‹ Les homosexuels de BerlinChapitre 5 sur 6 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

Couturière, 22, cherche amie. Postamt, 23.

Ces insertions sont bien comprises par ceux auxquels elles sont destinées.

Gomme toutes les capitales, Berlin a, à côté de la prostitution féminine, la prostitution masculine.

Toutes les deux se touchent de très près par leur genèse, leurs façons, leurs causes et leurs effets. Ici comme là, il faut chercher deux raisons dont tantôt Tune, tantôt l'autre est prépondérante : les prédispositions intimes ou motifs d'ordre extérieur. Parmi ceux qui tombent dans la prostitution, il en est chez qui on peut reconnaître, depuis leur jeunesse, certaines particularités et en premier lieu un certain désir de bien-être et de confortable. Quand, étant données ces dispositions, les conditions extérieures sont pour eux favorables, si les parents sont riches, par exemple, alors ces jeunes gens ne tombent pas dans la prostitution ; mais il suffit que la misère paraisse, et avec elle les soucis de la vie, le manque de travail, et le plus grand de tous les soucis, la faim, alors, si les caractères forts et rassis ré-

sistent, les caractères débiles iront au devant des tentations, qui ne manquent pas ; ainsi bien des jeunes gens succombent, et se vendent, malgré les larmes de leur mère.

H y a des humanitaires qui attendent l'amélioration de l'homme de l'action de sa libre volonté ; d'autres l'attendent de la force des circonstances. Les uns la demandent à l'éducation et à la religion, les autres au a régime social futur ». Les uns et les autres sont des optimistes. Celui qui veut réellement porter remède à ces maux, doit considérer les conditions au point de vue extérieur, comme au point de vue intime, car il n'y a pas de fille ou d'adolescent qui voudrait se vendre de propos délibéré, et les individus s'améliorent suivant les conditions où ils se trouvent placés.

L'usine de la prostitution, c'est la rue, ce sont certains quartiers, certaines places qu'on appelle les « lieux de racolage ». Un homosexuel m'a montré, un jour, un plan de Berlin sur lequel tous ces endroits étaient marqués au crayon bleu : ils sont vraiment nombreux.

Depuis des années, une partie du Tiergarten joue à ce point de vue un rôle prépondérant. Ce n'est

pas sa beauté, son cachet artistique, la vie, l'amour et la souffrance des hommes qui lui donnent son importance. Depuis le matin où les riches fout leur promenade à cheval pour faire fondre la graisse de leur cœur trop gras, jusqu'à midi, l'heure de la promenade de l'empereur, depuis l'après-midi où un essaim d'enfants joue sur ses pelouses, jusqu'au soir où les bourgeois tranquilles rentrent chez eux, — chaque chemin, en toute saison et à toute heure a son contact spécial. Si Emile Zola avait vécu à Berlin, je ne doute pas, qu'il ne nous eût laissé là-dessus un ouvrage de l'envergure de Germinal.

Mais, quand le soir arrive, quand le soleil disparaît pour éclairer d'autres mondes, alors au souffle du crépuscule se mêle un autre souffle qui monte languissant des millions de poitrines ; — c'est cette partie de F âme universelle que quelquesuns appellent l'immoralité et qui, en réalité, n'est qu'une parcelle de cette puissante force motrice qui, sans relâche, transforme, gouverne, crée et forme tout ici-bas.

Partout, aux carrefours, vous rencontrez des couples d'amants ; on les voit se communiquer leurs joies et leurs tristesses ; ils se saluent avec amitié

et entrelacés poursuivent leur chemin en causant de l'avenir; on les voit s'asseoir sur les bancs libres, se serrer en silence dans les bras l'un de l'autre ; et à côté de cet amour discret et supérieur passe l'amour bas, vénal.

Il y a deux allées assez éloignées l'une de l'autre, deux pour hommes et une pour femmes. Pendant que dans la ville les deux prostitutions sont mélangées, ici chacune a son « district ». Une des allées réservées aux mâles est fréquentée, le soir surtout, par des cavaliers dont le sabre brille dans l'obscurité, l'autre par de mauvais garnements qui s'appellent eux-mêmes dans le jargon berlinois « Kess und jemeene ». Ici se trouve un de ces vieux bancs en pierre, demi-circulaire, sur lequel s'entassent à partir de minuit, une trentaine de femmes, qui y passent la nuit, criaillent et bavardent. Elles appellent ce banc « l'Exposition des Beaux-Arts » . De temps en temps passe un homme qui allume une allumette en cire et éclaire ce tableau.

Parfois un cri rauque s'élève au milieu de ce brouhaha : c'est un homme attaqué ou dévalisé qui crie au secours; parfois un bruit sec fend l'air et se môle aux sons de la musique lointaine, — c'est

l'annonce que quelqu'un là-bas a dit adieu à la vie.

Celui qui cherche les traces des disparus, dont on dit qu'ils sont morts dans la capitale, celui-ci pourra en retrouver pas mal dans le Tiergarten. Voyez-vous cette vieille femme, avec ses quatre chiens, se promenant sur les bords du vieux lac ? Depuis quarante ans, — à part une courte villégiature — elle fait cette même promenade aux mêmes heures, depuis que son mari le jour de leur mariage, juste dans l'intervalle entre la cérémonie civile et la cérémonie religieuse, est mort subitement d'une congestion. Regardez cette figure vieille et ratatinée qu'encadre une barbe grise en broussailles. C'est un baron russe, il choisit le soir un banc isolé, s'assied dessus et crie : « rab, rab, rab » comme un corbeau ; ce cri d'appel fait immédiatement surgir par des chemins invisibles quelques-uns de ses amis, auxquels il distribue des « pièces rondes » de 3 et 5 mark, reliefs de la rente qu'il touche chaque jour.

Les prostitués masculins se divisent en deux groupes : en normaux et en « authentiques » ou vrais homosexuels. Ces derniers sont en grande partie très efféminés et portent môme parfois des robes de femmes, particularité très mal vue par

les femmes prostituées. Cela constitue presque Tunique casus belli entre les deux camps, car l'expérience enseigne que sans cette fraude sur la qualité de la marchandise, les deux prostitutions ne peuvent pas se voler leurs clients. Une prostituée assez instruite, à laquelle j'ai demandé les raisons de cette bonne entente entre les prostitués hommes et femmes, m'a répondu : « Nous savons bien que chaque « michet » , veut être contenté à sa façon. »

Nous trouvons parmi les prostitués berlinois des accouplements bien drôles Ainsi un prostitué normal, homme, qu'on appelle « Papenluden » s'associe souvent avec une prostituée normale, femme, en vue du « travail » en commun ; on m'a parlé d'un couple composé du frère et de la sœur qui tous les deux s'adonnaient à ce métier humiliant ; souvent aussi deux femmes prostituées et deux prostitués hommes vivent ensemble et il arrive enfin, que les prostituées femmes prennent pour souteneurs des hommes prostitués homosexuels qu'elles considèrent comme moins brutaux que leurs collègues hétérosexuels.

C'est un fait connu que parmi les femmes prostituées, il y a un grand nombre d'homosexuelles,

environ 20 0/0. On peut s'étonner de cette contradiction apparente, car cette marchandise sert avant tout à la satisfaction sexuelle de l'homme.

On croit souvent que c'est à cause de leurs sentiments émoussés, mais ce n'est point le cas, car il est prouvé, qu'elles avaient des sentiments homosexuels avant de se livrer à la prostitution et elles considèrent la vente de leurs corps, comme une simple affaire d'argent qu'elles font par pur et froid calcul. Egalement originales sont les relations amoureuses entre les deux prostitués. Le système des « deux morales » a pénétré jusque dans ces classes, car tandis que l'associé mâle active, « le père » se sent indépendant et se permet d'autres fréquentations intimes en dehors de sa chambre à coucher, il exige de sa moitié féminine, passive, la plus grande fidélité quant aux rapports avec d'autres homosexuels. La découverte d'infidélité expose la femme aux sévices ; il arrive môme que la partie mâle défend à la partie femelle de s'adonner à ce métier, pendant que dure cette union amoureuse.

La prostitution féminine des rues de Berlin entretient aussi des relations multiples avec les femmes uraniennes des classes appartenant au

meilleur monde ; elle ne se gêne point de faire, aux femmes qui lui paraissent être uraniennes, des propositions dans la rue. Il faut faire remarquer que les prix pour femmes sont en moyenne moins élevés et que parfois on se refuse môme tout honoraire. Une jeune dame, qui, du reste avait bien un aspect homosexuel, m'avoua que des prostituées lui faisaient dans la rue des offres de 20 marks et même plus.

La prostitution des hommes comme celle des femmes, menace par son mauvais exemple non seulement la moralité publique, non seulement la santé de chacun — car il n'est pas rare que les prostitués hommes propagent les maladies contagieuses depuis la gale jusqu'à la syphilis — mais elle menace encore à un haut degré la sécurité publique.

La prostitution et la criminalité se donnent la main : cambriolages, vols, chantages et coups de force de toutes sortes contre les personnes et la propriété, sont à Tordre du jour parmi la plus grande partie des prostitués hommes, et le plus dangereux, c'est que ces délits ne sont pas dénoncés souvent par les homosexuels de crainte de scandale.

A Berlin parmi les 50.000 homosexuels, — et ce chiffre n'est pas exagéré — il n'y a pas plus de 20 uraniens, en moyenne, tombant chaque année aux mains de la justice, c il faut compter cependant qu'il y en a cent fois plus, donc 2.000 par an qui se laissent prendre autrement et tombent dans les filets des maîtres-chanteurs. Ces derniers — la police ne l'ignore pas — se sont fait une spécialité d'exploiter les vices des homosexuels et de s'en faire de bons revenus.

Ces gens là ont d'habitude un coup d'œil excellent pour choisir leur victime, mais il arrive souvent qu'ils menacent et accusent des personnes normosexuelles. Comme exemple je cite un cas qui m'a été communiqué, voici :

Pendant mon dernier voyage dans le Midi, j'arrive à Berlin par le train du soir et je descends dans un hôtel, à proximité de la Gare Centrale, pour continuer le lendemain mon voyage. Je veux profiter d'une belle soirée d'automne et je sors pour faire un tour.

Je rencontre plusieurs jeunes gens et parmi eux un jeune homme d'une vingtaine d'années qui gémissant pressait un mouchoir à sa joue. Sans intention, je le dévisage, plus fortement peut-être que l'habitude, je retourne môme la tête vers lui, pris de pitié. Je continue toujours mon chemin pour jeter un coup d'œil sur la statue de Bismarck, que je ne connaissais pas. Mais

voici que je rencontre de nouveau mon jeune homme, tenant toujours son mouchoir à la joue. Il me dépasse et s'arrête devant une porte. Je n'y fais pas attention et continue mon chemin. Mais celui-ci va vers moi et me demande l'aumône, et là-dessus il me sert une histoire de brigands en me priant de ne pas le dénoncer à la police : il arrivait des environs de Bromberg, n'avait pas un sou vaillant, a engagé ses effets pour 16 mark. Ainsi, en parlant, nous arrivons vers une vespasienne tout près d'une porte. Je lui donne 50 pfennig et lui fais remarquer qu'il devait gagner par son travail assez d'argent pour dégager ses effets, et que moi-même je n'étais ici que de passage. Je rentre ensuite dans la vespasienne et j'entends que quelqu'un se trouve derrière moi ; mais je n'y prête pas attention. En sortant de là je vois mon homme devant moi, menaçant et cette fois-ci sans son mouchoir. Il m'interpelle : « Si vous ne me donnez pas les 16 mark, je vous dénonce et vous irez en prison, donnez les 16 mark ou je crie, à faire accourir tout Berlin ». Ici, je ferai remarquer que j'ai cinquante-huit ans, suis plusieurs fois grand-père et j'occupe une situation élevée comme fonctionnaire. Si ce n'est donc pas ma renommée, ce fut toujours la continuation de mon voyage qui était en jeu, si je m'étais exposé à une enquête — entre parenthèse, aussi dégoûtante. Je passe donc rapidement au bord delà chaussée de Charlottenbourg et fait signe à un cocher, toujours poursuivi par les vociférations de cette canaille : « Attends, vieux chien, je t'apprendrai à grogner. » En même temps il veut monter avec moi dans la voiture. Quelques curieux commencent déjà à se réunir autour de nous et toujours

pas d'agent. Je prends alors une pièce de 10 mark, la lui jette assez loin pour qu'il ait à courir après et grâce à ce geste, je puis monter en voiture. Et le brave cocher me dit : « Oui, oui, c'est un de la bande à Jalge, il ne fallait pas lui jeter la pièce. » Quant à moi j'avais renoncé à voir le monument de Bismarck et les curiosités de Berlin, je suis rentré chez moi, me suis mis au lit pour repartir le lendemain de bonne heure. Depuis, je suis souvent revenu à Berlin, mais je m'étais bien gardé de prendre en pitié les jeunes gens avec un mouchoir à la figure, le truc de ces maîtres-chanteurs.

Il est grand temps, dit le rapporteur, de mettre fin à ce genre de chantage par l'abolition du paragraphe 175.

Je prends encore un second cas typique raconté dans Nordeutsche Allgemeine Zeitung du 1 1 novembre 1904.

La 10 e chambre criminelle a eu à s'occuper hier d'une nouvelle affaire de chantage, paragraphe 175, d. cr. Karl. Un ouvrier mal avisé bombardait continuellement un monsieur avec ses lettres, dans lesquelles il lui parlait du paragraphe 175, et de choses qui n'étaient jamais arrivées.

Comme refrain : toujours demande d'argent. Le destinataire n'y fit d'abord pas attention et ne voulait pas non plus remuer ces ordures. Mais ces lettres

commençaient à donner des inquiétudes à sa famille ; il se décida donc à porter plainte. Coût : Trois ans de prison au maître-chanteur.

Pour finirj encore un exemple parmi tant d'autres. Un homosexuel a suivi un prostitué à son domicile. Une fois arrivés, le dernier dit: « C'est moi Emile dit la Chemise, le maître-chanteur connu, donne ton porte-monnaie. » Ceci fait, il retire son veston, rebrousse les manches de sa chemise, montre ses bras couverts de tatouages obscènes ; il prend ensuite au collet le pauvre uranien, le traîne vers la fenêtre et là, il lui ordonne de lui remettre tous les objets de valeur qu'il peut avoir, si non, il le fera passer par la fenêtre du quatrième étage. Après avoir examiné si l'autre lui avait tout remis, il lui demanda le prix de son billet de retour et lui fit cadeau de 50 pfennig. Et maintenant viens, nous allons faire sauter une bouteille de Champagne, tues mon invité. Et il ne le lâcha pas tant qu'on ait dépensé jusqu'au dernier sou pris à l'uranien .

D'où vient cela que ces mauvais sujets sont si rarement dénoncés ? C'est que les homosexuels, et beaucoup de normosexuels aussi, craignent le

scandale. Es savent que leur plainte sera suivie, en raison du paragraphe 175, par une plainte reconventionnelle de la part de l'accusé ; et bien que la police n'attribue pas une grande importance aux dépositions des maîtres-chanteurs et voleurs, il n'en est pas de même quant aux juges et les procureurs généraux. Je me rappelle de la célèbre affaire de chantage Assmann et G ie dont fut victime le malheureux comte H..., parent de notre empereur. Voici encore un exemple de ce genre :

Un vieil uranien porta plainte pour vol contre un homme, connu par le service anthropométrique. Ce voleur récidiviste porta plainte, h son tour, accusant l'autre de l'avoir violé pendant qu'il dormait. Chose incroyable, le tribunal fait prêter serment à ce témoin et condamne l'homosexuel — qui fut déjà précédemment puni pour le paragraphe 175 — à un an de prison. J'étais expert dans cette affaire et n'oublierai jamais, comme le vieil homme, d'une taille géante, à la lecture de ce jugement inattendu — s'affaissa sur son banc, se redressa ensuite pour crier aux juges « meurtriers ».

Ce sont certainement des cas exceptionnels et

il est clair — comme me l'a déclaré un jour un haut fonctionnaire — et comme ceci ressort de mes descriptions, que les homo-sexuels à Berlin « ont leurs coudées franches ». Mais, c'est une preuve en plus de l'instabilité d'une loi, laquelle, comme me le disait dernièrement un uranien, punit « non pas la chose en soi, mais les maladroits qui se laissent prendre ». J'ai fait justement remarquer ceci, que si l'on prend en considération le caractère essentiellement discret de l'acte en question, et si l'on considère que les deux acteurs n'empiètent pas sur les droits d'autrui, accomplissent l acté entre eux seuls et sur eux seuls, il ne peut y avoir que des circonstances fortuites et tout à fait exceptionnelles pour permettre à la chose de s'ébruiter.

Et malgré cela, si la police — vu que la liste des pédérastes établie par Meerscheidt-Hulle, comprend des milliers de noms — voulait procéder envers les homosexuels, comme envers les vulgaires criminels, il en résulterait en peu de temps la non-exécutabilité de la loi pénale existante. Elle deviendrait superflue, du reste, si l'on mettait à l'exécution le vœu que formulait la Société évangélique de moralité de Cologne, de

voir placer ces « dégénérés » dans les maisons de santé. Afin d'éviter toute espèce de malentendu, j'appuie encore une fois sur ce point ; il est possible d'invoquer en faveur des homosexuels uniquement cette excuse : que les personnes adultes SE LIVRANT A L'URANÏSME, LE FONT DE CON- SENTEMENT délibéré. Il est naturellement bien entendu que la société doit se défendre contre ceux qui lèsent les intérêts d'autrui, qui abusent de mineurs, ou emploient la violence, contre les coureurs de grands chemins et les chevaliers d'industrie.

Il y a quelque temps, un professeur aborda cette question dans un journal pédagogique (1). Il lui semblait, en considération des résultats donnés par les recherches scientifiques, qu'on avait à s'intéresser à ce sujet et à étudier les moyens d'utiliser les homosexuels « d'une façon profitable à la société >.

Cette question n'est-elle pas résolue depuis longtemps ?

Y a-t-il à Berlin un ami des arts qui n'aurait pas été transporté d'enthousiasme par le jeu de

1. Psedagogische Zeitung, 33* année, n' 33, 18 août. Article : € Education et le troisième sexe », par Paul Sommer.

certaine tragédienne uranienne et que la voix d'un tel chansonnier uranien n'aurait pas charmé ?

Es-tu certain que le cuisinier qui prépare ta nourriture, que le coiffeur qui te sert, que le couturier qui habille ta femme ou le marchand de fleurs qui orne ton appartement, n'ont pas des sentiments uraniens ?

Approfondis les chefs-d'œuvres de la littérature mondiale, passe en revue les héros de l'histoire, suit les traces de grands penseurs solitaires, toujours tu te heurteras de temps à autre aux homosexuels qui te sont chers et qui furent grands malgré, ou — comme tant d'autres lont prétendu — à cause de leur singularité.

Peux-tu être certain que parmi ceux qui te sont les plus proches, que tu aimes le plus affectueusement, si parmi tes meilleurs amis, voire môme tes sœurs ou frères, il ne se trouve pas un uranien ?

Aucun père, aucune mère ne peut dire d'avance que parmi leurs enfants il ne se trouvera pas un du sexe uranien.

Parmi les 750 directeurs et professeurs des lycées et 2.800 médecins qui ont adressé en 1904 une pétition au Parlement pour l'abolition des

paragraphes uraniens un pédagogue berlinois a écrit : « que dernièrement encore il ignorait cette question et était partisan du maintien du paragraphe 175 ; ce n'est qu'après la mort d'un jeune homme noble, enthousiasmé pour tout ce qui était beau, vrai et bon, qui s'est suicidé après la découverte de ses penchants homosexuels — et c'était son fils — qu'il a vu clair dans cette question, c Un père brisé par la douleur remercie, dit-il, le comité scientifiquement humanitaire de son activité féconde en bien. » (1).

Nous arrivons à la fin et je remercie le lecteur qui m'a suivi le long de cette pérégrination où nous avons rencontré des sombres précipices, mais aussi des élévations. Avant de finir qu'il me soit permis de citer deux événements du temps passé et du présent et formuler une question.

Il y avait jadis un prince évêque Philipp qui résidait dans la vieille ville de Wurzbourg-sur- Main. C'était à l'époque de 1623-1631. Dans ces huit années — comme la chronique le relate glorieusement — il avait fait brûler 900 sorcières. Il avait fait cela au nom de la chrétienté, au nom

i. Ce Comité formé en 1897, siège à Charlottenbourg, Berlinerstrasse 104, s'est donné pour but l'émancipation des homosexuels).

de la moralité, au nom de la loi, et il mourut ensuite dans l'extase d'avoir accompli une aussi bonne œuvre.

Mais nous autres qui savons qu'il n'y a jamais eu des sorcières nous sommes saisi' aujourd'hui encore par un sentiment de profond effroi à la pensée de tant de femmes et mères brûlées injustement.

Dans notre bonne ville de Berlin vivent deux ecclésiastiques, dont lun se nomme Philipps et l'autre Bunze. Ils prétendent annoncer ici-bas les paroles du vénérable Maître qui a dit au peuple ces paroles : « Que celui qui se sent innocent lui jette la pierre le premier. »

Comme leurs prédécesseurs voyaient dans les paralysés les hommes marqués par Dieu, dans les fous les obsédés, dans les épidémies le châtiment du ciel, ainsi, ils voient actuellement dans les homosexuels les malfaiteurs et ils appellent notre lutte en faveur des homosexuels « impudence innommable y>{Kreissynode\l, Berlin, 17mail904).

Ils pensent accomplir par là une œuvre aussi bonne que celle du feu prince évêque Philipp et demandent les travaux forcés pour les homosexuels.

Maintenant examine tout ce que j'avais raconté sur les uraniens berlinois — et je me porte garant de la vérité des faits — réfléchis dans ton cerveau et dans ton cœur et décide de quel côté il y a plus de vérité, de l'amour et de justice, chez ces hommes de l'Eglise qui doivent se sentir tout à fait innocents pour jeter autant de pierres sur les homosexuels ou bien du côté de ceux qui ne veulent pas que le nombre des victimes d'ignorance humaine augmente encore plus et qui, conformément aux résultats des recherches scientifiques aux expériences personnelles des milliers d'hommes, désirent voir cesser les persécutions, auxquelles un jour l'humanité pensera avec autant de honte profonde qu'elle le fait actuellement pour les victimes du Philipp, l'évêque combattif des Francs.

Imp. spéciale de la Librairie J. Roasset, 4, rue Casimir-Delavigne, Paris

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