SUPERCHERIES
— Elle dit que le meilleur moyen de prévenir l'attaque convulsive esl de la magnétiser ; de cette façon elle s'éveille sans tomber et sans souffrir. Briquet lui dît qu'on pourra, puisqu'il en est ainsi, prévenir les attaques, attendu que
l'interne du service, M. Labbé, est très expert dans le magnétisme, et qu'il saura rompre le sommeil somnambulique. Le lendemain, en effet, la malade se lève à la même heure, recommence son travail de nettoyage. Tout le personnel médical l'entoure, et, après quelques minutes d'observation, M. Labbé se place devant elle, l'ait les passes familières aux magnétiseurs qui veulent soustraire le fluide magnétique ; aussitôt elle s'arrête, regarde les assistants, parle, détend ses membres et remercie du service qu'on lui a rendu. Tout le monde, d'un commun accord, admire avec emphase la réalité de sou somnambulisme. Elle en est fière et va se coin lier. Le lendemain, pareille scène se produit, et Briquet dit à haute voix à M. Labbé de démagnétiser la somnambule d'après le procédé nouveau, autremenl énergique, en se plaçant derrière elle. La malade, à ce moment, s'arrête, s'appuie sur son lit, regarde, parle, remercie d'avoir été ainsi tirée de son sommeil et regagne son lit. A partir de ce moment, tout le monde reste convaincu de sa supercherie : M. Labbé, nullement expert dans les passes magnétiques, n'avait exercé aucune influence sur elle cette dernière fois, puisqu'il s'était abstenu de tout mouvement.
La malade fut avertie, le lendemain, qu'elle eût à cesser ses manœuvres ridicules, attendu qu'on n'était pas dupe de sa fourberie, et qu'elle serait mise à la porte à la inoindre manifestation de somnambulisme ou de convulsion. Cet avis fut compris et eut l'efficacité d'un traitement spécifique. A partir de ce moment, la guérison fut radicale.
Mais revenons aux étrangetés de l'hystérie grave.
DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITÉ
I — DÉDOUBLEMENT DE I. \ PERSONNALIT]
A la lecture du fait remarquable de somnambulisme hystérique relaté tout à l'heure par M. Mesnet, on a été nécessairement frappe du contraste qui a existé entre l'état d'esprit de la malade, alors qu'elle était en état de veille, et celui que décelaient les actes accomplis pendant ses accès de somnambulisme. « Pcndanl la veille, elle présentait une organisation peu active, une volonté sans résistance, en un mot un cachet de faiblesse générale; dans la période somnambulique, elle apparaissait douée d'une activité développée, d'une volonté puissante, de déterminations énergiques. » Il semblait qu'il y eût passagèrement chez celte femme comme une double personnalité morale, et même comme une double existence cérébrale. Cet état sinuulier va se révéler plus accentué, plus durable, et par conséquent plus surprenant encore dans les cas dont nous allons parler maintenant, et qui ont été décrits sous le nom de dédoublement de la personnalité ou de double conscience. Le plus curieux de ces faits est celui qu'a rapporté M. Azam, de Bordeaux.
OBSERVATION XXI. — Hystérie grave. — Félida X... Dédoubleiip nt de la personnalité, double conscience, double vie ou amnésie périodique. — Début à la puberté, accident s nerveux variés; héinorrhagies supplémentaires, extases, etc. — Condition prime et condition geconde; changement du caractère et perte du souvenir par le passage de l'une à l'autre. — Période de transition. — Troisième état quasi délirant, — Grossesse survenue en condition seconde,
ignorée pend an) l'état normal. — Condition seconde occupant peu à peu la plus grande partie de l'existence.
Féliila X... est née en 1843, à Bordeaux, de parents bien portants; son père, capitaine dans la marine marchanda, a péri quand elle riait en lias âge, et sa mère, laissée dans une position précaire, a dû travailler pour élever ses enfants.
Les premières années de Félida ont été difficiles; cependant son développement s'est fait d'une façon régulière.
\ ers l'Age de treize ans, peu après la puberté, elle a présenti'' des symptômes dénotant une hystérie commençante, accidents nerveux variés, douleurs vagues, hémorrhagies pulmonaires que n'expliquait pas l'état des organes de la respiration.
Bonne ouvrière et d'une intelligence développée, elle travaillait à la journée à des ouvrages de couture.
Vers l'âge de quatorze ans et demi se sont montrés les phénomènes qui font le sujet de ce récit.
Sans cause connue, quelquefois sous l'empire d'une émotion, Félida X... éprouvait une vive douleur aux deux tempes et tombait dans un accablement profond, semblable au sommeil. Cet état durait environ dix minutes ; après ce temps et spontanément elle ouvrait les yeux, paraissant s'éveiller, et commençait le deuxième état qu'on est convenu de nommer condition seconde, et que je décrirai plus tard ; celui-ci durait une heure ou deux, puis l'accablement et le sommeil reparaissaient, et Félida rentrait dans l'état ordinaire. Cette sorte d'accès revenait tous les cinq ou six jours ou plus rarement; ses parents et les personnes de son entourage, considérant le changement de ses allures pendant celte sorte de seconde vie et son oubli au réveil, la croyaient folle. Bientôt les accidents de l'hystérie proprement dite s'aggravèrent, Félida eut des convulsions, et les phénomènes de prétendue folie devinrent plus inquiétants; je fus alors appelé à lui donner mes soins.
DÉDOUBLEMENT DE l \ PERSONNALITÉ.
Voici ce que je constatai en octobre 1858.
Félida X...esl brune, de taille moyenne, assez robuste el d'un embonpoint ordinaire. Elle esl sujette à de fréquentes hémoptysies, probablement supplémentaires; très inlelliet assez instruite pour son état social, elle est d'un caractère triste, même morose, sa conversation est sérieuse el elle parle peu, sa volonté est très arrêtée et elle esï très ardente au travail. Ses sentiments affectifs paraissent peu développés. Elle pense sans cesse à son état maladif qui lui inspire îles préoccupations sérieuses et souffre de douleurs vives dans plusieurs points du corps, particulièrement à la tête; le symptôme nommé (don hystérique esl chez elle liés développé.
On est particulièrement frappé de son air sombre et du peu de désir qu'elle a de parler; elle répond aux questions, mais c'est tout. L'examinant avec attention au point de vue intellectuel, je trouve ses actes, ses idées et sa conversation parfaitement raisonnables.
Presque chaque jour, sans cause connue ou sous l'empire d'une émotion, elle est prise de ce qu'on appelle sa crise; en fait elle entre dans son deuxième état. — Félida est assise, un ouvrage quelconque de couture sur les genoux; tout d'un coup, sans que rien puisse le faire prévoir et après une douleur aux tempes plus violente qu'à l'habitude, sa tète tombe sur sa poitrine, ses mains demeurent inactives et descendent inertes le long du corps: elle dort ou paraît dormir, mais d'un sommeil spécial, car ni le bruit ni aucune excitation, pincements ou piqûres ne sauraient l'éveiller; de plus, cette sorte de sommeil est absolument subit. 11 dure deux ou trois minutes; autrefois il était beaucoup plus long; après ce temps, Félida s'éveille, mais elle n'est plus dans l'état intellectuel où elle était quand elle s'est endormie. Tout paraît différent. Elle lève la tête et ouvrant les yeux, salue en souriant les nouveaux venus, sa physionomie s'éclaire et respire la gaieté, sa parole est brève et
clic continue, en fredonnant, l'ouvrage d'aiguille que dans l'étal précédent elle avait commencé; elle se lève, sa démarche est agile et elle se plaint à peine des mille douleurs qui quelques minutes auparavant la faisaient souffrir; elle vaque aux soins ordinaires du ménage, sort, circule dans la ville, fait dos visites, entreprend un ouvrage quelconque; >'•> allures et sa gaieté sont celles d'une jeune fille de son âge bien portante. Son caractère est complètement changé; de triste elle est devenue gaie, et sa vivacité touche à la turbulence, son imagination est plus exaltée; pour le moindre motif elle s'émotionne en tristesse ou en joie; d'indifférente a tout qu'elle était, elle est devenue sensible à l'excès.
Dans cet état, elle se souvient parfaitement de tout ce qui s'est passé, pendant les autres états semblables qui ont précédé et aussi pendant sa vie normale. J'ajouterai qu'elle a toujours soutenu que l'état, quel qu'il soit, dans lequel elle est au moment où on lui parle, est l'état normal qu'elle nomme sa raison, par opposition à l'autre état qu'elle appelle sa crise.
Dans cette vie comme dans l'autre, ses facultés intellectuelles et morales, bien que dillérentes, sont incontestablement entières; aucune idée délirante, aucune fausse appréciation, aucune hallucination ; je dirai même que dans ce deuxième état, dans cette condition seconde, toutes ses facultés paraissent plus développées ou plus complètes. Cette deuxième vie où la douleur physique ne se fait pas sentir est de beaucoup supérieure à l'autre; elle l'est surtout par le l'ait considérable que nous avons déjà indiqué, que pendant sa durée Félida se souvient non seulement de ce qui s'est passé pendant les accès précédents, mais aussi de toute sa vie normale, tandis que, ainsi que je le dirai plus loin, pendant sa vie normale, elle n'a aucun souvenir de ce qui s'esl passé pendant ses accès.
Après un temps qui, en 1858, durait trois ou quatre heures, presque chaque jour, tout à coup la gaieté de Fé-
DÉDOUBLEMENT DK LA PERSONNALITÉ
lida disparait, sa tête se fléchit sur sa poitrine el elle retombe dans l'état de torpeur que nous avons décrit, trois ou quatre minutes s'écoulent et elle ouvre les yeux pour rentrer dans l'existence ordinaire. — On s'en aperçoit à peine, car elie continue :-on travail avec ardeur, presque avec acharnement; le plus souvent c'est uo travail de coulure entrepris dans la période qui précède, elle ne le connaît pas et il lui faut un effort d'esprit pour le comprendre. Néanmoins elle le continue comme elle peut, en gémissant sur sa malheureuse situation; sa famille, qui a l'habitude de cet état, l'aide à se mettre au ruinant.
Quelques minutes auparavant, elle chantonnait quelque romance, ou la lui redemande, elle ignore absolument ce qu'on veut dire ; on lui parle d'une visite qu'elle vient de recevoir, elle n'a vu personne.
Je crois devoir préciser les limites de celle amnésie. L'oubli ne porte que sur ce qui s'est pa>sé pendant la condition seconde, aucune idée générale acquise antérieurement n'est atteinte, elle sait parfaitement lire, écrire, compter, tailler, coudre, etc., et mille autres choses qu'elle savait avant d'être malade ou qu'elle a apprises dans ses périodes précédentes d'état normal.
Physiquement Félida est une hystérique très caractérû elle a la boule épigastrique, sa sensibilité tactile est altérée, son goût, dans l'état normal, est détruit, car j'ai pu lui faire mâcher des pilules d'un goût détestable sans qu'elle y trouvât aucune saveur; son odorat est diminué et nombre de points de sou corps sont anesthésiques ; enfin pour la moindre émotion elle a des convulsions sans perte complète de la connaissance; je n'insiste pas sur ce tableau si connu, il me suffira de dire que chez Félida l'hystérie est certaine, et que les accidents singuliers qu'elle présente doivent être sous la dépendance de cette maladie générale.
A celte époque s'est montré un troisième état qui n'est qu'un épiphénomène de l'accès. J'ai vu cet état seulement
deux on trois fois, et pendant seize ans son mari ne l'a observé qu'une trentaine de fois : étant dans sa condition seconde, elle s'endort de la façon décrite, et au lieu île s'éveiller dans son état normal comme à l'habitude, elle se trouve dans un étal spécial que caractérise nue terreur indicible; ses premiers mots sont : « J'ai peur... j'ai peur; » elle ne reconnaissait personne, sauf le jeune homme qui est devenu son mari. Cet état quasi délirant dure peu, c'est le seul moment où j'ai pu saisir chez elle des conceptions fausses.
Si j'avais pu avoir des doutes sur la séparation complète de ces deux existences, ils eussent été levés par ce que je vais raconter.
Un jeune homme de dix-huit à vingt ans connaissait Féida X... depuis son enfance et venait dans la maison; ces jeunes gens ayant l'un pour l'autre une grande affection s'étaient promis le mariage.
Un jourFélida, plus triste qu'à l'ordinaire, me dit les larmes dans les yeux que <■ sa maladie s'aggrave, que son ventre grossit et qu'elle a chaque malin des envies de vomir .» ; en un mot elle me fait le tableau le plus complet d'une grosqui commence. Aux visages inquiets de ceux qui l'entourent, j'ai des soupçons qui devaient être bientôt levés. En effet, dans l'accès qui suit de près, Félida me dit devant ces mêmes personnes :
« Je me souviens parfaitement de ce que je viens de vous dire, vous avez dû facilement nie comprendre; je l'avoue sans détours... je crois être grosse. »
Dans cette deuxième vie sa grossesse ne l'inquiétait pas, et elle en prenait assez gaiement son parti.
Devenue enceinte pendant sa condition seconde, elle l'ignorait donc pendant son état normal, et ne le savait que pendant ses autres états semblables; mais cette ignorance ne pouvait durer; une voisine, devant laquelle elle s'était expliquée fort clairement et qui, plus sceptique qu'il ne con-
DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNAI III
vient, croyait que Félida jouait la comédie, Lui rappela brutalement sa confidence après L'accès. Cette découverte lit à la jeune fille une si forte impression qu'elle eut îles convulsions hystériques très violentes, et je dus lui donner mes soins pendant deux ou (rois heures.
L'enfant conçu pendant l'accès a seize ans aujourd'hui; nous eu parlerons plus loin.
Félida étant dans l'un de ses deux élals et assise en face de moi, je l'invite à regarder attentivement un objet quelconque placé à 15 ou :2<> centimètres au-dessus de ses yeux : après huit à dix secondes, elle clignotte et ses yeux se ferment. Pendant quelques instants elle ne répond à aucune question, le sommeil dans lequel elle parait être la séparant complètement du monde extérieur; — déplus elle est anesthésique ; — après ce temps très court, elle répond aux questions posées et présente ce fait particulier, que dans ce somnambulisme provoqué, et, quel que soit son état au moment où elle a été endormie, elle est toujours dans l'état normal.
Alors elle présente les phénomènes ordinaires de ce somnambulisme, catalepsie, anesthésie, hyperesthésie de la peau, développement exagéré de l'odorat, du toucher, exaltation du sens musculaire.
Le réveil se fait avec la même facilité par les moyens connus, la friction et l'insufflation sur les paupières.
Si j'ai provoqué chez ma malade le sommeil artificiel par les moyens qu'il recommande, c'était, je dois le dire, dans l'espérance de la guérir. Cet espoir a été déçu, car je n'ai amené chez elle aucune modification.
Je viens de décrire l'état de Félida en 1858 et 185'.». A la lin de cette dernière année, les phénomènes parurent s'amender; on me le dit, du moins; elle accoucha heureusement, nourrit son enfant. A ce moment, détourné par d'autres sujets d'étude, je la perdis complètement de vue; elle avait épousé le jeune homme dont nous avons parlé. Or, ce jeune homme, fort intelligent, a observé avec soin l'état de sa
femme de 1859 à 1870. Ses renseignements remplissent la lacune de seize années qui existe dans mon observation directe.
Voici le résumé de ce qui s'est passé pendant ces seize années.
Vers l'âge de dix-sept ans et demi, Félida a fait ses premières couches, et pendant les deux années qui ont suivi, sa santé a été excellente, aucun phénomène particulier n'a été observé.
Vers dix-neuf ans et demi, les accidents déjà décrits reparaissent avec une moyenne intensité.
Un an après, deuxième grossesse très pénible, crachements de sang considérables et accidents nerveux variés se rattachant à l'hystérie, tels que accès de léthargie qui durent trois et quatre heures. A ce moment et jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans, les accès se sont montrés plus nombreux, et leur durée, qui a d'abord égalé celle des périodes d'étal normal, commence à la dépasser. Les liémorrhagies pulmonaires, qui ont duré jusqu'à ces derniers temps, sont devenues plus fréquentes et plus considérables; Félida a été atteinte de paralysies partielles, d'accès de léthargie, d'extases, etc.
De vingt-quatre à vingt-sept ans, notre malade a eu trois années complètes d'état normal. Apès ce temps jusqu'à 1875, c'est-à-dire pendant les six dernières années, la maladie a reparu avec la forme que je décrirai bientôt. J'ajouterai que pendant ces seize années Félida a eu onze grossesses ou fausses couches (y compris les couches de 185'J) pour deux enfants aujourd'hui vivants.
De plus je dois signaler une particularité considérable. La condition seconde, la période d'accès qui en 1858 et 1859 n'occupait guère qu'un dixième environ de l'existence, a augmenté peu à peu de durée, elle est devenue égale à la vie normale, puis l'a dépassée pour arriver graduellement à l'état actuel où, comme nous allons le voir, elle remplit l'existence presque entière.
LEGRAND DO SAILLE. Les hystériques. 18
-::i DÉDOUBLEMENT I>K LA PERSONNALITÉ.
Aujourd'hui Félida X... atrente-deux ans, elle est mère de famille et dirige un magasin d'épicerie.
Elle n'a que doux enfants vivants-, l'ainé, conçu, nous l'avons «lit, pendanl un période d'accès, a le tempérament
nerveux de sa mère. Très intelligent, excellent musicien, il a des attaques de nerfs, sans perte complète de connaissance, et après ces crises nerveuses, des terreurs inexplicables qui rappellent le troisième état que nous avons décrit.
Au physique, Félida X... est amaigrie, sans avoir l'aspect maladif.
Dès mon arrivée, m'ayant reconnu, elle me consulte avec empressement sur les moyens de sortir de sa triste situation.
Voici ce qu'elle me raconte : elle est toujours malade, c'està-dire, elle a toujours dès absences de mémoire qu'elle nomme improprement ses crises. Seulement ces prétendues crisi s, qui ne sont, après tout, que les périodes d'état normal, sont devenues beaucoup plus rares; la dernière remonte à trois mois. Cependant l'absence de souvenir qui les caractérise, lui a fait commettre de telles bévues dans ses rapports avec les voisins, que Félida en a conservé le plus pénible souvenir, et craint d'être considérée comme folle.
Je l'examine au point de vue de l'intégrité de ses fonctions intellectuelles et je n'y rencontre aucune altération.
Cependant, dans ce qu'elle vient de me dire je démêle aisément qu'elle se souvient très bien de ce qui s'est passé pendant ce qu'elle nomme sa dernière crise, et cette intégrité de souvenir me donne à penser. Il y avait lieu, car le lendemain son mari, dont je reçois la visite, me dit que l'étal dans lequel est actuellement Félida depuis pi lis de trois mois est l'état d'accès ou de condition seconde, bien qu'elle croie et soutienne le contraire.
Seulement, depuis que je ne l'avais étudiée, les périodes d état normal sont devenues de plus en plus rares et de plus en [dus courtes, si bien que l'état de condition seconde occupe l'existence presque entière.
DOUBLE I ONSCIENCE.
Je crois devoir rapporter ici certains épisodes de l'existence de notre malade, racontés par elle. Ils donneront de son état une idée excellente el complète.
Pendant l'été de 4874, à la suite d'une émotion violente, elle a été prise de ce qu'elle nomme à tort une crise, qui a duré plusieurs mois sans interruption et pendant laquelle elle a, suivant l'usage, perdu le souvenir. En effet, son mari m'avait dit qu'elle avait eu à cette époque une période d'étal normal si parfaite et si longue qu'il avait espéré la guérison.
Il y a deux ans, étant dans son état ordinaire (c'est-à-dire en condition seconde), elle revenait en fiacre des obsèques d'une dame de sa connaissance ; au retour, elle sent venir la période qu'elle nomme son accès (état normal), elle s'assoupit pendant quelques secondes, sans que les daines qui étaienf avec elle dans le fiacre s'en aperçoivent, et s'éveille dans l'autre état, ignorant absolument pourquoi elle était dans une voiture de deuil, avec des personnes qui, selon l'usage, vantaient les qualités d'une défunte dont elle ne savait pas le nom. Habituée à ces situations, elle attendit ; par i\r>. questions adroites, elle se fit mettre au courant, et personne ne puise douter de ce qui s'était passé.
Il y a un mois, elle a perdu sa belle-sœur à la suite d'une longue maladie. Or, pendant quelques heures d'état normal dont j'ai parlé plus haut, elle a eu le chagrin d'ignorer absolument toutes les circonstances de cette mort; à ses habits de deuil seulement elle a reconnu que sa belle-sœur qu'elle savait malade avait dû succomber.
Ses enfants ont fait leur première communion pendant qu'elle était en condition seconde ; elle a aussi le chagrin de l'ignorer pendant les périodes d'état normal.
Je dois noter entre la situation ancienne de notre malade et son état actuel une certaine différence; autrefois Félida perdait entièrement connaissance pendant les courtes périodes de transition, cette perte était même si complète qu'un jour, en 1859, elle tomba dans la rue el fut ramassée par
178 DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITE
des passants. Après s'être éveillée dans son antre état, elle les remercia en riant, et ceux-ci ne purent naturellement rit n comprendre à cette singulière gaieté.
Aujourd'hui il n'en est pins île même, cette période de transition a peu a peu diminué de longueur, et, bien que la perte de connaissance soit aussi complète, elle est tellement courte que Félida peut la dissimuler, en quelque lieu qu'elle se trouve. Certains signes à elle connus, tels qu'une pression aux tempes, indiquent à Félida la venue de ses périodes. Dès qu'elle les sent venir, elle porte la main à la tête, se plaint d'un éblouissement, et après une durée de temps insaisissable elle passe dans l'autre état. Elle peut ainsi dissimuler ce qu'elle nomme une infirmité. Or, cette dissimulation est si complète, que dans son entourage son mari seul est au courent de son état du moment. L'entourage ne perçoit que les variations de caractère qui, je dois le dire, sont très accusées. Ainsi, comme elle signale elle-même, dans la période d accès ou de condition seconde, elle est plus fière, plus insouciante, plus préoccupée de sa toilette ; elle est moins laborieuse, mais beaucoup plus sensible; il semble que dans cet état elle porte à ceux qui l'entourent une plus vive affection.
Quelques jours après, le 5 juillet, je suis frappé en entrant cbez Félida de sa physionomie triste, elle me salue cérémonieusement et parait s'étonner de ma visite. Son allure me frappe, et je pressens qu'elle est dans une période d'état normal ; pour en avoir la certitude, je lui demande si elle se souvient de la dernière fois où nous nous sommes vus.
« Parfaitement, répond-elle. Il y a environ un an, je vous ai vu montant en voiture sur la place de la Comédie, je crois que vous ne m'avez pas remarquée. Je vous avais vu d'autres fois, mais rarement, depuis l'époque où vous veniez me donner des soins avant mon mariage. »
La chose était certaine, Félida était dans l'état normal; car elle ignorait ma dernière visite faite, on s'en souvient, pendant la condition seconde. Je l'interroge, et j'apprends
qu'elle est dans sa raison (elle dit juste aujourd'hui) depuis le matin à huit heures. Il est environ trois heures de l'aprèsmidi.
Profitant d'une occasion, difficile peut-être à retrouver, je l'étudié avec soin. Voici le résumé de mes ohservations :
Félida est d'une tristesse qui touche au désespoir, et m'en donne les motifs en termes éloquents. — Sa situation est, en etfet, fort triste, et chacun de nous, faisant un retour sur lui-même, peut aisément comprendre ce que serait aujourd'hui sa vie, si l'on supprime par la pensée le souvenir des trois ou quatre mois qui précèdent. Tout est oublié, ou plutôt rien n'existe, affaires, circonstances importantes, connaissances faites, renseignements donnés; c'est un feuillet, un chapitre d'un livre violemment arraché, c'est une lacune impossible à combler. Onze fois Félida a été mère. Toujours cet acte physiologique de premier ordre, complet ou non, s'est accompli pendant l'état normal.
Je lui demande à brûle-pourpoint la date de ce jour. Elle cherche et se trompe de près d'un mois.
Je lui demande où est son mari; elle l'ignore, ne sait pas à quelle heure il l'a quittée, ni ce qu'il a dit en la quittant. Or, à huit heures l'état normal était survenu, et il était sorti un quart d'heure auparavant.
Auprès d'elle est un petit chien; elle ne le connaît pas et l'a vu le matin pour la première fois. Cependant les allures de l'animal indiquent qu'il est dans la maison depuis longtemps.
En dehors de ces modifications qui résultent directement de l'absence du souvenir, je note d'autres différences entre l'état normal et la période d'accès.
Les sentiments affectifs ne sont plus de la même nature. Félida est indifférente et manifeste peu d'affection pour ceux qui l'entourent; elle se révolte devant l'autorité naturelle qu'a son mari sur elle. « Il dit sans cesse : je veux, dit-elle, cela ne me convient pas; il faut que dans mon autre état je
-JT8 DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITÉ
lui aie laisse'' prendre cette habitude. Ce qui me désole* ni mte-t-elle, e'esl qu'il m'est impossible d'avoir riëa de caché pour lui, quoique en fait je n'aie rien à dissimuler de ma vie*
Si je le voulais, je ne le pourrais pas. Il est bien certain que, dans mon autre vie. je lui dis tout ce que je pense. »
De plus son caractère est plus hautain, plus entier.
Ce qui la touche particulièrement, c'est l'incapacité relative qu'amènent ses absences de mémoire, surtout en ce qui touche son commerce.
« Je fais des erreurs sur la valeur des denrées dont j'ignore le prix de revient, et suis contrainte à mille subterfuges, de peur de passer pour une idiote, d
Trois jours après, son mari me raconta que l'état de raison complète dont je viens de parler a duré de huit heures du matin à cinq heures de l'après-midi ; depuis ce moment, • île est dans la condition seconde pour un temps dont il ne saurait prévoir la durée. Il ajoute un détail intéressant : il est plusieurs fois arrivé que, s'endormant le soir dans son état normal, elle s'est éveillée le matin dans l'accès, sans que ni elle ni son mari en aient eu conscience ; la transition a donc eu lieu pendant le sommeil.
Au moment où je publie cette étude, l'état de notre malade s'est peu modifié. Les périodes d'état normal ne durent que deux ou trois heures au plus et se représentent tous les deux ou trois mois.
A l'observation de Félida, nous joindrons la suivante, qui présente de nombreuses analogies et qui offre d'ailleurs un intérêt d'autant plus puissant que le sujet est un hystérique mâle.
OBSERVATION XXII. —Cas de dédoublement de la personnalité. — Période amnésique d'une année chez an jeune homme hystérique1.
Y... (Louis), dix-sepl ans, fils d'une fille mère adonnée à un dévergondage notoire — ceci dit en vue de L'hérédité — et
d'un père inconnu, se mit, dès qu'il put marcher, à errer et à mendier par les chemins. Plus tard, il vola et fiait par être arrêté et envoyé à la colonie pénitentiaire de Saint-Urbain, pour \ être maintenu jusqu'à ce qu'il eût atteint sa dix-huitième année.
A Saint-Urbain, il travailla d'abord à la culture de la terre, puis il tomba malade et une ordonnance administrative prescrivit son transfert à l'asile de Bonne val.
Y... arrive à l'asile le -23 mars 1880.
Ce malade est un jeune garçon de dix-sept ans, de petite taille, mais aux muscles bien développés, sauf ceux des membres inférieurs qui sont atrophiés, étant depuis longtemps paralysés. Il a la physionomie ouverte et sympathique, ses traits sont fortement caractérisés et il n'a rien de féminin dans l'aspect. Son caractère est doux, il se montre reconnaissant des soins qu'on a pour lui, sans exagérer cependant son sentiment de reconnaissance.
Dans une observation analogue bien connue, celle de Félida X ... M. Azam a, le premier, employé les heureuses expressions d'état prime et d'état seconde pour désigner les deux façons d'être de sa malade. — >"ous l'imiterons et nous dirons de suite qu'en ce moment Y... est en état seconde.
V... est donc un jeune homme paraplégique. Il était signalé comme convulsif sur son bulletin de santé de Saint-Urbain; mais, pendant les deux premiers mois de son séjour à l'asile,
1. Observation recueillie à l'asile des aliénés de Bonneval (Eure-et- Loir) par M. le Dr Camuset.
DÉDOUBLEMENT DK 1..V PERSONNALITÉ.
nous ne constatons pas d'attaque. Son caractère n'est pas du tout le caractère ordinaire des épileptiques, enfin il n'a pas non plus l'apparence efféminée des hommes hystériques. I
cependant d'hystérie qu'il est atteint.
Y... nous conte son histoire; ses souvenirs sont parfaits; il nous dit son enfance, pendant laquelle sa mère ne s'occupait guère de lui; sa vie d'alors, enfin ses vols. Mais à ce souvenir il est honteux. Il s'excuse d'avoir volé, il s'en prend à son abandon, à ses camarades qui l'entraînaient au mal. Il regrette fort ce passé et affirme qu'à l'avenir il sera toujours honnête. A Saint-Urbain il travaillait à la terre, son genre de vie ne lui déplaisait pas; il était gai. Un jour qu'il était occupé dans une vigne, il prit à pleine main un serpent caché dans un fagot de sarments. Le serpent se sauva sans le mordre, mais il eut une frayeur extrême, et le soir, rentré à la colonie, il perdit connaissance. Revenu à lui, on lui dit qu'il avait eu une crise de nerfs; ces crises se renouvelèrent de temps en temps. Et puis les jambes s'affaiblirent et il en arriva à ne plus pouvoir marcher du tout. 11 passa alors sa vie sur son lit, s'ennuyant beaucoup; aussi fut-il très content d'être envoyé à Bonneval.
Il se rappelle le nom des chevaux qu'il soignait quand il travaillait aux champs. Il décrit la colonie de Saint-Urbain et veut écrire à un de ses anciens camarades.
On voit combien notre malade a tous ses souvenirs présents; et cependant il est en état de condition seconde. Cet état a commencé à Saint-Urbain, au moment même de la première crise.
Nous nous entretenons souvent avec notre malade qui nous intéresse. Il nous parle de son voyage de Saint-Urbain à Bonneval. Il a traversé Paris et il nous donne des détails sur ce voyage qui a fortement frappé son imagination. C'était la première fois qu'il voyait la grande ville. Il rappelle aux personnes qui l'ont accompagné ce qu'il a vu : les magasins, les lumières du gaz, le bruit de la gare, etc.
Il est inatile d'insister davantage. V... à son arrivée à l'asile, ne présente rien de remarquable sons le rapport psychique. Sa mémoire est normale. C'est un pauvre garçon infirme, d'un caractère franc cl sympathique.
On décide de lui apprendre un état compatible avec son infirmité. Il sait lire, écrire à peu près. On le porte tous les malins à l'atelier des tailleurs. Là, on l'installe sur une table et grâce à la position de ses membres inférieurs, il prend tout naturellement la posture classique des tailleurs. En effet, ses membres inférieurs sont paralysés, fortement atrophiés et aussi contractures. Les deux cuisses sont repliées sur le ventre et légèrement croisées l'une sur l'autre.
Au bout de deux mois, V... sait coudre assez bien ; il met à son travail tout le zèle possible et son chef d'atelier est satisfait de ses progrès. Un matin, deux mois environ après son entrée à l'asile, vers la fin de mai 1880, notre malade tombe d'une attaque à l'atelier même.
C'est une violente crise d'hystéro-épilepsie, rappelant parfaitement les crises d'hysteria major des malades delà Salpêtrière, observées par M. Charcot.
D'abord, attaque épileptique : le malade jette un cri et tombe; puis, mouvements toniques durant quelques secondes; puis convulsions cloniques durant toute la journée et une partie de la nuit avec des repos plus ou moins longs pendant lesquels le malade est dans le coma. Ces convulsions sont d'une intensité extraordinaire: les membres inférieurs, auparavant paralysés, sont, comme les supérieurs, projetés avec force de tous les côtés. Le tronc se soulève en cerceau et se détend brusquement, en sorte que le malade est soulevé du choc : coup de queue des poissons. Il retombe au hasard soit sur le dos, soit sur la tète. La face se tord en grimaces horribles. On se hâte de disposer des matelas sur le sol et contre les murailles. Sans cette précaution le malade pourrait se tuer.
Nous cherchons à faire cesser cette crise en comprimant
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certaius organes, les flancs, les testicules, mais sans résultat. Ayant remarqué que, pendant le repos, la compression modérée du creux épigastrique provoquait la reprise des convulsions, nous essayons, en comprimant fortement cette région pendant la crise, delà faire cesser; pas de résultat non plus. Il existe cependant une aura partant delà région stomacale. Le malade nous a dit après d'autres crises, que « quand son mal le prenait, ça montait de l'estomac ». En plus, dans la crise actuelle, pendant les repos, il suflil d'appuyer un peu sur l'estomac pour faire éclatera nouveau les convulsions désordonnées. Les yeux se remplissent d'abord de larmes, puis se tournent en haut, ensuite les doigts se replient lentement et enfin la crise générale recommence. Cette phase du mal, phase clonique de M. Charcot, dure jusqu'au milieu de la nuit. Les repos se rapprochent de plus en plus, à mesure qu'ils deviennent plus longs.
Le lendemain, nous assistons à la troisième phase : phase extatique. Elle dure à peu près vingt-quatre heures. Le malade demeure couché sur le dos; sa figure exprime un profond contentement; ses yeux sont brillants et regardent en haut. De temps en temps la figure s'épanouit, il sourit : si on lui parle, il ne répond pas; si on insiste en le secouant un peu, il sourit davantage, il rit même fort. Le soir, le rire est spontané et de plus en plus bruyant. Il s'accompagne de hoquets et, par moments, ce sont de véritables aboiements qu'on entend.
Cinquante heures environ après le début de la crise, tout est terminé. L'extase a fait place à un sommeil calme.
Au réveil, Y... veut se lever. Il demande ses habits et il réussit, tout en étant fort maladroit, à se vêtir de son pantalon et de sa vesle; puis il fait quelques pas dans la salle. Plus de paraplégie. Si les jambes chancellent et soutiennent mal le corps, c'est que les muscles en sont atrophiés, que la fibre musculaire a perdu l'habitude d'obéir à l'excitation nerveuse. Aussitôt que la nutrition, bien réglée
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par l'innervation, aura réparé la dégradation de l'élément, h- malade redeviendra bien vite robuste et pourra taire de longues courses à pied.
Une fuis habillé, V... demande à aller avec ses camarades aux travaux de culture. Il veut se rendre aux ordres du chef t\r culture, unM. Ferdinand, dont il parle souvent. — Neus nous apercevons vite que notre sujet se croit encore à Saint- Urbain, et qu'il veut reprendre ses occupations habituelles.
En effet, il n'a aucun souvenir de sa crise, il ne reconnaît personne, pas plus les médecins que les infirmiers, que ses camarades du dortoir. Il n'admet pas avoir été paralysé, dit qu'on se moque de lui. Nous pensons à un état vésaniquc iger, très supposable après une forte attaque hystérique. Mais le temps s'écoule et la mémoire ne revient pas. — V... se rappelle bien avoir été envoyé à Saint-Urbain. Il sait qu'il a « l'autre jour » eu peur d'un serpent qu'il a pris dansa main. Mais, à partir de ce moment, il y a une lacune, il ne se rappelle plus de rien. Il n'a pas même le sentiment du temps écoulé.
Naturellement, nous songeons à une simulation, à un tour d'hystérique, et nous employons tous les moyens possibles pour mettre V... en contradiction avec lui-même, mais sans jamais y parvenir.
Il trouve des explications pour tout, s'il marche mal, c'est qu'il est fatigué, bientôt il n'y paraîtra plus. 11 faut bien cependant qu'il se rende à l'évidence, il est dans une infirmerie .La chose lui semble bizarre, vu que ce n'est pas l'infirmerie de Saint-Urbain et que, du reste, il n'a pas été malade. De son séjour prolongé sur son lit à Saint-Urbain, aucun souvenir. De son voyage, de son passage à Paris, alors que les employés ont dû le porter de la salle d'attente dans un wagon, nul souvenir non plus.
Après quelque temps, nous nous rendons à l'évidence et nous admettons la bonne foi de V... Cependant nous tentons encore une épreuve à laquelle nous attachons une grande
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importance. Nous taisons conduire, sans l'en prévenir, lo malade à l'atelier des tailleurs. — Nous marchons à côté de lui en ayant soin de ne pas l'influencer quant à la direction à suivie. V... ne sait pas où il va. Arrivé à l'atelier, il a tout l'air d'ignorer l'endroit où il se trouve et il affirme qu'il y rient pour la première fois. On lui met une aiguille en main et on le prie découdre. Il s'y prend aussi maladroitement qu'un homme qui se met à une semblalde besogne pour la première lois. On lui montre des vêtements dont il a fait les grosses coutures, alors qu'il était paralysé. 11 rit, a l'air île douter, mais enfin s'incline devant nos affirmations.
Après un mois d'expériences, d'observations, d'épreuves de toutes sortes, .M. le Dr Cortyl, M. Gauthier, l'interne du service, les surveillants, nous restons tous convaincus que V ... ne se souvient de rien.
Le malade, de son côté, traverse une phase mentale bizarre. D'abord incrédule, il finit par admettre comme vrai ce qu'on lui dit. Il voit bien qu'il esta Bonneval et non plus à Saint- Urbain. Il prend enfin son parti de ce qui lui arrive et conclut qu'il a été fou comme les autres pensionnaires de l'asile, mais qu'il est guéri.
Donc depuis une crise, suite d'une frayeur, notre malade est entré en étal seconde, dont il est sorti une année environ après, à la suite également d'une attaque d'hystérie. Pendant cette année, il a eu plusieurs crises. Le certificat l'indique. Le malade lui-même le disait, alors qu'il avait conscience de son état seconde.
Remarquons aussi que le caractère de V... est complètement changé. Ce n'est plus le même sujet. Il est devenu querelleur, gourmand. Il répond impoliment. Lui qui n'aimait pas le vin et qui le plus souvent donnait sa ration à ses camarades, maintenant il leur vole la leur. Quanti on lui dit qu'il a volé dans le temps, mais qu'il ne devait plus recommencer, il devient arrogant. S'il a voie, il l'a payé, puisqu'on
l'a mis en prison. Du reste, on doit lui rendre sa liberté quand il aura dix-huit ans.
On l'occupe au jardin. Un jour, il s'évade en emportant des effets et soixante francs à un infirmier. 11 est rattrapé à cinq lieues de Bonneval au moment où, après avoir vendu ses vêtements pour en racheter d'autres, il s'apprête à prendre le chemin de fer pour Paris. Il ne se laisse pas
arrêter facile nt, il frappe et mord les gardiens envoyés à
sa recherche. Ramené à l'asile, il devient furieux, il crie, se roule à terre. Il faut le mettre dans une cellule.
L'occasion est belle pour tenter une dernière épreuve. Nous reprochons donc à V... sa conduite, son ingratitude. Il nous répond par des injures. Il se moque de nous, il sait bien que nous devons le renvoyer quand il aura dix-huit ans, etc..., enfin il s'évadera quand il voudra. Nous profitons de ce moment pour lui dire : « Vous vous êtes moqué de nous, vous vous rappelez très bien le temps pendant lequel vous ne pouviez pas marcher. » Alors ses injures redoublent, a Ah! vous m'insultez parce que j'ai été fou, vous n'en avez pas le droit !
Si V... avait eu le moindre souvenir de ce qui lui était arrivé, il n'eût pas manqué de s'en vanter dans son exaltation, car il ne se possédait plus.
Ajoutons que cette colère provoqua une crise d'hystérie moins forte que la dernière, une crise hystérique simple.
Voici maintenant, en quelques mots, ce qui nous reste à dire sur ce malade :
On le garda dans le quartier des agités, de crainte d'une nouvelle évasion... Il eut encore quelques attaques d'hystérie simple, caractérisées par des spasmes, par quelques mouvements convulsifs. Une fois, il resta paraplégique pendant tout un jour; une autre fois, il devint anesthésique de tout le corps, sauf la tète et le cou. Mais ces symptômes se dissipaient toujours vite et sa mémoire ne subit plus la moindre défaillance appréciable. Mais notre bon et sympathique malade
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d'autrefois était devenu un mauvais sujet cynique el sans aucun sens moral. Enfin, il quitta l'asile le 11 juin 1881, ayant alors atteint sa dix-huitième année, mais avant une lacune d'une année dans son existence.
M. Azam a observé, en 1877, un cas fort remarquable d'hystérie accompagnée d'amnésie périodique et par conséquenl très intéressant à rapprocher de l'histoire de Félida, rclalée plus haut. 11 s'agit d'un hystérique
m aie.
C'est un jeune garçonde douze à treize ans qui présenta dès l'âge de cinq ans des accidents hystériques* touxquinteuse '■( sp as modique, chorée, hoquets, convulsions, paralysies diverses; puis s'y ajoutèrent d<'> hallucinations terrifiantes et une perte subite de la mémoire pendant laquelle il nesavaiLplusni lire, ni écrire, ni compter, avait oublié tout son passé, causait mal et ne reconnaissait plus son entourage, sauf son père et sa mère et l'un ou l'autre de ses frères et sœurs, mais pas toujours les mêmes. H savait encore conduire une voiture, monter à cheval et dire ses prières à l'heure habituelle (il avait toujours fait preuve d une véritable exaltation religieuse). — Au bout de vingt jours cette amnésie cessa brusquement, et, comme si un voile se fût déchiré, la notion entière de son passé lui revint subitement. Ainsi, pendant l'amnésie, il ne voyait dans les caractères imprimés ou écrits que des signes sans valeur; tout à coup leur ensemble eut un sens pour lui; il n'eut pas à réapprendre lentement à lire; de même pour l'écriture et les autres connaissances qu'il avait possédées auparavant. — Quatre fois en deux ans
le môme phénomène se reproduisit : amnésie totale et périodique alternant avec des accidents nettement hystériques, paralysies, contractures, suffocations, t i < • < , aboiements, terreurs, etc.... Nul doute que chez ce jeune homme l'amnésie n'ait été, comme chez Félida, un mode d'expression de la névrose hystérique.
A côté des faits précédents se place l'observation rapportée par Macnish dans sa Philosopluj of sléep et reproduite par M. Taine1. « Une jeune dame américaine, au bout d'un sommeil prolongé, perdit le souvenir de tout ce qu'elle avait appris. Sa mémoire était devenue une table rase. Il fallut tout lui rapprendre. Elle fut obligée d'acquérir de nouveau l'habitude d'épeler, de lire, d'écrire, de calculer, de connaître les objets et les personnes qui l'entouraient. Quelques mois après, elle fut reprise d'un profond sommeil, et, quand elle s'éveilla, elle se retrouva telle qu'elle avait été avant son premier sommeil, ayant toutes ses connaissances et tous les souvenirs de sa jeunesse, par contre ayant complètement oublié ce qui s'était passé entre ses deux accès. Pendant quatre années et au delà, elle a passé périodiquement d'un état à l'autre, toujours à la suite d'un long et profond sommeil.... Elle a aussi peu conscience de son double personnage que deux personnes distinctes en ont de leurs natures respectives. Par exemple, dans l'ancien état, elle possède toutes ses connaissances primitives. Dans le nouvel état, elle a seulement celles qu'elle a pu acquérir depuis sa ma-
t. Taine, De l'intelligence, t. I, p. 165.
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ladie. Dans l'ancien état, elle a nue belle écriture. Dans Le ûouveau, elle n'a qu'une pauvre écriture maladroite, ayant eu trop peu de temps pour s'exercer. Si des personnes luisent présentées dans un des deux états, cela ne suffit pas; elle doit, pour les connaître d'une manière suffisante, les voir dans les deux états. 11 en est de même des autres choses. »
L'examen des curieux faits de dédoublement de la personnalité et d'amnésie périodique que nous venons de réunir soulève diverses questions du plus haut, intérêt.
Lapàthogénie d'abord en est bien obscure.
M. Azam avait d'abord comparé l'état de condition seconde de sa malade Félida à celui d'une somnambule qui aurait, en plus que les autres somnambules, le sens de la vue à son service; il appelait cet état le somnambulisme total.
Depuis lors il a modifié son opinion, et, d'après les suggestions de MM. Victor Eggcr et Luys, il s'est montré disposé à admettre, pour expliquer l'amnésie, l'hypothèse du fonctionnement alternatif, *oii des deux hémisphères simultanément, soit de Vun seulement des hémisphères du cerveau, la mémoire siégeant dans l'un des deux. Et, comme la perte de la parole, faculté dont le siège réside dans l'hémisphère gauche, n'accompagne pas la perte de la mémoire, il s'ensuivrait que la mémoire résiderait dans Vhémisphère droit. C'est là une ingénieuse hypothèse, dans la discussion de laquelle nous ne saurions entrer.
M. Iîibot, qui passe en revue les différentes formes
de l'amnésie dans son livre sur les maladies de la mémoire, range les faits précédents dans l'amnésie périodique, et en cherche l'explication dans la constitution de deux mémoires; il suppose qu'à côté de la mémoire normale, anciennement organisée dans le cerveau du sujet, il se forme pendant les accès, dits de condition seconde, une mémoire partielle, temporaire, parasite. Dans les cas complets (Macnish), les deux mémoires sont exclusives l'une de l'autre; quand l'une parait, l'autre disparaît. Chacune se suf- (it ; chacune réclame pour ainsi dire son matériel complet. Cette mémoire organisée qui permet de parler, de lire, d'écrire, n'est pas un fond commun aux deux états. 11 se forme pour chacun une mémoire distincte des mots, des signes graphiques, des mouvements pour les tracer. — ■ Dans les cas incomplets (Azam), avec la mémoire normale alterne une mémoire partielle.
La première embrasse la totalité des états de conscience, la seconde un groupe restreint d'états, formant dans la vie de l'individu une suite de tronçons qui se rejoignent. Mais elles gardent un fond commun.
« Le résultat de cette scission de la mémoire, c'est que l'individu s'apparaît à lui-même — ou du moins aux autres — comme ayant une double vie. Illusion naturelle, le moi consistant (ou paraissant consister) dans la possibilité d'associer aux états présents des états qui sont reconnus, c'est-à-dire rapportés par nous à une certaine époque du passé. »
Legrand du Saille. Les hystériques. 19
DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITE
Quoiqu'il faille penser de ces différentes explications
physiologiques et psychologiques, il nous suffit à nous médecins de connaître l'existence de ces états morbides rares el de savoir qu'il convient de les rapporter à la grande névrose hystérique.
Il est encore un point de vue, celui-ci : Si Félida ou toute autre personne atteinte de double conscience commettait un crime ou un délit, dans quelle mesure serait-elle responsable? — Les opinions des observateurs ne concordent pas sur ce point.
Les uns concluent à la responsabilité totale, ce sont des légistes et des magistrats : la responsabilité' légale, disent-ils, n'exige que la démonstration d'une volonté maîtresse de ses actes; or, la volonté ne souffre aucune altération appréciable dans les divers états morbides que traverse Félida, la mémoire seule est atteinte. Toutefois ces troubles de mémoire pourraient peut-être en certains cas donnés, entraîner une exonération de responsabilité, mais à titre d'exception.
Des aliénistes éminents pensent au contraire qu'une personne, présentant une altération aussi profonde d'une des facultés intellectuelles, ne saurait, vu la solidarité qui unit entre elles toutes les facultés de l'esprit, être considérée comme compos mentis, comme responsable.
Enfin M. Azam croit qu'il serait plus légitime de considérer une telle personne comme uniquement responsable des actes accomplis dans les périodes d'état normal, qui sont ceux dont elle a toujours connaissance.
DOUBLE CONSCIENCE. i)l
Celle queslion de la responsabilité lotale, partielle ou nulle des hystériques, sera d'ailleurs examinée dans un paragraphe spécial de ce livre. Nous y renvoyons par anticipation le lecteur.
L'hisioire des troubles intellectuels de l'hystérie ne s'arrête pas là. L'intérêt clinique qui s'attache au quatrième degré, c'est à dire à la folie hystérique, rend nécessaire un groupement particulier. C'est donc à la description de lafolie hystérique que doit être consacré le chapitre suivant.