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CHAPITRE I

LES GREVES

Toutes les questions relatives à nos exploitations houillères ont été dominées en 1869 par celle d'un système de grèves qui semble les menacer. Aujourd'hui nous plaçons à un rang secondaire le développement de nos houillères ; les mesures qui doivent faciliter la diffusion de leurs produits; le perfectionnement des voies de transport. Il s'agit, en effet, des conditions essentielles du travail, c'est-à-dire de l'existence même de nos exploitations.

Les prétendues grèves qui se sont produites dans les bassins de la Loire, du Tarn, du Gard, de l'Aveyron ont été, en effet, de véritables émeutes dirigées contre la liberté du travail et contre la propriété.

La loi a voulu que les ouvriers fussent libres de

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refuser leur concours, de discuter le taux des salaires et, à cet effet, de se réunir et de se concerter. Mais elle leur prescrit de respecter la liberté de tous ; elle leur interdit tout acte d'oppression par menaces ou violences. Est-ce ainsi qu'ont procédé les meneurs des grèves?

Partout on a débuté par la violence, en chassant des mines les ouvriers paisibles et désireux de continuer leurs travaux, en menaçant et maltraitant les chefs. Sur nombre de puits se sont produits des actes de violence contre la propriété; on a brisé les portes, jeté bas les feux des machines, levé les soupapes des chaudières à vapeur, coupé ou menacé de couper les câbles d'extraction ; on a détruit sur plusieurs points les voies de chemins de fer, afin d'empêcher que les charbons précédemment extraits pussent être livrés aux consommateurs.

Les mines, ces admirables créations du travail, ont été livrées à tous les périls de l'abandon. Les eaux les ont envahies en faisant ébouler les galeries. Les tailles d'abatage se sont écroulées; des feux spontanés se sont déclarés : et il s'est trouvé des foules aveugles pour applaudir à ces dévastations sauvages, à des violences qui mettaient en péril le pain des populations et la prospérité du pays.

Ce tableau est-il chargé? Hélas! non, et l'on en pourra juger par le simple exposé des faits.

Le 11 juin, une grève se déclare dans le bassin de la Loire, au moment où le travail des mines et des forges était dans toute sa plénitude. Voici dans quels termes le journal la Houille a résumé lès faits qui en deux jours ont mis en chômage forcé tous les puits des bassins de Saint-Étiemne et de Rive-de-Gier.

La suspension de travail qui s'est produite a été le fait des menées d'une bande composée de cent cinquante individus, sortis on ne sait d'oii, qui ont parcouru les sièges d'exploitation, ordonnant et imposant partout une mise bas. Ils ont fait leur apparition à Firminy et de là ils sont passés au Cluzel, à Roche-la-Molière, à Villars, à la Porchère, au Gros, à Montcel-Sorbiers, à Méons, aux puits Saint-Louis et Saint-André de la Compagnie des mines de Saint-Étienne, à la Chazotte, au puits Jabin, au puits d'Avaize, au puits Palluat, au puits de la Pompe, au puits de la Loire, aux diverses fosses de la concession de Beaubrun, au puits Avril, au puits de Monthieux, au puits Villebœuf, à celui de la Ricamarie.

Armés de gros bâtons et de haches, ils étaient précédés d'un individu muni d'un clairon ou plutôt d'un cornet dont il tirait des sons discordants à l'approche des puits. La bande envahissait les chantiers en criant et en chantant^ enjoignait aux ouvriers de la surface de quitter immédiatement les travaux et menaçait de couper les c&bles si les ouvriers de l'intérieur ne remontaient immédiatement. Dans certains puits, les envahisseurs, entrés par les fendues, faisaient eux-mêmes évacuer les galeries. Une fois le travail suspendu, ils arrêtaient le mouvement des machines et l&chaient la vapeur. Sur plusieurs points, ils ont brisé les soupapes des chaudières. Au puits Rochefort, ils ont détruit un chemin de fer et brisé les vitres des b&timents. Dans les mines des Compagnies de la Loire et de Saint-Étienne^ ils ont fait arrêter le jeu des pompes servant à Tépuisement, brisé les grilles des chaudières, arraché les soupapes, ordonné qu'on pliât les câbles et qu'on remontât les chevaux, accordant seulement un délai de quelques heures pour accomplir cette dernière opération.

De Saint-Etienne des bandes se sont portées sur Terre-Noire, Saint-Chamond, Grand-Croix, Comberigol, la Peronnière, Rivede-Gier; et quelques heures après le soulèvement, il n'y avait pas un seul puits en fonctionnement dans le bassin de la Loire.

La proclamation suivante a été affichée à Saint-Étienne et sur les plâtres des puits :

« Une bande d'émeutiers a parcouru , dans la journée d'hier, les puits du bassin houiller de Saint-Étienne et, imposant sa vo-

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looté par la terreur, vous a forcés à abandonner vos travaux. Leur audace a été si loin, qu'ils ont brisé les soupapes des chaudières et menacé de couper les câbles, au risque d'exposer la vie d'un grand nombre de vos camarades,

« C'est une infime minorité qui, poussé^ par on ne sait quai mobile, a jeté Tépouvante parmi vous et alarmé tous les intérêts industriels du paya, si intimement liés aux vôtres.

Une tentative aussi criminelle ne restera pas impunie et l'autorité a pris des mesures pour en empêcher le renouvellement. Elle est assez forte pour garantir la liberté du travail, et elle YQWS donne l'assurance d'une protection énergique.

« Vous pouvez donc rentrer sans crainte dans vos chantieri. Toute atteinte à votre sécurité sera immédiateipent et sévèrement réprimée.

(( Saint-Étienne, le 12 juin 1869.

(( Le préfet de la IiOire, u Gr, Castaino. ))

Les ouvriers une fois sans travail, l'agitation n'a pas tardé à prendre le caractère d'une grève, grève d'auTant plus grave qu^elle n'avait pas encore de but avoué et qu'elle se produisait à un moment où tous les ouvriers venaient de recevoir leur paye.

Les conséquences de cette grève sont immédiates, prochaines et plus éloignées.

Ce que nous appelons conséquences éloignées, c'est le renchérissement du combustible et une perturbation , dans un rayon étendu, des industries qui s^alimentent au centre houiller de la Loire.

Les conséquences prochaines seraient le chômage forcé des usines qui font de la ligne ferrée entre Rive-de-Oier et Saint- Étienne une sorte de rue industrielle de 20 kilomètres de long : hauts fourneaux, aciéries, forges, verreries, etc. Ces établissements, situés à l'embouchure des mines, ne font pas de provisions de houille. Une des mieux pourvues, celle de MM.Petin et Gaudet, de Rive-de-Gier, n'en a que pour cinq ou six jours. Le charbon venant à manquer à ces usines, c'est, d'ici à quelques jours, une armée de vingt-qiqq h trente mille ouvriers sur le pavé. Il eu pourrait résulter de graves complications.

hm GRÈVES • 5

Mais les eonséqueqces immédiates de h gr^V9 dos minottl^ .99-' raient plus désastreuses encore.

Une mine de charbon abandonnée de ses ouvriers est opposée k deux ûéf^w redoutables : les éboulemeats et les inondations souterraines, Or il ne faudrait que peu, très-pçiu de J9ur3 d'aban» don pour qu^ nombre de houillères, et des plusriahes, fmsent rendues impraticables par les afraisgçn>ents de terfain çt OQyéei par les inondations. Une grève de boullleyrs déteroiina C9 déplorable résultat il j^ a une trentaine d'années, Dem pujts de Rive*' dei-Gier, envahis par les eaux, furent ipimédiatement perdus, Su tous cas, rinondation d^une houillère) quand elle dépasse une certaine mesure, est cause de pertes immenses pour les ei^ploitants et de dangers pour les ouvriers, Les meneur^ de la grève y avaient parfaitement songé, et cette menace formidable, appuyée des tentatives de destruction des appareils de vapeur qui desservent les puits, entrait en première ligne dans leur programme d'intimidation.

n importait de coujurer ce grave et imminent péril, ta loi, heureusement, y a poArvu* Dimanche, en mâme temps que la plupart des puits étaient occupés militairement, le préfet de la Loire faisait afficher le décret réglementaire de la police des mines, en date du 3 janvier 1813. Aux termes de ce décret, les entrepreneurs sont mis en demeure de faire procéder sans délai aux travaux d*entretien et d'épuisement des houillères. Toutes mesures sont prises par Tautorité pour assurer ce service de la façon la plus complète. Ce qui revient à dire que les travailleurs seront requis, s*il est besoin, de par la loi, pour accomplir une œuvre qui intéresse la sécurité publique ; ils seront requis comme on l'est dans les cas d'incendie, d'inondation, de calamité, et protégés énergiquement contre toute violence. Il n'y a pas de grève qui tienne, il faut sauver les puits.

Après ces violences, le document suivant aux directeurs des compagnies résuma les prétentions formulées au nom des mineuts :

a L'insufdsauce de rorganisation des eaissea de secourt actuellement dirigées par les eompagnieaétaut depuis iQpgtenops pa?** laitemept établie et les r^uUats auxquels notre société est par-

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venuo étant une preuve irrécusable de ce qu'elle pourrait faire si elle était alimentée par un revenu plus élevé, nous venons vous demander à ce que vous consentiez aux propositions suivantes :

« l*' Que les retenues que vous faites à tout mineur qui fait partie de notre société soient versées dans notre caisse ;

u 2*^ Que vous versiez une somme égale au montant de la retenue opérée à ce même mineur ;

3^ Que la journée, fixée à huit heures de travail par plusieurs compagnies , soit généralisée dans tout le bassin de la Loire , pour ce qui concerne le travail de Tintérieur ; et à dix heures pour la journée des travaux extérieurs;

4*" De plus^ il est réservé que le tarif suivant servira de base pour le prix minimum des journées :

Pour les piqueurs 5fr. 50

Pour les mineurs et boiseurs 5 »

Pour les rouleurs 4 »

Pour les remblayeurs 3 50

Pour les ouvriers du dehors 3 »

Pour les machinistes, par mois 120 »

« Ces propositions étant acceptées, la société actuelle transformera ses statuts et demandera au gouvernement à ce qu'elle soit déclarée d'utiUté publique, afin de profiter des avantages accordés par les nouvelles lois d'assurance qui viennent d'être établies. Et elle s'engage vis-à-vis des compagnies :

« l"* A donner des secours temporaires en argent aux ouvriers blessés ou malades et à leurs enfants en bas âge ^

(( Aux veuves et enfants en bas âge des ouvriers décédés à la suite de blessures reçues pendant la durée de leur travail;

a Aux mères des ouvriers célibataires morts dans les mêmes circonstances, lorsque les mères sont veuves et que le fils qu'elles auront perdu était leur unique soutien;

(( S*" A faire une pension aux mineurs après trente ans de travail consécutif et cinquante ans d'&ge ;

« 3<^ A donner des pensions aux veuves des ouvriers tués ou morts à la suite d'accidents quelconques ;

<( A donner également des pensions aux mères des ouvriers ce-

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libalaires, lorsque ces mères sont veuves et que le fils qu'elles auront perdu était leur unique soutien ;

((4® A accorder gratuitement les secours des médecins ainsi que les médicaments ;

« 5^ A pourvoir aux frais funéraires de tous les sociétaires. »

On voit que les meneurs avaient mis à profit le mouvement, et, pour faire apprécier la valeur des réclamations , nous extrayons d une lettre qui nous fut adressée à ce moment le passage suivant :

La grève qu.e nous subissons, et dont vous connaissez les an-^ técédents et la marche, n'est évidemment qu'une forme donnée à une agitation politique à son début.

Un groupe d'hommes guidés par des meneurs étrangers a pu attaquer successivement tous les puits de Firminy à Rive-de-Gier et y arrêter violemment le travail.

Les ouvriers n'avaient élevé aucune plainte, manifesté aucune prétention ; il n'y avait eu aucune de ces rumeurs, aucun de ces mécontentements qui annoncent ordinairement cette sorte de crise.

Le mouvement opéré, il a bien fallu lui donner une formule qui parût l'expliquer. Beaucoup d'ailleurs ont, comme après toute révolution, pensé qu'il convenait de profiter des faits accomplis pour en retirer tous les avantages possibles.

Les directeurs et ingénieurs des exploitations houillères avaient immédiatement répondu aux demandes des ouvriers dans les termes suivants :

P Sur la première et la seconde proposition, les représentants des exploitations admettent en principe la création d'une caisse unique alimentée par les ressources puisées dans les retenues des salaires et dans les subventions volontaires des compagnies. Cette caisse serait organisée au moyen d un règlement d'administration publique, visant les statuts délibérés par un comité mixte d'ouvriers élus par leurs camarades et de patrons ;

2* Sur la troisième proposition, les directeurs s'engagent à prendre des mesures pour que la présence de l'ouvrier dans la

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mine n^excëde en aucun cas onze heures, y compris rentrée, la sortie et les repas; ce qui leur parait largement satisfaire à la demande qui leur est faite.

3"* Sur la quatrième proposition, les directeurs^ sans rejeter d^une manière absolue le principe d'une discussion sur la fixation des salaires, protestent énergiquement contre un tarif uniforme, les conditions du travail étant essentiellement différentes dans les diverses parties du bassin ; ils déclarent d'ailleurs que Tapplication du tarif qu'on leur propose aurait pour effet d'entraîner la fermeture d'un grand nombre d'exploitations; que, par conséquent, la fixation des salaires doit être débattue entre les ouvriers d'une compagnie et cette compagnie.

Ces concessions sur les principes, suivies des concessions de fait possibles dans chaque exploitation , devaient apaiser les esprits et satisfaire les ouvriers. Malheureusement on ne put les soustraire aux influences qui s'étaient emparées d'eux.

Les événements douloureux qui suivirent ont mis en évidence le caractère acrimonieux que prit cette grève, dont la durée dépassa un mois. Les passions haineuses qui se manifestèrent résultaient de la misère qui envahissait les populations et leur imposait des souffrances bien regrettables. Enfin la lassitude ramena le travail, mais une blessure douloureuse avait été portée à l'industrie : la confiance était détruite et les travaux reprirent sans discipline.

La justice était saisie, mais un fait inattendu se produisit : elle n'eut devant elle aucun des meneurs signalés par tous ; ils avaient pris la fuite , laissant les malheureux qu'ils avaient abusés répondre de leurs actes.

Les débats mirent d'ailleurs en évidence les caractères de cette grève et l'impuissance de la répression.

Ce qui est eu effet déplorable dans les grèves, c'est l'impunité. Un mécanicien de Firminy, sortant de son travail, est assommé et laissé pour mort; plusieurs ouvriers de la Chazotte, où le chômage a été le plus tôt rompu, sont attaqués et frappés; des bandes parcourent les campagnes en commettant des délits dignes des temps de jacquerie ; et, lé jour venu oii la justice doit punir et venger la société, elle n'a devant elle aucun des vrais coupables.

Nous extrayons du Mémorial de la Loire les premiers interrogatoires qui mettent en évidence les excitations étrangères :

H. le président procède à Finterrogatoire des inculpés de la première catégorie.

Cette partie des débats n'offre rien de parliculièrement saillant et ne fait qu'affirmer ce que tous les lecteurs connaissent déjà : la mise en demeure d'arrêter les travaui, d'éteindre les feux et de faire remonter les ouyriersi sous menace du bris des machines. On criait : « Vire Bertholon I A bas de Charpin I » Quelques-uns ajoutaient : «Vive la rouget »

Dans la foule on remarquait des hommes « en blouse blanche et en casquette d , ce qui n'est point le costume ordinaire des mineurs.

On appelle successirement, pour attester ces faits et donner des explications sur le personnel qui composait cette bande, MM^ les directeurs et ingénieurs. Les premiers entendus sont M. Pinel, ingénieur du puits Saint-Dominique , M« Hutter^ directeur, et H. Orosjeau; ingénieur divisionnaire de la Compagnie de Hontrambert«

M. Pinel déclare avoir effectivement reconnu, parmi les ouvriers qui sont venus interrompre violemment le travail au puits Saint-*Dominiqae» des individus vAtus de blouses blanches et coiffés de casquettes* Il ne lui a pas semblé que ce fussent de vrais mineurs. Il ajoute qu'il ne s'attendait nullement à la grève ; qu'aucune demande d'augm«atation de salaire ni de réduction dans les

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heures de travail ne lai avait été adressée. Le chômage est arrivé tout d'un coup et sans avertissement préalable. M. Hutter conGrme cette déposition.

La grève n'a été annoncée par aucune proposition des ouvriers. Durant les jours qui l^ont précédée, les mineurs ont travaillé comme d^habitude, sans témoigner aucune disposition malveillante, sans commettre le plus léger acte d'insubordination. Aussi M. Hutter a-t-il été singulièrement étonné, le 11 au matin, de voir tous les puits de sa compagnie désertés par les ouvriers. Il a entendu, dans la bande qui a envahi les plâtres, crier : « Vive Bertholon ! » et « A bas de Charpin I »

M, le président. — Monsieur Hutter, pensez-vous que parmi ceux qui parcouraient le pays en intimant aux directeurs Tordre qu'on arrêtât le travail, il y eût des étrangers, par exemple des membres de Tlnternationale?

M, Hutter. — Je ne saurais rien affirmer sur ce point. Il a pu s'y trouver des individus étrangers à Pindustrie des mines, mais je ne pourrais dire s'ils étaient venus du dehors.

M. k président. — Votre opinion n'est-elle pas que la grève était politique avant d'être industrielle?

M. Hutter. — Mon opinion à cet égard ne peut s'appuyer sur des faits précis. Tout ce que j'afGrme, c'est qu'il ne m'avait été fait aucune sommation relative à la question des salaires avant la déclaration de chômage général.

M. Grosjean croit, lui, que la grève a une cause tout à fait politique. Il est persuadé que le mot d'ordre est venu du dehors, soit de la société de l'Internationale, soit d'ailleurs. Il est enfin convaincu que la grève est la conséquence des événements politiques qui venaient de s'accomplir dans le département. C'est à des influences étrangères à l'industrie que les ouvriers ont cédé.

M. le président, — Monsieur Grosjean , vous ôtes-vous trouvé à la déplorable collision de la Ricamarie?

, R. — En rien, monsieur le président.

M. le président. — Tout le monde sait qu'en cette déplorable circonstance votre attitude a été l'objet des plus odieuses calomnies; j'accomplis un devoir en déclarant ici que votre conduite a été celle d'un honnête homme et d'un homme de cœur.

L'incident précité au sujet de l'ingénieur des mines de Moùtrambert est un fait qui se reproduit souvent dans les grèves. Des propos calomnieux et absurdes sont mis en circulation ; ils sont accueillis par la foule, lors même qu'ils sont attribués aux hommes les plus honorables, et telle est la situation faite, que le calomnié, malgré toutes les réhabilitations, est obligé d'abandonner une situation acquise par son mérite et son travail .

Le travail a besoin d'une discipline comme une armée ; les ouvriers demandant le renvoi de leur directeur sont dans une position analogue à celle des soldats qui demanderaient le renvoi de leur colonel. Dans les deux cas, la désorganisation et la décadence sont les conséquences forcées d'une faiblesse.

Ce que les grèves laissent de plus préjudiciable derrière elles, c'est sans contredit la désorganisation du travail ; mais le préjudice immédiat n'en est pas moins énorme, et à ce propos nous citerons une appréciation produite par M. A. Boudin dans le Mémorial de la Loire du 25 juillet :

La grève da bassin houiller de la Loire et da Gier coûtera^ aa plus bas mot, dix millions et demi,

1® Les mineurs indigènes perdront 3 500 000 francs de salaires, même en admettant que tous aient repris leur travail à la fin de juillet; ce qu'il ne faut pas espérer, alors même qu'ils y mettraient la meilleure volonté possible.

£n effet, plus de deux mille d'entre eux, originaires de la Haute-Loire et y ayant encore leur famille, sont retournés dans la montagne, pour s'y occuper tant bien que mal aux travaux agricoles.

Quelques centaines ont émigré en Prusse; d'autres se sont remis à la passementerie ou sont allés chercher une maigre besogne dans les chantiers du chemin de fer.

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La plupart de tous ceux4à passeront eertaioemeut au dehors le reste de la saison et ne nous reviendront guère qu'à la {lu de Tautomne.

On peut évaluer, haut la main, à 500000 francs le dommage qu'éprouveront en plus ces trop nombreux retardataires, que des circonstances particulières auront empêchés de suivre l'exemple de leurs camarades.

C*est donc, en chiffres ronds, guaire milliom bien wi qu'il cou* vient de porter au compte des ouvriers mineurs.

D'autre part, comme il est constant que ces braves gens, au moment de la grève, n'avaient point d'économies et qu'il ne leur en a pas moins fallu, du 11 juin au 25 juillet, manger, boire et faire boire et manger leurs femmes et leurs enfants, force leur aura été de prendre à crédit chez le bouoher, le boulanger, Tépicier, le marchand de vin, eto.

De combien se sont-ils endettés?

Le mineur dépense, dit-on, pour vivre -«sans rien donner au luxe — tout ce qu'il gagne. S'il gagne 3 millions et demi, en six ou sept semaines il les dépense. S'il ne les gagne pas, il les emprunte.

Cela semble assez logique.

Toutefois, comme il n'est pas vraisemblable que le mineur, quand il chôme, dépense autant ^même trouvant crédit-^ que lorsqu'il travaille, on peut estimer qu'il aura réduit d'un tiers son petit train de vie habituel pendant la grève. Il ne se sera donc endetté, pendant celte période désastreuse, que de 2 millions.

Mais, à la reprise, il va lui falloir passer quinze longs jours sans toucher de paye. Or la paye de quinze jours pour les ouvriers du bassin de la Loire, c'est près de 1 million, qu'il faudra porter encore en partie, bon gré mal gré, sur les livres du fournisseur de pain, du fournisseur de viande, du fournisseur de vin et des fournisseurs du reste.

3 millions de dettes à partager entre 16 000 débiteurs donnent pour chacun 187 francs 10 centimes.

Par à-compte de 15 francs au mois, il ne faudra pas moins à une famille d'un an et quinze jours pour se libérer.

Le boulanger, qui aura fait des avances considérables et qui se

sera mis, vis-à-vis de ses fariniers, en découvert poar des sommes relativement énormes, voudra-t-il se contenter d'un remboursement par treizièmes? Et s'il demande plus, le débiteur pourra-t-il le satisfaire sans se mettre à la gêne? Il ne faut pas se le dissimuler, cette question du potau-feu va devenir très-grave dans tout l'arrondissement de Saint-Ëtienne, et, de quelque manière qu'elle se résolve^ elle pèsera lourdement sur les ménages de la population minière, surtout pendant l'hiver.

En somme, perte de 4 millions de salaires se résumant en 3 mil* lions de dettes, voilà le bilan pour les ouvriers.

i'* Hettons-en autant pour les compagnies.

On commence maintenant à se rendre compte des dommages qu'ont causés aux exploitations la brusque suspension du travail et la persistance du chômage pendant un mois pour les uns, six semaines et deux mois pour les autres.

Ces dommages sont énormes.

Dans un grand nombre de puits, le feu a fait d'effroyables ravages; dans quelques-uns, les inondations, imparfaitement conjurées, ont produit des éboulemonts qui seront irréparables; partout des tassements, des gonflements, des obstructions rendront un reboisement général indispensable.

Dans les conseils de beaucoup d'administrations on délibère sérieusement si un ou plusieurs puits ne devront pas être absolument abandonnés, et les ingénieurs penchent pour TafGrmative.

Les travaux de consolidation, réparation et réfection paraissent devoir monter à un chiffre tel, qu'un grand nombre de compagnies ne pourront pas celte année donner de dividende. Deux ou trois sont menacées de ruiner à moitié leurs actionnaires. Les plus riches perdront un bon tiers de leurs revenus, soit 400000 ou 500 000 francs.

Les informations que je possède à cet égard sont d'une exactitude mathématiquement rigoureuse.

Ajoutez qu'il faudra au moins trois ou quatre mois avant que les compagnies soient en état de reprendre leur extraction dans les conditions normales, tant par suite de la diminution des heures du travail que du manque d'ouvriers que la grève aura dépaysés ;

a l'industrie houillère en 1869.

Que rélévatioQ inévitable des salaires augmentera considérablement le prix de la matière;

Qu'il ne faudra pas espérer de longtemps un dégrèvement du prix de transport sur le chemin xle fer, la Compagnie de Lyon à la Méditerranée ne manquant pas d'objecter les sacrifices qu'elle vient de faire pour véhiculer à prix réduit les houilles du Gard et de Saône-et-Loire.

On produira donc plus difficilement, en moindre quantité et plus cher. En cet état de choses, comment lutter avec la concurrence sur les marchés voisins? Comment disputer Timportant marché de Marseille aux charbons anglais, qui nous battent déjà, grâce à la modicité du prix des transports maritimes?

Je sais bien que la crise aura un terme et qu'avec du temps, de l'énergie et une meilleure entente entre les patrons et les ouvriers, nous finirons par nous tirer honorablement d'affaire. Mais à quel prix?

Je n'exagère rien en avançant qu'il en coûtera pour le moins 3 millions aux compagnies.

Soit, pour les mineurs et les patrons seulement, sept millions, déjà passés par profits et pertes.

3^ Je disais récemment, en parlant des désastres considérables que la grève occasionnait aux établissements métallurgiques du département de la Loire, qu'un seul de ces établissements dépensait au moins 5 000 francs de plus par jour, étant obligé de se pourvoir en Saône-et-Loire et dans le Gard de charbon qui lui revenait, rendu sur place, à 10 francs plus cher par tonne.

On m'a fait observer que je n'étais pas encore tout à fait dans la vérité.

Cette usine, avec ses annexes, consomme 600 tonnes par jour. Ce serait donc une augmentation quotidienne de 6000 francs du fait seul du renchérissement de la houille, ou 180000 francs par mois.

Appliquez ce calcul à toutes les, usines du pays, forges, aciéries, verreries, etc., qui ont été, comme celle que je cite, obligées de s'alimenter en grande partie au dehors, et vous arriverez à un chiffre énorme , qu'il n'est pas du reste difficile d'établir avec précision.

La production et la vente annuelle de la houille dans la Loire s'élevant à 3 200 000 tonnes environ, la production mensuelle est de 270 000.

Or, la grève s'étant maintenue trente jours pleins, du 11 juin au 12 juillet, l'industrie locale et l'industrie voisine qui n'ont pas chômé ont dû prendre ailleurs ces 270000 tonnes; et comme elle les ont payées 10 francs de plus, elles ont dépensé en augmentation net, de ce chef, 2 700 000 francs.

On peut hardiment affirmer que, dans cette perte totale, le département de la Loire entre pour la moitié, soit pour 1 300 000 francs.

Additions maintenues : 4 millions pour les ouvriers, 3 millions pour les compagnies, 1 300 000 francs pour les usines ; en tout huit millions trois cent mille francs.

On sait que les transports de la houille, du fer, de Tacîer et du bois pour buttage alimentent en très-grande partie les sections du chemin de fer de Lyon à Roanne et de Saint-Etienne au Puy.

Cette dernière est même exclusivement entretenue par le commerce de ces lourdes marchandises.

Durant tout le chômage des puits, la stagnation a été presque absolue sur cette partie si riche du réseau.

On a d'abord supprimé tous les travaux facultatifs, puis réduit dans la proportion de 5,à 2 les trains ordinaires.

On ne s^étonnera donc pas quand j'ajouterai que, pendant les quarante jours de la grève, les recottes de la compagnie de Paris- Lyon-Méditerranée ont diminué de 1 million par semaine, et qu*il n'est pas probable qu'elles remontent, de trois ou quatre mois, au chiffre correspondant des années précédentes.

Aux pertes subies par cette grande industrie de transport, joignez encore celles que subissent cent petites industries diverses qui s'y rattachent : camionnage, charretage, chargement, déchargement, main-d'œuvre de toute nature; quelle somme effrayante vous accumulerez, sans compter les pertes des salaires pour une infinité d'autres petits intermédiaires !

Mettons au minimum 2 millions pour les chemins de fer et les industries qui vivent de leur vie, et nous avons en ligne — si j'ai bien calculé — dix millions trois cent mille francs,

4^ Maintenant il faut faire la part du petit commerce local.

n lui sera dû au 31 juillet, par une masse de petits emprunleurs, une soofime de 3 millions, qui ne lui rentreront certainement pas intégralement. Il devra même, en mettant les choses au mieux , passer en non-valeurs le dixième de ces crédits, soit 300000 francs.

Je sais des boulangers, dans des localités habitées par des po* pulations de mineurs, qui se trouvaient, il y a quinze jours, à découvert de plus de 200000 francs. S'il leur faut, pour des raisons de force majeure, faire sur cette somme abandon de 2 000 francs, voilà le bénéfice de toute une année anéanti.

Or je ne fais figurer dans ce bilan ni les fabricants d'outils, ni les marchands d'huiles et de dégras, ni les entrepreneurs de charrois, ni les manœuvres employés au chargement et au déchargement des charbons à la mine et à destination. C'est par milliers que ces petits bénéficiaires se comptent. La plupart ont dévoré, dans ce mois fatal, la moitié de leurs économies. Je sais une usine qui employait quotidiennement quatre-vingts voitures à deux chevaux, lesquelles gagnaient de 12 à 14 francs. Elle n'a pu en utiliser, pendant la grève, que trente au plus.

Les cinquante autres, réduits à l'inaction, ont perdu plus de 600 francs par jour, ou 18000 francs par mois.

Généralisez, et vous serez etTrayé du chiffre qui viendra au bout de vos calculs.

Je m'arrête , car les douze millions de dommages réels, incontestables, mathématiquement établis, que j'ai accusés au début de cette statistique désolante, sont déjà dépassés, et véritablement le cœur me manque pour poursuivre les désastreux effets de la grève dans leurs dernières ramifications.

Quant aux enseignements à tirer d'une pareille calamité localOi le lecteur me suppléera aisément, et je n'y insisterai pas.

Je me permettrai seulement d'appeler les méditations sérieuses des ouvriers sur la misère et les ruines inévitables que la brusque et violente cessation du travail, dans des industries considérables, traîne après elle, et je supplierai en particulier les ouvriers métallurgistes, qu'on sollicite en ce moment d'abandonner leurs ateliers, à peser en leur âme et conscience si les améliorations qu'ils obtiendraient après le chômage pourraient compenser^ les pertes

immenses qu^il leur faudrait subir et faire subir aux autres pendant une grève plus ou moins prolongée.

Les grèves sont les guerres de Tindustrie. Quel que soit le parti qui remporte la victoire, il n'en éprouve pas moins d'irréparables désastres, et, pujsqu*après s'être battu il faut toujours en venir à se rapprocher et à s'entendre, pourquoi ne pas commencer tout de suite par entrer en conciliation?

Les appréciations du Mémorial de la Loire n*ont rien d'exagéré en ce qui concerne les ouvFiers et les compagnies d'exploitation, seuls éléments que nous soyons à même d'apprécier.

Ainsi, pendant Tinterruption du travail, des feux se sont déclarés sur plusieurs points dans les mines de la Loire, et lors de la reprise on a été obligé de condamner une série de chantiers, de telle sorte que la production s'est trouvée forcément amoindrie, A Montrambert , un feu s'est développé dans les travaux du puits Marseille, qui a dû provisoirement être bouché et abandonné.

Partout les eaux avaient monté et des éboulements s'étaient produits.

Lors donc qu'on a repris les travaux, la production n'a pu reprendre ses chiffres et les charbons, devenus plus rares, ont nécessairement augmenté de prix. Beaucoup d'industries se ressentent encore aujourd'hui de ces commotions, et le libre-échange apparaît comme une menace désastreuse.

Comment, en effet, soutenir les concurrences étran-» gères avec l'accroissement du prix des matières premières et les prétentions déchaînées d'une main-d'œuvre qui ne s'inquiète ni des traités de commerce ni de l'équilibre industriel ?

18 l'industrie houillère en 1869.

Quelle conclusion peut-on tirer de cette première grève?

Au point de vue de l'avenir, c'est l'oppression des majorités laborieuses par les minorités violentes ;

Au point de vue des mines, c'est la destruction et l'amoindrissement ;

Au point de vue des consommateurs, c'est le renchérissement des charbons ;

Au point de vue de l'État, c'est la déchéance industrielle , c'est une grave atteinte portée au principe de l'autorité et à la discipline du pays.

Dommage pour tous. Et maintenant que les faits sont accomplis et que le temps a pu mettre en évidence les résultats, nous cherchons en vain aucun symptôme qui puisse être considéré comme l'espérance d'un avantage obtenu en faveur des ouvriers.

Grève dan« le bamiin du Oard.

La grève du bassin de la Loire n'était pas terminée, lorsqu'une tentative du môme genre eut lieu dans le bassin du Gard.

Le prétexte fut un accident, d'abord attribué au grisou, mais que l'enquête fit reconnaître comme résultant de l'inflammation d'une certaine provision de poudre dans un chantier. Des émissaires du bassin de la Loire, réunis à ceux qui dans le bassin du Gard s'intitulent les hommes avancés, exploitèrent cet accident et cherchèrent à arrêter le travail par les procédés qui avaient réussi à Saint-Étienne. Une bande d'une centaine d'individus parcourut les territoires de Bességes et de Lalle, en provoquant les ouvriers à la grève.

Ils réussirent à mettre quelques puits en chômage pendant plusieurs jours, mais, dès Tapparition de la force publique, les meneurs disparurent et les ouvriers reprirent leurs travaux.

La grève fut donc prévenue dans le bassin du Gard, ce qui fut d'autant plus heureux que ce bassin expédiait de très -fortes quantités de houille dans le bassin de la Loire. Ces charbons, livrés aux usines métallurgiques, avaient prévenu les chômages et les désordres qui s'y seraient nécessairement produits, et l'on ne peut pas douter que cette tentative, excitée par des influences extérieures, n'ait eu pour but d'empêcher ces expéditions.

Aucun motif plausible ne pouvait, en effet, être pro* duit par les ouvriers.

Dans le bassin du Gard, par suite de la disposition presque générale des mines, qui sont mises en relation avec le jour par des fendues ou descenderies, soit par des bures peu profonds, le travail est aussi libre que possible ; les ouvriers descendent à peu près ensemble, mais ils peuvent remonter quand ils veulent.

Quant aux salaires, ils sont tels que jamais aucune réclamation ne s'était produite.

Les efforts des grévistes se portèrent principalement sur les exploitations de Bességes et de Lalle, les plus éloignées d'Alais et par conséquent de toute action de la force publique.

Malgré les conditions favorables des salaires, malgré une répugnance patente de la population à se mettre en grève, plusieurs jours de chômage furent imposés par les perturbateurs, et la grève se serait propagée et continuée, sans l'activité de la répression. Il a suffi pour ce

mouvement d'une bande de quatre-vingts à cent individus qui parcourait le pays en chantant et se livrant aux violences d'usage*

Grère dans le boMiin da Tara.

L'émeute fut plus grave à Garmaux, dans le bassin houiller du Tarn. Ici le fait d'une grève pouvait paraître d'autant plus improbable que la population est plutôt agricole qu'industrielle et que le travail des mines n'était réellement qu'un accessoire dans les conditions de son existence.

Le travail réel des mines ne dépassait pas six à sept heures et par conséquent était payé en proportion. Mais il fut aisé de persuader à la population d'abord que les salaires étaient insuffisants et, en second lieu, que le directeur qui les avait établis était son ennemie

Un mouvement se produisit le 21 juillet avec la violence et les exagérations qu'on peut attendre des populations méridionales. Dans cette contrée où la main-^ d'œuvre manquait pour les mines, où la Compagnie de Garmaux employait tous les moyens ordinaires pour attirer les ouvriers : logements, écoles gratuites^ institutions de secours, etc., il aurait pu paraître au premier abord que la population était dans la misère et sans moyens d'existence.

On en jugera par l'exposé suivant des débuts de la grève, emprunté à un journal de la localité «

L'arrivée do quelques ouvriers renvoyés d^un atelier où ils avaient été chercher du travail en a été la cause, cd renvoi ayafit été à tort attribué à la compagnie des mines.

Do là| la subite et violente effervescence populaire, que ni la

présence d'un corps de troupes de mille hommes au moins ni les exhortations des autorités ne purent apaiser. C'est par miracle qu'une collision sanglante n'a pas éclaté.

Parmi les femmes les plus violentes, on remarquait une mère ayant son enfant dans ses bras, et comme on lui représentait qu'elle pourrait se faire tuer si la gendarmerie chargeait, elle répliqua : « Tant mieux , les morts n'ont plus besoin de pain, n Des ouvriers répondaient aux magistrats qui les pressaient de se retirer : a Nous aimons mieux être tués ici que de mourir de faim. »

Cette foule, sans pousser un cri, sans faire entendre aucun chant, sans se porter à aucun acte de violence, restait immobile, opposant une force d'inertie d'autant plus grande qu elle prenait sa source dans une exaltation inouïe.

Le préfet alla de sa main faire un prisonnier au milieu de la foule; au moment où il allait sortir du rassemblement, la foule retint le prisonnier et il fallut l'aide de plusieurs gendarmes pour le conserver.

Le capitaine de gendarmerie, violemment insulté par quelques émeutiers qui avaient saisi la bride de son cheval, avait, dans un moment de légitime défense, tiré son sabre, et le préfet dut se jeter entre lui et les assaillants pour prévenir un accident.

On sait que le lendemain, à sept heures du soir^ une bande pénétra dans le jardin du directeur et lança des pierres 5 l'émeute prenait un caractère de plus en plus personnel contre sa peN sonne.

Lé conseil d'administration de la compagnie, auquel le directeur offrait aussitôt sa démission, avait refusé énergiquement de l'accepter sous la pression des événements et des scènes de violence.

La question des salaires fut discutée et des augmentations furent consenties sur tous les setvioes par un administrateur délégué accouru de Paris à la première nouvelle de cette grève.

A la nouvelle de cette augmentation de salaire, les ouvriers avaient manifesté leur satisfaction ; plus des neuf dixièmes s'étaient présentés pour reprendre leurs

travaux, lorsque malheureusement la grève reprit de plus belle. La Cour de Toulouse ayant en effet évoqué laffaire, à la suite de Tinstruction, on avait cru devoir arrêter quinze personnes, dont trois femmes, et les diriger par chemin de fer sur la prison d'Albi. Dès lors le travail cessa d'un commun accord ; l'effervescence devint aussi grande que précédemment; de nouvelles troupes durent être mandées, et ce n'est qu'à grand'peine que le calme a pu de nouveau se rétablir.

La grève se continua, et lEcho de la Provence ^ journal de Toulouse, la caractérisait dans les termes suivants :

Nous avons le regret d'annoncer que les ouvriers de Carmaux continuent la grève qui dure depuis près d'un mois.

Outre le renvoi de ringénicur-directeur, leurs exigences coûteraient à la compagnie des mines 600 000 francs par année. On conçoit qu'en présence de pareilles prétentions il soit difficile de s'entendre.

Les grévistes commandent. Us refusent de laisser enlever les charbons déjà extraits. Il parait qu'un grand manufacturier s'est rendu à Carmaux pour réclamer l'exécution d'un traité ; il a parlé aux chefs du mouvement, en leur disant qu'il allait faire prendre le charbon par des ouvriers étrangers. Ils s'y sont opposés. On le voit, l'affaire prend de tristes proportions. Comment finira-t-elle?

Si les ouvriers écoutaient leurs véritables intérêts, nous n'aurions pas à gémir sur une conduite qui témoigne d'une ingratitude qu'il faudra de longs jours pour faire oublier.

Des désordres plus graves ne tardèrent pas à se produire ; en voici la relation et la conclusion rapportées par le journal de la localité :

Des bandes de cinq à six cents personnes, hommes, femmes, enfants, se sont rendues successivement à un puits où elles pensaient qu'on avait repris le travail , pour en chasser les ouvriers,

puis aux demeures du directeur et de Tadministrateur délégué de la Société des mines, dont les maisons ont été pendant plus de deux heures assaillies à coups de pierres. Ce n*est qu^à trois heures du matin que le calme a pu se rétablir.

Aussitôt prévenu, le préfet partait avec le commandant de gendarmerie, donnant l'ordre au bataillon du 72® de le suivre. Le procureur impérial et le juge d'instruction se rendaient également à Carmaux.

La matinée a été calme, mais vers une heure une masse d'ouvriers et de femmes ont commencé d'arriver des communes voisines, et à trois heures les maisons de Tadministrateur délégué et du directeur étaient entourées d'une foule menaçante. Le préfet fît avancer cinq brigades de gendarmerie à cheval et un fort détachement d'infanterie, et mit plus de cinq heures à faire déblayer la rue, agissant par la persuasion, faisant marcher la gendarmerie au pas, sabre au fourreau, les soldats le fusil sur Té' paule droite.

A huit heures du soir, des ouvriers parvinrent à s'introduire par derrière dans le jardin du directeur et brisèrent les portes et volets fermés ; il fallut en toute hâte faire enfoncer par la troupe la porte donnant sur la rue, à coups de crosse, pour venir au secours de la famille du directeur, réfugiée au premier étage, et repousser les assaillants.

A ce moment, l'exaltation était extrême, les femmes au premier rang, plus résolues encore que les ouvriers. Le préfet, le procureur impérial, le juge d'instruction, le maire essayaient en vain d'apaiser les groupes qu'ils parcouraient ; le préfet dut même arrêter dans la foule, de sa main, un énergumène qui cherchait à entraîner ses camarades à marcher sur la maison du directeur.

En ce moment, celui-ci, cédant aux sollicitations de sa famille éplorée, fit savoir aux ouvriers qu'il donnait sa démission et allait quitter Carmaux.

Alors ce fut une joie dont rien ne donne l'idée : le préfet fut l'objet d'une ovation enthousiaste, et, à partir de ce moment et pendant toute la nuit, les cris de « Vive l'Empereur! » et les chansons ne cessèrent de retentir.

A dix heures, le directeur ayant fait demander une escorte

24 l'industrie houillère en 1869.

pour partir avec sa famille, le préfet lui fit savoir que lui seul raccompagnerait jusqu'au dehors de Carmaux, et il n'y eut pas un cri, une insulte, au départ, contre celui que l'administration, la magistrature et Tarmée avaient eu tant de peine à protéger toute la journée.

Cette relation est curieuse; elle montre que le journal et le préfet ont considéré comme une conclusion heureuse Texpulsion d'un directeur qui avait fait son devoir et contre lequel ces émeutiers paasionnés n'a^ valent trouvé aucun autre grief.

Le principe d'autorité et de discipline, sans lequel il n'y a pas d'industrie possible, reçut donc ici une atteinte non moins complète que dans la Loire^ Cette faiblesse devait porter ses fruits, et l'on est en droit de lui attribuer les douloureux événements d'Aubin.

Grève dan» le bassin de FAveyron.

Nous arrivons maintenant à la grève d'Aubin, dont rissue fut si déplorable. Pour en apprécier les procédés, nous nous en rapportons au récit du Journal officiel*

Des récits erronés et inspirés par le parti pris le plus hostile et le plus violent ont été publiés sur les tristes événements qui se sont passés à Aubin dans les journées des 7 et 8 octobre. Il est nécessaire de rétablir la vérité des faits.

Le 6 octobre, des ouvriers de la mine du Crol, qui occupaient le poste de jour, sortirent de la mine avant Theure habituelle pour se mettre en grève et empêcher les brigades de nuit de se rendre à leur poste. Leur motif apparent, mais formulé vaguement, était une demande d augmentation de salaire, et ils ne se plaignaient alors aucunement de M. Tissot, leur ingénieur en chef.

Le lendemain 7 octobre, les ouvriers du Crol, réunis à ceux du

Montet» parcoururent les usines du voisinage et repoussèrent les travailleurs qui se présentaient pour entrer dans les mines.

A neuf heures du matin, ils envahirent le plateau du Gua, où se trouvent la forge principale et le bâtiment d^administration. Cette bande était composée de trois cents à quatre cents personnes, parmi lesquelles beaucoup de femmes et d'enfants qui marchaient en avant. Elle rencontra M. Tissot, dont la vue provoqua seulement quelques murmures.

Les ouvriers furent alors invités à formuler leurs griefs et à les faire présenter par des délégués. Ils s'y refusèrent. On parvint ce^o pendant à les détourner de la forge, dont ils voulaient arrêter le travail, mais ils se portèrent aussitôt vers les bureaux de la Compagnie, dont ils firent tumultueusement le blocus.

M. de Saint-Aulaire, sous-préfet de Villefranche, et M. de Blois, substitut du procureur impérial, étaient arrivés au Gua à une heure, et ils multipliaient, mais en vain, leurs efforts pour rétablir Tordre. Les grévistes, alors au nombre de près de douze cents, commencèrent à réclamer le renvoi de M. Tissot ou sa démission, et, refusant de nouveau toute négociation par délégués, se livrèrent à des manifestations de plus en plus violentes.

Quelques individus, disant avoir des motifs particuliers contre M. Tissot, demandèrent cependant à les exposer aux autorités devant M. Tissot lui-môme. On les fit entrer, mais leurs prétentions, réfutées par cet ingénieur, se changèrent en récriminations aussi vagues que brutales. Cette scène se prolongeant, la foule, de plus en plus exaltée, attaqua les portes de la direction. Le blocus devint un véritable assaut. Les gendarmes, les employés de la compagnie, le garde-mine se réunirent pour empêcher cette invasion. A deux reprises, le sous-préfet et le substitut, voyant la porte sur le point de céder, la firent ouvrir et se présentèrent à la foule pour la calmer.

A la dernière de ces tentatives de pacification, le sous-préfet regut à la jambe un coup de plaque de tôle qui le renversa au milieu des assaillants ; les bureaux furent aussitôt envahis et la confusion devint indescriptible. M. Tissot crut devoir se montrer pour parlementer avec les ouvriers ; mais, à peine sorti, malgré les efforts du substitut, du maire, du garde-mine Bernard, de trois gen-

26 l'industrie houillère en 1869.

darmes et de quelques employés de la compagnie qui s'avancèrent pour l'entourer, il. fut saisi, soulevé, emporté par des groupes furieux qui lui arrachèrent ses habits, Tinsultant, le frappant et lui criant quMls allaient le mettre à mort.

La bande de ces forcenés se dirigea vers la forge, suivie de M. de Blois qui, plusieurs fois foulé aux pieds, n^en continuait pas moins à s'attacher au malheureux ingénieur, pour le protéger par ses protestations énergiques et la force de son dévouement contre les projets criminels de cette foule, dont les cris :« A Teau! à Teau ! Allons aux mines ! » accompagnaient chacun de ses pas.

Heureusement, pour se rendre au réservoir qui touche aux mines, le trajet était long, et à cinq heures arrivait précipitamment le préfet du département, accompagné de soixante et dix hommes de troupe, amenés de Rodez par le chemin de fer. Après avoir parcouru près de 2 kilomètres au pas gymnastique et avoir rencontré en route des personnes qui lui criaient : « Hâtez-vous ! hâtez -vous 1 Dans un instant il sera trop tard I » la petite colonne fondit sur la bande qui entraînait M. Tissot et le délivra, au milieu de mille vociférations. Puis, après avoir chargé ses armes pour intimider la foule, elle regagna, non sans peine, les bureaux de la régie.

Les rassemblements persistèrent jusqu'à onze heures du soir.

Le lendemain, à deux heures du matin, un incendie dévorait le bâtiment considérable qui contenait toutes les huiles, graisses et matières inflammables de rétablissement. Les pertes sont évaluées à plus de 300 000 francs.

Le matin, dans les nouveaux rassemblements qui s'étaient formés courait le bruit qu'une attaque était préparée pour deux heures. Pendant ce temps, le travail continuait dans la forge, et les besoins de la circulation industrielle empêchaient de garder fortement les bureaux de la compagnie, où ne se trouvaient d'ailleurs que cent soixante hommes de troupe. Les groupes devenaient plus nombreux et plus menaçants. Vainement le préfet s'approchait de ces rassemblements pour les calmer et les dissiper. De nombreux émeutiers s'étant alors dirigés vers la forge avec des cris menaçants, trente hommes de troupe furent envoyés, sur la demande du directeur de l'usine, pour protéger les ouvriers labo-

rieux et prirent position dans un angle du bâtiment envahi, de façon à ne pouvoir ôtre tournés.

Tout d'abord le directeur de Tusine harangua les mineurs qui assiégeaient la forge ; mais ceux-ci, ne voulant rien entendre, sommèrent le lieutenant qui commandait le détachement de faire rentrer la baïonnette au fourreau. Sur son refus, les émeutiers se précipitèrent sur lui et s'efforcèrent de le désarmer. «Remettez la baïonnette, criaient les autres, ou nous vous écharponsl» A celte dernière menace, vociférée par plusieurs centaines de furieux, l'officier fit croiser la baïonnette, en recommandant à ses hommes le plus grand sang froid. Les mineurs semèrent aussitôt sur les baïonnettes croisées, essayant de les saisir et de les arracher* Désespérant d'aboutir par cette attaque corps à corps, ils opérèrent un mouvement de recul et accablèrent les soldats de pierres, de débris de fer et de fonte, et môme de barres de fer rougies à la forge. Le lieutenant et plusieurs hommes furent blessés. Un premier coup de feu partit alors; ce coup de feu fut suivi de deux autres, auxquels les assaillants répondirent par un redoublement de projectiles, en se précipitant de nouveau sur les soldats. Dans cette situation critique, voyant ses soldats acculés, sur le point d'ôtre écrasés par le nombre, Toffîcier cria : « Défendez- vous 1 » et la troupe fît usage de ses armes.

Le nombre des morts fut d'abord de quatorze. Deux des blessés sont morts depuis le 8; les autres paraissent en voie de guérison.

L'instruction judiciaire suit son cours; plusieurs des principaux meneurs sont arrêtés. Les hauts fourneaux et les forges sont en pleine activité et le travail a repris dans les mines.

Tels sont les faits douloureux qui ont servi de prétexte aux attaques les plus odieuses contre les soldats, appelés pour maintenir Tordre, condition essentielle de la vraie liberté, et pour empêcher des actes coupables d'ouvriers égarés.

Ces faits profondément déplorables auraient été évités si les ouvriers d'Aubin, alors même qu'ils auraient eu des griefs contre un de leurs chefs, avaient usé non de la violence, mais des droits que, pour la première fois, l'Empire, par une loi libérale, a mis entre leurs mains.

La loi, qui autrefois considérait comme un délit toute réunion,

28 l'industrie houillère en 1869.

toute coalition d'ouvriers, leur permet aujourd'hui de discuter librement leurs intérêts et de les défendre par les voies légales. Au lieu de recourir à ces moyens légitimes, ils se sont emportés à des violences qui ne respectaient plus rien. Un détachement de trente hommes insultés, menacés, assaillis par douze cents émeutiers, a exercé son droit de légitime défense. Les soldats, attaqués à coups de pierres et de barres de fer, menacés d'être désarmés, ont dû opposer la force à la force. Le devoir militaire ne permettait pas qu'ils fussent exposés à rendre leurs armes à Témeute.

Plus la liberté est grande, plus le respect de la loi devient obli* gatoire, et plus la répression de tout acte qui trouble la sécurité publique doit être énergique.

Cette analyse des événements d'Aubin a été évidemment l'objet d'une attention toute spéciale; on s'est proposé de rétablir la vérité des faits présentés de manières très-diverses et de les juger avec impartialité.

Mais ne vient-il pas à la pensée de répondre au gouvernement qui cherche à dégager sa responsabilité : Mieux valait prévenir que d'avoir à réprimer; vous aviez une loi qui protégeait le travail, qui protégeait surtout l'ouvrier paisible et laborieux, et vous lui avez substitué une loi impuissante qui livre les populations ouvrières à la tyrannie des turbulents ; votre faute est l'imprévoyance, et si, lorsque vous avez présenté et soutenu la nouvelle loi des coalitions, vous aviez consulté les hommes compétents, tous ces désordres, tous ces malheurs n'auraient pas eu lieu.

II faudrait bien peu connaître les ouvriers pour croire qu'ils pourront se mettre en grève et rester un mois inoccupés sans qu'il en résulte des émeutes et des violences. Sous ce rapport, la France ne peut être assimilée à l'Angleterre.

Conclnsioiis sar les résaltàts des s^rèves.

Les pays déchus, comme l'Espagne et l'Italie, doivent leur affaiblissement à l'affaiblissement du travail et à une mauvaise législation; leurs populations ne sont sous aucun rapport inférieures aux nôtres. Si donc la France veut conserver son rang dans l'industrie et la civilisation, elle doit conserver tout ce qui est pour elle une garantie d'ordre et de travail.

Mais la nouvelle législation qui autorise les coalitions d'ouvriers existait en Angleterre, n'était-il pas jusfe de l'introduire en France, comme plus libérale et plus avantageuse à l'ouvrier?

Nous ne saurions considérer comme libérale une législation qui conduit à l'oppression du plus grand nombre par les minorités. Nous ne saurions considérer comme avantageuse à l'ouvrier une législation qui le met en antagonisme constant avec ses chefs.

Le prix de la houille se compose presque entièrement de main-d'œuvre ; il faudra donc, toutes les fois que les prix de main-d'œuvre seront augmentés, que le consommateur la paye plus cher.

Quant au temps du travail , l'ouvrier est-il donc mineur par force? Ne peut-il pas, dans tous nos bassins houillers, donner la préférence aux travaux de Tagriculture, qui manquent constamment de bras?

Le travail est la condition de l'existence humaine, de la civilisation et de la force des nations. L'ouvrier a toujours eu en France la faculté de choisir sa profession, et ceux qui ont trouvé le travail des mines trop

30 l'industrie houillère en 1869.

pénible et trop périlleux ont toujours eu la faculté de le quitter.

L'Angleterre, que l'on prend pour modèle, a des conditions de production tellement faciles et supérieures à celles des autres pays, qu'elle a pu supporter les exigences des coalitions. Mais ces coalitions n'ont pas eu pour but de réduire le travail, mais d'en augmenter le prix. La France innove réellement en disant : Le travail ne devra durer que huit heures. Dans les mines, la surveillance individuelle est impossible, tout est nécessairement à la tâche. L'ouvrier a la faculté de travailler peu ou point. Que signifie donc cette réduction des heures, si ce n'est une attaque contre la liberté du travail ? L'ouvrier qui gagne 5 francs, et qui veut en gagner 6 en travaillant plus longtemps, n'a-t-il pas le droit de réclamer contre la tyrannie qui lui impose 5 francs par jour et la limite de huit heures de travail ?

Les trades unions ont d'ailleurs produit des résultats déplorables en Angleterre, et cela est tellement évident, que l'opinion même de la classe ouvrière commence à se tourner contre leurs procédés.

Dans l'assemblée générale annuelle des associations ouvrières (traders unions congress) qui a eu lieu en 1869 à Birmingham, les sociétés dites de résistance ont été qualifiées de dangereuses et à* inefficaces, et comme attentat à la liberté individuelle.

Pour en arriver là, nous devrons parcourir les mêmes étapes et voir à la fois l'industrie et les populations ouvrières livrées aux souffrances et aux privations.

On a fait grand bruit du procédé employé par les

houillères de MM. Briggs et C% notamment dans le travail publié par le Comité de Paris sur les trades unions. En voici l'énoncé : le fonds social fut considéré comme composé de deux éléments : d'une part, le capital fictif représenté par le travail des mineurs, et d'autre part, l'argent des actionnaires. Les salaires, payés au même taux que dans les houillères voisines, devinrent l'intérêt assuré aux capitaux pour le premier de ces deux capitaux; et, pour le second, il fut réglé que les actionnaires auraient sur les recettes un intérêt de 10 pour 100, chifire qui paraîtra modéré, si l'on songe qu'il doit couvrir les déficits des mauvaises années oix le capitaliste ne touche rien, tandis qu'il n'y a jamais d'interruption dans les salaires. Tous les bénéfices faits après ce double prélèvement furent considérés comme des gains communs de la société entière et partagés entre les ouvriers et les actionnaires.

L'énoncé du système répond à l'effet que pourrait produire son application en France.

Il est bien rare qu'une compagnie houillère donne 10 pour 100 à ses actionnaires, taux indiqué comme modéré et devant compenser les mauvaises années. Il faudrait donc, pour proposer un chiffre qui ne serait pas un leurre pour les ouvriers, admettre, par exemple, un chiffre de 7 pour 100.

Supposons la convention établie et que l'année ne produise que 6 ou 7 pour 100. Il ne faut pas connaître les ouvriers pour admettre qu'ils se déclareront satisfaits. Ils diront avec raison : Nous préférons quelque chose de certain à ces bénéfices aléatoires : augmentez nos salaires.

Les compagnies houillères font déjà en France ce

que ne font pas les compagnies anglaises : elles assurent à leurs ouvriers des logements presque gratuits, les secours de toute nature pour eux et leurs familles, des pensions pour les blessés ou pour la vieillesse ; des denrées de première nécessité livrées au-dessous du cours du commerce. Voilà le prélèvement qu'elles font sur leurs bénéfices, et nous le trouvons autrement intelligent et profitable qu'une part éventuelle dans des bénéfices.

Notre opinion est qu'il faut encore améliorer et développer en faveur des ouvriers mineurs toutes les institutions de secours et de prévoyance, multiplier les logements, les jardins, les écoles, les moyens d'instruction, et ne jamais offrir des éventualités ni des bénéfices aléatoires qui ne pourraient que compliquer et envenimer la situation.

Beaucoup de personnes ont été surprises en voyant les compagnies céder aux exigences des ouvriers, ainsi qu'il est arrivé dans les bassins de la Loire et de Carmaux; elles sont disposées à conclure que ces exigences étaient légitimes, puisqu'on y a fait droit; d'où suivrait cette conclusion : que l'on suppose des grèves nouvelles, que l'on ajoute aux violences des ouvriers la pression gouvernementale qui s'est déjà manifestée, on arrivera à la participation des ouvriers aux bénéfices, et Ton aura assuré la tranquillité pour l'avenir.

Eh bien, il faut le dire, la tranquillité ne serait nullement assurée, et Ton aurait simplement ajouté aux éléments de dissolution et d'anarchie qui menacent l'industrie un élément encore bien plus actif. Les vîo-

lenoes passées indiquent suffisamment comment seraient accueillis les comptes qui donneraient à Tou* vrier une part nulle ou jugée insuffisante. Mais il faut considérer qu'on ne produit pas seulement la houille par la main-d'œuvre et les salaires; on doit y ajouter l'intervention des capitaux nécessaires pour créer les travaux et le matériel.

Or se figure-t-on l'effet d'une pareille organisation sur les capitaux appelés à faire fonctionner les mines? Plus de crédit, plus de travaux préparatoires; bientôt cette industrie périrait.

Que ceux qui donnent de pareils conseils et qui possèdent quelques capitaux veuillent donc prêcher d'exemple! Lorsqu'on est préfet ou conseiller d'État, on peut enseigner directement, en mettant à exécution ce que Ton prétend possible et utile ; les occasions ne manquent pas pour entrer dans l'industrie des mines, et l'enseignement pratique serait le seul efficace pour persuader et convaincre.

L'industrie houillère est mal choisie pour de pareilles expériences, elle est trop importante, trop essentielle à la vie du pays.

Si l'on a cédé devant des violences imméritées et des pressions imprudentes, c'est parce que les exploitants ne sont pas en France assez riches pour faire le sacrifice de leur capital; c'est parce que, malgré les sacrifices imposés , malgré les conditions léonines du travail, ils espèrent encore sauvçr leur honorabilité commerciale et industrielle.

Nous repoussons donc, au nom de l'industrie houillère, toute responsabilité pour les actes de faiblesse qui ont pu être consentis ; ces actes sont la conséquence

forcée d'une législation irréfléchie et impuissante à prévenir le mal, impuissante à protéger la sécurité et la propriété des citoyens.

Lorsque, d'ailleurs, on parle de l'Angleterre, ne devrait- on pas prendre en considération les différences essentielles qui existent entre l'Angleterre et la France?

En Angleterre, le respect du droit existe dans toutes les classes; en France, les ouvriers ont une tendance évidente à s'en affranchir. En Angleterre, les industriels sont puissants par leur position sociale et leur fortune. Ils ont su opposer aux traders unions l'action des syndicats. Lorsqu'une grève se manifesta dans le nord du Staffordshire, les ouvriers comptaient sur l'intervention de ceux qui continueraient à travailler dans le sud et qui partageraient leurs salaires avec eux. Le syndicat arrêta immédiatement le travail dans le sud aussi bien que dans le nord , et bientôt la nécessité fit reprendre les travaux dans tout le comté.

A la force des associations ouvrières l'industrie anglaise peut donc opposer une autre force, celle de l'association des patrons.

En est-il de même en France, où les industries sont bien moins puissantes, bien moins riches? Les chefs, en pareils cas, restent isolés avec quelques employés contre des milliers d'ouvriers. Ils jettent les yeux vers les autorités gouvernementales, qui tantôt leur prêteront un concours loyal, et d'autres fois, pactisant avec la force et le nombre, augmenteront encore leur détresse.

Les ouvriers mineurs, comme tous ceux des grandes villes et des centres manufacturiers, ont aujourd'hui

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leurs flatteurs. Ces flatteurs ne trouvent rien de mieux que de leur promettre le bien d'autrui, ce qui présente un double avantage : on ne débourse rien que des paroles et Ton se pose en bienfaiteur.

Les compagnies houillères ont mieux agi dans l'intérêt des ouvriers en cherchant à compenser les périls du travail par des institutions qui représentent un bien-être moralisant et un capital qui ne va pas au cabaret.

Telles sont les conclusions auxquelles nous conduisait la série de grèves que nous venons d'énumérer. La seconde grève de Rive-de-Gier, qui eut lieu en septembre, est venue les confirmer.

Seconde grèwe de RlTe-de-Gier.

Pour bien apprécier le système de grèves inauguré en France, il faut examiner ce qui en résulte pour le consommateur, et à cet égard les faits qui se sont produits dans la Loire sont très-instructifs, ainsi que la grève de septembre à Rive-de-Gier.

Le déficit qui est résulté, dans la production, de la grève de juin-juillet était d'environ 500000 tonnes. Une pareille quantité, subitement enlevée à la consommation, devait apporter des perturbations d'autant plus grandes dans la marche des usines et des manufactures, que la reprise des travaux dans les usines ne peut pas ramener immédiatement la production à son chiffre normal.

Il faut, en effet, rapatrier tous les ouvriers qui ont été chercher du travail ailleurs; il faut réparer les éboulements qui se sont produits, éteindre les feux qui

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se sont déclarés, épuiser les eaux qui ont envahi les parties inférieures, travaux stériles qui prennent du temps et absorbent une partie de la main-d'œuvre disponible.

Les compagnies houillères ont généralement toute leur production engagée pour toute une année au moins, quelquefois pour cinq années et plus. Elles ne peuvent donc faire face à leurs engagements, auxquels elles ont dû opposer la force majeure de la grève, en répartissant leur production de manière à satisfaire le mieux possible leur clientèle.

Mais les marchands de charbon, les gros acheteurs, qui n'ont aucun ménagement à garder vis-à-vis des consommateurs, mettent à profit la rareté des charbons et élèvent leurs prix en conséquence. Que de fabrications atteintes dans leurs prévisions et même dans leur marche ! De là des clameurs et des récriminations continuelles adressées aux exploitants qui, bien à tort, sont considérés comme plus ou moins responsables de toutes les conséquences de grèves violentes et inintelligentes.

Le plus grand préjudice résultant de ce système de grèves est d'ailleurs l'aflaiblissement des relations éminemment sociales (c'est le mot à Tordre du jour) qui existent entre les compagnies d'exploitation et leurs ouvriers.

Est-il une autre industrie qui présente un ensemble aussi complet d'institutions protectrices et prévoyantes?

Dans bon nombre d'exploitations houillères, l'enfant naît accueilli par les soins de ces institutions ; il grandit dans l'asile et reçoit l'éducation dans les écoles de la compagnie ; à treize ans il commence à travailler, oc-

cupé à des détails proportionnés à son âge ; à quinze ou seize ans il se suffit à lui-même ; à dix-neuf ou vingt ans il est ouvrier et peut gagner de 100 à 150 francs par mois. Il est logé à des conditions exceptionnelles de salubrité et d'économie. S'il est malade, il reçoit tous les secours nécessaires ; s'il est blessé, il est logé et pensionné. Enfin, après trente années de service et soixante ans d'âge, il reçoit une pension de 300 francs avec un logement gratuit.

Telle est la règle adoptée par un grand nombre de compagnies houillères. La Compagnie d'Anzin y consacre en moyenne 800 000 francs par année, c'est-àdire à peu près 10 pour 100 des salaires. Dira-t-ou que ce système ne vaut pas mieux qu'une participation à des bénéfices incertains ?

Prédicateurs de socialisme et de fraternité, trouvez donc dans vos propres rangs de pareils exemples. Ce sont là des faits, et vous n'avez jamais donné aux ouvriers que des paroles et des promesses dont le bien d'autrui doit seul faire les frais.

On pourrait croire que la pression des ouvriers a été une cause déterminante de la création d'une caisse de secours pour les ouvriers de la Loire.

Depuis longtemps les caisses de secours sont générales dans le bassin de la Loire, elles fonctionnent pour chaque compagnie de manière à assurer aux ouvriers le service médical, les secours en cas d'accident, les pensions en cas d'impossibilité de travail, les pensions aux veuves et aux orphelins.

Depuis plus de douze ans (en 1857)» les quatre compagnies principales se sont associées pour UDe CAiaipç

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commune ayant pour but d'assurer à l'ouvrier des secours et des pensions. Enfin, depuis environ une année, on avait mis à l'étude les statuts d'une caisse générale, à laquelle pourraient s'associer toutes les exploitations du bassin.

C'est à ce moment qu'intervint la pression de la grève, pression si peu légitime, qu'elle pouvait décourager les exploitants. Il n'en a rien été heureusement : les statuts de la caisse nouvelle, aujourd'hui adoptés, ne sont qu'une consécration généralisée de ce que chaque compagnie pratiquait isolément d'une manière plus ou moins complète.

Ces statuts assurent 300 francs de pension aux ouvriers qui ont trente ans de service dans les mines et cinquante-cinq ans d'âge, bien que l'ouvrier ait travaillé pour plusieurs compagnies. Une partie de cette pension est réversible sur les veuves.

Des engagements aussi sérieux sont de nature, nous lerons, à attacher les bons ouvriers au service des mines. Quant à ceux qui jouent le rôle d'agitateurs, nous devons avouer qu'on n'a pas encore réussi à les ramener à de meilleurs sentiments. Ils n'avaient vu dans les caisses de secours qu'un fonds commun qui devait servir à organiser et soutenir les grèves; leur but n'est donc pas rempli.

Une autre considération fait ressortir l'influence désastreuse de ces grèves violentes, c'est l'afiaiblissement de toutes les industries qui étaient venues se grouper autour des houillères, afin d'y trouver une alimentation certaine de houille à bon marché. Déjà les fonderies, les forges, les grandes usines métallurgiques, les grands

ateliers mécaniques se plaignaient de ne pouvoir obtenir la houille à aussi bon marché que l'Angleterre ou la Prusse.

Aujourd'hui ces établissements ont perdu la confiance dans la sécurité de leurs approvisionnements ; ils ont été obligés , en effet , de faire venir pendant la grève des charbons des autres bassins et même de l'étranger, aux conditions les plus onéreuses, et ils restent encore menacés d'augmentations.

Vers la fin de septembre, une grève nouvelle était annoncée dans le bassin de la Loire. On assurait que les mineurs avaient décidé que désormais les grèves partielles succéderaient à la grève générale. C'est la Compagnie de Rive-de-Gier qui fut choisie pour l'expérience du nouveau système.

Cette grève fut imposée exactement comme la précédente, par la menace et la violence.

Les ouvriers du puits Charrin , à la Grand'Croix , descendirent un matin vers les puits de la région inférieure et firent cesser le travail. Quelques résistances s'étant manifestées, ils se firent descendre dans la mine et obligèrent les ouvriers à remonter.

Puis la grève fut déclarée pacifique par tous les journaux, la résistance n'ayant pas été jusqu'aux voies de fait, et M. le préfet de la Loire voulut bien complimenter les ouvriers sur le calme de cette démonstration. La presse démocratique du département appuyant aussi de sa présence et de ses journaux les prétentions, des ouvriers, la Compagnie de Rive-de-Gier, pressée d'ailleurs par des nécessités impérieuses, dut tout ac-

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corder : réduction du temps de travail, augmentation des prix.

Nous avons vu avec regret cette conclusion déplorable. La houille à bon marché ne peut être obtenue avec des journées de huit heures, dont il faut défalquer tous les temps perdus qui nécessairement résultent du travail des mines, et les industries dont la houille est la base ne peuvent prospérer sous un pareil régime.

L& grève du Creujsot est venue d ailleurs, dès le 19 janvier 1870, confirmer nos appréhensions. Il reste démontré que ce système de grèves violentes est organisé en dehors des bassins houillers, et que la majorité des travailleurs est partout opprimée par des minorités agissant sous des influences étrangères à leur intérêt. C'est maintenant à nos législateurs qu'incombe le de* voir de mieux protéger la liberté du travail.

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