‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 80 sur 145 · INDUSTRIE , SCIENCES · texte numérisé non relu

INDUSTRIE , SCIENCES

Doublet ne tarda pas à abjurer ses erreurs de jeunesse ; il revint dans sa patrie consoler son vieux père. Il reprit le coure de ses études h Chartres, où il fit sa philosophie sous l’abbé Journais, de 17G7 à 1768. Le 7 du mois d’octobre de cette année, il partit pour Paris et entra au collège Louis-le-Grand. Docile aux volontés paternelles , il fit son droit et fut reçu licencié le 15 juillet 1772. Corvisarl avait ainsi commencé. Doublet, entraîné par sa vocation, prit ses inscriptions h la Faculté de médecine de Paris. Alors seulement il fit preuve d’une aptitude toute particulière pour ce nouveau genre de travail. Il ne se contentait pas de suivre assidûment les leçons de ses professeurs; il ajoutait aux idées qu’il avait retenues, les approfondissait en les développant. La clarté de son style , la précision sans stérilité de ses pensées , firent remarquer en lui le tact profond du praticien. Ses cahiers furent regardés comme de véritables traités. Au bout de trois ans d’exercice il fut nommé médecin de Y Hôpital de charité de Saint-Sulpice (hospice de Mm0 Necker).

En 1786, Doublet fut nommé associé ordinaire de la Société Royale de médecine, qui ne comptait que trente membres. Au mois de mai 1787, il fut choisi, avec M. Delaporte, pour aller a Lorient étudier une maladie épidémique qui régnait dans les prisons de cette ville: ils s’acquittèrent avec honneur de cette mission périlleuse. En 1791 , ses Recherches sur la fièvre puerpérale furent publiées par ordre du roi. Nommé sous-inspecteur des hôpitaux civils du royaume, il justifia ce choix par la publication de mémoires importants sur cette partie de l’administration. Il rédigeait aussi des feuilles d'observations pour le département des hôpitaux civils, auquel il était attaché depuis 1785; elles étaient insérées au Journal de médecine et distribuées h la fin de l’année par ordre dn gouvernement.

En 1790, l’Assemblée nationale s’occupait d’une loi sur le régime sanitaire des prisons. Doublet adressa au président du comité de l’Assemblée un Mémoire sur la nécessité d’établir une réforme dans ks prisons et sur les moyens de l'opérer. Ce mémoire éclaira 1 Assemblée constituante et fit sensation dans le public.

Le 50 août 1791 , Doublet présenta, comme rapporteur, à la Société de médecine, un Etal de situation des prisons de Paris et des moyens de les rendre salubres. Appelé, en 1791, a laire partie dès pi o-

fesseurs élus pour former l’École de médecine de Paris, il fut chargé d’y enseigner la pathologie interne: ses deux dernières leçons traitaient de la mort. Doublet s’y éleva aux plus hautes considérations; sa philosophie rehaussa l’éclat de ses paroles; elles attiraient une foule empressée de l’entendre : c’était le chant du cygne. L’homme qui n’envisageait naguère la mort qu’avec dédain devait en être l’une des premières victimes î En descendant de sa chaire , Doublet * se init au lit. Au bout du onzième jour de sa maladie , il succomba. Une fièvre ataxique cérébrale l’enleva aux sciences et à l’humanité, le 5 juin 4 79 3 , à une heure du soir ; il était h peine âgé de 44 ans.

La Convention avant ordonné la distribution d’une somme de 244,000 fr. , h titre de récompense nationale, h cent dix-huit hommes de lettres, artistes ou savants, Mrac Doublet y fut comprise pour une somme de 3,000 fr., en reconnaissance des travaux de son mari.

On connaît de Doublet les ouvrages suivants :

1 0 Mémoires sur les symptômes et les traitements des maladies des enfants nouveau-nés , Paris, in-42, 4791 ;

2° Observations faites dans le département des hôpitaux civils, 4 vol. in-8°, Paris, 4783, 80, 87 et 88;

5° Remarques sur la fièvre puerpérale, in-42, 4785. — Nouvelles recherches publiées par ordre du roi , in-42, 4794 ;

4° Mémoire sur la nécessité d’établir une réforme dans les prisons, et sur les moyens de l'opérer, suivi de la conclusion d'un rapport sur l’état des prisons de Paris, lue à la séance publique de la Société Royale de médecine, le 28 août 1791 , in-8°;

3° En commun, avec M. Colombier, deux recueils de Hfèmoires sur les épidémies de la généralité de Paris, et une Bonne Instruction sur la manière de gouverner les insensés et de travailler à leur guérison dans les asiles qui leur sont destinés ;

6° Dans Y Encyclopédie méthodique, les articles: Air météorologique, — Armées (maladie des), — Caractère du médecin, — Clinique, — Conseil, — Consultation, — Enfants (maladie des), — Expérience (4).

(1) Doublet s’était occupé d’uuc Histoire de la Médecine , depuis IJyppocrale jusqu’à nos jours Plus d’une fois, il emprunta la main de son frère (mon vénérable père) et du docteur Mongenot, son fils adoptif, pour écrire sous sa dictés. Cet ouvrage, qui

Le portrait de Doublet, dessiné par Cochin, en 1787 , a été gravé par B. Roger, en 1809. — Au bas d’un autre portrait que nous possédons, Collin-Harleville écrivit ces vers :

A son aspect, déjà Ton renaît à demi;

Son visage riant console , persuade,

11 guérit , en un mot , et son heureux malade * -

A son tour le visite et reste son1 ami. *

DOUBLET DE BOISTHIBAULT ,

(neveu du docteur Doublet).

DE MOROGUES (le bARON).

La famille de Morogues est une des plus anciennes, non-seulement de l’Orléanais, mais de toute la France, et à ce titre, nous avons réservé à M. Bigot de Morogues une place honorable dans la série des familles illustres de cette province. Aujourd’hui nous détacherons de cette galerie de glorieux ancêtres un portrait que la science revendique à l’histoire, et dans le noble pair de France nous verrons de préférence l’agronome distingué, le savant économiste.

Pierre-Marie-Sébastien tBigot , baron de Morogues , naquit h Orléans le 5 avril 1776. Il descendait d’une noble, maison de Normandie , dont une branche avait passé en Angleterre avec Guillaumele-Conquérgnt. Au commencement du XVe siècle la branche directe vint de Normandie s’établir dans le Berri, où .elle acheta la vicomté de Morogues. Un cadet de cette maison , M. Bigot de Lamotte , devint conseiller d’État et intendant général de la marine î c’est sous sa direction que furent établis les ports de Brest et de Lorient.

Son fils , le vicomte de Morogues , lieutenant-général des armées navales, et connu des marins sous le nom de Y Intrépide major , se retira, après une brillante carrière, dans les environs d’Orléans, et

'levait assigner à Doublet une place distinguée dans la littérature médicale, était presque terminé quand il mourut. Une main infidèle s’en empara , et toutes les re- ' berebes faites pour le retrouver furent infructueuses.

composa plusieurs ouvrages estimés sur la tactique et les constructions navales.

Le jeune Sébastien de Morogues , selon Texemple de ses ancêtres

et le vœu de sa famille , se destina d’abord à la marine et entra à l’Ecole militaire de Vannes. La révolution le força d’en sortir, et, en 1794, il entra h l’Ecole des Mines de Paris : il y étudia les sciences naturelles sous Vauquelin et Haüy, et les préoccupations de la science le détournèrent de la vie politique. Alors que la France était le théâtre de discordes sanglantes , le jeune savant parcourait en touriste , le bâton â la main , les rochers de la Bretagne et les montagnes de la Suisse. Il revint dans sa patrie en même temps que la paix et la gloire, ramenées en triomphe par Bonaparte. •

Après avoir traversé , le sourire sur les lèvres , les fêtes splendides du Directoire , il vint se retremper dans la vie de famille et habita pendant quelque temps les bords enchanteurs du Loiret. Son mariage avec Mlle de Montaudoin le rendit propriétaire du beau domaine de la Source.

Il dirigea alors l’activité de son esprit vers l’étude de l’agriculture, non pas en théoricien novateur, mais en praticien habile , et dans ce désert de la Sologne il parvint k créer une délicieuse oasis. Le val de Loire , qui s’écartait à peine des rives du fleuve , s’étendit vers ces bruyères incultes, habitées par des populations pauvres et maladives, et bientôt le pays changea d’àspect. En vain la routine essaya d’entraver ces utiles réformes : les paysaus des hameaux voisins saluèrent bientôt le fermier gentilhomme comme leur bienfaiteur. ' *

L’agriculture n’était pas seulement pour M. de Morogues la science

pratique et toute domestique qui se renferme dans l’intérieur d’une exploitation ; il voulut recueillir et coordonner toutes ses expériences et publia son Essai sur les moyens d’améliorer V agriculture en France , particulièrement datis les provinces les moins riclies , et notamment en Sologne. m *

Cet ouvrage fit une sensation profonde; il venait a une époque où les esprits fatigués de la guerre , comme ils le sont aujourd’hui de la politique, tournaient toutes leurs espérances vers l’agriculture. M. de Morogues comprit quelle importance auraient à l’avenir les

questions d’économie rurale, et il se voua à l’étude et à la propagation de la science agronomique. L’instruction populaire lui parut le plus sûr moyen d’y parvenir; il mil tout en œuvre pour répandre à Orléans et dms le département les écoles primaires et l’enseignement mutuel. Ce zèle pour le progrès des idées, alors que le gouvernement était loin de voir avec faveur de pareilles entreprises , le firent passer, aux yeux du pouvoir, pour un libéral.

Le sort des classes industrielles excita aussi sa sollicitude : il i chercha h résoudre le problème éternel du paupérisme , celte plaie î des sociétés modernes. Eclectique par excellence, M. de Morogues cherchait h concilier l’ordre avec le progrès ; il réclamait l’extension ! de la petite culture, sans pour cela condamner les grands centçps i d’industrie : le bien-être matériel du peuple ne lui paraissait pas in- | compatible avee les progrès du luxe. La base large et solide sur i laquelle il faisait reposer l’édifice social , c’était l’alliance sincère de la science humanitaire avqc les principes religieux. H développa ce système dans la Politique religieuse philosophique (1827) et dans la Politique basée sur la morale (1854).

Une révolution s’était accomplie dans l’intervalle de la publication de ces deux ouvrages sans que les convictions de '‘l’auteur eussent varié. Partisan du système parlementaire, M. de Morogues travailla à affermir en France le gouvernement représentatif, qu’il jugeait le plus capable de réaliser les améliorations sociales.

Le gouvernement, de son côté, désireux de reconstituer l’élément

aristocratique, pour servir de contre-poids aux novateurs impatients, appela M. de Morogues à ses conseils , moiüs en considération de sa naissance qu’en raison de son mérite personnel. S’étant tenu à l’écart (tendant la curée de juillet , il fut de ceux que le pouvoir alla chercher dans leur retraite. Il fut créé chevalier de l’ordre de la Légiond’ Honneur* en 1855, et nommé pair de France peu de temps après. Son nogi figurait alors parmi les plus illustres de la science et de la politique ; il était correspondant de l’Institut , et il n’y avait guère de société savante en France, et même en Europe, dont il ne fût l’associé. . *

M. doMorogues n’était pas de ceux qui s’endorment dans un fauteuil académique; travailleur infatigable, il commença la publication du Cours complet d’ Agriculture, édité, de 1857 à 4841 , par les frères

LES HOMMES ILLUSTRES I)E LOllLÉ YNAIS.

Pourrat. Il y développa d’ingénieuses théories* et, malgré la disposition alphabétique, peu favorable a l’exposition d’un système, il parvint, à force de méthode , h réunir en un corps de doctrine toutes ses vues agricoles et économiques. Les articles Accaparement , Blé, Culture,

Douanes , Economie politique. Impôt, Production, Richesse, Sel et Sucre, sont dus au laborieux rédacteur en chef qui, loin de tenir négligemment la plume comme un sceptre littéraire , travaillait au contraire avec une activité telle qu’en moins de quatre ans on vit paraître dix-sept volumes de cette colossale publication.

Nous regrettons de ne pouvoir exposer ici le système économique de M. de Morogues. Les questions qu’il traite empruntent à de récentes utopies un grand intérêt d’actualité. A le voir répondre d'avance, par d’écrasantes objections, aux organisateurs du travail, et réclamer, pour l’agriculture et la petite propriété, cette place au soleil que le gouvernement actuel promet de leur accorder, on croirait vraiment entendre la voix d’un prophète. « Le temps est venu eufin où la parole du sage se fait chair et gouverne à son tour la France. »

Dans la politique comme dans la science, M. de Morogues* par une sorte d’intuition , devança l’opinion publique et pressentit les orages de l’avenir. Il fut un des premiers a réclamer la réforme électorale et se rangea, au palais du Luxembourg, dans les rangs de l’opposition dynastique. Nous ne le suivrons point dans cette carrière nouvelle, dont la mort l’empêcha do voir l’issue, et nous aimons à croire que le noble pair eût été, comme tant d’autres, désespéré du triomphe inattendu de ses plans de réforme.

Tant de travaux finirent par épuiser la santé de M. de Morogues. Tourmenté sans relâche par la goutte, et toujours en proie à d’horribles souffrances, il assistait régulièrement aux séances de la Chambre. Il s’y fit porter encore deux mois avant sa mort, et ce fut pour la dernière fois. «

Ramené h Orléans, au milieu de sa famille, il succomba le 13

juin 1840, à l’âge de soixante-cinq ans.

« Homme du peuple par ses principes et ses sympathies , homme « de la haute société par sa naissance et ses habitudes, il était d'une « politesse et d’une amabilité exquises pour tout le monde; mais il « fallait avoir besoin de ses services pour comprendre combien il « était bon, généreux et sensible. Nous ne sommes ici-bas, disait-

POISSON (Siméon-Denis).

QUATRIÈME SÉRIE. — INDUSTRIE , SCIENCES. 52ü

« il , que pour être utiles h nos semblables , soyons-le donc de notre « mieux... Il s’éteignit comme il avait vécu, calme, noble, résigné ,> « et témoignant , jusque dans ses dernières paroles , de son amour « pour la justice et de son dévouement pour l’humanité, fr

c. BRAlNfVE.

On peut dire de la biographie de Poisson ce que Napoléon disait de l’histoire de France : Si on ne lui consacre pas des volumes, il faut l’écrire en quelques pages. Le cadre de cette publication ne comporte pas une étude approfondie des œuvres de rillustre géomètre, et plutôt que de profaner la science par des aperçus superficiels , nous avons mieux aimé nous renfermer dans une simple notice biographique.

Son père, ancien sojdat, était juge de paix à Pithiviem. Ce fut dans cette ville que naquit, dan$ une petite maison de la place du Martroi, le 2i juin 1781 , celui qui devait être, selon l’expression d’Arago, un de ces hommes rares dont les noms sortent de toutes

les bouches quand les nations se disputent la prééminence intellectuelle. Rien de ce qui touche aux plus petits événements de la vie <Pun homme illustre ne doit, selon nous; rester inaperçu. On raconte^

que sa nourrice, femme de la campagne, pour préserver l’enfant de

tout accident, lorsqu’elle allait aux champs, avait imaginé de le suspendre à un clou, le' long d’un mur. Aussi, plus tard, Poissèû disait-il plaisamment « •‘qu’il s’était exercé dès son berceau à des « observations sur le pendule. » Il fut atteint fort jeune d’une grave indisposition. « Son père, qui avait vu disparaître tous ses a enfants au même âge, le crut mort, et, ne pouvant s’expliquer ces « pertes si rapides, se rendit chez la nourrice, accompagné d’un « chirurgien , afin de le faire ouvrir et de connaître les causes du « mal ; mais l’enfant respirait encore , et la main qui devait le dissé- « quer le guérit. » '

La première éducation du futur mathématicien fut très^négligée. L’instituteur de Pithiviers avait adopté, dans l’intérêt des études primaires, un système de correction qui pouvait chez les autres élèves provoquer d’heureux résultats, mais qui n’eut pas le même succès

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auprès du jeune Poisson , et laissa dans son cœur un souvenir qu’il invoqua souvent plus tard, lorsqu’il s’agît de modifier certaines conditions de l’enseignement. 11 apprit k peine à lire et k écrire, et fut ensuite confié à son oncle, M. Lenfant, chirurgien à Fontainebleau, qui se chargea , avec Une affection toute paternelle , de l’initier à l’art de guérir. Mais Poisson n’était pas né pour être médecin ; la vue de l’opération la plus simple le faisait tomber en défaillance ; il se résigna cependant k rester étudiant jusqu’à ce qu’un fait dû au hasard déterminât sa vocation. Un de ses amis, Vanaud, qui suivait le cours de mathématiques de M. Billy, communiqua à Poisson une des questions proposées; celui-ci la résolut immédiatement, et dès ce jour sentit naître en lui le goût des mathématiques.

Admis bientôt k suivre les leçons du professeur Billy, qui , pour vaincre les répugnances de sa famille, se porta garant des succès de son élève , il s’appliqua avec une telle ardeur , qu’en deux ans il avait terminé un cours complet de mathématiques et remporté tous les prix d’analyse , de physique et de chimie. Dans une de ces distributions de prix, celui qui la présidait, en entendant le nom du jeune lauréat proclamé à plusieurs reprises, s’écria ;

Petit Poisson deviendra grand ,

Pourvu que Dieu lui prête vie.

On a attribué cette citation plaisante k Laplace : c’est k M. de Cramavelle, examinateur du jeune candidat, que revient l’honneur de cette prophétie.

A dix-sept ans , Poisson se présentait k l'école Polytechnique et fut examiné par Sapey. Le hasard cacha long-temps le résultat du concours k la juste impatience de sa famille; la lettre destinée k le lui apprendre était pliée de manière qu’en l’ouvrant on enleva le passage qui devait faire connaître le sort du candidat ; enfin, la nouvelle arriva parlî’autres voies; l’élève de M. Billy était reçu le premier et hors rang .

S’il est vrai que la pauvreté et les répugnances de la famille soient, en quelque sorte, les épreuves imposées au génie par la Providence, Poisson se trouvait dans les conditions les plus rigoureuses de cet embarras traditionnel. Les élèves recevaient alors 98 centimes par jour, mais comme on lui avait accordé une petite indemnité extraor-

\linaire , son traitement s’élevait h 55 fr. par mois, avec lesquels il lui fallait pourvoir à toute sa dépense ; sa famille se chargeait du blanchissage ! Et malgré les privations qu’il lui fallait s’imposer, il trouvait encore moyen d'économiser sur ses repas pour aller entendre, une fois par décade , les chefs-d’œuvre de Racine et Molière. Son goût pour le spectacle le porta de bonne heure k se lier avec des artistes, entre autres avec son compatriote Beauvallet, du Théâtre-Français, dont il savait si bien apprécier son talent. Tandis que Lagrange ouvrait sa maison au jeune savant qui s’annonçait d’une manière si brillante , et que Laplace l’accueillait comme un fils, les Talma et les Gérard recherchaient avidement sa société.

Un premier essai , qui complétait et perfectionnait une démonstration de Lagrange, excita vivement l’attention publique; a vingt-quatre ans, Poisson était déjà considéré comme un grand géomètre. Ces succès devaient accroître son goût pour l’analyse , k laquelle il consacra toutes ses méditations; et bientôt ses talents, proclamés par Laplace, appelèrent sur lui les faveurs Bu gouvernement.

Poisson devint suocessivement suppléant , puis professeur titulaire à l’école Polytechnique, où il remplaça Fourrier , suppléant au collège de France, géomètre-adjoint au bureau des Longitudes, professeur k la Faculté des Sciences et enfin membre de l’Institut. Aux *

remercimehts réitérés du jeune géomètre, l’illustre auteur de la Mécanique céleste se contentait de répondre : « Véritablement (c’é- * tait son mot favori) véritablement , cela vous était du. » Et, plus tard, malgré son caractère froid et réservé, il ne put s’empêcher, en présence de plusieurs personnes, de s’écrier : « Poisson est un beau génie ! » »

Encouragé par l’exemple et les conseils de Laplace, Poisson s’occupa spécialement de mécanique céleste et de physique mathématique : ses premières recherches sur la physique . datent de 1812. Outre ses cours nombreux au collège de France, k l’école Polytechnique et k la Faculté des Sciences, il occupait les fonctions si fatigantes d’examinateur k l’école Polytechnique et k l’école de Metz ; il dirigeait seul, k l’Université, la marche des études mathématiques, et était membre de l’Institut et (Tu bureau des Longitudes.

En 181 7# il avait épousé M11® de Bardi, d’une ancienne famille du Languedoc, originaire de Florence ; il devint père de quatre enfants.

et peu à peu se retira de la société. Il avait été élevé à la pairie, mais il ne prit que très-peu de part aux délibérations de la chambre des pairs. Lorsqu’il apprit sa nomination , il se borna à dire : « Cela fera a bien plaisir à ma femme. » Mais ce qui le touchait surtout , c’était d’être admis dans un corps auquel Laplace avait appartenu , car rien n’égalait sa vénération pour là mémoire de ce grand géomètre.

Son infatigable amour pour la science , ses nombreux travaux , ne tardèrent pas à altérer sa santé et provoquèrent, dans l’automne de 1838, une maladie de la poitrine. Grâce à des soins éclairés, les symptômes les plus alarmants disparurent. Malheureusement, Poisson se crut guéri et se livra de nouveau à ses recherches scientifiques , malgré les menaces des médecins et les angoisses de sa famille. Ayant voulu absolument faire les examens de l’école Polytechnique , il fut accablé par ce dernier effort. 11 se forma un épanchement -dans le cerveau qui amena la paralysie du bras gauche et par suite affectant profondénfent les organes de la pensée, lui fit perdre momentanément la mémoire. Une seconde fojs, «l’amélioration passagère de sa' santé lui rendit la sécurité; il voulût exprimer a l’Institut

sa reconnaissance enversjles' médecins qui l’avaient soigné, mais ce furent là ses dernières illusions , et ses souffrances devinrent telles qu’il demandait lui-même à grands cris une mort qui l’en affranchit

. à jamais. Dans les intervalles de repos, les entretiens dirigés, vers quelques points élevés de nos connaissances étaient encore ceux* qui le captivaient davantage, et, lorsque faisant céder les intérêts mêmes de la science à la sollicitude que son état inspirait à ses amis , ils lui disaient : « Cesses de travailler^ — Ordonnez-moi aussi de ne pas respirer , répondait-il , car travailler c'est vivre ! ’»

« Cependant il ne pouvait s’empêcheç de regretter une vie où tout « lui souriait, car, entouré de l’estime publique, il avait des amis « dévoués, une famille florissante, et cette famille surtout excitait ses « regrets. Un jour, au plus fort de ses souffrances, un homme qui « lui était attaché lui ayant présenté Mme de Wailly, sa petite fille, « en lui disant : Voici votre petite Marguerite, que vous aimez tant. « .Poisson embrassa cetté enfant avec tendresse et répondit en pleu- « rant : J'aurais été si heureux si j’avais pu vivre l II mourut à « Sceaux le 25 avril , à l’âge de cinquante-huit ans. » «

Comme nous l’avons déclaré en commençant cet article, nous n’avons pas eu la prétention de donner la biographie complète de Poisson. Nous n’avons fait que glaner çà et là, dans de savantes notices , les faits qui nous ont paru se rapporter principalement à l’homme; quant au savant, nous laissons aux hommes compétents le soin d’apprécier l’ensemble de ses travaux et de rendre vivante la glorieuse physionomie du continuateur de Fermât et de Descartes, de l’émule des Lagrange , des Fourier et des Laplace.

Poisson n’était pas seulement un géomètre du premier ordre, c’é-

tait un homme supérieur en toute chose : il se distingua même comme écrivain; son style est sévère, mesuré , sans ornements, comme sans sécheresse. Ses connaissances étaient générales et s’augmentaient

chaque jour de ses laborieuses études. On a peine à comprendre com-

ment le même homme pouvait suffire à tous les travaux obligatoires que lui imposaient ses fonctions et composer en même temps une foule d’admirables mémoires sur les points les plus difficiles de la science , dont la plupart, par l’étendue et l’importance , sont de véritables ouvrages. ? *

Le 46 juin 18ol , a eu lieu à Pithiviers, au milieu d’un concours immense de spectateurs, et en présence des illustrations de la science et des Jettres , l’inauguration de la statue de Poisson , due au talent de M. Deligahd. Poisson est représenté debout, en grand costume de membre de l’Institut, à demi-enveloppé dans un manteau. A ses pieds sont une sphère, un compas , des livres , etc.

Nous avons dû faire les honneurs de cette série à des savants , dont quelques-uns étaient presque inconnus. Quant à Poisson, il ne courait point risque de tomber jamais dans l’oubli. Ses précurseurs dans la science, moins célèbres quelui , peuvent se défendre d’avoir usurpé quelques pages sur un nom si glorieux. Un spirituel académicien ne disait-il pas, naguère, à un jeune compositeur plus illustre , mais moins heureux :

* Avant vous je monte à l’autel ,

Mon âge avait droit d’y prétendre ;

Déjà vous êtes immortel Et vous avez le temps d’attendre.

# Ch. -F. LAPIERRE.

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