’est une de celles du théâtre italien dont les représentations étaient le plus suivies. Les auteurs sont bien heureux d’avoir une imagination qui supplée h tout ce qui leur manque, car, assurément, s’il est un embarras que d’AUainval n’ait jamais connu , lui qui en a connu tant d’autres, c’est celui dont il a tracé le tableau. Il a encore donné, au théâtre italien, le Tour de Carnaval et Y Hiver; h l’Opéra comique, la Fée Marotte. Quelques pièces qu’il fit représenter â la comédie française, la Fausse Comtesse, les Réjouissances publiques, ou le Gratis, le Mari curieux, furent assez froidement accueillies; Y Ecole des Bourgeois même, jouée en 4728, n’eut qu’une réussite contestée. Ce n’est qu’en 4787, long-temps après la mort de l’auteur, que cette charmante pièce a été véritablement appréciée â sa juste valeur. Un dialogue franc et naturel, une gaîté vive et piquante, des traits d’observation dignes de Molière, ont fait conserver cette comédie au répertoire, et elle y restera tant que nous aurons un Théâtre-Français. I je rôle du marquis de Moncade, qui s'encanaille pour refaire sa fortune» est tracé de main de maître. On sait que le célèbre Fleury avait pour ce rôle, où il excellait, une prédilection toute particulière. Armand» son élève et son successeur, le préférait également â tous les autres de son emploi, et c’était celui qui lui valait le plus d’applaudissements.
Voici le jugement que porte La Harpe de YEcole des Bourgeois :
« Cette pièce a peu d’intrigue ; mais il y a du dialogue et des. mœurs Le naturel et le bon comique y dominent ; on y remarque
surtout une excellente scène, celle où riiomme de cour se concilie un moment M. Mathieu, son cher onde. »
L'abbé d’Allainval a composé en outre quelques ouvrages qui, bien que peu recherchés aujourd’hui, contiennent plusieurs choses dignes d’attention : Lettres à Milord ***, au sujet de Baron et de la demoiselle Le Couvreur , 1730 ; Anecdotes de Russie , sous Pierre /er, 1745, etc.
D'Allainval n’a été, dit-on, que l’éditeur de ce dernier ouvrage » dont l’auteur était le P. Rigord, jésuite, mais il y a fait des corrections et des augmentations assez importantes.
« On s’est beaucoup déchaîné, dit un de ses biographes, contre les mœurs et les manières de vivre de d’Allainval; mais il était malheureux dans le monde, où les gens riches qui l’accueillaient pour s’amuser de ses saillies lui faisaient sentir qu’il ne devait l’honneur de ses approches qu’à son rôle de bouffon, il fut malheureux aussi au théâtre, où sa meilleure pièce, Y Ecole des Bourgeois , ne jouit d’une considération réelle et méritée que trop lard pour l’utilité de l’auteur. Si ces considérations ne disculpent pas d’Allainval, au moins elles doivent réclamer pour lui quelque indulgence. »
D’Allainval aimait trop le plaisir et vivait dans une parfaite incurie, aussi vit-il toujours Y indigence, suivant Texpression du poète, soir et matin assise à son chevet. Quand nous nous servons du mot chevet, qu’on nous pardonne l’hyperbole; c’est la citation qui nous emporte, car le mot et la chose étaient à peu près inconnues de l’abbé d’Allainval. La plupart du temps, ne sachant où reposer sa tête, c’était derrière une boutique du Pont-Neuf, au coin de quelque borne» qu’il passait la nuit. Plus d’une fois il lui arriva de se glisser furtivement dans une de ces chaises à porteurs dont les rues de Paris étaient alors remplies.
On raconte qu’une sœur qu’il avait, et qui habitait la capital e , le rencontra un jour, ou plutôt une nuit, ainsi endormi. Elle le réveilla, Pemmena chez elle et le força d’y rester quelques années : mais il ne voulut jamais voir en elle sa parente : « N’es-tu pas mon frère ! s’écriait-elle désespérée. — Madame, répondait-il, avec le plus grand sang-froid, je n’ai pas l’honneur de vous connaître. »
Doyen, Fhistorien de Chartres, affirme tenir de la sœur même ce fait, où l’originalité sort un peu des limites permises.
La mort de d’Allainval fut singulière comme toute sa vie. Après plusieurs jours d’un jeûne, hélas ! trop forcé, il avait reçu d’un fermier-général une invitation à dîner. Il fit si bien fête à tous les mets délicieux qui se succédèrent, pendant trois services, sur une table digne de Lucullus et de Gargantua, qu’il tomba de son siège, frappé d’apoplexie. On se lève en tumulte, on se précipite vers d’Allainval; on parvient h force de soins h ranimer en lui le sentiment de l’existence, mais le coup fatal était porté. L’amphytrion fit transporter par ses valets a l’Hôtel-Dieu celui qu’il venait de recevoir comme convive ; ce fut là, sur un lit d’hôpital, que d’Allainval rendit le dernier soupir, le 2 mai 1755.
• « Si d’Allainval, dit Palissot, eût prévu sa tin tragique, il eût peint, dans sa comédie de Y Embarras des Richesses,, l’alfreuse propriété qu’elles ont d’endurcir les cœurs, et sa pièce n’en eût été que plus morale. »
On a fait sur d’Allainvâl ces six vers qui peuvent lui servir d’épitaphe : *
Cet abbé d’AUainval qui peignit rembarrai Où la richesse nous expose,
Etait un bon humain, bêlas !
Qui, parlant des effets sans connaître leur cause,
' Jamais de trop avoir ne fut embarrassé,
Pauvre il vécut toujours, pauvre il est trépassé.
à» DB BEBBCYER.